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Petits poèmes en prose
de Charles Baudelaire
Petits poèmes en prose est une oeuvre de Charles. Baudelaire (1872). La plupart des pièces qui composent ce recueil avaient été disséminées cà et là dans des revues et des journaux qui, ne leur trouvant pas d'intérêt, forçaient le poète à porter ailleurs la série suivante. Elles n'ont été réunies qu'après sa mort dans l'édition définitive de ses oeuvres. Le caprice et la bizarrerie de Baudelaire, affranchi de la contrainte du rythme, s'y sont donné libre cours et il n'en est que plus difficile de les apprécier. 

Son intention première était d'appliquer aux idées et aux moeurs modernes le procédé employé par Aloysius Bertrand, dans son Gaspard de la nuit, à la peinture du Moyen âge, dont il a reproduit les moeurs, les superstitions à l'aide de petits tableaux de genre d'un fini achevé. Mais rien ne ressemble moins à Gaspard de la nuit que les Petits poèmes en prose; au lieu des tableaux de la vie réelle qu'il voulait faire Baudelaire a produit une suite de rêveries, de cauchemars, d'hallucinations et de paradoxes; son horreur du convenu et du bourgeois l'a tout de suite jeté dans le paroxysme et dans l'outrance. 
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L'Etranger

« Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?

- Je n'ai ni père, ni mère, ni soeur, ni frère.

- Tes amis ?

- Vous vous servez là d'une parole dont le sens m'est resté jusqu'à ce jour inconnu.

- Ta patrie ?

- J'ignore sous quelle latitude elle est située.

- La beauté ?

- Je l'aimerais volontiers, déesse et immortelle. 

- L'or ?
- Je le hais comme vous haïssez Dieu.

- Eh! qu'aimes-tu donc, extraordinaire étranger?

- J'aime les nuages... les nuages qui passent... là-bas... les merveilleux nuages! »
 

(Ch. Baudelaire, extrait des Petits poèmes en prose).

Quelques pièces, comme le Mauvais vitrier, la Fausse monnaie, feraient croire, si on les prenait au sérieux, à une perversité profonde; mais quoiqu'il dise qu'il accomplissait ces sortes de méfaits avec joie, ce ne sont sans doute que des fanfaronnades. D'autres morceaux, comme Un hémisphère dans une chevelure, présentent l'ébauche de sujets qu'il a supérieurement traités en vers dans ses Fleurs du mal et initient au mode de travail du poète, qui prétendait ne rien laisser à l'inspiration. Pour les autres, s'il ne les a traités qu'en prose, c'est dans l'impossibilité de plier le vers aux étrangetés et aux caprices subtils à l'originalité de sa pensée.

"Le vers français, dit  Théophile Gautier, se refuse, par sa structure même, à l'expression de la particularité significative, et s'il s'obstine à la faire entrer dans son cadre étroit, il devient vite dur, rocailleux et pénible. Les Petits poèmes en prose viennent donc fort à propos suppléer cette insuffisance et, dans cette forme qui demande un art exquis, où chaque mot doit être jeté, avant d'être employé, dans des balances plus faciles à trébucher que celles des Peseurs d'or de Quentin Metzys, car il faut qu'il ait le titre, le poids et le son, Baudelaire a mis en relief tout un côté précieux, délicat et bizarre de son talent. Il a pu serrer de plus près l'inexprimable et rendre ces nuances fugitives qui flottent entre le son et la couleur, ces pensées qui ressemblent à des motifs d'arabesques ou à des thèmes de phrases musicales. Ce n'est pas seulement à la nature physique, c'est aux mouvements les plus secrets de l'âme, aux mélancolies capricieuses, au spleen halluciné des névroses que cette forme s'applique avec bonheur. L'auteur des Fleurs du mal en a tiré des effets merveilleux et l'on est parfois surpris que la langue arrive, tantôt à travers la gaze transparente du rêve, tantôt avec la brusque netteté d'un rayon de soleil, à faire voir des objets qui semblent se refuser à toute description et qui jusqu'à présent n'avaient pas été réduits par le verbe. Ce sera là une des gloires, sinon la plus grande, de Baudelaire, d'avoir fait entrer dans les possibilités du style des séries de choses, de sensations et d'effets innomés. Parmi les cinquante morceaux qui composent le recueil, tableaux, médaillons, bas-reliefs, statuettes, émaux, pastels, camées, tous divers de ton et de facture, nous ferons remarquer : le Gateau, la Chambre double, les Foules, les Veuves, le Vieux saltimbanque, l'Invitation au voyage, la Belle Dorothée, une Mort héroïque, le Thyrse, Portraits de maîtresses, le Désir de peindre, un Cheval de race et surtout les Bienfaits de la lune, adorable pièce où le poète exprime avec une magique illusion ce que le peintre anglais Millais a manqué si complètement dans sa Veillée de sainte Agnès. Un lunatique seul pouvait ainsi comprendre la lune et son charme mystérieux."
(PL)..
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Dictionnaire Le monde des textes
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