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Cinna, de Corneille

Cinna ou la Clémence d'Auguste est une tragédie de Corneille  en cinq actes et en vers. Représentée sur le théâtre de l'Hôtel de Bourgogne (ou du Marais ?) dans les derniers mois de 1640, avec un magnifique succès, la nouvelle tragédie parut en 1643 sous ce titre : Cinna ou la Clémence d'Auguste. C'est celui de tous les chefs-d'oeuvre de Corneille que les contemporains préférèrent. Peut-être y ont-ils goûté une allusion continue et voilée aux passions de cette époque, qui connut la rude domination de Richelieu, l'effervescence de la Fronde et le règne moral de tant de jeunes ambitieuses.
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Cinna, de Corneille.
Frontispice de Cinna (Édition de 1643). La scène représente les conjurés implorant la clémence d'Auguste dans un décor qui est le palais à volonté, où ont été généralement jouées les pièces du temps. Tous portent l'habit à la romaine (cuirasse collante, tonnelet, casque à panache, brodequins), habit antique plus ou moins fantaisiste qui servait pour tous les rôles historiques, hébreux, grecs, romains, etc.

C'est le premier livre des Essais de Montaigne et le Traité de la Clémence de Sénèque qui fournirent à Corneille la trame de Cinna. Corneille a emprunté au philosophe romain quelques-unes de ses, idées, souvent même ses expressions; mais quelle admirable manière d'emprunter! Combien n'a-t-il pas fallu de génie pour faire, avec quelques détails puisés dans une conversation, l'un des plus beaux chefs-d'oeuvre de la scène tragique! Et telle est ici la supériorité du poète sur l'historien, dit un critique, que « la mesure et l'harmonie ont gravé dans tous les esprits ce qui demeurait comme enseveli dans les écrits d'un philosophe. Cette précision, commandée par le rythme poétique, a tellement consacré les paroles que Corneille prête à Auguste, qu'on croirait qu'il n'a pu s'exprimer autrement, et la conversation d'Auguste et de Cinna ne sera jamais autre chose que les vers qu'on a retenus de Corneille ». Corneille a refait l'histoire, et le récit du poète a fait oublier celui de l'historien.

ACTE Ier. - Emilie, pour venger le meurtre deson père, a décidé Cinna, qu'elle aime et dont elle est aimée, à frapper l'empereur. Or l'empereur Auguste fait demander au palais les deux chefs de la conspiration, Cinna et Maxime. Emilie et Cinna se préparent à mourir.
ACTE II. - Auguste n'a fait appeler les deux jeunes gens que pour les consulter sur son projet d'abdiquer. Tandis que Maxime l'approuve et vante les mérites de la République, Cinna le supplie de garder le pouvoir. A Maxime, qui s'étonne de cette attitude, il explique qu'il aime Emilie et veut la mériter par la mort du tyran.

ACTE III. - Troublé de remords, mais poussé à bout par Emilie, Cinna prend l'engagement de frapper l'empereur. Maxime, qui d'ailleurs aime secrètement la jeune fille, reproche à Cinna d'avoir trahi les Romains. Il songe à le dénoncer, sur les perfides conseils de son affranchi.

ACTE IV. - L'affranchi Euphorbe révèle tout à l'nmpereur, qui ne sait que résoudre. Emilie repousse les offres de Maxime, soupçonne sa trahison et le laisse désespéré, cependant que Cinna se rend à l'appel d'Auguste.

ACTE V. - Cinna, après d'inutiles dénégations, avoue son crime, mais déclare ne l'avoir conçu que pour rendre à Rome la liberté. Emilie survient et se prétend la vraie coupable. Enfin Maximise fait l'aveu de sa double trahison. Auguste pardonne à tous et lui-même unit Emilie à Cinna.

Les trois unités d'action, de temps et de lieu, sont observées dans cette tragédie; mais l'unité de caractère y est manifestement violée. Au premier acte, Cinna, le petit-fils du grand Pompée, est un conspirateur; il se présente au public comme le vengeur de Rome asservie par Octave, et de tant de citoyens victimes de ses cruautés. Dans une scène admirable, il rend compte à Emilie des sentiments des conjurés, et fait passer dans nos coeurs, par une peinture énergique des proscriptions, la haine dont il paraît animé contre l'oppresseur.
Plut aux dieux que vous-même eussiez vu de que zèle!
Cette troupe entreprend une action si belle!...
« Amis, leur ai-je dit, voici le jour heureux
Qui doit conclure enfin nos desseins généreux
Le ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,
Et son salut dépend de la perte d'un homme,
Si l'en doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain.
A ce tigre altéré dé tout le sang romain. 
Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues!
Combien de fois change de partis et de ligues, 
Tantôt ami d'Antoine et tantôt ennemi,
Et jamais insolent ni cruel a demi! » 
Au second acte, nous voyons Auguste entre les deux chefs de la conjuration, Cinna et son ami Maxime, délibérant avec eux sur le dessein qu'il a d'abdiquer. Mais, dans cette scène si dramatique, nous ne sommes pas peu surpris de voir Cinna, qui semblait naguère si pénétré du désir de voir Rome libre, refuser maintenant pour elle cette liberté. Il a beau prétendre qu'il n'a donné à Auguste le conseil de garder l'Empire qu'afin de pouvoir l'en punir en le lui arrachant avec la vie, les spectateurs sont de l'avis de Maxime. Dès lors ils s'intéressent à Auguste, dont ils ont entendu Cinna lui-même légitimer l'usurpation, excuser les cruautés comme nécessaires, et exalter les vertus comme la sauvegarde de la république. Ce n'est pas tout encore : après avoir laissé échapper en partie la faveur des spectateurs, Cinna la perd tout à fait par ses irrésolutions ses faiblesses et ce repentir tardif qui I'avilit. Ainsi l'intérêt qui s'attachait d'abord aux conspirateurs est passé tout entier du côté d'Auguste. Cette violation d'une des règles les plus essentielles du théâtre classique n'est pas le seul défaut de cette tragédie. On peut d'ailleurs l'expliquer, comme nous le verrons bientôt. Ce qu'il a de moins compréhensible, c'est le rôle que joue l'amour dans cette pièce, à moins qu'on ne le regarde comme un moyen d'affaiblir les contradictions du caractère de Cinna. En effet, si Corneille avait peint ce chef de conjurés comme un Brutus uniquement possédé de l'amour de la liberté, il n'aurait pu le faire changer sans trop d'invraisemblance. C'est ainsi que le caractère d'Emilie se soutient jusqu'au dénouement, parce qu'en poursuivant la vengeance de la mort de son père, Toranius, victime des proscriptions d'Octave, elle obéit à un sentiment aussi républicain que filial. Signalons enfin le rôle sacrifié de Maxime comme un des plus grands défauts de la tragédie de Cinna. On a regardé  cette partie comme indigne de la tragédie.

Mais, quels que soient d'ailleurs ces défauts, le nombre des beautés domine, et ces beautés sont de nature à racheter tous les défauts. Le discours éloquent de Cinna, dans la scène où il fait le tableau des proscriptions; cette autre scène si dramatique où Auguste délibère avec ceux qui ont résolu de l'assassiner; la grandeur des idées et l'énergie de style qu'en remarque dans ce dialogue aussi frappant à la lecture qu'au théâtre; l'énergique fierté du caractère d'Emilie; la scène vive et passionnée qu'elle a au troisième acte avec Cinna; le monologue d'Auguste au quatrième acte, sont des beautés de premier ordre. L'intérêt d'ailleurs est puissant; il soutient l'attention jusqu'au cinquième acte, ce sublime cinquième acte, qui fait si bien oublier toutes les fautes et les faiblesses de ceux qui l'ont précédé.

Le rôle d'Emilie, qui tient une si grande place dans la tragédie de Cinna, a donné lieu a quelques réflexions des commentateurs. Voltaire après avoir dit qu'il étincelle de traits admirables, se demande pourquoi cette Emilie ne touche pas comme Hermione, et il donne lui même à sa question une réponse passablement sexiste :

« N'est-ce point parce qu'elle n'est pas malheureuse? N'est-ce point parce que les sentiments d'un Brutus et d'un Cassius conviennent peu à une fille?-»
Mieux avisé, La Harpe, tout en accordant le premier point, trouve peu exact ce rapprochement d'Hermione et d'Emilie, et justifie très bien les sentiments que Corneille a prétés à son héroïne : 
« Les sentiments d'Emilie sont, dit-il, de ceux auxquels le spectateur peut se prêter, mais qu'il n'embrasse pas comme s'ils étaient siens, qu'il ne partage pas avec toute la vivacité de ses affections; ces sortes de rôles sont plutôt des moyens d'action que des mobiles d'intérêt. Il ne faut donc pas exiger qu'Emilie nous touche, mais seulement qu'elle nous attache; et c'est à quoi l'auteur a réussi, en lui donnant le mérite qui lui est propre, celui d'une noblesse dame que rien ne peut abaisser et d'une résolution intrépide que rien ne peut ébranler. »
En violant ouvertement dans cette tragédie l'unité de caractère et l'unité d'intérêt, Corneille a eu pour but de faire passer sous nos yeux le spectacle de la Rome des consuls devenant la Rome des Césars, et d'Octave, le triumvir abhorré, se transformant par politique en prince généreux et clément. Voilà l'idée; tout le reste est accessoire et semble sacrifié à la vérité historique. 
« Ainsi s'expliquent, dit Victorin Fabre, les singularités ou, si l'on veut, les défauts de cet étonnant ouvrage, qu'il serait trop difficile de justifier en tout, mais qu'il est injuste de juger d'après les données d'un chef-d'oeuvre vulgaire, dont l'auteur ne voudrait qu'émouvoir par des fictions attendrissantes. »
Corneille dédia Cinna à M. de Montauron (ou Montoron), riche financier, fameux par ses prodigalités, qui récompensa les éloges un peu outrés du poète par le don de 1000 pistoles. C'est depuis lors que l'usage s'est établi d'appeler ces sortes de dédicaces des Epîtres à la Montauron. Il faut convenir qu'on chercherait vainement Corneille dans ces épîtres dédicatoires; mais Voltaire a eu tort de s'en scandaliser, et Taschereau les a réduites fort judicieusement à leur juste valeur
« Dans cette circonstance, sans doute, dit Sainte-Beuve, le bon Corneille manqua de mesure et de convenance; il insista lourdement où il devait glisser; lui, pareil à ses héros, entier par l'âme, mais brisé par le sort, il se baissa trop cette fois pour saluer, et frappa la terre de son noble front. On peut sourire; on doit l'en plaindre; ce serait injure que de l'en blâmer. »
Citons ce trait bien connu : Louis XIV, en entendant ce vers :
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie,
qui faisait pleurer le grand Condé, avoua que si on lui eut demandé à ce moment la grâce du chevalier de Rohan, il n'aurait pas eu la force de la refuser.

La plupart des tragédies de Corneille fourmillent de traits que leur admirable concision a gravés dans toutes les mémoires. Nous en empruntons quelques-uns à la tragédie de Cinna :

AUGUSTE.
Et monté sur le faîte, il aspire à descendre. (Acte lI, scène I).

EMILIE.
Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose? (Acte Ill, scène IV).

AUGUSTE.
Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner. (Acte V, scène I).

AUGUSTE.
Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé. (Acte V, scène I).

AUGUSTE.
Je suis maître de moi comme de l'univers. (Acte V, scène III).

AUGUSTE.
soyons amis, Cinna; c'est moi qui t'en convie. (Acte V, scène Il).

AUGUSTE.
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler;  Je t'en avais comblé, je t'en veux accabler. (Acte V, scène III).

Nous avons dit précédemment que le drame de Corneille, au sujet de la conjuration de Cinna et de la clémence d'Auguste, s'était, par l'autorité du génie, substitué aux simples récits de l'histoire; toutefois, comme l'on ne saurait admettre que les fictions des petites puissent usurper ainsi la place de la vérité historique, nous croyons utile de restituer aux faits leur véritable caractère. Nous empruntons à Ampère une page de son beau livre sur l'Empire romain à Rome :
« Auguste épargna Cinna, et c'est le moment d'examiner ce trait fameux de la clémence d'Auguste. C'est la seule fois qu'il ait' pardonné à des conspirateurs. Suétone et Dion Cassius en énumèrent plusieurs qui furent punis; ce dernier historien n'ose affirmer qu'ils aient été tous coupables. D'abord il faut séparer le fait historique de la légende dont la rhétorique de Dion Cassius et de Sénèque l'ont entouré, et que le génie de Corneille a rendue populaire. Il n'est point vraisemblable qu'Auguste ait cédé en cette circonstance aux conseils de Livie ; elle n'a pas plus demandé la grâce de Cinna à Auguste que l'impératrice Joséphine n'a demandé à Napoléon la grâce du duc d'Enghien. Livie, nous le savons, se maintint prés d'Auguste en étant toujours de son avis. Les harangues que Dion met dans sa bouche ont été évidemment forgées par l'historien. J'en dirai autant du discours que Senèque fait adresser par Auguste à Cinna, et qu'a en partie reproduit Corneille. Auguste et Cinna étaient seuls, et on ne voit point coinment Sénèque aurait eu connaissance de ce discours. Le fait réduit à lui-même est celuici : un conspirateur gracié à une époque où personne ne conspirait plus dix ans, avant la mort d'Auguste, quand il n'avait plus d'ennemis à redouter. A en croire Sénèque, il y aurait eu bien de l'étalage dans cette facile générosité. D'autres souverains ont pardonné plus simplement à des conspirateurs plus dangereux que Cinna. »
Plusieurs vers de cette tragédie ont enrichi la langue d'expressions proverbiales :
- Et, monté sur le faite, il aspire à descendre.
- Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose! 
- Je suis maître de moi, comme de l'univers. 
- Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé.
- Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie.
On rappelle aussi, mais plaisamment, cet hémistiche
- Prends un siège, Cinna.
(PL / H. Clouard).
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