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La Légende des siècles
de Victor Hugo
La Légende des siècles est un recueil de petites épopées de Victor Hugo (1852). Venus de l'exil, datés de Guernesey, ces deux volumes de vers s'annonçaient dès la première page comme étant les feuilles mortes d'un arbre déraciné; jamais l'arbre, pour suivre la métaphore du poète, n'avait eu plus de sève et plus de force. Bien loin de laisser soupçonner la défaillance, cette oeuvre est des plus vigoureuses; elle restera comme une des plus belles pages de l'auteur, peut-être comme la première de toutes.

Victor Hugo, qui semble attiré par les conceptions grandioses, s'était proposé de faire, dans une série de poèmes, une histoire entière de l'humanité, en en choisissant les époques saillantes et typiques. 

"Exprimer, dit-il, l'humanité dans une espèce d'oeuvre cyclique, la peindre successivement et simultanément sous tous ses aspects, histoire, philosophie, religion, science, lesquels se résument en un seul et immense mouvement d'ascension vers la lumière; faire apparaître, dans une sorte de miroir sombre et clair, cette grande figure une et multiple, lugubre et rayonnante, fatale et sacrée, l'homme; voilà de quelle pensée, de quelle ambotion, si l'on veut, est sortie la Légende des siècles.... "
V. Hugo s'est borné à choisir, dans quelques-unes des grandes époques, l'antiquité biblique, les temps chevaleresques, le moyen âge, l'ère moderne, un fait saillant, historique ou conjectural, et à le mettre en lumière. 

L'antiquité biblique est représentée par trois grands poèmes : le Sacre de la femme, où le poète chante, dans une gamme austère et sereine, les joies de l'Eden et les splendeurs de la création; la Conscience, où il emprunte à Dante ses plus sombres couleurs pour peindre le supplice de Caïn, et la Première rencontre du Christ avec le tombeau, page splendide, pleine d'onction religieuse et dépassant de cent coudées l'Évangile qui l'a inspirée. 

Passant aux légendes du Nord, V. Hugo a donné un pendant terrible au fratricide Caïn dans Kanut, le parricide; il le fait errer sans fin dans la nuit, vêtu d'un manteau de neige sur lequel tombe sans cesse une goutte de sang. De même pour Caïn, il a imaginé de lui faire expier son crime par une hallucination sinistre : un oeil toujours le regarde. Le malheureux fuit, passe les mers, les continents, se cache dans les bois : l'oeil le suit. Il le suivra jusque dans la tombe.
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La Conscience

« Lorsque avec ses enfants vêtus de peaux de bêtes,
Échevelé, livide au milieu des tempêtes, 
Caïn se fut enfui de devant Jéhovah, 
Comme le soir tombait, l'homme sombre arriva 
Au bas d'une montagne en une grande plaine; 
Sa femme fatiguée et ses fils hors d'haleine 
Qui dirent : - Couchons-nous sur la terre et dormons. 
Caïn ne dormant pas, songeait au pied des monts.
Ayant levé la tête, au fond des cieux funèbres 
Il vit un oeil, tout grand ouvert dans les ténèbres, 
Et qui le regardait dans l'ombre fixement. 
- Je suis trop près, dit-il avec un tremblement.
Il réveilla ses fils dormant, sa femme lasse, 
Et se remit à fuir sinistre dans l'espace.
Il marcha trente jours, il marcha trente nuits. 
Il allait, muet, pâle et frémissant aux bruits, 
Furtif, sans regarder derrière lui, sans trêve, 
Sans repos, sans sommeil. Il atteignit la grève 
Des mers dans le pays qui fut depuis Assur.
- Arrêtons-nous, dit-il, car cet asile est sûr
Restons-y. Nous avons du monde atteint les bornes. 
- Et, comme il s'asseyait, il vit dans les cieux mornes 
L'oeil a la même place au fond de l'horizon.
Alors il tressaillit en proie au noir frisson. 
- Cachez-moi! cria-t-il; et, le doigt sur la bouche, 
Tous ses fils regardaient trembler l'aïeul farouche.
Caïn dit à, Jabel, père de ceux qui vont
Sous des tentes de poil dans le désert profond
- Étends de ce côté la toile de la tente. 
- Et l'on développa la muraille flottante;
Et quand on l'eut fixée avec des poids de plomb
- Vous ne voyez plus rien? dit Tsilla, l'enfant blond; 
La fille de ses fils, douce comme l'aurore; 
Et Caïn répondit : - Je vois cet oeil encore! 
- Jubal, père de ceux qui passent dans les bourgs
Soufflant dans des clairons et frappant des tambours, 
Cria : - Je saurai bien construire une barrière.
- Il fit un mur de bronze et mit Caïn derrière. 
Et Caïn dit : - Cet oeil me regarde toujours! 
Hénoch dit : - Il faut faire une enceinte de tours
Si terrible, que rien ne puisse approcher d'elle. 
Bâtissons une ville avec sa citadelle. 
Bâtissons une ville, et nous la fermerons. 
- Alors Tubalcaïn, père des forgerons, 
Construisit une ville énorme et surhumaine. 
Pendant qu'il travaillait, ses frères, dans la plaine, 
Chassaient les fils d'Énos et les enfants de Seth; 
Et l'on crevait les yeux à quiconque passait; 
Et, le soir, on lançait des flèches aux étoiles. 
Le granit remplaça la tente aux murs de toiles, 
On lia chaque bloc avec des noeuds de fer, 
Et la ville semblait une ville d'enfer; 
L'ombre des tours faisait la nuit dans les campagnes;
Ils donnèrent aux murs l'épaisseur des montagnes; 
Sur la porte on grava : « Défense à Dieu d'entrer. » 
Quand ils eurent fini de clore et de murer, 
On mit l'aïeul au centre en une tour de pierre.
Et lui restait lugubre et hagard. - O mon père, 
L'oeil a-t-il disparu? dit en tremblant Tsilla. 
Et Caïn répondit : Non, il est toujours là. 
Alors il dit : - Je veux habiter sous la terre, 
Comme dans son sépulcre un homme solitaire;
Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien. 
- On fit donc une fosse, et Caïn dit : C'est bien! 
Puis il descendit seul sous cette voûte sombre. 
Quand il se fut assis sur sa chaise dans l'ombre, 
Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain, 
L'oeil était dans la tombe et regardait Caïn. »
 

(V. Hugo, extrait de la Légende des siècles).

Ce sont des conceptions en dehors de tous les cadres épiques. Mais les temps chevaleresques et le moyen âge l'ont surtout largement inspiré. Que de grâce et de charme dans Aymerillot! Le vieil empereur Charlemagne appelle l'un après l'autre tous ses braves chevaliers et leur propose de prendre Narbonne. Ils s'excusent tous : Aymerillot, le petit page, ne consulte que son courage et prend la ville. Le Mariage de Roland nous montre le paladin aux prises avec Olivier, dans un duel à mort; il y a des coups d'épée effrayants. Enfin, les deux champions s'aperçoivent qu'ils feraient mieux de s'accorder, et Olivier propose à Roland d'épouser sa soeur, la belle Aude aux bras blancs. C'est aussitôt chose faite, Roland est aussi en scène dans un autre poème, le Petit roi de Galice. Sept infants, traîtres despotes, décrits de main de maître, délibèrent sur le sort de leur prince, un pauvre petit roi qui ne se doute guère qu'on trame sa mort. Roland survient, par hasard, au milieu du ténébreux conciliabule et sauve le petit roi Nuño. Des fantaisies étincelantes, comme le Jour des Rois ou la Rose de l'infante, offrent des peintures aussi énergiques et aussi vraies, dans des cadres plus restreints. Dans le premier de ces poèmes, on assiste à toutes les horreurs des guerres entre petits princes, en Espagne : sacs de villes, pillages d'abbayes, assassinats; c'est ainsi que les rois entendent leur fête. Dans le second, une rose que le vent effeuille dans un bassin, devant l'Escurial où rêve Philippe Il, permet au poète de rappeler, par une allégorie saisissante, le désastre de l'Armada. Ratbert et Eviradnus sont de véritables épopées. Il était impossible de mieux peindre que dans Ratbert l'effroyable tyrannie des princes de la féodalité italienne, et toutes ces physionomies d'heureux condottieri qui se taillèrent des royautés à coups d'épée. Dans ce poème, tout est fiction, et les moeurs, les physionomies sont si réelles, qu'on se prend à vouloir les trouver dans l'histoire, à croire que le poète s'est inspiré de quelque chronique inconnue. Transportez la même tyrannie sur le Rhin, où elle prend les figures louches de Ladislas et de Sigismond enlaçant d'un réseau d'intrigues une jolie marquise, qu'ils se disputent d'abord, puis qu'ils veulent tuer, pour rester bons amis; faites dénouer toutes ces perfidies par l'épée flamboyante d'un chevalier errant, et vous avez Eviradnus.
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Après la bataille

« Mon père, ce héros au sourire si doux,
Suivi d'un grand housard qu'il aimait entre tous 
Pour sa grande bravoure et pour sa haute taille, 
Parcourait à cheval, le soir d'une bataille,
Le champ couvert de morts sur qui tombait la nuit.
Il lui sembla dans l'ombre entendre un faible bruit.
C'était un Espagnol de l'armée en déroute 
Qui se traînait, sanglant, sur le bord de la route,
Râlant, brisé, livide et mort plus qu'à moitié, 
Et qui disait : « A boire! à boire par pitié! » 
Mon père ému tendit à son housard fidèle 
Une gourde de rhum qui pendait à sa selle,
Et dit : « Tiens, donne à boire à ce pauvre blessé.
Tout à coup, au moment où le housard baissé
Se penchait vers lui, l'homme, une espèce de Maure
Saisit un pistolet qu'il étreignait encore, 
Et vise au front mon père en criant : « Caramba! » 
Le coup passa si près que le chapeau tomba, 
Et que le cheval fit un écart en arrière.
« Donne-lui tout de même à boire, » dit mon père. »
 

(V. Hugo, extrait de la Légende des siècles).

Les excursions du poète chez les despotes orientaux sont tout aussi heureuses. Zim-Zizimi est une des plus fantastiques créations du poète. Le despote blasé s'ennuie incurablement; une seule chose pourrait le distraire, c'est que les sept sphinx de marbre qui soutiennent son trône prissent la parole; les sphinx obéissent, mais leurs voix sépulcrales rappellent toutes au prince puissant qû'il lui faudra mourir. Les sept apostrophes virulentes qu'ils adressent à Zim-Zizimi, en célébrant des princes plus puissants que lui, qui, maintenant, ne sont que poussière et pourriture, sont admirables de couleur et de poésie. Il faut un immense talent pour rajeunir ainsi des thèmes aussi usés que le néant de la gloire et la brièveté de la vie humaine. L'ère moderne n'est pas, à proprement parler, représentée dans la Légende des siècles les Pauvres gens, scènes de moeurs des bords de la mer, ne peuvent être comptés parmi ces grands tableaux historiques et ne semblent pas là à leur place. Prise en elle-même, c'est une admirable et émouvante composition. Le Satyre, conception panthéiste d'une grande vigueur, et les parties qui terminent le volume : Paroles dans l'épreuve, Pleine mer, Plein ciel, la Trompette du jugement, sont plus vagues, et l'on a peine à suivre le poète dans son vol démesuré à travers les temps et l'espace.

Dans son ensemble, la Légende des siècles est le plus beau et le plus complet des recueils poétiques de Victor Hugo, celui où il montre l'inspiration la plus large et la main la plus ferme et la plus savante.  (PL).

"Nous n'oserions pas avancer, dit E. Montégut, que ces deux volumes contiennent de plus belles choses que les recueils précédents de l'auteur. Mais nous dirons hardiment qu'ils en contiennent d'aussi belles et en plus grande abondance. Prenez, par exemple, les Rayons et les ombres; retranchez-en les deux pièces intitulées : Oceano nox et la Tristesse d'Olympio, et le volume se trouvera fort appauvri. Retranchez des Voix intérieures les deux pièces : la Cloche et A Olympia, et le recueil n'ajoutera rien ou presque rien à la gloire du poète. Ici, au contraire, dans la Légende des siècles, les pièces qu'on voudrait ne pas rencontrer sont en très petit nombre, et les bizarreries choquantes, les audaces maladroites, les aspirations pénibles sont mises dans l'ombre et comme effacées par les splendeurs des poèmes qui les suivent et qui les précèdent. Des pages comme celles d'Aymerillot, du Mariage de Roland, du Petit roi de Galice font aisément pardonner quelques conceptions nuageuses et lourdes, quelques tentatives élevées et nobles sans doute, mais restées stériles. "
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La trompette du jugement

« Je vis dans la nuée un clairon monstrueux.

 [...].

On sentait que le râle énorme de ce cuivre
Serait tel qu'il ferait bondir, vibrer, revivre 
L'ombre, le plomb, le marbre; et qu'à ce fatal glas 
Toutes les surdités voleraient en éclats; 
Que l'Oubli sombre, avec sa perte de mémoire, 
Se lèverait au son de la trompette noire; 
Que dans cette clameur étrange, en même temps 
Qu'on entendrait frémir tous les cieux palpitants, 
On entendrait crier toutes les consciences; 
Que le sceptique au fond de ses insouciances, 
Que le voluptueux, l'athée et le douteur, 
Et le maître, tombé de toute sa hauteur, 
Sentiraient ce fracas traverser leurs vertèbres; 
Que ce déchirement céleste des ténèbres 
Ferait dresser quiconque est soumis à l'arrêt; 
Que qui n'entendit pas le remords, l'entendrait;
Et qu'il réveillerait comme un choc à la porte, 
L'oreille la plus dure et l'âme la plus morte. 
Même ceux qui livrés au rire, aux vains combats
Aux vils plaisirs, n'ont point tenu compte ici-bas
Des avertissements de l'ombre et du mystère,
Même ceux que n'a point réveillés sur la terre 
Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit.

Oh! dans l'esprit de l'homme où tout vacille et fuit. 
Où le verbe n'a pas un mot qui ne bégaie, 
Où l'aurore apparaît, hélas! comme une plaie,
Dans cet esprit tremblant dès qu'il ose augurer, 
Oh! comment concevoir, comment se figurer 
Cette vibration communiquée aux tombes, 
Cette sommation aux blêmes catacombes,
Du Ciel ouvrant sa porte, et du gouffre ayant faim, 
Le prodigieux bruit de Dieu disant : « Enfin! »

Oui, c'est vrai, -c'est du moins jusque-là que l'oeil plonge, 
C'est l'avenir, - du moins tel qu'on le voit en songe,
Quand le monde atteindra son but, quand les instants, 
Les jours, les mois, les ans, auront rempli le temps, 
Quand tombera du ciel l'heure immense et nocturne, 
Cette goutte, qui doit faire déborder l'urne, 
Alors dans le silence horrible, un rayon blanc 
Long, pâle, glissera formidable et tremblant 
Sur ces haltes de nuit qu'on nomme cimetières; 
Les tentes frémiront, quoiqu'elles soient de pierres, 
Dans tous ces sombres camps endormis; et, sortant 
Tout à coup de la brume, où l'univers l'attend, 
Ce clairon, au-dessus des êtres et des choses, 
Au-dessus des forfaits et des apothéoses, 
Des ombres et des os, des esprits et des corps, 
Sonnera la diane effrayante des morts.

[...]

Une sinistre main sortait de l'infini.
Vers la trompette, effroi de tout crime impuni, 
Qui doit faire à la Mort un jour lever la tête, 
Elle pendait, énorme, ouverte, et comme prêt
A saisir ce clairon qui se tait dans la nuit, 
Et qu'emplit le sommeil formidable du bruit. 
La main dans la nuée et hors de l'invisible
S'allongeait. A quel être était-elle? Impossible 
De le dire, en ce morne et brumeux firmament. 
L'oeil dans l'obscurité ne voyait clairement
Que les cinq doigts béants de cette main terrible;
Tant l'être, quel qu'il fût, debout dans l'ombre horrible 
- Sans doute quelque archange ou quelque séraphin,
Immobile, attendant le signal de la fin, - 
Plongeait profondément, sous les ténébreux voiles, 
Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles! »
 

(V. Hugo, extrait de la Légende des siècles).

 
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