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La Bohème galante, de Gérard de Nerval

La Bohème galante est une oeuvre de Gérard de Nerval. Ce livre, écrit pour les délicats, est un de ceux qui résument le mieux le talent si fin, les goûts si personnels de son auteur. S'il fallait en faire une analyse complète, on éprouverait certainement quelque embarras. Nulle action, en effet, qui naisse, se déroule et tienne le lecteur en haleine jusqu'à l'instant du dénouement. Chaque chapitre pourrait être détaché de celui qui le précède et de celui qui le suit. Et pourtant, une fois le volume ouvert, on ne saurait le refermer sans l'avoir lu en entier; toute ligne étincelle, toute page fait rêver. Ce charme tient à la fois au talent de l'écrivain et à la triste destinée de l'homme. 

La Bohème galante renferme huit chapitres, qui sont : la Bohème galante, la Reine des poissons, la Main enchantée, le Monstre vert, Mes prisons, les Nuits d'octobre, Promenades et souvenirs, le Théâtre contemporain

La Bohème galante, qui a servi de titre à tout le volume, est un retour de l'auteur vers les temps heureux où un cénacle d'amis, parmi lesquels Arsène Houssaye, Théophile Gautier, Edouard Ourliac, Célestin Nanteuil, Corot et tant d'autres, se réunissait dans un logement de la rue du Doyenné pour y parler littérature, arts, poésie, chanter, rire et jouer de vieilles comédies, dans lesquelles " Mlle Plessy, encore débutante, ne dédaignait pas d'accepter un rôle. " On y voit une description de la fameuse maison de la rue du Doyenné, que tous ces jeunes enthousiastes de la littérature et des arts appelaient le dernier château du roi de bohème :
Rebâtissons, ami, ce château périssable
Qu'un premier coup de foudre a jeté sur le sable;
Replaçons le sofa sous les tableaux flamands,
Et pour un jour encor relisons nos romans.
Il essaye de le relire, en effet, ce roman des premières années; mais il ne peut aller jusqu'au bout et se prend à pleurer sur la ruine irrémédiable de cette joyeuse demeure, remplacée par un pavillon du Louvre

La Reine des poissons est une légende fantastique, racontée en deux pages, et dont les héros sont un sylphe et une ondine. On pense si le poète a du parler d'eux avec amour, lui qui ne voyait tout le monde qu'à travers un rêve, et dont la vie réelle se passait au milieu des lutins et des fées dont était rempli son cerveau. 

La Main enchantée est l'histoire de l'infortuné Eustache Bouteroue, commis drapier chez le sieur Godinot Chevassut, marchand établi sous les piliers des Halles en 1609. ll y est raconté comme quoi le jeune Eustache, tout innocent et candide qu'il paraissait était destiné au gibet, et comme quoi, en effet, il fut amené à faire le grand saut sur rien, c'est-à-dire à être pendu haut et court sur la place des Augustins, en tête du pont Neuf. 

Le Monstre vert contient la spirituelle explication du vieux proverbe : C'est au diable Vauvert! Allez au diable Vauvert! proverbe que le peuple arrange d'ordinaire à sa façon en disant : C'est au diable aux vers.

• Dans Mes prisons, on apprend enfin pour quelle raison, longtemps inconnue, un poète, un amant du soleil et des étoiles, comment Gérard de Nerval a pu, à un moment de sa vie, avoir à démêler quelque chose avec la justice. Il soupait gaiement avec des amis... et voilà pourquoi, le lendemain, il était envoyé à Sainte-Pélagie, sous la prévention de complot contre l'Etat; c'était en 1832. 

Les Nuits d'octobre et les Promenades et souvenirs sont le récit de diverses pérégrinations de l'auteur à travers les quartiers interlopes de la capitale et des environs. Il nous emmène nuitamment dans les carrières de Montmartre, qui servaient, dans ce temps, de dernier refuge aux vagabonds. Puis nous passons à le description d'agapes populaires du plus bas étage, et auxquelles pourtant l'écrivain a le courage d'assister; est-ce un désir d'étudier le réalisme dans tous ses secrets? Est-ce folie? Il y avait, hélas! de l'un et de l'autre. 
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La Butte Montmartre vers 1850

« J'ai longtemps habité Montmartre; on y jouit d'un air très pur, de perspectives variées, et l'on y découvre des horizons magnifiques, soit « qu'ayant été vertueux, l'on aime à voir lever l'aurore, » qui est très belle du côté de Paris, soit qu'avec des goûts moins simples on préfère ces teintes pourprées du couchant où les nuages déchiquetés et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration au-dessus du grand cimetière, entre l'arc de l'Étoile et les coteaux bleuâtres qui vont d'Argenteuil à Pontoise. - Les maisons nouvelles s'avancent toujours, comme la mer diluvienne, qui a baigné les flancs de l'antique montagne, gagnant peu à peu les retraites où s'étaient réfugiés les monstres informes reconstruits depuis par Cuvier. - Attaqué d'un côté par la rue de l'Empereur, de l'autre par le quartier de la mairie qui sape les âpres montées et abaisse les hauteurs du versant de Paris, le vieux mont de Mars aura bientôt le sort de la butte des Moulins, qui au siècle dernier ne montrait guère un front moins superbe. - Cependant il nous reste encore un certain nombre de coteaux ceints d'épaisses haies vertes, que l'épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs violettes et de ses baies pourprées. - Il y a là des moulins, des cabarets et des tonnelles, des élysées champêtres et des ruelles silencieuses bordées de chaumières, de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupées de précipices où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à peu certains îlots de verdure où s'ébattent des chèvres qui broutent l'acanthe suspendue aux rochers. Des petites filles à l'oeil fier, au pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. On rencontre même une vigne, la dernière du cru célèbre de Montmartre, qui luttait, du temps des Romains, avec Argenteuil et Suresnes. Chaque année cet humble coteau perd une rangée de ses ceps rabougris, qui tombe dans une carrière. - Il y a dix ans, j'aurais pu l'acquérir au prix de 3000 fr... On en demande aujourd'hui 30.000. C'est le plus beau point de vue des environs de Paris.

Ce qui me séduisait dans ce petit espace abrité par les grands arbres du château des Brouillards, c'était d'abord ce reste de vignoble lié au souvenir de saint Denis, qui, au point de vue des philosophes, était peut-être le second Bacchus, et qui a eu trois corps, dont l'un a été enterré à Montmartre, le second à Ratisbonne, et le troisième à Corinthe. - C'était ensuite le voisinage de l'abreuvoir, qui le soir s'anime du spectacle de chevaux et de chiens que l'on y baigne, et d'une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent comme dans un des premiers chapitres de Werther. Avec un bas-relief consacré à Diane, et peut-être deux figures de naïades sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l'ombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux à ses heures, et qui rappellerait certains points d'étude de la campagne romaine. Au-dessus se dessine et serpente la rue des Brouillards, qui descend vers le chemin des Boeufs, puis le jardin du restaurant Gaucher, avec ses kiosques, ses lanternes et ses statues peintes. - La plaine Saint-Denis a des lignes admirables, bornées par les coteaux de Saint-Ouen et de Montmorency, avec des reflets de soleil ou de nuages qui varient à chaque heure du jour. Adroite est une rangée de maisons, la plupart fermées pour cause de craquements dans les murs. C'est ce qui assure la solitude relative de ce site, car les chevaux et les boeufs qui passent, et même les laveuses, ne troublent pas les méditations d'un sage, et même s'y associent. - La vie bourgeoise, ses intérêts et ses relations vulgaires, lui donnent seuls l'idée de s'éloigner le plus possible des grands centres d'activité.

Il y a à gauche de vastes terrains, recouvrant l'emplacement
d'une carrière éboulée, que la commune a concédés à des hommes industrieux qui en ont transformé l'aspect. Ils ont planté des arbres, créé des champs où verdissent la pomme de terre et la betterave, où l'asperge montée étalait naguère ses panaches verts décorés de perles rouges.

On descend le chemin et l'on tourne à gauche. Là sont encore deux ou trois collines vertes, entaillées par une route qui plus loin comble des ravins profonds, et qui tend à rejoindre un jour la rue de l'Empereur entre les buttes et le cimetière. On rencontre là un hameau qui sent fortement la campagne, et qui a renoncé depuis trois ans aux travaux malsains d'un atelier de Poudrette. - Aujourd'hui l'on y travaille les résidus des fabriques de bougies stéariques. - Que d'artistes repoussés du prix de Rome sont venus sur ce point étudier la campagne romaine et l'aspect des marais pontins! Il y reste même un marais animé par des canards, des oisons et des poules.

Il n'est pas rare aussi d'y trouver des haillons pittoresques sur les épaules des travailleurs. Les collines, fendues çà et là, accusent le tassement du terrain sur d'anciennes carrières; mais rien n'est plus beau que l'aspect de la grande butte, quand le soleil éclaire ses terrains d'ocre rouge veinés de plâtre et de glaise, ses roches dénudées et quelques bouquets d'arbres encore assez touffus, où serpentent des ravins et des sentiers. La plupart des terrains et des maisons éparses de cette petite vallée appartiennent à de vieux propriétaires, qui ont calculé sur l'embarras des Parisiens à se créer de nouvelles demeures, et sur la tendance qu'ont les maisons du quartier Montmartre à envahir, dans un temps donné, la plaine Saint-Denis. C'est une écluse qui arrête le torrent ; quand elle s'ouvrira, le terrain vaudra cher. Je regrette d'autant plus d'avoir hésité, il y a dix ans, à donner 3000 fr. du dernier vignoble de Montmartre.

Il n'y faut plus penser. Je ne serai jamais propriétaire; et pourtant que de fois, au 8 ou au 15 de chaque trimestre (près de Paris, du moins), j'ai chanté le refrain de M. Vautour

Quand on n'a pas de quoi payer son terme, Il faut avoir une maison à soi!

J'aurais fait faire dans cette vigne une construction si légère!... Une petite villa dans le goût de Pompéi, avec un impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du poète tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis sur les murs de Rome, m'en
avait dessiné le plan. - A dire le vrai pourtant, il n'y a pas de propriétaires aux buttes Montmartre. On ne peut asseoir légalement une propriété sur des terrains minés par des cavités peuplées dans leurs parois de mammouths et de mastodontes. La commune concède un droit de possession qui s'éteint au bout de cent ans... On est campé comme les Turcs; et les doctrines les plus avancées auraient peine à contester un droit si fugitif, où l'hérédité ne peut longuement s'établir. »
 

(G. de Nerval, extrait de la Bohème galante).

La vie de bohème avait altéré la raison de Nerval, qui aimait les courses aventureuses et sans but, d'où il revenait joyeux comme celui qui rapporte la description de pays magnifiques et inconnus. La relation de ces étranges voyages est un chef-d'oeuvre d'observation et de style; elle ne le cède en rien aux premiers chapitres du livre; mais ces pages curieuses ont coûté cher à la littérature contemporaine. L'auteur a trouvé la mort en cherchant, une nuit, de pareilles inspirations. 

• Enfin, le Théâtre contemporain renferme des critiques théâtrales judicieuses et où l'esprit est semé à pleines mains. Elles avaient paru dans l'Artiste, de 1844 à 1848. (PL).
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