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Gargantua et Pantagruel

Gargantua et Pantagruel est un roman satirique en 5 livres composé par Rabelais. Le premier (Pantagruel) parut en 1532, le deuxième (Gargantua) en 1534, le troisième (Tiers livre) en 1546, le quatrième (Quart Livre) en 1552, le Cinquième Livre en 1564. Gargantua, qui dans l'ordre des éditions et de la chronologie du récit, vient en première position, n'était pas une invention de l'auteur : les contes populaires parlaient du géant Gargantua, et, dans une foule de localités, on appliquait son nom à des monuments prétendument celtiques (mégalithes). Quand Rabelais entreprit la rédaction de son Pantagruel, il voulait raconter les aventures du fils de Gargantua, peu après qu'un auteur anonyme ait fait paraître un ouvrage intitulé : Les grandes et inestimables cronicques du grant et énorme géant Gargantua, contenant la généalogie, la grandeur et force de son corps, aussi les merveilleux faicts d'armes qu'il fist pour le roi Artus. Deux ans plus tard, il reprit à sa manière l'histoire de Gargantua, sous la forme d'une libre adaptation des Cronicques. 

Il n'est pas d'ouvrage qui ait donné lieu à plus d'interprétations et de commentaires que celui de Rabelais. On y a vu un livre à clefs et l'on s'est évertué, sans succès, à vouloir assimiler Jean des Entommeures au cardinal de Lorraine, Gargamelle à Marie d'Angleterre, Gargantua à François Ier, Graudgousier à Louis XII, Pantagruel à Henri Il, le roi Pétaut à Henri VIII d'Angleterre, voire la jument de Gargantua à la belle duchesse d'Étampes! Cette assimilation est d'ailleurs si peu fondée que d'autres clefs ont été proposées et que chaque inventeur a maintenu la sienne à l'exclusion de toutes les autres, sans se soucier des railleries que Rabelais lui-même décoche aux devineurs d'énigmes qui s'amusent à « calefreter des allégories qui oncques ne feurent songées-». Ensuite, comme Rabelais aborde tous les sujets, des spécialistes érudits se sont emparés de son oeuvre et l'ont expliquée chacun à son point de vue particulier, chacun tenant son explication pour seule valable. On nous a donné ainsi : Rabelais diplomate, Rabelais politique, Rabelais architecte, Rabelais pédagogue, Rabelais médecin, Rabelais anatomiste, Rabelais prêtre, Rabelais jurisconsulte, Rabelais précurseur de la révolution et même Rabelais franc-maçon

Assurément, tous ces commentaires ne sont pas ridicules. Le travail du Dr Le Double (Rabelais anatomisle et physiologiste), notamment, a tiré au clair deux des chapitres les plus obscurs du Pantagruel, ceux qui sont consacrés à la description de l'anatomie de Quaresme prenant. On avait cru jusqu'ici que cette anatomie ne comportait qu'une de ces énumérations saugrenues de termes bizarres, où parfois se complait Rabelais et qui nous sont inintelligibles. Grâce à de patientes recherches philologiques et à de très ingénieux rapprochements, le Dr Le Double est arrivé à démontrer irréfutablement que les comparaisons de l'auteur, loin d'être insipides, sont d'une exactitude merveilleuse et prouvent chez lui une connaissance approfondie de l'anatomie descriptive qu'on ne soupçonnait qu'à peine; qu'il a signalé l'action physiologique des principaux aliments, enfin qu'il a inventé un appareil de chirurgie et un appareil de fracture. qui fut copié par Ambroise Paré.

Les critiques modernes sont parvenus à une conception infiniment plus simple. Considérant en son ensemble l'oeuvre de Rabelais, ils n'y veulent plus voir ni une histoire politique de son temps, bourrée d'allusions aristophanesques (Aristophane) aux principaux personnages, rois, ministres et prélats qu'il a fréquentés; ni un thème à revendications sociales si prudemment voilées qu'il en faut deviner le sens; ni un réquisitoire en règle contre les abus éternels de l'État, de l'Église et de la magistrature; mais le simple passe-temps d'un médecin fort occupé et par l'exercice de son art, et par son professorat et par son ardeur à s'assimiler toute la science de l'époque. Émile Faguet remarque que son roman n'a que cinq cents pages et qu'il a mis vingt ans à l'écrire. Il n'y a donc consacré que la moindre part de ses loisirs, et ce roman n'est guère, en somme, que le résumé sous une forme tantôt burlesque, tantôt sérieuse, de ses aventures personnelles et des réflexions que ses expériences lui ont inspirées sur toutes choses. C'est là une enquête que Montaigne dans ses Essais recommencera dans la seconde partie du siècle, avec de toutes autres tendances et dans le sens le plus égoïste.

Quant au roman, en lui-même, il est d'une composition enfantine : un bon géant a un fils, qu'il fait soigneusement élever; celui-ci parvenu à l'âge d'homme et entouré de compagnons choisis, bataille, discute, dispute et entreprend un grand voyage à la recherche de l'absolu. C'est là toute la trame. Le gigantisme d'une part, la facile invention du voyage d'autre part, prêtent à une infinité de scènes burlesques, qui sont d'ailleurs assez mal reliées, l'une à l'autre, mais cette fable et les épisodes qu'elle comporte étaient nécessaires pour que livre fût amusant, et il fallait qu'il fût amusant pour se bien vendre. Écrits sous une forme dogmatique, les mémoires de Rabelais n'auraient jamais été populaires, ils n'auraient pas porté jusqu'aux dernières couches sociales ces lueurs de l'humanisme qui ne brillaient que pour les initiés. On en pourrait dire autant des obscénités énormes qui s'étalent à l'aise, d'un bout à l'autre de l'ouvrage. On les a cependant assez reprochées jadis à Rabelais. Aujourd'hui on est plus tolérant à cet égard, l'école naturaliste nous ayant familiarisés avec les détails les plus bas de l'existence, et ces grosses gauloiseries de carabin paraissent saines à côté des raffinements de perversité de certains littérateurs contemporains. Au reste, Rabelais est médecin, il ne faut pas l'oublier, et même médecin spécialiste pour les maladies secrètes : il ne recule pas plus devant le mot que devant la chose; enfin si l'on songe à quelques autres livres du XVIe siècle, le Moyen de parvenir de Beroalde de Verville, ou les Dames galantes de Brantôme ou encore les Essais de Montaigne, on reconnaîtra que la meilleure compagnie avait encore un goût très vif pour les joyeusetés qui composent le fond des vieux fabliaux. Il convient de placer les hommes dans leur milieu pour les bien juger.

L'oeuvre de Rabelais se prête mal à l'analyse : on en forcerait le sens si l'on voulait en tirer les enseignements systématiques; même si, pour plus de clarté, on en considérait isolément une partie; ou encore, si l'on rangeait, suivant une certaine méthode, les opinions diverses qu'il a exprimées. Le mieux est de suivre l'ouvrage, chapitre pas chapitre, dans son désordre voulu, en mettant en lumière les scènes essentielles.

Gargantua (Livre II).
Dès le début, Rabelais prévient charitablement son lecteur de ne pas s'arrêter aux bagatelles, cocasseries et joyeusetés dont il a farci son livre; mais de chercher, sous ces amusettes, qui sont comme les agréments dont il faut bien que la vérité se pare pour plaire aux humains, la savoureuse quintessence de ses réflexions personnelles, le résultat des expériences qu'il a poursuivies pendant toute une existence de labeur intellectuel. On connaît assez ses comparaisons de la bouteille, des sirènes, de l'os médullaire. Il en poursuit une autre aussi jolie :

Silènes étaient jadis petites boîtes, telles que voyons de présentes boutiques des apothicaires; peintes au-dessus de figures joyeuses et frivoles, comme de harpies, satires, oisons bridés, lièvres cornus, canes bâtées, boucs volants, cerfs limonniers et autres telles pointures contrefaites à plaisir pour exciter le monde à rire; mais au dedans l'on resserrait les fines drogues; comme baume, ambre gris, amomon, muse, civettes, pierreries et autres choses précieuses.
Après cela il aborde son conte du bon roi géant, dépeint la vie patriarcale qu'il mène et qui paraît être celle des braves bourgeois du temps. 
Après dîner tous allèrent pèle-mêle à la Saulsaie et là, sur l'herbe drue, dansèrent au son des joyeux flageolets et douces cornemuses, tant baudement que c'était passe-temps céleste les voir ainsi soi rigoler.
Et ses « propos des buveurs » ont été sans doute notés à la Cave peinte de Chinon où il aimait à stationner dès son enfance.

La manière de vêtir Gargantua lui donne occasion de disserter amplement sur la signification des couleurs blanc et bleu. On ne sait trop s'il se moque ici des érudits ou s'il cède à cette manie d'érudition dont il ne se défit jamais entièrement. Mais aucun doute ne subsiste lorsqu'il est question d'instruire le jeune géant. C'est là une critique très fine de l'éducation des gentilshommes d'alors qui se passait tout entière à manger, boire, dormir, jouer, paillarder, se promener et surtout à dire des patenôtres. Rabelais, sous le nom de Ponocrates, réforme ces errements vicieux. Son fameux chapitre sur l'éducation, sur lequel on a tant disserté de nos jours et qui fait qu'on lui a prêté les vues pédagogiques les plus modernes, n'est autre que l'exposé, sous forme didactique, de la méthode que l'auteur lui-même a suivie d'instinct pour s'instruire et qui consiste à apprendre le plus possible et de tout - non pas à apprendre par coeur des livres théoriques, mais à voir les objets, à se rendre compte de leur nature, de leur utilité, de leur destination, à se faire expliquer l'organisation et le fonctionnement des industries, etc., le tout sans négliger les exercices nécessaires au développement harmonieux du corps. Au bout de la journée on devra, « à la mode pythagoricienne », récapituler tout ce qu'on a appris ou vu et s'endormir en murmurant la plus simple des prières. 
Si priaient Dieu le créateur en l'adorant, et ratifiant leur foi envers lui et le glorifiant de sa bonté immense; et lui rendant grâce de tout le temps passé, se recommandaient à sa divine clémence pour tout l'avenir. 
Avec un tel idéal, Rabelais doit nécessairement railler les principes qui régissent l'éducation de ses contemporains et s'égayer aux dépens du sophiste en lettres latines qui apprend à Gargantua « à lire sa charte si bien qu'il la disait par coeur au rebours, à écrire gothiquement » et le bourre des notions entassées dans les livres de scolastique, au point de le rendre « fou, niais, tout rêveur et rassoté ». Après avoir donné ses idées sur l'éducation, Rabelais les donne sur la guerre. 
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Grandgousier à son fils Gargantua
(pour l'appeler à son aide contre l'invasion de Picrochole)
(Extrait de Gargantua)

« La ferveur de tes estudes requeroit que de long temps ne le revocasse [ = rapelasse ] de cestuy philosophicque repous, sy la confiance de noz amys et anciens confederez n'eust de present frustré la seureté de ma vieillesse. Mais puis que telle est ceste fatale destinee que par iceulx soye inquieté es quelz plus je me repousoye [ = reposais], force me est te rappeler au subside des gens et biens qui te sont par droict naturel affiez [ = confiés]. Car ainsi comme debiles sont les armes au dehors si le conseil n'est en la maison, aussi vaine est l'estude et le conseil inutile, qui en temps opportun par vertus n'est executé et a son effect reduict. Ma deliberation n'est de provocquer, ains [ = mais] de apaiser : d'assaillir, mais defendre de conquester, mais de guarder mes feaulx subjectz et terres hereditaires. Es quelles est hostillement entré PicrochoIe, sans cause ny occasion; et de jour en jour poursuit sa furieuse entreprinse avecques excès non tolerables a personnes liberes [ = libres]. Je me suis en devoir mis pour moderer sa cholere tyrannicque, luy offrent [ = offrant] tout ce que je pensois luy povoir estre en contentement, et par plusieurs foys ay envoyé amiablement devers luy pour entendre en quoy, par qui et comment il se sentoit oultragé, mais de luy n'ay eu responce que de volontaire deffiance, et que en mes terres pretendoit seulement droict de bien seance [= droit de s'établir à son aise]. Dont j'ay congneu que Dieu eternel l'a laissé au gouvernail de son franc arbitre et propre sens, qui ne peult entre que meschant sy par grace divine n'est continuellement guidé, et pour le contenir en office et reduire a congnoissance me l'a icy envoyé a molestes enseignes [ comme un envahisseur hostile, en latin : infestis signis ]. Pourtant [ = à cause de cela], mon filz bien aymé, le plus tost que faire pouras, ces lettres veues, retourne a diligence secourir non tant moy (ce que toutes foys par pitié naturellement tu doibs) que les tiens, les quelz par raison tu peuz saulver et guarder. L'exploict sera faict a moindre effusion de sang que sera possible. Et si possible est par engins plus expediens, cauteles [ = artifices] et ruzes de guerre, nous saulverons toutes les ames : et les envoyerons joyeux a leurs domiciles. Tres chier fils, la paix de Christ, nostre Redempteur, soyt avecques toy. » (Rabelais, Gargantua).

Rabelais un grand humaniste : aussi blâme-t-il vivement les vains motifs qui poussent les humains à s'entre-détruire. Rien de plus mordant et de plus vrai que la satire de ce conseil de guerre qui incite Picrochole à des rêves de conquête; rien de plus profond que la psychologie du conquérant, entraîné par des visions de victoires fantasmagoriques, résistant aux conseils les plus autorisés, et se mettant incontinent en campagne :

 « Sus, sus, - dit Picrochole - qu'on dépêche tout et qui m'aime me suive !»
Rabelais n'aime pas davantage les moines que les hommes de guerre : ils sont - en des genres différents - aussi inutiles et malfaisants les uns que les autres.
Ils marmonnent grand renfort de légendes et de psaumes nullement par eux entendus, ils comptent force patenôtres, entrelardées de longs Ave Maria sans y penser ni entendre.
Et ce, ajoute-t-il, « j'appelle moque-Dieu et non oraison ». Leur fainéantise produit tout naturellement leur luxure « seulement l'ombre du clocher d'une abbaye est féconde! » Par antithèse et par surcroît de raillerie, c'est un des leurs, frère Jean des Entommeures, qui les dénonce et qui les juge. Rabelais n'aime pas non plus les pèlerinages où l'on entraîne tant de braves gens pour le plus grand profit de quelques effrontées congrégations. 
Allez-vous-en, pauvres gens, au nom de Dieu le créateur, lequel vous soit en guide perpétuelle. Et dorénavant ne soyez faciles à ces ocieux et inutiles voyages. Entretenez vos familles, travaillez chacun en sa vacation, instruez vos enfants et vivez comme vous enseigne le bon apôtre saint Paul
Aux antipodes de l'abbaye il élèvera l'abbaye de Thélème, c.-à-d. un lieu où l'être humain pourra s'épanouir, librement au physique et au moral, sans autre règle que celle-ci :
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Fay ce que voudras.
"Fay ce que voudras" (illustration de Gustave Doré).

On ne peut guère quitter ce premier livre, si alertement écrit, sans rappeler le fameux épisode du vol des cloches de Notre-Dame et cette peinture éternellement vraie des Parisiens : 

Toute la ville fut émue en sédition, comme vous savez que à ce ils sont tant faciles que les nations étranges s'ébahissent de la patience des rois de France, lesquels autrement par bonne justice ne les refrènent, vu les inconvénients qui en sortent de jour en jour.
Et enfin la caricature si vivante de l'Université en la personne de maître Janotus de Bragmardo :
tondu à la césarine, vêtu de son liripipion à l'antique et bien antidaté l'estomac de Condignac de four et eau bénite de cave, - touchant devant soi trois bedeaux à rouge museau et traînant après cinq ou six maîtres es-arts, bien crottés à profit de ménage.
Pantagruel (livre II).
Le second livre (Pantagruel, paru en premier et signé Alcofribas Nasier, anagrame de François Rabelais) n'est, comme composition, que le calque du premier. Dans son prologue, Rabelais insiste sur sa véracité : 
Je ne suis né en telle planète et ne m'advint oncques de mentir ou assurer chose qui ne fut véritable. 
Gargantua perd sa femme, et il s'en console avec assez de philosophie, la femme étant alors considérée comme un être inférieur, bon seulement à procurer du plaisir et à perpétuer l'espèce.
Ma femme est morte, et bien, par Dieu, je ne la ressusciterai pas par mes pleurs : elle est bien, elle est en paradis pour le moins, si mieux ne est : elle prie Dieu pour nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie plus de nos misères et calamités : autant nous en pend à l'oeil.
Rabelais donne, en passant, de curieux détails sur la vie qu'on menait jadis en certaines villes de province : Toulouse, Montpellier, Bourges. Il blâme l'afféterie de langage. 
Il convient parler, selon le langage usité. Et comme disait Octavian Auguste, qu'il faut éviter les mots épaves en pareille diligence que les patrons de navire évitent les rochers de mer.
Nous assistons maintenant à l'enfance de Pantagruel, comme jadis à celle de Gargantua, à son adolescence, à ses voyages, à son instruction, et Rabelais recommence à exposer ses idées sur l'éducation, sur la guerre, sur les moines, etc.

Il recommande à Pantagruel « de employer sa jeunesse à bien profiter en études et en vertus », d'apprendre tout ce qu'on peut apprendre : les langues grecque, latine, hébraïque, chaldaïque, arabique, la cosmographie, la géométrie, l'arithmétique, la musique, l'astronomie, le droit civil, la géographie, l'histoire naturelle, la médecine. 
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Lettre de Gargantua à Pantagruel, son fils, étudiant à Paris.
(Extrait de Pantagruel)

« Tres chier fils,ainsi comme en toy demeure l'image de mon corps, si pareillement ne reluysoient les meurs de l'ame, l'on ne te jugeroit estre garde et tresor de l'immortallité de nostre nom, et le plaisir que prendroys ce voyant, seroit petit, considerant que la moindre partie de moy, qui est le corps, demoureroit, et la meilleure, qui est l'ame, et par laquelle demeure nostre nom en benediction entre les hommes, seroit degenerante et abastardie. Ce que je ne dis par defiance que je aye de ta vertu, laquelle m'a esté ja par cy devant esprouvée, mais pour plus fort te encourager a proffiter de bien en mieulx. Et ce que presentement te escriz, n'est tant affin qu'en ce train vertueux tu vives, que de ainsi vivre et avoir vescu tu te resjouisses et te rafraichisses en courage pareil pour l'advenir. A laquelle entreprinse parfaire et consommer. il te peut assez souvenir comment je n'ay rien espargné mais ainsi y ay je secouru comme si je n'eusse aultre thesor en ce monde, que de te veoir une foys en ma vie absolu et parfaict, tant en vertu, honesteté et preudhommie, comme en tout scavoir liberal et honeste, et tel te laisser après ma mort comme un mirouoir representant la personne de moy ton pere, et sinon tant excellent, et tel de faict, comme je te souhaite, certes bien tel en desir. Mais encores que mon feu pere de bonne memoire Grandgousier eust adonné tout son estude [mot masculin au XVIe s., selon l'étymologie], a ce que je profitasse en toute perfection et sçavoir politique, et que mon labeur et estude correspondit très bien, voire encores oultrepassast son desir; toutesfoys, comme tu peulx bien entendre, le temps n'estoit tant idoine [ = apte et convenable] ne commode es lettres comme est de present, et n'avoys copie [ = abondance, en latin : copia] de telz precepteurs comme tu as eu. Le temps estoit encores tenebreux et sentant l'infelicité et calamité des Gothz, qui avoient mis a destruction toute bonne literature. Mais par la bonté divine, la lumiere et dignité a esté de mon eage rendue es lettres, et y voy tel amendement [ = Correction et amélioration. On dit dans ce sens amender une terre.] que de present a difficulté seroys je receu en la premiere classe des petitz grimaulx [= écoliers des basses classes], qui en mon eage virile estoys (non a tord), reputé le plus sçavant dudict siecle.

Ce que je ne dis pas par jactance vaine, encores que je le puisse louablement faire en t'escripvant, comme tu as l'autorité de Marc Tulle en son livre de vieillesse [De senectute. Nihil necesse est de me ipso dicere quauquam est id quidem senile, aetatique nostrae conceditur], et la sentence de Plutarche au livre intitulé Comment on se peut louer sans envie [Latinisme. Sine invidia, c'est-à-dire sans exciter la haine], mais pour te donner affection de plus hault tendre. Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées, Grecque, sans laquelle c'est honte que une personne se die sçavant, Hebraicque, Caldaicque, Latine. Les impressions tant elegantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon eage par inspiration divine, comme a contrefil [ = au rebours] l'artillerie par suggestion diabolicque. Tout le monde est plein de gens savans, de precepteurs tresdoctes, de librairies [ = bibliothèques] tresamples, qu'il m'est advis que ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian [Célèbre jurisconsulte romain, né vers 150, mort en 212, fut préfet du prétoire sous Septime Sévère], n'estoit telle commodité d'estude qu'on y veoit maintenant. Et ne se fauldra plus doresnavant trouver en place ny en compaignie qui ne sera bien expoly en l'officine [ = atelier, laboratoire] de Minerve. Je voy les brigans [= soldats indisciplinés], les boureaulx, les avanturiers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps.

Que diray-je? Les femmes et filles ont aspiré a ceste louange et manne celeste de bonne doctrine. Tant y a que en l'eage ou je suis j'ay esté contrainct de apprendre les lettres Grecques, lesquelles je n'avoys contemné [= méprisé] comme Caton, mais je n'avoys eu loysir de comprendre [ = embrasser] en mon jeune eage. Et volontiers me delecte a lire les moraulx [ = oeuvres morales. On réunit sous ce titre tous les écrits de Plutarque autres
que les Vies des grands hommes de la Grèce et de Rome.] de Plutarche, les beaulx dialogues de Platon, les monumens de Pausanias, et antiquitez de Atheneus, attendant l'heure qu'il plaira a Dieu mon createur me appeler et commander yssir de ceste terre. Parquoy, mon filz, je te admoneste que employe ta jeunesse a bien profiter en estude et en vertus. Tu es a Paris, tu as ton precepteur Epistemon; dont l'un [l'un c'est le précepteur, l'autre c'est Paris] par vives et vocales instructions, l'aultre par louables exemples te peut endoctriner. J'entens et veulx que tu aprenes les langues parfaictement. Premierement la Grecque comme le veult Quintilian. Secondement la Latine. Et puis l'Hebraicque pour les sainctes letres, et la Chaldaicque et Arabicque pareillement, et que tu formes ton stille, quand a la Grecque, a l'imitation de Platon : quand a la Latine, a Ciceron. Qu'il n'y ait hystoire que tu ne tienne en memoire presente, a quoy te aydera la Cosmographie [Rabelais semble donner à ce mot un sens un peu différent de celui qui a cours, et entendre par cosmographie l'histoire générale du monde] de ceulx qui en ont escript. Des ars liberaux, Geometrie, Arithmeticque et Musicque, je t'en donnay quelque goust quand tu estoys encores petit en l'eage de cinq a six ans, poursuys la reste [féminin au XVIe siècle]; et de Astronomie saiche en tous les canons [ = règles], laisse moy l'Astrologie divinatrice, et l'art de Lullius [= Raymond Lulle] comme abuz et vanitez. Du droit civil je veulx que tu saiche par cueur les beaux textes, et me les confere avecques philosophie. Et quand a la congnoissance des faictz de nature, je veulx que tu te y adonne curieusement, qu'il n'y ayt mer, riviere, ny fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons, tous les oyseaulx de l'air, tous les arbres, arbustes et fructices [désigne surtout les plantes annuelles] des foretz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout Orient et midy, rien ne te soit incongneu.

Puis songneusement revisite les livres des medicins Grecz, Arabes et Latins, sans contemner les Thalmudistes et Cabalistes, et par frequentes anatomies acquiers toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. Et par lesquelles [Comme on trouve quas pour aliquas, lesquelles paraît ici signifier quelques, certaines] heures du jour commence a visiter les sainctes lettres. Premierement en Grec, le nouveau testament et Epistres des apostres, et puis en Hebrieu le vieulx testament. Somme que je voy un abysme de science [Gargantua est roi d'Utopie. Qu'on ne l'oublie pas en lisant ce vaste plan d'éducation] : car doresnavant que tu deviens homme et te fais grand, il te fauldra yssir de ceste tranquillité et repos d'estude : et apprendre la chevalerie, et les armes pour defendre ma maison, et nos amys secourir en tous leurs affaires contre les assaulx des malfaisans. Et veux que de brief tu essaye combien tu as proffité, ce que tu ne pourras mieulx faire, que tenent conclusions en tout sçavoir publiquement envers tous et contre tous : et hantant les gens lettrez, qui sont tant a Paris comme ailleurs. Mais par ce que selon le saige Salomon, Sapience n'entre point en ame malivole [= animée de mauvais desseins], et science sans conscience n'es que ruine de l'ame, il te convient servir, aymer et craindr Dieu, et en luy mettre toutes tes pensées, et tout ton espoir, et par foy formée de charité estre a lui adjoinct, en sorte que jamais n'en soys desamparé par peché. Aye suspectz les abus du monde, ne metz ton cueur a vanité : car ceste vie est transitoire : mais la parolle de Dieu demeure eternellement. Soys serviable a tous tes prochains et les ayme comme toy mesmes. Revere tes precepteurs, fuis les compagnies de gens esquelz [= auxquels] tu ne veulx point resembler, et les graces que Dieu te a donnees, icelles ne reçoipz en vain.

Et quand tu congnoistras que auras tout le sçavoir de par dela acquis, retourne vers moy, affin que je te voye et donne ma benediction devant que mourir. Mon filz, la paix et grace de nostre seigneur soit avecques toy. Amen.

De Utopie, ce dix septiesme jour du moys de mars.

Ton pere, Gargantua. » (Rabelais, Pantagruel).

Nous faisons connaissance avec Panurge, le type inoubliable, du mauvais sujet à qui l'on pardonne les plus scabreuses aventures, à cause de son esprit, d'une certaine candeur dans le cynisme, de l'indulgence spéciale que les personnes les plus vertueuses témoignent aux pires gredins. Panurge va désormais se mêler à toutes les scènes du roman et son intervention va communiquer au récit une allure plus vive et plus piquante, mais aussi y introduire une recrudescence d'obscénités. Comme jadis son père, Pantagruel part en guerre. Ses prouesses fournissent à Rabelais l'occasion de se livrer à une parodie de la chevalerie. 

Ô ma muse! ma Calliope! ma Thalie! inspire-moi à cette heure! restaure-moi mes esprits : car voici le pont aux ânes de logique, voici le trébuchet, voici la difficulté de pouvoir exprimer l'horrible bataille qui fut faite.
Les belles descentes aux enfers de Virgile (L'Enéide) et de Dante (La Divine Comédie) qui ont donné lieu à tant de piteuses imitations, sont tournées en ridicule: Epistemon séjourne aux Champs Élysées et qu'y voit-il : Xercès criait la moutarde, Priam vendait les vieux drapeaux, Trajan était pêcheur de grenouilles, le pape Alexandre était preneur de rats, le pape Urbain croquelardon, Mélusine souillarde de cuisine; Cleopâtre revendeuse d'oignons, Hélène courratière de chambrières, Sémiramis épouilleresse de bélîtres :
En cette façon, ceux qui avaient été gros seigneurs en ce monde ici, gagnaient leur pauvre, méchante et paillarde vie là-bas. Au contraire les philosophes et ceux qui avaient été indigents en ce monde, de par de là étaient gros seigneurs en leur tour.
Voilà une solution aisée de la question sociale! 
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Doré : Gargantua.
Gargantua, dessiné par Gustave Doré.
"Pendant ce temps, quatre de ses gens lui jetaient dans la bouche,
l'un après l'autre et sans cesse, de la moutarde à pleines palerées; 
après quoi, il buvait un horrifique trait de vin blanc
pour lui soulager les rognons".

Le Tiers Livre.
Le troisième livre est presque tout entier consacré au thème du mariage. Il est plein de verve, il abonde en traits satiriques décochés aux femmes. Il est tout à fait dans le sens et dans la tradition des vieux fabliaux. Comme de juste, c'est ici Panurge qui tient le premier rôle. Il a la puce à l'oreille et songe à se marier, mais comme il craint fort d'être trompé, il fait une enquête prudente sur les vices et les vertus des femmes et les risques qu'il peut courir d'être heureux ou malheureux en ménage. Il consulte tout le monde : Pantagruel, les sorts, les dés, les songes, la cabale, la sibylle de Panzoust, les morts, Épistemon, Hertrippa, frère Jean, Raminagrobis, les cloches, les théologiens, les médecins, les légistes, les philosophes, les fous. Mais il interprète chaque réponse suivant sa fantaisie du moment et demeure aussi indécis que devant. Tantôt il se réjouit à l'idée d'avoir un enfant :

Ce sera un beau petit enfantelet. Je l'aime déjà tout plein, et jà en suis tout assoti. Ce sera mon petit bedault. Fâcherie du monde tant grande et véhémente n'entrera désormais à mon esprit, que je ne passe, seulement le voyant et le oyant jargonner en son jargonnois puéril. 
Tantôt il se désespère en considérant la fragilité qu'il attribue à la femme :
Quand je dis femme, je dis un être tant fragile, tant variable, tant inconscient et imparfait que nature me semble s'être égarée de ce bon sens par lequel elle avait créé et formé, toutes choses. quand elle a bâti la femme!
 Et suivant qu'il examine l'une ou l'autre des faces du problème, il entend les cloches lui dire :
« Marie-toi, marie-toi : marie, marie. Si tu te maries, maries, maries, très bien, très bien t'en trouveras, veras, marie, marie ».
ou bien :
« Marie point, marie point, point point, point, point. Si tu te maries, maries, maries point, point, point, point :  tu t'en repentiras, tiras, tiras. Cocu seras ».
Il est certes séduit par le portrait qu'on lui trace de l'honnête femme : 
Jamais votre femme ne sera ribaude, si la prenez issue de gens de bien, instruite en vertus et honnêteté, non ayant hanté et fréquenté compagnies que de bonnes moeurs, aimant et craignant Dieu, aimant complaire à Dieu par foi et observation de ses saints commandements, craignant l'offenser et perdre sa grâce par défaut de foi et transgression de sa divine loi : en laquelle est rigoureusement défendu adultère, et commandé adhérer uniquement à son mari, le chérir, le servir, uniquement l'aimer après Dieu.
Mais le sceptique incorrigible s'écrie : C'est la femme forte de l'écriture! Il n'en existe plus de telles! et pour finir il se confie au bon juge Bridoie, « qui sentenciait les procès au sort des dés », lequel se contente de lui tenir le discours le plus amusant du monde, tout parsemé (comme faire se doit en bonne jurisprudence) de renvois minutieux aux auteurs et aux sources, afin de démontrer « comment naissent les procès et comment ils viennent à perfection ». Cette démonstration est la plus spirituelle critique des lenteurs et des formalités de la procédure : elle n'a rien perdu de sa valeur et de sa vérité. Enfin, rien n'étant décidé, on se résout à consulter l'oracle de la dive Bouteille
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L'âme et le corps
(Extrait du Tiers Livre)

« Vous voyez, lors que les enfants bien nettis [= nettoyés], bien repeuz et alaictez, dorment profondement, les nourrices s'en aller esbatre en liberté, comme pour icelle heure licenciées a faire ce que vouldront : car leur presence au tour du bers [= berceau] sembleroit inutile. En ceste façon nostre ame lorsque le corps dort, et que la concoction [ = digestion ] est de tous endroictz parachevée, rien plus n'y estant necessaire jusques au reveil, s'esbat et reveoit sa patrie, qui est le ciel. De la receoit participation insigne de sa prime [ = première] et divine origine et en contemplation de ceste infinie et intellectuale sphaere, le centre de la quelle est en chascun lieu de l'unîïvers, la circunference poinct [célèbre définition de la Divinité, attribuée à Empédocle par Vincent de Beauvais, au XIIIe siècle, et reprise par Pascal qui lui a donné sa forme définitive : "C'est une sphère infinie dont le centre est partout, la circonférence nulle part. "] (c'est Dieu selon la doctrine de Hermès Trismegistus) a la quelle rien ne advient, rien ne passe, rien ne dechet, tous temps sont praesens; note non seulement les choses passées en mouvemens inferieurs, mais aussi les futures : et les raportent [ = rapportant] a son corps, et par les sens et organes d'icelluy les exposant aux amis, est dicte vaticinatrice [ = qui prédit l'avenir] et prophete. Vray est qu'elle ne les raporte en tel syncerité comme elle les avoit veues, obstant [ = s'y opposant] l'imperfection et fragilité des sens corporelz : comme la Lune recevant du soleil sa lumiere ne nous la communicque telle, tant lucide, tant pure, tant vive et ardente comme l'avoit receue. » (Rabelais, Tiers Livre).

Le Quart Livre.
Pantagruel s'embarque donc avec sa suite pour rendre visite à Bacbuc. Telle est la transition facile du troisième livre au quatrième, mais ici le ton change. On ne retrouve plus que de loin en loin l'alerte souplesse avec laquelle sont écrits les livres précédents. La gaîté brille encore, mais elle est un peu forcée et il s'y mêle quelque, chose d'amer. Les incidents de ce dernier voyage sont d'une invention pénible et d'un burlesque contestable : les descriptions d'animaux merveilleux, de monstres effrayants sont assez peu intéressantes. On a dit qu'il y avait là une satire des expéditions lointaines et des récits presque incroyables auxquels donnent, lieu les voyages d'aventures, mais une satire qui serait plus ennuyeuse que les ouvrages qu'elle ridiculise ne mériterait guère ce nom et n'aurait même aucune raison d'être. Cependant le génie de Rabelais reparaît tout entier dans le si joli conte de l'aventure de Dindenault et de ses moutons aux prises avec l'astucieux Panurge, dans le conte du diable de Papefiguière que La Fontaine a redit sans y rien changer, dans le récit de la tempête où le tréfonds du caractère de Panurge se dévoile si naturellement. 

Cette vague nous emportera, dieu servateur! Ô mes amis! un peu de vinaigre. Je tressue de grand ahan. Bou, bou bou, ou ou ou bou bou, bous bous. Je naye, je naye, je meurs, bonne gens, je naye.
Et le danger passé, il fait le bon compagnon et gourmande ceux dont le sang-froid et l'activité l'ont sauvé. 
Vous aiderai-je encore là? vogue la galère, tout va bien. Frère Jean ne fait rien là. Il se appelle Jean fait néant et il me regarde ici suant et travaillant [...] vous aiderai-je encore là?
La critique des gens de lois, des moines, du pape, n'a plus la bonhomie de jadis. On ne se contente plus de berner les chicanous, on les accueille à grands coups de bâton et de gantelets de fer. On redouble d'âpreté pour les « hypocrites, hydropiques, pâtenotriers, chattemittes, sauterons, cagots, ermites », pour les « belles et joyeuses hypocritesses, chattemitesses, ermitesses, femmes de grande religion » 
et « les petits hypocritillons, chatemittillons, ermitillons ». 

Enfin l'appréciation des « uranopètes décrétales » est d'une hardiesse qui ont pu mener Rabelais « jusqu'au bûcher inclusivement » s'il ne s'était trouvé d'accord avec le gouvernement sur cette question délicate. C'est, écrit-il « un gros livre doré, tout couvert de fines et précieuses pierres, balais, émeraudes, diamants, unions ».

et il ajoute ce sous-entendu : 

Ici voyez les sages décrétales écrites de la main d'un ange chérubin (vous autres gens transpontins ne le croirez pas; - assez mal, répondit Panurge), et à nous ici miraculeusement des cieux transmises. 
Quant au pouvoir du pape, il est illimité.
Cela lui est non seulement permis et licite, mais commandé par les sacres décrétales; et doit à feu incontinent empereurs, rois, ducs, princes, républiques  et à sang mettre, que ils transgressent un iota de ses mandements; les spolier de leurs biens, les déposséder de leurs royaumes, les proscrire, les anathématiser, et non seulement leurs corps et de leurs enfants et parents autres occire, mais aussi leurs âmes damner au profond de la plus ardente chaudière qui soit en enfer.
Et ce pouvoir incontesté, si puissant que par sa vertu « est l'or subtilement tiré de France en Rome » sur quoi repose-t-il? 
Qui fait le Saint-Siège apostolique en Rome de tout temps et aujourd'hui tant redoutable en l'univers qu'il faut, ribon ribaine, que tous rois, empereurs, potentats et seigneurs pendent de lui, tiennent de lui, par lui soient couronnés, confirmés, autorisés, viennent là boucquer et se prosterner à la mirifique pantoufle de laquelle avez vu le portrait? Belles decrétables de Dieu.
Après cela tous les autres épisodes du quatrième livre semblent bien pâles et bien insignifiants; toutefois, au point de vue des moeurs, on doit noter l'emploi, pour la correspondance. des pigeons voyageurs; dans la grande, bataille de Pantagruel contre les andouilles, on pourrait recueillir des détails curieux sur l'organisation et la tactique des armées au XVIe siècle, car les détails chez Rabelais sont toujours exacts; on a déjà dit tout le parti que Le Double a tiré de « l'anatomie » de Quaresme prenant. Enfin un chercheur ingénieux n'a-t-il pas vu l'indication du phonographe dans l'aventure des paroles gelées et dégelées?
Ici est le confin de la mer glaciale [...]. Lors gelèrent en l'air les paroles et cris des hommes et femmes, les chaplis des masses, les hurtis des harnois, des bardes, les hennissements des chevaux et tout autre effroi de combat. A cette heure, la rigueur de l'hiver passée, advenant la sérénité et tempérie du bon temps, elles fondent et sont ouïes.
Le Cinquième Livre.
Les signes de lassitude et d'affaiblissement déjà marqués dans le quart livre s'aggravent dans le cinquième. Il est tellement inférieur aux autres qu'on a fort discuté sur le point de savoir s'il est vraiment de Rabelais. Des passages où perce son génie ne permettent pas un tel doute. Mais on peut supposer que ce livre, publié assez longtemps après la mort de l'auteur, n'est composé que d'ébauches, de notes qu'il n'a pas eu le temps de revoir et qui ont été arrangées - assez mal - pour l'impression. Le récit se traîne, l'intérêt languit, la vivacité et la drôlerie s'effacent. La satire ne s'enveloppe plus d'allégorie; elle est directe et lourde et aussi plus âpre. Là nous trouvons l'île Sonnante, habitée par de vilains oiseaux : les mâles se nomment 
clergaux, monagaux, prestregaux, abbegaux,evesgaux, cardingaux et papegaut - qui est unique en son espèce. 
Les femelles sont les 
clergesses, monagesses, prestregesses, abbegesses, evesgesses, cardingesses, papegesses. 
Ces êtres inutiles ne labourent ni ne cultivent la terre. Toute leur occupation est « gaudir, gazouiller et chanter. » Le monde entier peine et sue pour les nourrir et tandis qu'ils regorgent de biens, au loin en France, en Touraine, quelque pauvre seigneur devra rogner sur son nécessaire et pressurer son peuple pour contribuer à leur luxueuse oisiveté. Voilà pour l'Église! La magistrature n'est pas mieux traitée en la personne de Grippeminand et des chats Fourrés qui « vivent de corruption ». L'Université et les corps dits savants sont logés au pays d'Entéléchie, où l'on voit des gens singulièrement occupés : 
Autres de néant faisaient choses grandes et grandes choses faisaient à néant retourner; - autres coupaient le feu avec un couteau et puisaient l'eau avec un retz; - autres faisaient de vessies lanternes; - autres dedans un long parterre, soigneusement mesuraient les sauts des puces et cestui acte m'affirmaient être plus que nécessaire au gouvernement des royaumes, conduites des guerres, administrations des républiques.
Ensuite, un s'embarque dans une série de chapitres plus nébuleux les uns que les autres. On visite le pays de Satin, ou Ouï-dire tient une école de témoignage  « rendant leur témoignage de toutes choses à ceux, qui plus donneraient par journée » et on aborde au seuil du temple de la dive Bouteille. Ce n'est pas sans traverser des degrés symboliques, sans contempler des emblèmes occultes, colonnes d'or pur, arceaux de saphir, hyacinthe et diamant, lampe admirable, fontaine fantastique, tout l'arsenal de la cabbale, qu'on recueille enfin le dernier mot du livre « Trinq », qui ne signifie rien que le bruit cristallin d'une bouteille qui se brise, à moins qu'il ne soit signe de doute, déjà le « Que sais-je? » de Montaigne.

Rabelais est bien, comme on l'a dit, le flambeau de l'humanisme. Son livre rayonne sur tout le XVIe siècle (La Renaissance) son grand mérite est d'avoir répandu dans le monde des idées de justice, de bonté, d'humanité, de culture intellectuelle, de tolérance, qui étaient l'apanage d'un petit groupe d'érudits et de lettrés. Sa philosophie est peu compliquée, c'est celle du bon sens; sa métaphysique est médiocre, elle se contente d'un Dieu ordonnateur du monde, indulgent, bon enfant, tel que le conçoivent tant de spiritualistes français. Sa morale est facile, elle commande de suivre la nature. Comme écrivain, Rabelais est un conteur admirable : pour mesurer son influence, il suffit de rappeler ici les noms de ceux qui se sont inspirés de lui et qui sont les plus grands parmi ceux des littérateurs français : Montaigne, La Fontaine, Racine, Boileau, Molière, Beaumarchais, Diderot, Balzac, Gautier, Hugo, Flaubert. Il a créé sa langue, qui est puissante, souple, vive, précise, empruntant au latin, au grec, prenant aux patois locaux des expressions savoureuses qui ont un goût de terroir, tirant des mots de l'espagnol même et de l'italien; langue d'une richesse exubérante, qu'il faudra débarrasser de l'érudition qui l'alourdit et qu'on élaguera plus tard à l'excès pour la rendre plus claire et moins charmante. (René Samuel).



Rabelais, Gargantua, Gallimard (Folio), 2000. - Rabelais : Oeuvres complètes : Gargantua - Pantagruel - Tiers livre - Quart livre - Cinquiesme livre, Gallimard (La Pléiade), 1994.

Gérard Defaux, Rabelais agonistes, études sur Pantagruel, Gargantua et le Quart Livre, Droz, 1997. 

Guy-Edouard Pillard, Le vrai Gargantua, Mythologie d'un géant, Imago, 1988. 

P. Jourda, Le Gargantua de Rabelais, Nizet, 1998.

Mikhaïl Bakhtine, L'oeuvre de François Rabelais et la culture populaire au Moyen Age et sous la Renaissance, Gallimard, 1982.

En bibliothèque - Le roman de Rabelais se compose de 5 livres, qui parurent séparément depuis 1533 jusqu'en 1563 (le dernier livre ne fut publié qu'après sa mort). Il en a été fait un grand nombre d'éditions, la plupart avec commentaires. Les principales sont celles d'Amsterdam, 1711 et 1741, avec remarques de Le Duchat et La Monnoye, 5 vol. in-8; celle d'Esmangart et E. Johanneau, Paris, 1823-26, 9 v. in-8, avec les remarques de Le Duchat, Bernier, Le Motteux, Voltaire, Ginguené; de De l'Aulnaye, 1823; 3 v. in-8; de H. Lacroix, 1842, in-12; enfin celle de Burgaud et Rathery, revue sur les textes originaux, 1857, 2 v. in-18. L'abbé Marsy a rajeuni le style de l'auteur dans son Rabelais moderne, 1752. On a de Rabelais un recueil de Lettres, Paris, 1651.



Texte en ligne de La vie très horrificque du grand Gargantua père de Pantagruel, sur le site de l'ABU.
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Dictionnaire Le monde des textes
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