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Facétie sur la mort de Claude César,
vulgairement appelée 
L'Apocolokyntose
de Sénèque
L'Apocolokyntose, c.-à-d. Métamorphose en Coloquinte ou en citrouille (en grec kolokunta) est le titre d'un badinage satirique de Sénèque sur l'apothéose de l'empereur Claude. Celui-ci comparaît devant l'Olympe assemblé, où l'on délibère quel dieu on en fera. Son imbécillité, ses crimes contre la maison d'Auguste, le Sénat et l'Ordre équestre, sont exposés; et le dieu Auguste s'oppose à son admission parmi les immortels. Ses conclusions sont adoptées; Mercure empoigne Claude par le cou, et le conduit aux Enfers. Là il trouve Narcisse, son affranchi, et, plus loin, leurs victimes communes, qui l'accusent devant Éaque. Il est condamné à jouer aux dés avec un cornet percé.

L'Apocolokyntose est une véritable satura; car les vers et la prose y sont mêlés comme dans les Satires Ménippées de Varron. Quelques critiques ont élevé des doutes sur l'authenticité de cet ouvrage; mais ces doutes ont moins de valeur que ceux qui s'élèvent sur le titre vulgaire qui lui est donné; rien ne justifie dans le cours de la satire, où il n'est nulle part question de citrouille. (P.).


 
 


Sénèque

Texte de l'Apocolokyntose

I. Ce qui se fit au ciel, avant le troisième jour des ides d'octobre, Asinius Marcellus, Acilius Aviola étant consuls, nouvel an, à l'aurore de ce bienheureux siècle, je veux l'apprendre à nos neveux. Je ne dirai rien par rancune ou par reconnaissance. Que si l'on s'enquiert d'où je tiens cette si véridique histoire, premièrement, s'il ne me plaît, je ne répondrai pas. Qui pourrait m'y forcer? Je n'ignore pas que j'ai gagné ma liberté le jour où mourut celui qui justifia ce proverbe . « Il faut naître ou roi ou fou ».  S'il me convient de répondre, je dirai ce qui me viendra dans la bouche. A-t-on jamais exigé d'un historien des témoins assermentés? Cependant, s'il faut te produire mon auteur, demande à celui qui vit Drusilla monter au ciel. Il te dira qu'il a vu Claude prendre le même chemin, d'un pas inégal. Bon gré, mal gré, il lui faudra bien voir tout ce qui se fait au ciel. Il est inspecteur de la voie Appienne, par ou l'on sait que le divin Auguste et Tibère César sont allés chez les dieux. Si tu l'interroges, il t'en causera seul à seul; en présence de plusieurs, jamais il n'en dira mot. Car depuis qu'il a juré devant le sénat avoir vu Drusilla graviter vers les cieux, et que, pour le payer d'une si bonne nouvelle, personne n'a voulu croire à ce qu'il avait vu, il a déclaré, suivant la formule, qu'il ne révélerait plus rien, même quand il verrait tuer un homme en plein forum. Ce que je tiens de lui, je te le présente comme certain, comme positif : les dieux lui donnent et bonheur et santé!

II. 

Par un plus court chemin l'astre qui nous éclaire
Dirigeait à nos yeux sa course journalière; 
Le dieu fantasque et brun qui préside au repos 
A de plus longues nuits prodiguait ses pavots; 
La blafarde Cynthie, aux dépens de son frère, 
De sa triste lueur éclairait l'hémisphère,
Et le difforme Hiver obtenait les honneurs 
De la saison des fruits et du dieu des buveurs; 
Le voyageur tardif, d'une main engourdie, 
Otait encore du cep quelque grappe flétrie.
Je pense que tu comprendras mieux, si je te dis qu'on était au mois d'octobre, et au troisième jour des ides d'octobre. Je ne saurais te dire précisément l'heure. On mettrait plus facilement d'accord les philosophes que les horloges. Toutefois, c'était entre six et sept. Rustre que je suis! C'est peu pour les poètes de décrire le lever et le coucher du soleil, ils entreprennent volontiers de fatiguer de leurs chants même le milieu du jour; et moi je laisserais passer une si belle heure! 
Déjà du haut des cieux le dieu de la lumière
Avait en deux moitiés partagé l'hémisphère, 
Et pressant de la main ses coursiers déjà las 
Vers l'hespérique bord accélérait leurs pas.
III. 

Claude commence à pousser son âme au dehors, mais il ne peut lui trouver une issue. Alors Mercure, qui s'était toujours fort amusé de cette facétieuse nature, appelle une des trois Parques et lui dit : « Pourquoi, femme cruelle, permets-tu qu'on tourmente ce pauvre homme? Il ne fallait pas le torturer si longtemps; voici soixante-quatre années qu'il lutte avec son âme. Pourquoi lui en veux-tu? Laisse une fois dire vrai les astrologues, qui, depuis qu'il est devenu prince, l'enterrent tous les ans, tous les mois. Du reste, ce n'est pas merveille s'ils se trompent; personne n'a jamais su l'heure de sa naissance. En effet, personnen'a jamais cru qu'il fût né. Allons, fais ta besogne : 

Laisse, lui mort, régner un plus digne à sa place.

« Par Hercule! répondit Clotho, je voulais ajouter quelques jours à sa vie, pour qu'il fit citoyens ce peu de gens qui restent à l'être. Car il s'était promis de voir en toge tous les Grecs, les Gaulois, les Espagnols et les Bretons. Mais, puisqu'il te con vient de laisser pour la graine quelques étranger et qu'ainsi tu l'ordonnes, ainsi soit-il. » 

Et puis ouvrant son coffre, elle en sort trois fuseau. L'un était celui d'Augurinus, l'autre de Baba le troisième de Claude. 
« Tous trois, dit-elle, les ferai mourir dans la même année, à peu d'in tervalle l'un de l'autre : je ne renverrai pas celui -là sans compagnie. Lui qui voyait naguère tant de milliers d'hommes et le suivre, et le précéder, et l'entourer de leur cortège, je ne puis pas tout à coup le laisser seul. Il faudra bien qu'il se contente de ces deux convives. » 
IV. 

« Elle dit, et d'un tour fait sur un vil fuseau, 
Du stupide mortel abrégeant l'agonie,
Elle tranche le cours de sa royale vie.
A l'instant Lachésis, une de ses deux soeurs ,
Dans un habit paré de festons et de fleurs,
Et le front couronné des lauriers du Permesse.
D'une toison d'argent tire une longue tresse,
Dont son adroite main forme un fil délicat.
Le fil sur le fuseau prend un nouvel éclat 
De sa rare beauté les soours sont étonnées;
Et toutes à l'envi, de guirlandes ornées,
Voyant briller leur laine et s'enrichir encor,
Avec un fil doré tissent le siècle d'or. 
De la blanche toison la laine détachée,
Et de leurs doigts légers rapidement touchée,
Coule à l'instant sans peine, et file, et s'embellit : 
De mille et mille tours le fuseau se remplit. 
Qu'il passe les longs jours et la trame fertile 
Du rival de Céphale et du vieux roi de Pyle.
Phébus, d'un chant de joie, annonçant l'avenir, 
De fuseaux toujours neufs s'empresse à les servir, 
Et cherchant sur sa lyre un ton qui les séduise, 
Les trompe heureusement sur le temps qui s'épuise. 
Puisse un si doux travail, dit-il, être éternel! 
Les jours que vous filez ne sont pas d'un mortel 
Il me sera semblable et d'air et de visage, 
De la voix et des chants il aura l'avantage; 
Des siècles plus heureux renaîtront à sa voix; 
Sa loi fera cesser le silence des rois. 
Comme on voit du matin l'étoile radieuse
Annoncer le départ de la nuit ténébreuse, 
Ou tel que le Soleil, dissipant les vapeurs,
Rend la lumière eu monde et l'allégresse aux coeurs 
Tel César va paraître, et la terre éblouie 
A ses premiers rayons est déjà réjouie. » 

Ainsi dit Apollon. Lachésis, pour faire sa cour à un si bel homme, obéit, file à pleines mains, et prend sur elle d'accorder à Néron de nombreuses années. Pour Claude tous décident,
Riant, se gaudissant, de le mettre dehors :
et Claude vomit son âme et cessa de paraître en vie. Il expira comme il écoutait des comédiens tu le vois donc bien, ce n'est pas sans cause que je crains ces gens-là. Les derniers mots qu'il fit entendre parmi les hommes, ce fut quand il rendit un bruit sonore par l'endroit d'où il parlait plus facilement : 
« Pouah! dit-il, je me suis tout conchié. »
Ce qu'il fit, je l'ignore : il est bien sûr que depuis longtemps il avait tout conchié.

V. 

Te dire ce qui s'est ensuite passé sur la terre, c'est peine perdue : tu le sais du reste. Il n'y a pas de danger que tu oublies ce que l'allégresse publique a si bien gravé dans ta mémoire. Personne ne perd le souvenir de son bonheur. Pour ce qui s'est fait au ciel, j'en laisse à mon auteur la responsabilité. On fait savoir à Jupiter qu'il vient d'arriver un quidam d'une taille honnête, à la tête blanche, qui murmure je ne sais quelle menace, branle incessamment son chef, et traîne son pied droit : interrogé de quel pays il était, il a répondu je ne sais quoi avec des sons confus et d'une voix inarticulée : on ne comprenait pas son idiome; il n'était ni Grec, ni Romain, ni d'aucune nation connue. Alors Jupiter appelle Hercule, qui, s'étant promené partout le monde, devait connaître toutes les nations, et il lui commande d'aller examiner quelle espèce d'homme c'était. Hercule, à la première vue, fut naturellement interdit, encore qu'il n'eût pas tremblé devant les monstres de Junon. Quand il vit cette face d'un genre nouveau, cette démarche insolite; quand il entendit cette voix qui n'était celle d'aucun animal terrestre, mais dont les sons rauques et embarrassés semblaient appartenir à quelque monstre marin, il crut qu'il lui tombait sur les bras un treizième travail. Après un examen plus attentif, il crut reconnaître une façon d'homme il s'approcha donc, et, chose facile à comprendre pour un amateur de grec, il lui dit :

Quel es-tu? d'où viens-tu? quels remparts t'ont vu naître?
A ces mots, Claude est tout joyeux de rencontrer là des philologues; il espère qu'il va trouver à placer ses histoires. Et lui aussi, à son tour, avec un vers d'Homère , fait entendre qu'il est César :
Des bords troyens le vent me pousse en Ciconie.
Or, le vers qui suit eût été plus vrai, et de même pris à Homère :
Dont j'ai détruit les murs, tué les citoyens.
VI. 

Et peu s'en fallut qu'il ne fit croire son conte à Hercule, n'eût été la Fièvre qui, laissant ses autels, était venue avec lui; tous les autres dieux étaient restés à Rome. 

« Cet homme, dit-elle, te conte de pures menteries : je te le dis, moi qui vécus tant d'années avec lui. C'est à Lyon qu'il est né. Tu vois un municipe de Munatius comme je te le raconte, il est né à seize bornes de Vienne; c'est un franc Gaulois. Aussi, comme devait faire un Gaulois, il a pris Rome. Je te le donne pour né à Lyon, où Licinius régna tant d'années. Toi qui as couru plus de pays que le plus infatigable muletier, tu dois connaître les Lyonnais, et savoir que bien des milles séparent le Xanthe du Rhône. » 
Là-dessus, Claude devient tout blême, et crie aussi haut qu'il peut faire gronder son courroux. Ce qu'il disait, personne ne le comprit. Il ordonnait de conduire la Fièvre au supplice, avec ce geste par lequel ses mains énervées, assez fortes seulement pour cela, commandaient d'ordinaire qu'on décollât des hommes. Il avait ordonné qu'on lui coupât le cou. Vous eussiez dit que tous étaient ses affranchis, à voir comme ils s'inquiétaient peu de lui.

VII. 

Alors Hercule : 

« Ecoute-moi , dit-il , toi, et cesse de faire le sot : tu es ici dans un pays où les rats rongent le fer. Vite, dis-moi la vérité, sinon je rabats ton impertinence. »
Et pour se rendre plus terrible, il fait le tragique, et dit :
Nomme, à l'instant, les lieux où tu reçus le jour, 
Ou ta lignée avec toi va périr sans retour. 
De grands rois ont senti cette lourde massue,
Et ma main dans ses coups ne s'est jamais déçue 
Tremble de l'éprouver encore à tes dépens.
Quels murmures confus entends-je entre tes dents? 
Parle, et ne me tiens pas plus longtemps en attente. 
Quels climats ont produit cette tête branlante? 
Jadis, dans l'Hespérie, au triple Geryon 
J'allai porter la guerre, et par occasion 
De ces nobles troupeaux ravis dans son étable,
Ramenai dans Argos le trophée honorable. 
En route, au pied d'un mont doré par l'orient, 
Je vis se réunir, dans un séjour riant,
Le rapide courant de l'impétueux Rhône, 
Et le cours incertain de la paisible Saône.
Est-ce là le pays où tu reçus le jour?
Ce qu'il débita non sans chaleur et sans forfanterie. Toutefois, le dieu, qui n'avait pas l'âme bien rassurée, craignait le soufflet d'un fou. Claude, voyant devant lui ce vaillant héros, ne songea plus à badiner : il comprit bien que si personne à Rome n'était son pareil, il n'avait pas en ces lieux même puissance, et que le coq est toujours maître sur son fumier. Alors, autant qu'on put le comprendre, il partit dire : 
« Ô toi! le plus brave des dieux, Hercule, j'espérais que tu me serais en aide auprès des autres; et, si on m'eût demandé un répondant, c'est toi que j'aurais nommé, comme me connaissant à merveille. Car si tu rappelles tes souvenirs, je suis celui qui, devant ton temple, rendait la justice dans les mois de Jules et d'Auguste. Tu sais combien j'ai subi là de déboires à écouter les avocats et le jour et la nuit : si, comme moi, tu avais eu affaire à eux, si brave que tu te croies, tu eusses mieux aimé nettoyer les écuries d'Augias : pour moi, j'ai avalé bien plus d'ordures. »


VIII
 [Tout ce chapitre est inintelligible à cause des lacunes;
nous n'essaierons pas de l'interpréter.]. 

« Mais puisque je veux [...] il n'est pas étonnant que tu aies fait irruption dans notre sénat : rien n'est fermé pour toi. Voyons, dis nous quel dieu tu veux qu'on fasse de cet homme; ce ne peut être le dieu d'Épicure, le dieu qui n'a rien à faire et ne fait rien pour les autres : celui des stoïciens? Comment peut-il être rond, et comme dit Varron, sans tête et sans prépuce? Au fait, il y a quelque chose en lui du dieu stoïcien; oui, je le vois, il n'a ni coeur, ni tête. Si, mon cher Hercule, il eût sollicité un bienfait de Saturne pour qui, pendant son règne, il célébrait toute l'année le mois des Saturnales, même avec un tel patronage, il n'eût pas obtenu sa divinité de Jupiter, qu'il avait, autant qu'il fut en lui, condamné pour inceste. Car il tua L. Silanus son gendre. Pourquoi? je vous le demande; parce que Silanus avait une soeur, la plus attrayante de toutes les jeunes filles, que tout le monde nommait Vénus, et qu'il aima mieux nommer Junon. - Pourquoi , je vous prie, dit Claude, sottement courtiser sa soeur? - Mais à Athènes c'est à moitié permis, et tout-à-fait à Alexandrie. - Parce qu'à Rome , dit le dieu, les rats lèchent les gâteaux sacrés, cet homme veut-il redresser ce qui est tortu chez nous? Ce qu'il fait dans sa chambre, je l'ignore mais le voilà qui sonde les régions du ciel et veut devenir dieu. Il ne lui suffit pas d'avoir un temple dans la Bretagne, d'être adoré par les Barbares et prié comme un dieu. »
IX. 

Enfin il vint à l'esprit à Jupiter qu'en présence d'un étranger dans la curie, il ne convenait ni de dire son avis, ni de discuter. 

« Pères Conscrits, dit-il, je vous avais permis d'interroger, et vous avez fait de la pauvre besogne. Je veux que vous observiez la discipline de la curie. Celui-là, quel qu'il soit, que pensera-t-il de nous? » 
Quand on l'eut mis dehors, le premier à qui on demanda son avis , fut le père Janus : il avait été désigné consul post-méridien, pour les calendes de juillet, homme passablement jovial, qui toujours regarde par devant et par derrière. En habitué du forum, il dit avec faconde bien des choses que le greffier ne put pas suivre; c'est pour cela que je ne les rapporte pas, pour ne pas donner son discours en termes dont il n'usa pas. Il parla copieusement de la grandeur des dieux, opinant qu'il ne fallait pas accorder un tel honneur au vulgaire. 
« Autrefois, dit-il, c'était une grande affaire de devenir dieu en éparpillant ce titre, vous en avez fait la moindre des choses. Aussi, pour ne pas paraître donner avis sur la personne et non sur la chose, je vote pour qu'à dater de ce jour nul ne soit fait dieu parmi ceux qui mangent les fruits de la terre, parmi ceux que nourrit la terre qui donne la vie. Quiconque, au mépris de ce sénatus-consulte, sera fabriqué dieu par la brosse ou le ciseau, je le voue aux larves, et la première fois que nous aurons spectacle, je veux qu'il soit battu de verges avec les apprentis gladiateurs. » 
Après lui, celui dent on demanda l'avis fut Diespiter, le fils de Vica Pota, aussi désigné consul, consul de la petite banque. Celui-là vivait de sa boutique, où chaque jour il débitait quelques petits droits de cité. Hercule l'aborda galamment et lui toucha le bout de l'oreille. Aussitôt Diespiter parla ainsi :
« Puisque le divin Claude touche par le sang le divin Auguste, et aussi bien la divine Augusta, son aïeule, à qui lui-même il commanda d'être déesse; puisqu'il surpasse de bien loin tous les mortels en sagesse; puisqu'il importe à notre république que Romulus ne soit pas seul à dévorer ses raves bouillantes; je vote pour qu'à dater de ce jour le divin Claude soit fait dieu, tout aussi bien que ceux qui le méritèrent le plus avant lui, et que cette merveille soit ajoutée aux Métamorphoses d'Ovide. » 
Les opinions étaient diverses, et Claude semblait devoir l'emporter. Car Hercule , voyant que son fer était au feu, courait par-ci, courait par-là, disant : 
« Voyons, ne me faites pas tort : c'est mon affaire; plus tard, si vous voulez quelque chose de moi, je vous rendrai la pareille une main lave l'autre main.-»
X.

Alors le divin Auguste se lève, son tour étant venu de donner son avis, et parle avec une noble faconde.

« Pères Conscrits, vous m'êtes témoins que depuis l'heure où j'ai été fait dieu, je n'ai pas dit un seul mot. Jamais je ne m'occupe que de mes affaires. Mais je ne puis dissimuler plus longtemps et contenir une douleur que la honte rend encore plus cruelle. Est-ce pour cela que j'ai purifié la terre et la mer? pour cela que j'ai comprimé les guerres civiles? pour cela que j'ai fondé Rome par des lois, que je l'ai décorée de mes ouvrages? Je ne trouve pas de termes pour m'exprimer, Pères Conscrits; les mots sont au-dessous de mon indignation. Il me faut donc répéter cette belle parole de l'éloquent Messala Corvinus : 
« Il a châtré l'autorité de l'empire! » 
Cet être-là, Pères Conscrits, qui ne semble pas capable de mettre une mouche dehors, tuait aussi facilement les hommes, que le chien tombe au jeu de dés. Mais que dirai-je de tous les méfaits de sa justice? Je n'ai pas le loisir de pleurer les calamités publiques, quand je contemple les misères de ma famille. Aussi, j'oublierai les unes pour raconter les autres [...]. (Phrase inexplicable ). Quoique Phorméa ne sache pas le grec, moi je le sais. Il se fait vieux [...]. Cet homme que vous voyez, qui, tant d'années se cacha sous mon nom, m'en a témoigné sa reconnaissance en tuant deux Julies, mes petites-filles, l'une par le fer, l'autre par la faim; puis un de mes petits-fils, Silanus. Fais attention, Jupiter; si cette cause est mauvaise, certes, elle sera la tienne, quand il sera reçu parmi nous. Mais, dis-moi, pourquoi condamnais-tu, divin Claude, ceux et celles que tu faisais mourir, avant de les entendre, avant d'avoir pris connaissance de leur cause? Est-ce l'usage? Cela ne se fait pas au ciel. »
XI.
 « Voici Jupiter qui règne depuis tant d'annnées ; il ne brisa la cuise qu'au seul Vulcain, lequel
 Il prit par le talon, et lança de l'Olympe.
Irrité contre sa femme, il la suspendit par les pieds. A-t-il tué quelqu'un? Toi, n'as-tu pas tué Messaline, dont j'étais le grand-oncle, aussi bien que le tien? - Je l'ignore, dis-tu. - Que les dieux te maudissent! tant il est plus honteux d'ignorer que d'avoir fait ce meurtre! Cet homme n'a cessé de suivre l'exemple de C. César après sa mort. Celui-ci tua sou beau-père; Claude son gendre. C. César défendit que le fils de Crassus s'appelât le Grand : Claude lui rendit ce nom, mais lui prit sa tête. Dans une seule famille, il tua Crassus-le-Grand, Scribonia, Tristionia, Assarion, quoique de noble maison; C. Crassus, entre autres, était assez sot pour mériter aussi le trône. Songez, Pères Conscrits, quel est le monstre qui veut être admis au nombre des dieux! Voulez-vous maintenant en faire une divinité? Voyez ce corps formé par la colère des immortels. Au reste, qu'il prononce vite trois mots, et je veux qu'il m'emmène pour son esclave. Qui l'adorera, qui le reconnaîtra comme un dieu? Et vous-mêmes, si vous faites des dieux pareils, qui voudra reconnaître que vous êtes des dieux? En somme, Pères Conscrits, si je me suis honnêtement conduit parmi vous, si je n'ai répondu durement à personne, vengez mes injures. Pour moi, voici mon vote ainsi motivé. »
 Et puis il lut sur ses tablettes :
« Attendu que le divin Claude a tué son beau-père Appius Silanus; ses deux gendres, Pompée le Grand, et Luc. Silanus; le beau-père de sa fille, Crassus le Frugal, cet homme qui lui ressemblait autant qu'un oeuf à un oeuf; Scribonia, belle-mère de sa fille; Messaline, sa femme, et tant d'autres dont on ne pourrait faire le compte; je vote pour qu'il soit sévèrement châtié, condamné à juger des procès sans fin et sans vacation, tout d'abord exporté, avec ordre de sortir du ciel avant trente jours, et de l'Olympe avant trois. » 
Tous les dieux vinrent se ranger auprès d'Auguste. Aussitôt, le messager de Cyllène saisit Claude par la nuque et le traîna aux enfers,
D'où nul, dit-on, ne retourna jamais.
XII. 

Tandis qu'ils descendent par la voie Sacrée, Mercure demande ce que veut dire tout ce concours de gens, si ce ne sont pas les funérailles de Claude? En effet, le cortège était des plus magnifiques, et comme on n'avait rien épargné pour la dépense, il était aisé de voir qu'on enterrait un dieu : des gens avec flûtes, cornets, trompettes de mille formes, il y en avait une telle foule, une telle cohue, que Claude lui-même eût pu les entendre. Tous étaient pleins de joie, pleins d'allégresse. Le peuple romain se promenait comme en liberté. Agathon et quelques autres avocats pleuraient, mais de tout coeur. Les jurisconsultes sortaient de leurs tombes, pâles et maigres, ayant à peine un souffle, comme des malheureux qui revenaient à la vie. Un d'eux, voyant les avocats qui se groupaient et déploraient leur fortune, s'approcha d'eux et leur dit : 

« Je vous disais bien que les Saturnales ne dureraient pas toujours. » 
Claude , voyant ses funérailles, comprit qu'il était mort. Car on chantait à tue-tête cette hymne de deuil, en vers anapestes.
O cris! ô perte! ô douleurs!
De nos funèbres clameurs 
Faisons retentir la place 
Que chacun se contrefasse; 
Crions d'un commun accord
Ciel! ce grand homme est donc mort!
Il est donc mort ce grand homme!
Hélas! vous savez tous comme 
Sous la force de son bras 
Il mit tout le monde à bas. 
Fallait-il vaincre à la course; 
Fallait-il, jusque sous l'Ourse, 
Des Bretons presque ignorés, 
Du Cauce aux cheveux dorés 
Mettre l'orgueil à la chaîne, 
Et sous la hache romaine 
Faire trembler l'Océan? 
Fallait-il en moins d'un an 
Dompter le Parthe rebelle? 
Fallait-il d'un bras fidèle 
Bander l'arc, lancer des traits 
Sur des ennemis défaits,
Et d'une audace guerrière 
Blesser le Mède au derrière? 
Notre homme était prêt à tout, 
De tout il venait à bout. 
Pleurons ce nouvel oracle, 
Ce grand prononceur d'arrêts, 
Ce Minos, que par miracle
Le ciel forma tout exprès.
Ce phénix des beaux génies
N'épuisait point les parties 
En plaidoyers superflus;
Pour juger sans se méprendre
Il lui suffisait d'entendre
Une des deux tout au plus. 
Quel autre toute l'année 
Voudra siéger désormais, 
Et n'avoir, dans sa journée, 
De plaisir que les procès? 
Minos, cédez-lui la place, 
Déjà son ombre vous chasse, 
Et va juger aux enfers. 
Pleurez, avocats à vendre,
Vos cabinets sont déserts.
Rimeurs, qu'il daignait entendre, 
A qui lirez-vous vos vers?
Et vous qui comptiez d'avance 
Des cornets et de la chance 
Tirer immense trésor, 
Pleurez, brelandier célèbre, 
Bientôt un bûcher funèbre 
Va consumer tout votre or.
XIII. 

Claude était fort ravi d'entendre sa louange, et désirait jouir plus longtemps de ce spectacle. Mais le Talthybius des dieux mit la main sur notre homme, et lui enveloppant la tête de peur qu'on ne le reconnût, l'entraîna par le Champ-de-Mlars : puis, entre le Tibre et la Voie-Couverte, il descendit aux enfers. Déjà, par un chemin plus court, Narcisse, son affranchi, l'avait précédé pour faire les honneurs à son patron : il se présente au-devant de lui, tout frais et brillant, comme un homme qui sort du bain, et s'écrie :

 « En quoi les dieux ont -ils donc affaire aux hommes?

- Va plus vite, lui dit Mercure, et annonce notre venue. » 

Mais l'autre faisait plus de caresses à son patron. Une seconde fois Mercure lui commande de se presser, et, comme il tardait, il le pousse avec son caducée. Narcisse s'envole plus prompt que la parole. La pente est rapide et la descente facile. Aussi, bien que podagre, en un moment il arrive au seuil de Pluton. Là, était couché Cerbère, ou, comme dit Horace, le monstre aux cent têtes s'agitant et secouant ses crins hideux. Narcisse, qui avait fui Sydélius, qui n'était qu'une chienne blanche, fut un instant troublé quand il vit ce chien noir à long poil, tel que certes tu ne voudrais pas en rencontrer dans les ténèbres. Puis il dit à haute voix : 
« Claude César arrive. » 
Aussitôt accoururent, en battant des mains, des gens qui chantaient :
« Nous l'avons trouvé, réjouissons-nous! »
C'étaient C. Silius, consul désigné; Juncus, ancien préteur; Sextus Trallus, M. Helvius, Trogus, Cotta, Vectius Valens, Fabius, tous chevaliers romains, que Narcisse avait fait conduire au supplice. Au milieu de cette multitude chantante, était Mnester le pantomime, que, pour lui donner plus de grâce, Claude avait raccourci. Bientôt aussi parvient jusqu'à Messaline la nouvelle de la venue de Claude. Les premiers de tous volent auprès de lui les affranchis Polybe, Myron, Harpocras, Amphaeus et Phéronacte que Claude avait envoyés devant lui, pour n'être en aucun lieu pris au dépourvu. Suivent les deux préfets, Justus Catonius et Rufus, fils de Pompée; puis ses amis, Saturnius Luscius, et Pedo Pompéius, et Lupus, et Céler Asinius, consulaires. En dernier lieu, la fille de son frère, la fille de sa soeur, son gendre, son beau-père, sa belle-mère, tous bien ses parents. Tout ce bataillon accourt vers Claude. Claude, dès qu'il les voit, s'écrie : 
« Tout est plein de mes amis. Par quel hasard êtes-vous ici. » 
Alors Pedo Pompéius : 
« Que dis-tu, le plus cruel des hommes? Tu demandes par quel hasard? Quel autre nous a envoyés ici que loi, l'assassin de tous tes amis? Allons devant les juges : je vais te montrer où ils siégent. »


XIV.

Il le conduit au tribunal d'Éaque. Éaque informait suivant la loi Cornélia, portée contre les meurtriers. Pompéius requiert que le nom de Claude soit inscrit, il signe au-dessous : 

« Sénateurs tués, XXX; chevaliers romains, CCCXV et plus; simples citoyens, autant que de sable et de poussière. » 
Effrayé, Claude promène ses regards de tous côtés; il cherche quelque défenseur pour le charger de sa défense. Il ne trouve aucun avocat. Enfin s'avance P. Petronius, son ancien convive, homme éloquent à la manière de Claude, qui requiert d'être entendu. Refusé. Pedo Pompéius l'accuse à grands cris. Petronius commence à vouloir répondre. Éaque, en homme plein de justice, le lui défend. Après n'avoir entendu que l'une des parties, il le condamne, disant :
Souffre ce que tu fis : c'est de toute justice.
Il se fit un grand silence. Tous étonnés, stupéfaits de ces formes nouvelles, niaient que jamais cela se fût pratiqué. Pour Claude, il trouvait cela plutôt injuste que nouveau. Longtemps on discuta sur le genre de peine qu'il lui fallait infliger. Il y en eut qui dirent que, si l'on perdait un seul jour, Tantale mourrait de soif si l'on ne le secourait; que Sysyphe ne soulèverait jamais son fardeau; que bientôt on verrait s'embraser la roue du malheureux Ixion. Cependant Eaque ne fut pas d'avis de faire grâce à ces vétérans, de peur que Claude n'en espérât quelque jour autant pour lui. Il lui plut d'imaginer un nouveau supplice, d'inventer pour lui un travail inutile, une sorte d'illusion à son âme cupide, qui serait sans fin comme sans résultat. Alors Eaque lui commanda de jouer aux dés dans un cornet percé. Et le voici qui déjà commence à chercher ses dés toujours fugitifs, sans rien gagner.

XV. 

Car à peine agitant le mobile cornet,
Aux dés prêts à sortir il demande sonnet,
Que malgré tous ses soins entre ses doigt avides 
Du cornet défoncé, tonneau des Danaïdes,
Il sent couler les dés; ils tombent, et souvent 
Sur la table, entraîné par ses gestes rapides, 
Son bras avec effort jette un cornet de vent. 
Ainsi pour terrasser son adroit adversaire,
Sur l'arène un athlète, enflammé de colère, 
Du geste qu'il élève espère le frapper;
L'autre gauchit, esquive, a le temps d'échapper, 
Et le coup, frappant l'air avec toute sa force 
Au bras qui l'a porté donne une rude entorse.
Aussitôt apparut C. César, qui vint le réclamer pour son esclave. Il produisit des témoins qui l'avaient vu de sa main chargé d'étrivières, de férules et de soufflets. Il est adjugé à C. César. Eaque le lui abandonne. Celui-ci le livre à Ménandre son affranchi, pour en faire un débrouilleur de procès. (Sénèque).
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Dictionnaire Le monde des textes
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