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Poèmes antiques et Poèmes barbares
de Leconte de Lisle
Poèmes antiques et un recueil de poésies de Leconte de Lisle (1852). Dans ce recueil, qui fut son début, Leconte de Lisle a essayé de s'isoler entièrement des idées et de la civilisation modernes, de faire un retour complet à la  poésie grecque et au polythéisme; puis, reculant au delà d'Homère et d'Hésiode, il s'est enfoncé dans les mystérieuses théogonies hindoues, qui lui ont inspire le dernier poème du volume, Bhagavat. Suivant les idées de l'auteur, idées exposées dans une préface audacieuse qu'il a fait disparaître des éditions postérieures,
"depuis Homère, Eschyle et Sophocle, qui representent la poésie dans sa vitalité, dans sa plénitude et dans son unité harmonique, la décadence et la barbarie ont envahi l'esprit humain. En fait d'art original, le monde rumain est au niveau des Daces et des Sarmates; le cycle chrétien tout entier est barbare. Dante, Shakespeare et Milton n'ont prouvé que la force et la hauteur de leur génie inuividuel; leur langue et leurs conceptions sont barbares... La poésie moderne reflet confus de la personnalité, de la religiosité factice et sensuelle de Chateaubriand, de la rêverie mystique d'outre-Rhin et du réalisme des lakistes, se trouble et se dissipe. Rien de moins vivant et de moins original en soi sous l'appareil la plus spécieux : un art de seconde main, hybride et incohérent, archaïsme de la veille, rien de plus."
De cet exposé dédaigneux, Leconte de Lisle concluait à la nécessité absolue pour les poètes de se retremper aux sources de toute poésie, Homère, Eschyle et Sophocle, et il a donné l'exemple. Tous ses poèmes grecs, Chioné, Glaucé, Hélène, grande composition à la fois lyrique et dramatique, la Robe du Centaure, Cybèle, Pan, révèlent une étude attentive et une compréhension complète de l'Antiquité grecque; les vers sont doux et harmonieux, les images se suivent avec abondance, quoique avec un peu de monotonie. Mais, en puisant aux mêmes sources que Lucrèce, Catulle et Virgile, Leconte de Lisle les a-t-il surpassés? Non assurément; il ne les a même pas égalés, eux qu'il met au niveau des Daces et des Sarmates On peut même dire qu'il se rapproche plus de Virgile que d'Homère et de Théocrite, ce qui se voit aisément si l'on compare ses traductions en prose de ces deux poètes, traductions où il a rendu toute leur couleur originale, avec ses Poèmes antiques, pâles décalques du grec entrevu à travers Virgile et André Chénier. Quelques morceaux brillants, comme le Réveil d'Hélios, Midi, large inspiration panthéiste, Khiron, que l'on croirait traduit de quelque vieux poème perdu, ne sauraient faire infirmer ce jugement. 

Dans son ensemble, le recueil est monotone et ne donnerait qu'une idée imparfaite et fausse des modèles grecs. Le poème hindou Bhagavat nous laisserait encore plus froids si on n' y trouvait des beautés semées à chaque vers. Jamais le panthéisme de Leconte de Lisle ne s'est plus librement et plus magnifiquement épanoui; quelques-unes de ses descriptions sont véritablement éblouissantes. (PL).

Poèmes barbares est un recueil de poésies de Leconte de Lisle (1862). Dans les Poèmes antiques, l'auteur avait parcouru le cycle homérique; dans les Poèmes barbares, il parcourt celui du Moyen âge. Le titre caractérise très bien la rudesse voulue de ces morceaux, dans quel-que-uns desquels revit toute la férocité des Niebelungen. Deux poèmes celtiques, auprès desquels pâlissent ceux-là mêmes que Brizeux consacra avec tant d'amour à ses ancêtres, suivent le recueil. Le premier, le Barde de Temrah, nous montre jusqu'où fut porté l'attachement au culte druidique; le second, qui ne comprend pas moins de deux mille vers, le Massacre de Mona, atteste jusqu'où s'égarèrent la violence, la rage des convertisseurs chrétiens. Bientôt arrive l'heure où tout la monde est soumis à la loi chrétienne :
A cette heure le monde est une cathédrale.
Le prêtre, le moine maîtrisent le monde; le monde en est-il meilleur? La réponse se trouve dans les divers poèmes intitulés : le Corbeau, la Vision de Snorr, Un acte de charité, les Deux glaives, Paraboles de Dom Guy, l'Agonie d'un saint. Doutes qui tourmentent les croyants, blasphèmes des impies, imprécations fanatiques des moines, bûchers fumants, simonies des papes, extorsions et violences des barons et des rois, guerres acharnées du sacerdoce et de l'empire, écrasement des serfs, vengeances des Jacques, famines et pestes: tout ce concert lugubre, atroce, qui remplit le Moyen âge, s'exhale des vers, des stances du poète, comme de l'enfer de Dante. Tout cela est implacable de réalité.

Les poèmes bibliques insérés dans ce recueil, le Corbeau, la Vigne de Naboth, la Fin de l'homme, sont très remarquables. Dans ces derniers morceaux, l'auteur a vigoureusement tracé le caractère du dieu des Juifs, ce dieu inflexible, ce tyran capricieux qui marque d'avance à chacun sa destinée, bonne ou mauvaise, criminelle ou vertueuse, et qui punit le coupable de la faute à laquelle il  l'a condamné. Dans la Fin de l'homme, Adam, qui s'est vu chasser du paradis et condamner à la vie humaine, qui a perdu Eve et Abel, demande à Dieu la mort, comme le seul bien qu'il puisse lui accorder. La prière respire une amertume cachée et en même temps une résignation navrante :

Grâce! J'ai tant souffert, j'ai pleure tant de larmes, 
Seigneur, j'ai tant meurtri mes pieds et mes genoux; 
J'ai tant saigné de l'âme et du corps sous vos armes, 
Que me voici bientôt insensible à vos coups!... 
Et maintenant, Seigneur, vous par qui j'ai dû naître, 
Grâce ! Je me repens du crime d'être né... 
Seigneur, je suis vaincu! que je sois pardonné! 
Vous m'avez tant repris! Achevez, ô mon maître!
Prenez aussi le jour que vous m'avez donné.
Adam est la victime qui se résigne aux caprices divins; Caïn, qui en est aussi la victime, ne s'y résigne pas; il se révolte contre Jéhovah, qu'il menace; il se raidit désespérément contre cette fatalité qui l'a fait l'assassin de son frère et lui impose le remords du crime auquel elle l'a forcé. Mais que cette injuste Providence prenne garde-: un jour viendra où elle mourra, c'est-à-dire où l'homme la méconnaîtra :
J'effondrerai des cieux la voûte dérisoire; 
Par delà l'épaisseur de ce sépulcre bas, 
Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,
Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire,
Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas.
Leconte de Lisle n'a pas moins bien réussi à tracer à grands traits la physionomie de l'humanité mythique qu'à donner une saisissante image des horribles divinités du Nord et du dieu d'Israël. Il a ressuscité toutes les époques; avec une étonnante souplesse, il s'est fait tour à tour Grec et Barbare, Gaulois ou Scandinave. (PL).
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Dictionnaire Le monde des textes
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