 |
Apologue
(du grec apologos, conte, récit),
compte rendu, mot qui se dit spécialement d'un "récit
inventé pour former les moeurs par des instructions déguisées
sous l'allégorie d'une action. " Les acteurs sont habituellement
des animaux; souvent aussi des êtres métaphysiques, tels que
les vertus et les vices; des êtres surnaturels, dieux ,
génies ,
magiciens; des êtres inanimés, plantes, végétaux,
pierres, minéraux, etc. L'auteur de l'apologue a le privilège
de tout animer, de tout personnifier; on ne lui demande que de conserver
à chaque être, à chaque objet, le caractère
qui lui est ou qu'on doit lui supposer propre. D'où il suit que
la qualité principale, essentielle du style de l'apologue, est le
naturel. Le ton général doit en être simple et familier,
sans négligence ni platitude; on aime à voir dans l'expression
une
finesse naïve, de l'enjouement dans les peintures, de la grâce
dans les descriptions, qui doivent toujours être courtes et vives.
Des réflexions amenées naturellement et faites avec simplicité
peuvent ajouter au sens et à la solidité de l'apologue; et
si elles se mêlent à la peinture naïve du sentiment (Ex.
: le monologue de la Laitière, dans la fable de La
Fontaine), c'est le chef-d'oeuvre de l'art.
L'origine de l'apologue paraît remonter
aux siècles les plus reculés; et cette forme de récit
ou de remontrance a pu avoir été imaginée par la servitude,
qui, n'osant dire ouvertement à la puissance certaines vérités,
les lui aura présentées sous un voile allégorique
qui en dissimulait l'audace, mais se laissait pénétrer sans
peine par la sagacité du maître. Aussi l'apologue nous est-il
venu de l'Orient, cette terre classique de l'esclavage. Chez les Hébreux,
il existe beaucoup de paraboles; mais, à vrai dire, la Bible
n'offre qu'un seul apologue; satire violente contre la monarchie, les Arbres
qui se choisissent un roi (Juges, IX, 7-15). Le véritable
berceau de la fable est l'Inde, où elle a été cultivée,
non seulement comme un jeu d'esprit, une satire, une comédie à
cent actes divers, mais comme un genre sérieux, comme un enseignement
religieux et moral. Les Indiens sont panthéistes : pour eux, il
n'y a qu'une seule vie, une existence universelle qui produit, absorbe
et transforme sans cesse toutes les existences particulières : l'être
est tour à tour dieu, héros, homme, animal, plante, toujours
le même, toujours unique sous ces accidents passagers. Dans pareil
contexte, il n'y a pas de fable à proprement parler; c'est leur
histoire que les hommes écoutent, quand on fait parler devant eux
les arbres et les animaux : les formes sensibles changent, les idées
et les passions demeurent. La doctrine de la métempsycose
resserre encore ce lien qui unit l'homme à tous les êtres
: dans cette croyance, l'animal est un frère malheureux en vertu
d'une loi de justice, et qui ne parle plus le même langage. Ainsi
s'explique le rôle considérable de la fable chez les Indiens,
surtout dans les livres bouddhiques. Le Mahâbhârata ,
le Pantcha-tantrâ ,
le Djataka ou les Naissances et une foule d'autres ouvrages,
contiennent bon nombre d'apologues.
De l'Inde, l'apologue se répandit
dans le Tibet
et la Chine
(cf. les Avadanas ),
en Perse ,
en Arabie ( Calila
et Dimna ),
où Lokman ne fit que reproduire les récits de l'Indien Bidpay
ou Pilpay. Quand La Fontaine empruntait, entre autres richesses, ses Deux
Pigeons à l'Anwar-i-Suohili ou Livre des Lumières
des rois des Persans, il connaissait cette marche de l'apologue d'Orient
en Occident.
On ne saurait dire quelle influence l'apologue
oriental exerça sur l'esprit grec. II y a dans Hésiode,
au IXe siècle av. J. - C., l'apologue
le
Rossignol et l'Épervier; quelques autres étaient épars
dans Archiloque (l'Aigle et le Renard),
dans Stésichore (le Cheval et le Cerf), dans Alcée.
L'historien Hérodote mentionne la fable
du Pêcheur qui joue de la flûte. Ésope, esclave
phrygien selon les traditions, mérita, par ses inventions ingénieuses
et naïves, de donner son nom à l'apologue, qui l'a conservé
jusqu'à La Fontaine. En effet, tous les recueils de fables, quel
qu'en fût l'auteur, et qu'ils parussent avec ou sans nom, s'intitulaient
dans l'antiquité Fables ésopiques. Ésope n'a
rien écrit; il contait ses apologues selon les circonstances qui
les faisaient naître. Les fables que nous avons sous son nom paraissent
pour la plupart avoir été rédigées pendant
le Bas-Empire, sans doute à différentes époques. Parmi
celles dont la rédaction est antérieure, deux ou trois se
trouvent dans Aristote; une vingtaine sont racontées
ou indiquées dans plusieurs des Oeuvres morales
de Plutarque; vers la fin de l'Hermotime,
Lucien
cite l'apologue du paysan s'amusant à compter les flots de la mer,
se désespérant de s'être trompé, et recevant
du renard une leçon de sagesse et de bon sens. Dans deux autres
ouvrages, il fait allusion à deux autres fables. Aulu-Gelle
et Macrobe nous en ont aussi conservé
quelques-unes, mais en les présentant telles qu'on les racontait
de leur temps, et non telles qu'Esope les avait
débitées. Tous ces apologues sont cités en prose.
Platon
raconte que Socrate dans sa prison s'amusait
à tourner en vers quelques-uns de ces petits récits. Le seul
recueil poétique de ce genre que l'antiquité grecque nous
ait transmis est celui de Babrius, ingénieux
versificateur dont l'époque est incertaine, car on flotte entre
le IIe siècle av. J.- C. et le IIIe
siècle de l'ère chrétienne.
II nous reste un recueil de 40 fables en
prose sous le nom du rhéteur Aphthonius
(IIIe siècle ap. J.-C.). On ne peut
plus citer après lui que la compilation indigeste des fables ésopiques,
et les quatrains d'Ignatius Magister, évêque du IXe
siècle, lesquels n'étaient qu'une réduction des fables
versifiées de Babrius.
Chez les Latins, on cite l'apologue les
Membres
et l'Estomac employé en 493 av. J.-C. par Ménénius
Agrippa, pour ramener à Rome le peuple retiré sur le
Mont Sacré .
Cicéron
a raconté le Vieillard et les trois jeunes Hommes, et Pline
l'Ancien les Deux Rats, le Renard et l'Oeuf. Josèphe
dit que Tibère fit la fable le Renard
et le Hérisson.
Nous possédons encore le précieux
recueil de Phèdre, ancien esclave thrace; l'inimitable récit
qui termine la satire 6e du 1er
livre d'Horace, le Rat de ville et le Rat des
champs, le chef-d'oeuvre de l'apologue dans l'Antiquité; enfin
le livre d'Avianus au Ve siècle
(42 fables), qui offre peu d'intérêt.
Dans les Florides d'Apulée,
on trouve l'apologue le Renard et le Corbeau, raconté avec
esprit, mais avec peu de goût : l'écrivain a d'ailleurs changé
les circonstances de la fable et n'a pas suivi la tradition ésopique.
Au Moyen âge, Grégoire
de Tours rapporte que Théodebald,
roi d'Austrasie ,
aimait à parler en apologues. Le goût de l'apologue se fait
sentir dans le
Roman du Renart
(1236); dans le même siècle, Marie de France fait un recueil
de fables; on doit à Rutebeuf l'apologue
intitulé l'Ane et le Chien; la fable le Renard et le Corbeau
est
naïvement et finement racontée dans la farce de l'Avocat
Pathelin (XVe siècle); au XVIe,
Guillaume Haudent et Guillaume Gueroult ont écrit des fables, parmi
lesquelles il y a d'excellentes choses, dont La
Fontaine a quelquefois profité, et des qualités de style
remarquables; Corrozet et deux autres poètes ont mis en rimes françaises
un choix de fables ésopiques; Marot et Régnier
ont, à l'occasion, versifié, avec la grâce ou la vigueur
qui les distinguent, quelques apologues. Au XVIIe
siècle parut La Fontaine.
Au siècle suivant et au XIXe
siècle, il a eu des successeurs, dont plusieurs ne manquent pas
d'originalité, mais qui tous sont demeurés bien loin de sa
perfection. Les deux plus distingués sont Florian,
dont quelques fables sont charmantes (fin du XVIIIe
siècle), et Lamothe (1719), puis l'abbé Aubert,
contemporain de Florian, Lebailly, Boisard, Aimé
Naudet, Arnault, et Viennet.
Fénelon
a composé en prose pour le duc de Bourgogne ,
son élève, un petit nombre de fables, distinguées
par l'élégance, le naturel, la grâce et la douceur
du style.
En Italie ,
on peut citer au XVIe siècle Verdizotti,
longtemps peu connu; au XVIIIe, l'abbé
Passeroni, Lorenzo Pignotti, et Bertola. En Allemagne ,
Gellert et Lessing ont un nom distingué
dans l'apologue en prose; Hagedorn, Lichtwer, Gleim et Pfeffel, dans l'apologue
en vers : tous appartiennent au XVIIIe
siècle. Gay et Dodsley florissaient dans le même temps en
Angleterre ,
et Thomas de Yriarte en Espagne .
Au XIXe siècle, la Russie
a eu son poète fabuliste, Kriloff.
Les Italiens Astemio et Faerne (XVIe
siècle), et le P. Desbillons, jésuite
français du XVIIIe siècle,
ont élégamment versifié plusieurs apologues en latin.
(P.).
 |
En
bibliothèque - Le Discours
de
Lamothe en tête de ses Fables; le tome XVI des Mémoires
de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; la Dissertation
de Lessing; l'Histoire de La Fontaine par Walkenaer, et l'édition
des Oeuvres de La Fontaine par le même; l'Essai sur les
fables indiennes par A. Loiseleur-Deslongchamps, Paris, 1838, in-8°;
R. Dareste, Babrius et la Fable grecque
(dans la Revue des Deux Mondes, 15 avril 1846); l'Essai sur les
rapports qui existent entre les fables indiennes et les fables grecques,
en allem., par A. Weber, Berlin, 1855, in-8°; l'Histoire de la fable
ésopique, en tête des Poésies Inédites
du moyen âge, publiées par Edélestand Duméril,
Paris, 1855. |
|
|