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Lorenzaccio
pièce d'Alfred de Musset
Lorenzaccio est un drame en cinq actes et en prose, d'Alfred de Musset (1833). Jeté dans le moule des pièces de Shakespeare, avec de nombreux changements de scène et de larges développements épisodiques, ce drame est l'oeuvre la plus vigoureuse d'un charmant esprit. Il met en scène le meurtre d'Alexandre de Médicis par son cousin, ce singulier Junius Brutus florentin, Lorenzo de Médicis, surnommé Lorenzaccio par le peuple. Lorenzo a conçu le projet de délivrer Florence, sa cité, de l'infâme tyrannie du duc Alexandre de Médicis son cousin, qui s'appuie sur une garnison allemande. Pour cacher son héroïque dessein, gagner la confiance du tyran et le frapper à coup sûr, il feint d'être vicieux et ignoble comme lui, laisse croire qu'il est lâche et vil, subit peu à peu toutes les hontes. 

Le drame débute par un enlèvement et un meurtre; il se continue par des scènes d'orgie féroce, entrecoupées d'une façon pittoresque par des dialogues de marchands qui causent politique sur le pas de leurs portes, pur les lamentations des proscrits que la tyrannie des Médicis a éloignés de Florence, et par les monologues inquiets de Lorenzo dont le caractère, dessiné avec beaucoup d'art, et le but mystérieux, qu'on entrevoit par instant, ne se développent que peu à peu. En attendant, Lorenzo est le plus fieffé ruffiant de la ville, le directeur des plaisirs du duc, le souteneur en titre des filles de joie, un lendemain d'orgie ambulant. Lorsqu'il paraît, avec ses yeux plombés, ses mains fluettes et maladives, ses lèvres pâles et déprimées qui ne s'ouvrent que pour l'injure, l'impudeur ou le blasphème, chacun met la main à la garde de son épée, et le mari cache sa femme, et la mère voile les yeux de sa fille. Et cependant Lorenzo n'était pas né pour la vie qu'il mène :

"J'aurais pleuré, dit-il, avec la première fille que j'ai séduite, si elle ne s'était mise à rire. "
C'est le dégoût qui lui a fait mépriser les humains. Mais il a juré de prendre sa revanche; il a juré qu'un des tyrans de sa patrie mourrait de sa main, et il y a vingt ans que cette idée fermente dans son cerveau : 
"J'ai été honnête et pur tout comme un autre, dit-il au vieux Strozzi; j'ai cru à la vertu, à la grandeur humaine, comme un martyr croit à son Dieu. J'ai versé plus de larmes sur la pauvre Italie que Niobé sur ses filles. Mais pour arriver à mon but, pour parvenir à plaire à mon cousin Alexandre, il fallait venir à lui porté par les larmes des familles; pour devenir 'son ami et acquérir sa confiance, il fallait baiser sur ses lèvres épaisses les restes de ses orgies. J'étais pur comme un lis et cependant je n'ai pas reculé devant cette tâche."
Voilà pourquoi Lorenzo est devenu vicieux, lâche, un objet de honte et d'opprobre, et ce meurtre qu'il inédite est tout ce qui reste de sa vertu. Il ne compte pas beaucoup sur l'issue  de son entreprise. Il sait que les républicains de Florence ne s'entendent qu'à débiter de grandes périodes aussi ronflantes qu'inoffensives. 
"N'importe, dit- il, ma vie entière est au bout de ma dague, et que la Providence retourne ou non la tête en m'entendant frapper, je jette la nature humaine à pile ou face sur la tombe d'Alexandre, et dans deux jours les hommes comparaîtront devant le tribunal de ma volonté."
Lorenzo ne s'était pas trompé. Florence est trop avilie pour accueillir la liberté, et, Alexandre frappé à mort, elle se hâte de se donner un nouveau chef dans Cosme de Médicis. Quant au meurtrier du duc, sa tête est mise à prix, et le poignard d'un assassin l'atteint à Venise, où il s'était réfugié.

Cette pièce est pleine de souffle et de vie, est une magnifique peinture de la Florence de 1536, corrompue, vénale et souillée de sang, au milieu de sa richesse; elle fait regretter qu'Alfred de Musset n'ait pas écrit, d'une manière plus sobre et plus concentrée, quelque beau drame historique, dans les conditions ordinaires du théâtre. La plupart des scènes, prises isolément, sont touchées de main de maître; leur ensemble offre quelque longueur, mais aucune ne trahit la fatigue; le style est toujours vif et alerte, le dialogue marqué au coin d'une originalité singulière. Les détails pittoresques abondent dans ce long drame qui fait revivre toute une intéressante période de l'histoire florentine. (PL).
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Extrait de Lorenzaccio
 

ACTE PREMIER

Scène VI

Le bord de l'Arno

MARIE SOLDERINI, CATHERINE GINORI

« CATHERINE
Le soleil commence à baisser. De larges bandes de pourpre traversent le feuillage, et la grenouille fait sonner sous les roseaux sa petite cloche de cristal. C'est une singulière chose que toutes les harmonies du soir avec le bruit lointain de cette ville.

MARIE
Il est temps de rentrer; noue ton voile autour de ton cou.

CATHERINE
Pas encore, à moins que vous n'ayez froid. Regardez, ma mère* chérie : que le ciel est beau! Que tout cela est vaste et tranquille! Comme Dieu est partout! Mais vous baissez la tête; vous êtes inquiète depuis ce matin.

(*Catherine Ginori est la belle-soeur de Marie; elle lui donne le nom de mère, parce qu'il y a entre elles une différence d'âge très grande : Catherine n'a guère que vingt-deux ans. (Note de l'auteur).
MARIE
Inquiète, non, mais affligée. N'as-tu pas entendu répéter cette fatale histoire de Lorenzo? La voilà la fable de Florence.

CATHERINE
Ô ma mère! la lâcheté n'est point un crime; le courage n'est pas une vertu : pourquoi la faiblesse est-elle blâmable? Répondre des battements de son coeur est un triste privilège; Dieu seul peut le rendre noble et digne d'admiration. Et pourquoi cet enfant n'aurait-il pas le droit que nous avons toutes, nous autres femmes? Une femme qui n'a peur de rien n'est pas aimable, dit-on.

MARIE
Aimerais-tu un homme qui a peur? Tu rougis, Catherine; Lorenzo est ton neveu, tu ne peux pas l'aimer; mais figure-toi qu'il s'appelle de tout autre nom, qu'en penserais-tu? Quelle femme voudrait s'appuyer sur son bras pour monter à cheval? Quel homme lui serrerait la main?

CATHERINE
Cela est triste, et cependant ce n'est pas de cela que je le plains. Son coeur n'est peut-être pas celui d'un Médicis; mais, hélas! c'est encore moins celui d'un honnête homme.

MARIE
N'en parlons pas, Catherine; il est assez cruel pour une mère de ne pouvoir parler de son fils.

CATHERINE
Ah! cette Florence! c'est là qu'on l'a perdu! N'ai-je pas vu briller quelquefois dans ses yeux le feu d'une noble ambition? Sa jeunesse n'a-t-elle pas été l'aurore d'un soleil levant? Et souvent encore aujourd'hui il me semble qu'un éclair rapide... - Je me dis malgré moi que tout n'est pas mort en lui.

MARIE
Ah! tout cela est un abîme! Tant de facilité, un si doux amour de la solitude! Ce ne sera jamais un guerrier que mon Renzo, disais-je en le voyant rentrer de son collège, tout baigné de sueur, avec ses gros livres sous le bras; mais un saint amour de la vérité brillait sur ses lèvres et dans ses yeux noirs. Il lui fallait s'inquiéter de tout, dire sans cesse : « Celui-là est pauvre, celui-là est ruiné; comment faire? » Et cette admiration pour les grands hommes de son Plutarque! Catherine, Catherine, que de fois je l'ai baisé au front en pensant au père de la patrie!

CATHERINE
Ne vous affligez pas.

MARIE
Je dis que je ne veux pas parler de lui, et j'en parle sans cesse. Il y a de certaines choses, vois-tu, les mères ne s'en taisent que dans le silence éternel. Que mon fils eût été un débauché vulgaire, que le sang des Soderini eût été pâle dans cette faible goutte tombée de mes veines, je ne me désespérerais pas; mais j'ai espéré et j'ai eu raison de le faire! Ah! Catherine, il n'est même plus beau; comme une fumée malfaisante, la souillure de son coeur lui est montée au visage. Le sourire, ce doux épanouissement qui rend la jeunesse semblable aux fleurs, s'est enfui de ses joues couleur de soufre, pour y laisser grommeler une ironie ignoble et le mépris de tout.

CATHERINE
Il est encore beau dans sa mélancolie étrange.

MARIE
Sa naissance ne l'appelait-elle pas au trône? N'aurait-il pas pu y faire monter un jour la science d'un docteur, la plus belle jeunesse du monde, et couronner d'un diadème d'or tous mes songes chéris? ne devais-je pas m'attendre à cela? Ah! Cattina, pour dormir tranquille, il faut n'avoir jamais fait certains rêves. Cela est trop cruel d'avoir vécu dans un palais de fées, où murmuraient les cantiques des anges, de s'y être endormie, bercée par son fils, et de se réveiller dans une masure ensanglantée, pleine de débris d'orgie et de restes humains, dans les bras d'un spectre hideux qui vous tue en vous appelant encore du nom de mère.

CATHERINE
Des ombres silencieuses commencent à marcher sur la route; rentrons, Marie ; tous ces bannis me font peur.

MARIE
Pauvres gens! Ils ne doivent que faire pitié! Ah! ne puis-je voir un seul objet qu'il ne m'entre une épine dans le coeur? Ne puis-je plus ouvrir les yeux! Hélas! ma Cattina, ceci est encore l'ouvrage de Lorenzo. Tous ces pauvres bourgeois ont eu confiance en lui; il n'en est pas un, parmi tous ces pères de famille chassés de leur patrie, que mon fils n'ait pas trahi. Leurs lettres, signées de leur nom, sont montrées au duc. C'est ainsi qu'il fait tourner à un infâme usage jusqu'à la glorieuse mémoire de ses aïeux. Les républicains s'adressent à lui comme à l'antique rejeton de leur protecteur; sa maison leur est ouverte, les Strozzi eux-mêmes y viennent. Pauvre Philippe! Il y aura une triste fin pour tes cheveux gris! Ah! ne puis-je voir une fille sans pudeur, un malheureux privé de sa famille, sans que cela me crie : Tu es la mère de nos malheurs! Quand serai-je là?

(Elle frappe la terre).
CATHERINE
Ma pauvre mère, vos larmes se gagnent.
(Elles s'éloignent. - Le soleil est couché. - Un groupe de bannis se forme au milieu d'un champ). »
(A. de Musset, Lorenzaccio).
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