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Kirkouk
ou
Kirkuk est une ville d'Irak
(Kurdistan), située au pied des monts
Zagros, à environ 250 kilomètres au nord de
Bagdad, et à 132 kilomètres au sud-est de
Mossoul. Population : environ 850 000 habitants.
Capitale de la province du même nom, elle se déploie sur un territoire
stratégique, situé à la croisée des chemins entre les grandes métropoles
que sont Bagdad, Mossoul, Erbil et Souleimaniye.
Cette position géographique en fait un carrefour naturel entre les mondes
arabe, kurde et turkmène, une interface entre la plaine mésopotamienne
et la montagne.
La ville s'étend
sur un relief doux, baignée par les eaux de la rivière Khasa, un cadre
qui contraste avec l'immensité des steppes environnantes s'étirant vers
le sud et l'ouest. Mais le sous-sol de cette région recèle la véritable
clé de sa richesse et de sa tragédie : d'immenses réserves de pétrole.
Découvert en 1927 sur le site de Baba Gurgur, à quelques kilomètres
seulement du centre-ville, le gisement de Kirkouk est un géant, concentré
sur un vaste anticlinal long de près de 90 kilomètres. Il fait de la
ville le coeur névralgique de l'industrie pétrolière irakienne. Ses
oléoducs relient les champs pétrolifères aux raffineries et aux ports
de la mer Méditerranée ,
et font de Kirkouk un enjeu économique et stratégique de premier plan
.
Histoire
de Kirkouk.
Le tell sur lequel
est bâtie la citadelle de Kirkouk recèle les strates de civilisations
qui témoignent d'une occupation continue depuis l'âge
du bronze. Connue dans l'Antiquité
sous le nom hourrite d'Arrapha, la ville fut un centre important du royaume
de Gutium avant de passer sous la domination de l'empire
assyrien, dont elle devint une cité majeure au cours du premier millénaire
avant notre ère. Après la chute de Ninive,
elle connut les dominations mède, perse
achéménide, puis les conquêtes d'Alexandre
le Grand et la période hellénistique des Séleucides.
C'est de cette époque que lui vient le nom araméen de Karkha d'Beth Slokh,
la "forteresse de la maison des SĂ©leucides", une Ă©tymologie qui est Ă
l'origine de son nom actuel. Tour à tour partie intégrante de l'empire
parthe, où elle fut la capitale du petit royaume néo-assyrien de
Beth Garmai, puis de l'empire sassanide, la
région vit l'arrivée de l'islam au VIIe
siècle. Les conquérants arabes musulmans
mirent fin Ă la domination sassanide.
Au fil des siècles,
Kirkouk s'est enrichie des apports des nouveaux venus. Après la période
des califats, la ville et sa région passèrent sous la coupe de dynasties
kurdes comme les Hasanwayhides au XIe siècle,
avant de subir l'invasion des Turcs seldjoukides,
puis celle, dévastatrice, des Mongols
au XIIIe siècle. La longue période ottomane,
débutée au XVIe siècle après la bataille
de Chaldiran, façonna profondément son identité. Intégrée au vilayet
de Mossoul, Kirkouk devint une cité cosmopolite et prospère où coexistaient
différentes communautés. À la fin de l'époque ottomane, la ville était
dominée par une classe urbaine aisée se réclamant d'une ascendance turkmène,
tandis que les campagnes environnantes étaient majoritairement peuplées
de Kurdes, et que quelques tribus arabes nomadisaient dans la steppe. Une
communauté juive importante, forte de plusieurs centaines de familles,
ainsi qu'une population chrétienne chaldéenne et arménienne, complétaient
ce tableau humain complexe, dans un équilibre communautaire alors relativement
stable mais appelé à voler en éclats.
La chute de l'Empire
ottoman au lendemain de la Première Guerre
mondiale marque un tournant décisif. Occupée par les Britanniques
dès 1918, la région de Kirkouk, riche de son pétrole, devient l'objet
d'une intense rivalité entre la toute nouvelle République turque et le
Royaume d'Irak sous mandat britannique. L'arbitrage de la Société
des Nations, officialisé par le traité d'Angora (Ankara)
en 1926, rattache finalement la province de Mossoul, et donc Kirkouk, Ă
l'Irak. Cette décision, contestée par la Turquie,
scelle le destin de la ville en l'intégrant de force à un État arabe
en formation, alors que ses populations kurde et turkmène sont majoritaires.
Dès lors, la question de Kirkouk ne cessera de hanter la politique irakienne.
La découverte et l'exploitation massive du pétrole par l'Iraq Petroleum
Company à partir des années 1930 attirent une main-d'oeuvre arabe venue
du sud, amorçant un lent processus de transformation démographique qui
érode le caractère turkmène de la ville. Le pouvoir central, conscient
de l'enjeu stratégique, favorise cette arabisation pour contrer les aspirations
naissantes du nationalisme kurde, qui revendique déjà la ville comme
sienne, une revendication illustrée par la formule ultérieure du leader
Jalal Talabani décrivant Kirkouk comme "la Jérusalem du Kurdistan".
L'histoire contemporaine
de Kirkouk est un douloureux chapitre de conflits et de déplacements forcés.
Après la révolution de 1958, de brèves périodes d'apaisement avec les
Kurdes sont suivies de violences interethniques, comme les émeutes de
1959 qui voient des milices kurdes s'en prendre à la population turkmène,
créant un traumatisme durable. L'arrivée au pouvoir du parti Baas en
1963, puis de Saddam Hussein, radicalise
la politique d'arabisation. Les recensements sont manipulés, des milliers
de Kurdes et de Turkmènes voient leur nationalité changée de force en
"arabe", et leurs terres sont confisquĂ©es pour ĂŞtre redistribuĂ©es Ă
des familles arabes venues du centre et du sud de l'Irak, encouragées
par des incitations financières. Des villages entiers autour de la ville
sont rasés, et la toponymie kurde est systématiquement arabisée. Dans
les années 1980, pendant la guerre Iran-Irak, la région devient le théâtre
de l'opération Anfal, une campagne génocidaire
menée par le régime baasiste contre les populations kurdes, avec Kirkouk
comme quartier général du Bureau des affaires du Nord qui la supervise.
Cette politique atteint son paroxysme de violence, visant Ă "nettoyer"
définitivement la région de ses habitants non arabes pour en assurer
le contrĂ´le.
L'invasion américaine
de 2003 bouleverse une nouvelle fois l'équilibre de la ville. Les peshmergas
kurdes, alliés des forces de la coalition, prennent le contrôle de Kirkouk,
mais doivent se retirer sous la pression des Américains, soucieux d'apaiser
les craintes de la Turquie voisine. S'ensuit une période de "kurdification"
de fait, où des milliers de Kurdes déplacés par les précédentes campagnes
revendiquent leurs droits et reviennent s'installer en ville, tandis que
de nombreux Arabes, installés de force par Saddam Hussein, sont poussés
au départ. La nouvelle constitution irakienne de 2005 tente de résoudre
le problème dans son article 140, qui prévoit un référendum pour que
la population de Kirkouk décide de son rattachement ou non à la région
autonome du Kurdistan. Ce référendum, dont la tenue était prévue pour
2007, n'a jamais eu lieu, en raison de profondes divisions politiques et
des veto, notamment de la part de la Turquie et des Turkmènes,
soutenus par l'Iran. La ville reste alors
un symbole de discorde nationale, chaque communauté ayant sa propre lecture
de l'histoire et ses propres aspirations.
En 2014, l'effondrement
de l'armée irakienne face à l'avancée de l'État islamique (Daech) offre
une nouvelle fenêtre d'opportunité aux Kurdes. Les peshmergas prennent
le contrôle de Kirkouk, réalisant le rêve de l'intégrer de facto au
Kurdistan irakien. Ce contrĂ´le durera trois ans, jusqu'en octobre 2017.
À la suite du référendum d'indépendance du Kurdistan
irakien, où la grande majorité des habitants de Kirkouk votent pour l'indépendance,
les forces irakiennes, avec la coordination de certaines factions kurdes,
lancent une offensive et reprennent la ville sans combat majeur. L'équilibre
précaire est rétabli, mais la "question de Kirkouk" demeure plus irrésolue
que jamais. La ville reste aujourd'hui une poudrière, un microcosme des
tensions qui traversent l'Irak, où se mêlent rivalités ethniques, lutte
pour le contrôle des ressources pétrolières et ingérences régionales.
Son tissu urbain porte les stigmates de cette histoire violente, et la
coexistence, autrefois possible, entre Kurdes, Turkmènes et Arabes, est
devenue un défi quotidien. |
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