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Les Trois Mousquetaires, d'A. Dumas

Les Trois mousquetaires est un roman d'Alexandre Dumas (1844, 8 vol. in-8°). Les Trois mousquetaires méritent une place à part parmi ces prodigieux romans de cape et d'épée à l'aide desquels Alexandre Dumas a entrepris d'écrire à sa façon l'histoire de France. Rien de plus mouvementé et de plus intéressant; on est comme entraîné, à la lecture, dans le courant d'aventures de ces héros dont le courage, l'esprit et l'entrain vous captivent de volume en volume et ne vous laissent pas le temps de respirer. Leurs hauts faits se trouvent mêlés le plus naturellement du monde aux grands événements de l'époque, au point de vous faire illusion. On est tenté, après avoir lu les Trois mousquetaires, d'accuser d'ignorance les historiens qui les ont oubliés parmi les acteurs principaux, de cette sanglante tragédie qu'on nomme le ministère de Richelieu

Les trois mousquetaires sont au nombre de quatre, a-t-on dit spirituellement; Alexandre Dumas n'a pas eu tort non plus en disant les trois mousquetaires, car le quatrième ne devient mousquetaire qu'au milieu du roman. Leurs noms sont Athos, Porthos, Aramis et d'Artagnan; chacun a sa personnalité bien tranchée. Athos, de son vrai nom le comte de La Fère, est le type du gentilhomme accompli. Porthos, ou M. du Vallon, est la personnification de la force physique. Aramis, le chevalier d'Herblay, fait son noviciat pour entrer dans les ordres sous la casaque de mousquetaire; c'est la finesse du jésuite sous le manteau du soldat. D'Artagnan, le quatrième, est un véritable compatriote de Henri IV, brave et rusé comme un Gascon. Unis par l'amitié, ces quatre hommes accomplissant des prodiges d'audace et d'habileté, et tiennent tête à Richelieu lui-même.
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D'Artagnan

« Figurez-vous don Quichotte à dix-huit ans, - don Quichotte décorselé, sans haubert et sans cuissard; don Quichotte revêtu d'un pourpoint de laine dont la couleur bleue s'était transformée en une nuance insaisissable de lie de vin et d'azur céleste. Visage long et brun; la pommette des joues saillante, signe d'astuce; les muscles maxillaires énormément développés, indice infaillible auquel on reconnaît le Gascon, même sans béret, et notre jeune homme portait un béret orné d'une espèce de plume; l'oeil ouvert et intelligent; le nez crochu, mais finement dessiné; trop grand pour un adolescent, trop petit pour un homme fait, et qu'un oeil peu exercé eût pris pour un fils de fermier en voyage, sans la longue épée, qui, pendue à un baudrier de peau, battait les mollets de son propriétaire, quand il était à pied, et le poil hérissé de sa monture, quand il était à cheval.

Car notre jeune homme avait une monture, et cette monture était même si remarquable qu'elle fut remarquée : c'était un bidet du Béarn, âgé de douze à quatorze ans, jaune de robe, sans crins à la queue, mais non pas sans javarts aux jambes, et qui, tout en marchant la tête plus bas que les genoux, ce qui rendait inutile l'application de la martingale, faisait encore également ses huit lieues par jour. Malheureusement les qualités de ce cheval étaient si bien cachées sous son poil étrange et son allure incongrue que, dans un temps où tout le monde se connaissait en chevaux, l'apparition du susdit bidet à Meung, où il était entré, il y avait un quart d'heure à peu près, par la porte de Beaugency, produisit une sensation dont la défaveur rejaillit jusqu'à son cavalier.

Et cette sensation avait été d'autant plus pénible au jeune d'Artagnan (ainsi s'appelait le don Quichotte de cette autre Rossinante) qu'il ne se cachait pas le côté ridicule que lui donnait, si bon cavalier qu'il fût, une pareille monture. Aussi avait-il fort soupiré en acceptant le don que lui en avait fait M. d'Artagnan père. Il n'ignorait pas qu'une pareille bête valait au moins vingt livres; il est vrai que les paroles dont le présent avait été accompagné n'avaient pas de prix.

- Mon fils, avait dit le gentilhomme gascon, dans ce pur patois de Béarn dont Henri IV n'avait jamais pu parvenir à se défaire, - mon fils, ce cheval est né dans la maison de votre père il y a tantôt treize ans et y est resté depuis ce temps-là, ce qui doit vous porter à l'aimer. Ne le vendez jamais, laissez-le mourir tranquillement et honorablement de vieillesse; et, si vous faites campagne avec lui, ménagez-le comme vous ménageriez un vieux serviteur. A la cour, continua M. d'Artagnan père, si toutefois vous avez l'honneur d'y aller, honneur auquel, du reste, votre vieille noblesse vous donne des droits, soutenez dignement votre nom de gentilhomme, qui a été porté dignement par vos ancêtres depuis plus de cinq cents ans, et pour vous et pour les vôtres. Par les vôtres, j'entends vos parents et vos amis. Ne supportez jamais rien que de M. le cardinal et du roi. C'est par son courage, entendez-vous bien, par son courage seul, qu'un gentilhomme fait son chemin aujourd'hui. Quiconque tremble une seconde laisse peut-être échapper l'appât que, pendant cette seconde justement, la fortune lui tendait. Vous êtes jeune, vous devez être brave par deux raisons : la première, c'est que vous êtes Gascon, et la seconde, c'est que vous êtes mon fils. Ne craignez pas les occasions et cherchez les aventures. Je vous ai fait apprendre à manier l'épée; vous avez un jarret de fer, un poignet d'acier; battez-vous, à tout propos; battez-vous, d'autant plus que les duels sont défendus et que, par conséquent, il y a deux fois du courage à se battre. Je n'ai, mon fils, à vous donner que quinze écus, mon cheval et les conseils que vous venez d'entendre. Votre mère y ajoutera la recette d'un certain baume qu'elle tient d'une bohémienne et qui a une vertu miraculeuse pour guérir toute blessure qui n'atteint pas le coeur. Faites votre profit du tout, et vivez heureusement et longtemps. - Je n'ai plus qu'un mot à ajouter, et c'est un exemple que je vous propose, non pas le mien, car je n'ai moi, jamais paru à la cour et n'ai fait que les guerres de religion en volontaire; je veux parler de M. de Tréville, qui était mon voisin autrefois, et qui a eu l'honneur de jouer tout enfant avec notre roi Louis XIIIe, que Dieu conserve! Quelquefois leurs jeux dégénéraient en batailles, et dans ces batailles le roi n'était pas toujours le plus fort. Les coups qu'il en reçut lui donnèrent beaucoup d'estime et d'amitié pour M. de Tréville. Plus tard M. de Tréville se battit contre d'autres dans son premier voyage à Paris, cinq fois; depuis la mort du feu roi jusqu'à la majorité du jeune, sans compter les guerres et les sièges, sept fois; et depuis cette majorité jusqu'aujourd'hui, cent fois peut-être! - Aussi, malgré les édits, les ordonnances et les arrêts, le voilà capitaine des mousquetaires, c'est-à-dire chef d'une légion de césars dont le roi fait pan très grand cas et que M. le cardinal redoute, lui qui ne redoute pas grand'chose, comme chacun sait. De plus M. de Tréville gagne dix mille écus par an; c'est donc un fort grand ,seigneur. - Il a commencé comme vous; allez le voir avec cette lettre, et réglez-vous sur lui, afin de faire comme lui.

Sur quoi M. d'Artagnan père ceignit à son fils sa propre épée, l'embrassa tendrement sur les deux joues et lui donna sa bénédiction.

En sortant de la chambre paternelle, le jeune homme trouva sa mère qui l'attendait avec la fameuse recette dont les conseils que nous venons de rapporter devaient nécessiter un assez fréquent emploi. Les adieux furent de ce côté plus longs et plus tendres qu'ils ne l'avaient été de l'autre; non pas que M. d'Artagnan n'aimât son fils, qui était sa seule progéniture, mais M. d'Artagnan était un homme, et il eût regardé comme indigne d'un homme de se laisser aller à son émotion, tandis que Mme d'Artagnan était femme et de plus était mère. Elle pleura abondamment, et, disons-le à la louange de M. d'Artagnan fils, quelques efforts qu'il tentât pour rester ferme comme devait être un futur mousquetaire, la nature l'emporta et il versa force larmes, dont il parvint à grand'peine à cacher la moitié.

Le même jour le jeune homme se mit en route, muni des trois présents paternels qui se composaient, comme nous l'avons dit, de quinze écus, du cheval et de la lettre pour M. de Tréville ; comme on le pense bien, les conseils avaient été donnés pardessus le marché.

Avec un pareil vade mecum, d'Artagnan se trouva, au moral comme au physique, une copie exacte du héros de Cervantes, auquel nous l'avons si heureusement comparé lorsque nos devoirs d'historien nous ont fait une nécessité de tracer son portrait. Don Quichotte prenait les moulins à vent pour des géants et les moutons pour des armées : d'Artagnan prit chaque sourire pour une insulte et chaque regard pour une provocation. Il en résulte qu'il eut toujours le poing fermé depuis Tarbes jusqu'à Meung et que, l'un dans l'autre, il porta la main au pommeau de son épée dix fois par jour; toutefois le poing ne descendit sur aucune mâchoire et l'épée ne sortit point de son fourreau. Ce n'est pas que la vue du malencontreux bidet jaune n'épanouit bien des sourires sur les visages des passants; mais, comme au-dessus du bidet sonnait une épée de taille respectable et qu'au-dessus de l'épée brillait un oeil plutôt féroce que fier, les passants réprimaient leur hilarité ou, si l'hilarité l'emportait sur la prudence, ils tâchaient au moins de ne rire que d'un seul côté, comme les masques antiques. »

(A. Dumas, extrait des Trois Mousquetaires).

Nous n'entrerons pas dans les détails de cette singulière épopée, dont les héros marquent les étapes par de furieux coups d'épée. L'épisode principal est celui-ci : Anne d'Autriche, dans un moment de faiblesse, a donné à Buckinghamn une parure de diamants. Louis XIII, sur un conseil de Richelieu, ordonne à la reine de montrer cette parure dans un bal, et nos quatre braves partent pour aller la chercher en Angleterre. Trois sont arrêtés en route, mais d'Artagnan surmonte tous les obstacles, parvient jusqu'au duc, rapporte la parure et sauve la reine en confondant Richelieu. 

L'adversaire le plus sérieux contre lequel il a dû lutter est une femme. Les hommes, son épée l'en a promptement débarrassé. Cette femme, appelée Milady, et qui est l'agent secret de Richelieu, le romancier en a fait le type achevé de la perversité. Bigame, elle empoisonne son second mari, se prostitue à ceux qui peuvent servir ses vengeances, tente plusieurs fois de faire assassiner d'Artagnan, qui a découvert son secret, met le poignard à la main du fanatique Felton, qui tue Buckingham et empoisonne la maîtresse de d'Artagnan. Tant de forfaits trouvent enfin leur châtiment. Tombée au pouvoir des quatre inséparables, elle s'entend condamner à mort par ce tribunal secret, sans espoir de pardon; car elle a reconnu son premier mari, le comte de La Fère, sous l'uniforme du mousquetaire Athos. Sa mort termine le roman.

Alexandre Dumas lui a donné une suite dans Vingt ans après, continué lui-même par le Vicomte de Bragelonnre. Disons aussi qu'il avait puisé dans les curieuses Mémoires de d'Artagnan, livre presque inconnu en 1844 et auquel son roman a fait quelque réputation les plus précieux renseignements historique; sur ce capitaine d'aventures et sur les événements auxquels il avait pris part. (PL).

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