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Littérature
Les cantilènes
On appelle cantilène, dans l'histoire de la littérature française, certains chants, moitié lyriques, moitié épiques, qui ont dû précéder au Moyen âge les chansons de geste proprement dites. C'est en ce sens que Léon Gautier a dit : « Les premières chansons de geste ne sont qu'un chapelet de cantilènes. » (Les Epopées françaises, 1re éd., t. 1, p. 99.) Plus tard, modifiant légèrement ses idées, l'auteur des Epopées françaises se borne à dire que « les premiers auteurs de nos chansons de geste se sont inspirés de nos anciennes cantilènes ». (2e éd., I, 43.) 

Dans un livre ultérieur, Pio Rajna a combattu énergiquement la théorie des cantilènes : d'après lui ce mot cantilena, quand on le trouve chez les auteurs latins du Moyen âge, désigne de véritables chansons de geste. La seule différence qu'il puisse y avoir entre les cantilènes antérieures au Xe siècle et les chansons de geste que nous possédons (on sait que la plus ancienne, le Roland, ne remonte guère qu'à 1070), consiste dans la dimension et non dans le fond.
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Cantilène de Saucourt

[La cantilène, dite de Saucourt, composée en 881 pour célébrer la victoire de Louis III sur les Vikings. Ceux-ci, commandés par le roi Gormond et guidés par le traltre Isembart, avoué de Saint-Riquier, - une sorte de Ganelon -, s'avancèrent jusqu'à Saucourt-en-Vimeu où ils essuyèrent une défaite sanglante. Selon l'usage, on chanta l'événement et c'est un des rares poèmes héroïques de ce temps dont nous ayons le texte. Voici ce poème, ou plutôt cette ode qui est sans doute une oeuvre cléricale, car elle a un caractère religieux très marqué.]

« Je sais un roi nommé le seigneur Louis, 
Qui sert Dieu volontiers et que Dieu récompense.
Enfant il perdit son père, il en fut consolé
Car Dieu le prit en grâce et devint son tuteur,
Il lui donna de bonnes qualités, des serviteurs fidèles,
Et un trône en France. Puisse-t-il en jouir longtemps!
Il entra en partage de l'héritage avec Carloman
Son frère, ce fut pour tous deux un bonheur. 
Mais cela fait, Dieu voulut l'éprouver 
Et voir si dans sa jeunesse il soutiendrait l'adversité. 
Il permit aux Vikings de passer la mer,
Afin que les Francs reconnussent leurs péchés,
Pour détruire les uns et pardonner aux autres. 
L'homme de mauvaise vie se soumit à l'expiation,
Le voleur repentant de ses méfaits
S'imposa des jeûnes et devint honnête;
Le meurtrier, le ravisseur, le fourbe, tous firent pénitence. 
Mais le roi craignait et l'empire était troublé;
L a colère de Jésus-Christ passait sur le pays.
Dieu enfin eut pitié. Voyant ces calamités
Il ordonna au roi Louis de chevaucher; 
Louis, ô roi, secourez votre peuple, 
Si durement mené par les hommes du Nord. 
Louis chevaucha contre les hommes du Nord,
Et Dieu fut loué par ceux qui se confiaient en lui.
Tous dirent au roi : « Seigneur, nous vous attendions. »
Et le bon roi Louis leur répondit :
« Consolez-vous, mes compagnons, mes défenseurs.
Je viens envoyé par Dieu qui m'a donné ses ordres. 
Je réclame vos conseils pour le combat, 
Et je ne m'épargnerai pas pour votre délivrance. 
Je veux que les serviteurs de Dieu me suivent. 
La vie nous est laissée, tant qu'il plaît à Jésus-Christ.
S'il veut nous faire mourir, il en est le maitre.
Quiconque suivra la volonté de Dieu,
Sera récompensé, s'il survit, dans sa personne; 
S'il meurt, dans sa famille. »
 Alors il prit une targe et une lance, il poussa son cheval,
Impatient de se venger des ennemis. 
En peu de temps il joignit les hommes du Nord,
Et rendit grâces à Dieu de les avoir joints;
Il s'avança vaillamment, entonna un saint cantique;
Toute l'armée chanta avec lui : kyrie, eleison. 
Et quand finit le chant, le combat commença. 
On vit le sang monter au visage des Francs, 
Chacun fit son devoir, nul n'égala le roi Louis,
En force, en hardiesse; il avait de qui tenir.
Il abattit les uns, il perça les autres,
Il versa à ses ennemis une boisson très amère. 
A la male heure furent-ils nés.
Dieu soit loué! Louis est victorieux.
Gloire à tous les saints! La victoire est au roi.
Seigneur, conservez-le dans sa grandeur. »

Il est certain que le mot cantilène ne signifie pas grand-chose de précis et que certains auteurs latins, tels qu'Aubri des Trois-Fontaines, Jaufré de Vigeois, entendent par là des chansons de geste telles que celles que nous connaissons et rien de plus : aussi pourrait-on sans inconvénient le rayer de notre histoire littéraire. Mais la suppression du mot n'entraîne pas celle de la chose : Gaston Paris a fort bien montré la nécessité de chants lyrico-épiques à l'origine des chansons de geste qui reposent sur un événement historique. Malheureusement aucun de ces chants ne nous est parvenu directement. 

On appelle quelquefois Cantilène de Sainte Eulalie un petit poème français de vingt-neuf vers qui est considéré comme le plus ancien texte poétique de la littérature française : c'est une imitation en langue vulgaire des proses ou séquences latines qui n'a rien à voir avec les cantilènes proprement dites. (Ant. Thomas).

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Dictionnaire Le monde des textes
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