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Attila, de Corneille

Attila, roi des Huns est une tragédie de Corneille, représentée pour la première fois en1667. Agésilas avait passé inaperçu; Attila, qui le suivit, obtint vingt-trois représentations. C'était un succès pour l'époque. La pièce fut jouée au
Palais-Royal par la troupe de Molière. Elle ne vaut guère mieux que la précédente; Boileau avait laissé passer la première sans rien dire; mais, avec Attila, ce trait satirique lui échappa :
J'ai vu l'Agésilas Hélas!
Mais après l'Attila Holà!
Il y revient encore dans la neuvième satire, où il attaque l'emploi de noms barbares :
Un clerc, pour quinze sous, sans craindre le holà, 
Peut aller au parterre attaquer Attila, 
Et si le roi des Huns ne lui charme l'oreille, 
Traiter de Wisigoths tous les vers de Corneille.
Vainqueur des Gépides et des Ostrogoths, dont il traîne les rois à sa suite, Attila veut se faire un appui de l'empire romain, qui penche vers sa ruine, ou de celui des Francs, déjà presque affermi. Il fait donc demander en mariage à la fois Honorie, soeur de Valentinian, et Ildione, soeur de Mérovée. Il veut diviser les nations pour les vaincre; j'en ai cinq à combattre, dit-il, et
De ces cinq nations contre moi trop heureuses, 
J'envoie offrir la paix aux deux plus belliqueuses; 
Je traite avec chacune, et, comme toutes deux 
De mon hymen offert ont accepté les noeuds, 
Des princesses qu'ensuite elles en font le gage, 
L'une sera ma femme, et l'autre mon otage. 
Si j'offense par là l'un des deux souverains,
Il craindra pour sa soeur qui reste entre mes mains.
Ainsi je les tiendrai l'un et l'autre en contrainte, 
L'un par mon alliance, et l'autre par la crainte; 
Ou, si le malheureux s'obstine à s'irriter, 
L'heureux en ma faveur saura lui résister 
Tant que de nos vainqueurs, terrassés l'un par l'autre, 
Les trônes ébranlés tombent aux pieds du nôtre. 
Quant à l'amour, apprends que mon plus doux souci 
N'est... Mais Ardaric entre, et Valamir aussi (I,I).
Les deux rois Ardaric et Valamir, ses prisonniers, qu'il consulte, ne savent quel avis lui donner. Ils aiment en secret, l'un Ildione et l'autre Honorie; chacun d'eux voudrait que l'autre se désistât en faveur du roi des Huns, et persuadât à son amante d'épouser Attila. Finalement ils s'en remettent au sort.

Honorie reproche à Valamir son abjection et lui déclare qu'elle ne se donnera qu'à un roi libre. Ildione se montre disposée à épouser Attila, car elle a son projet (a. II, sc. VI).

Je l'épouserai donc et réserve pour moi 
La gloire de répondre à ce que je me dois.
J'ai ma part comme un autre à la haine publique 
Qu'aime à semer partout son orgueil tyrannique, 
Et le hais d'autant plus que son ambition 
A voulu s'asservir toute ma nation;
Qu'en dépit des traités, et de tout leur mystère, 
Un tyran qui déjà s'est immolé son frère, 
Si jamais sa fureur ne redoutait plus rien, 
Aurait peut-être peine à faire grâce au mien.
Si donc ce triste choix m'arrache à ce que j'aime. 
S'il me livre à l'horreur qu'il me fait de lui-même, 
S'il m'attache à la main qui veut tout saccager, 
Voyez que d'intérêts, que de maux à venger! 
Mon amour, et ma haine, et la cause commune, 
Crieront à la vengeance, en voudront trois pour une; 
Et, comme j'aurai lors sa vie entre mes mains, 
Il a lieu de me craindre autant que je vous plains. 
Assez d'autres tyrans ont péri par leurs femmes; 
Cette gloire aisément touche les grandes âmes, 
Et de ce même coup qui brisera mes fers, 
Il est beau que ma main venge tout l'univers.
Cependant Attila penche pour Ildione; mais il redoute l'empire qu'elle pourrait prendre sur lui, et il se décide pour Honorie. Celle-ci, avertie des raisons de cette préférence, s'en indigne et refuse un tel honneur. Attila lui répond que ce noble orgueil s'abaisse bien jusqu'à Valamir et il la quitte en lui faisant des menaces.

Enfin Honorie consent à l'hymen, mais auparavant elle veut être vengée d'Ildione, qu'une paisible union avec Ardaric mettrait au comble de ses voeux. Attila fait alors comprendre à Ardaric que la main d'Ildione sera le prix de la tête de Valamir. Mais Honorie a percé à jour l'affreuse politique d'Attila et elle en avertit les deux rois :

Il veut, sous cet espoir qu'il donne à l'un et l'autre, 
Votre sang de sa main, ou le sien de la vôtre; 
Mais qui le servirait serait bientôt livré 
Aux troupes de celui qu'il aurait massacré; 
Et, par le désaveu de cette obéissance,
Ce tigre assouvirait sa rage et leur vengeance (V, II).
Ildione revient alors à sa première résolution d'épouser Attila, pour le sacrifier plus sûrement à la commune vengeance. Elle emploie tous ses artifices pour rallumer l'amour d'Attila, qui se laisse circonvenir. Mais tant de ruse était inutile : la bizarre maladie dont est atteint le roi des Huns se charge de la venger. Ainsi vient le raconter Valamir :
... Écoutez
Comme enfin l'on punit ses propres cruautés,
Et comme heureusement le ciel vient de souscrire 
A ce que nos malheurs vous ont fait lui prédire.
A peine sortions-nous, pleins de trouble et d'horreur, 
Qu'Attila recommence à saigner de fureur,
Mais avec abondance; et le sang qui bouillonne
Forme un si gros torrent que lui-même il s'étonne.
Tout surpris qu'il en est : « S'il ne veut s'arrêter, 
Dit-il, on me paiera ce qu'il m'en va coûter ».
Il demeure à ces mots sans parole, sans force; 
Tous ses sens d'avec lui font un soudain divorce : 
Sa gorge enfle; et, du sang dont le cours s'épaissit 
Le passage se ferme, ou du moins s'étrécit. 
De ce sang renfermé la vapeur en furie 
Semble avoir étouffé sa colère et sa vie; 
Et déjà de son front la funeste pâleur 
N'opposait à la mort qu'un reste de chaleur, 
Lorsqu'une illusion lui présente son frère 
Et lui rend tout d'un coup la vie et la colère.
Il croit le voir suivi des ombres de six rois, 
Qu'il se veut immoler une seconde fois; 
Mais ce retour si prompt de la plus noire audace 
N'est qu'un dernier effort de la nature lasse, 
Qui, prête à succomber sous la mort qui l'atteint, 
Jette un plus vif éclat et tout d'un coup s'éteint. 
C'est en vain qu'il fulmine à cette affreuse vue 
Sa rage, qui renaît en même temps, le tue (V, VI).
A cette nouvelle, les soldats laissent éclater leur joie en même temps que leur haine pour le monstre abattu; dans leur commune ivresse, les peuples ont salué comme successeur d'Attila les deux rois des Gépides et des Ostrogoths.

Attila renferme de très belles pensées où l'on retrouve encore lagrande inspiration cornélienne, mais la fable est mal conçue, le dialogue dur et incorrect. (H. Clouard).

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