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Ivanhoé, de Walter Scott

Ivanhoé est un roman historique de Walter Scott (1820). 

L'action se passe dans les dernières années du XIIe siècle et met en lumière la rivalité entre Anglo-Saxons et Normands qui a suivi la conquête de l'Angleterre par Guillaume Ier. En même temps, nous voyons les menées sourdes de Jean sans Terre, appuyé par la plupart des seigneurs normands, pour usurper la couronne, pendant que Richard Coeur de Lion est retenu captif à son retour de la troisième croisade

Les principaux personnages sont : Cédric le Saxon, qui personnifie le peuple vaincu, obstiné dans sa haine contre le vainqueur; sa pupille, lady Rowena, qu'il rêve d'unir au descendant des anciens rois saxons; son fils, Ivanhoé, qu'il a deshérité parce qu'Ivanhoé a l'audace d'aimer lady Rowena et de pactiser avec les oppresseurs; Richard Coeur de Lion, qui revient de Palestine déguisé et qui, sous le nom de Chevalier noir, amène, après une série d'aventures, le mariage d'Ivanhoé et de lady Rowena.

Il faut ajouter tout un groupe de seigneurs normands, parmi lesquels Réginald Front de Boeuf et Briant de Bois-Guilbert, chevalier du Temple; le populaire Robin Hood (Robin des Bois), paraît sous le nom de l'archer Locksley; un juif, Isaac, et sa fille Rébecca, l'une des plus belles et des plus vivantes figures du roman, qui aime aussi Ivanhoé, le fou Wamba, le porcher Gurth, l'ermite de Copmanhurst. 

Le mérite de l'ouvrage n'est pas dans la vérité humaine des caractères, qui sont froids pour la plupart. Il n'est pas davantage dans la vérité historique profonde, celle qui atteint les sentiments, les croyances, l'âme d'une époque, mais dans les peintures brillantes de la vie extérieure du Moyen Age. (NLI).
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Scène de la vie anglo-normande

« Ils conversaient en anglo-saxon, langage qui, comme je l'ai déjà dit, était universellement celui des classes inférieures, à l'exception des soldats normands et des personnes attachées au service personnel de la noblesse féodale; mais donner leur conversation dans l'original serait apprendre peu de chose au lecteur moderne;. dans son intérêt, nous nous bornons à une traduction.

- Que la malédiction de saint Withold [saint saxon] tombe sur ce misérable troupeau! dit Gurth après avoir sonné plusieurs fois de sa corne pour rassembler ses pourceaux épars, qui, tout en répondant à ce signal par des sons également mélodieux, ne se pressaient pas de quitter le somptueux banquet de glands et de faînes qui les engraissait, ni les rives bourbeuses d'un ruisseau où plusieurs, à demi plongés dans la fange, restaient étendus à leur aise, sans écouter la voix de leur gardien. - Que la malédiction de saint Withold tombe sur eux et sur moi! Si le loup à deux pieds ne m'en attrape pas quelques-uns ce soir, je ne m'appelle pas Gurth. Ici, Fangs, ici! cria-t-il à un chien d'une grande taille, au poil rude, moitié mâtin, moitié lévrier, qui courait çà et là comme pour aider son maître à rassembler son troupeau récalcitrant, mais qui dans le fait, soit qu'il fût mal dressé, soit qu'il ne comprît pas les signaux de son maître, soit qu'il n'écoutât qu'une ardeur aveugle, chassait les pourceaux devant lui de différents côtés, et augmentait ainsi le désordre au lieu d'y remédier.

- Que le diable lui fasse sauter les dents! continua Gurth et que le père de tout mal confonde le garde-chasse qui arrache les griffes de devant à nos chiens, et les rend par-là incapables de faire leur devoir - Wamba, allons, lève-toi, et, si tu es un homme, donne-moi un peu d'aide. Tourne derrière la montagne pour prendre le vent sur mes bêtes, et alors tu les chasseras devant toi comme d'innocents agneaux.

- Vraiment! répondit Wamba sans changer de posture; j'ai consulté mes jambes sur cette affaire, et elles sont d'avis l'une et l'autre qu'exposer mes brillants habits dans ces trous pleins de fange serait un acte de déloyauté contre ma personne souveraine et ma garde-robe royale. Je te conseille donc, Gurth, de rappeler Fangs, et d'abandonner ton troupeau à sa destinée; et soit qu'ils rencontrent une troupe de soldats, une bande d'outlaws ou une com pagnie de pèlerins, les animaux confiés à tes soins ne peuvent guère manquer d'être changés demain matin en Normands, ce qui ne sera pas un petit soulagement pour toi.

- Mes pourceaux changés en Normands! dit Gurth. Explique-moi cela, Wamba; je n'ai le cerveau ni assez subtil ni le coeur assez content pour deviner des énigmes.

Comment appelles-tu ces animaux à quatre pieds qui courent en grognant?

- Des pourceaux, fou, des pourceaux; il n'y a pas de fou qui ne sache cela.

- Et pourceau est du bon saxon. Mais quand le pourceau est égorgé, écorché, coupé par quartiers et pendu par les talons à un croc comme un traître, comment l'appelles-tu en saxon?

- Du porc, répondit le porcher.

- Je suis charmé, dit Wamba, qu'il n'y ait pas de fou qui ne sache cela; et porc, je crois, est du bon franco-normand; ainsi dounc, tant que la bête est vivante et confiée à la garde d'un esclave saxon, elle garde son nom saxon; mais elle devient normande et s'appelle porc, quand on la porte à la salle à manger du château, pour y servir aux festins des nobles. - Que penses-tu de cela, mon ami Gurth? Eh!...

- C'est la vérité toute pure, ami Wamba, quoiqu'elle ait passé par ta caboche de fou.

- Eh bien, je n'ai pas tout dit, reprit Wamba sur le même ton; 

- il y a encore le vieux alderman Le Boeuf, qui garde son nom saxon Ox, tant qu'il est conduit au pâturage par des serfs et des esclaves comme toi, mais qui devient Beef, un vif et brave Français, lorsqu'il se présente devant les honorables mâchoires destinées à le consommer. Le Veau, Mynheer Calve, devient de la même façon Monsieur de Veau : il est Saxon, tant qu'il a besoin des soins du vacher, et acquiert un nom normand, dès qu'il devient matière à bombance [*].

- Par saint Dunstan! répondit Gurth, c'est une triste vérité. Il ne nous reste guère que l'air que nous respirons, et je crois que les Normands ne nous l'ont laissé qu'après avoir bien hésité, et uniquement pour nous mettre en état de supporter les fardeaux dont ils chargent nos épaules. Les viandes les plus belles et les plus grasses sont pour leur table, les plus jolies filles pour leur couche, et nos plus braves jeunes gens vont recruter leurs armées en pays étranger pour y laisser leurs os : de sorte qu'il ne reste ici presque personne qui ait le pouvoir ou la volonté de protéger le malheureux Saxon. Que le ciel bénisse notre maître Cedric! il s'est conduit en homme, en restant sur la brèche. Mais voilà Reginald Front-de-Boeuf qui arrive dans le pays en personne, et bientôt nous verrons que Cedric s'est donné tant de peines bien inutilement. - Ici, ici, s'écria-t-il à son chien. Bien! Fangs; bien! mon garçon, tu as fait ton devoir. Voilà enfin tout le troupeau réuni, et tu les mènes comme il faut, mon garçon!

- Gurth, dit le bouffon, je vois que tu me crois un fou, sans quoi tu ne serais pas assez imprudent pour me mettre ta tête dans la gueule. Si je rapportais à Reginald Front-de-Boeuf ou à Philippe de Malvoisin un seul mot de ce que tu viens de dire, tu aurais parlé en traître contre les Normands; - tu ne serais plus qu'un porcher réprouvé, - et tu figurerais suspendu à la plus haute branche de quelqu'un de ces chênes, pour inspirer la terreur à quiconque serait tenté de mal parler des gens en dignité.

- Chien que tu es, s'écria Gurth, est-ce que tu serais homme à me trahir, après m'avoir excité à parler ainsi à mon détriment?

- Te trahir! non; ce serait le trait d'un homme sensé : un fou ne sait pas se rendre de si bons services. Mais un instant; quelle est donc la compagnie qui nous arrive?

On commençait à distinguer dans le lointain un bruit qui annonçait la marche de plusieurs cavaliers.

- Je ne m'en inquiète guère, dit Gurth qui avait rassemblé son troupeau, et qui, avec l'aide de Fangs, le faisait entrer dans une des longues avenues que nous avons essayé de décrire.

- Je veux voir qui sont ces cavaliers, dit Wamba : ils viennent peut-être du pays des Fées, chargés d'un message du roi Oberon.

- Que la fièvre te serre! s'écria Gurth : peux-tu parler de pareilles choses quand nous sommes menacés d'un orage terrible? N'entends-tu pas comme le tonnerre roule! Il n'est qu'à quelques milles de nous. As-tu aperçu cet éclair? et la pluie qui commence à tomber; je n'en ai jamais vu d'aussi grosses gouttes. Il ne fait pas un souffle d'air, et cependant les branches de ces grands chênes font un bruit qui annonce une tempête terrible. Tu sais faire le raisonnable si tu veux; crois-moi une fois, et dépêchons-nous de rentrer avant le fort de l'orage, car il ne fera pas bon dehors cette nuit.

Wainba sentit la force de ce raisonnement, et accompagna son camarade, qui se mit en route après avoir ramassé un long bâton à deux bouts qu'il trouva sur son chemin; et ce nouvel Eumée marchait à grands pas dans l'avenue, chassant devant lui, à l'aide de Fangs, son troupeau à la voix discordante..»
 

(Walter Scott, extrait d'Ivanohé)
[*] Ces jeux de mots, comme Wamba l'explique lui-même, sont fondés sur les doubles noms de ces animaux, dont la chair prend encore dans la langue anglaise un nom dérivé du français, pork, beef, veal. Dans le langage plaisant de la gastronomie anglaise, les diverses viandes sont souvent personnifiées.
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