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La littérature néerlandaise
jusqu'en 1900
Le mouvement littéraire est né dans les Pays-Bas du Nord vers l'époque de leur affranchissement. Sans doute, avant cette époque, il y eut des auteurs qui écrivirent en bas-allemand et en flamand. 

Le Moyen âge.
Dès le XIIIe siècle, il y eut des poètes populaires, mais, pendant la majeure partie du Moyen âge, le mouvement intellectuel des Pays-Bas se confond avec celui de l'Allemagne, et la plupart des écrivains flamands sont des habitants des provinces méridionales. Les Hollandais qui produisent des travaux de valeur au XVe siècle et au commencement du XVIe écrivent en latin, comme Erasme. Quelques historiens, théologiens et pamphlétaires, rédigent dans la langue du pays des oeuvres sans grâce et sans force. C'est l'époque où apparaissent le Gout Cronyxken (1478), le Fasciculus temporum de Veldenaer (1480), la Chronique frisonne de Worpvan Thabor (1525), la Chronique de Groningue de Sicke Benninghe (1530), sèches compilations qui n'ont rien de littéraire, et dont la valeur historique est plus que discutable.

La langue s'abâtardit par des emprunts excessifs aux formes françaises, et elle perd toute originalité sans rien acquérir de l'élégance et de la netteté propre à sa voisine du Midi. Les livres d'édification seuls abondent, puis la littérature de la Réforme fait son apparition; il faut y faire une place spéciale à David Joriszoon, le fougueux anabaptiste, puis les innombrables traductions du Nouveau Testament en langue vulgaire; enfin les adaptations néerlandaises des romans de chevalerie, le Chevalier du Cygne, les Quatre Fils Aymon, et le cycle de Charlemagne, les légendes comiques comme Tiel Uilenspiegel (Till l'Espiègle) et Reinaart de Vos, etc. L'imprimerie, dont la Hollande a revendiqué, à tort certainement, l'invention, prit de bonne heure un grand essor dans les provinces septentrionales, et répandit en abondance ces ouvrages populaires illustrés; le plus souvent de grossières gravures sur bois.

On doit citer aussi pour la période bourguignonne les rhétoriciens, dont les confréries existent dans toutes les localités importantes des Pays-Bas, dès la fin du XIVe siècle, et se multiplient grâce au développement de la puissance communale. Les rhétoriciens organisent des concours lyriques et dramatiques qui font événement dans le pays, et qui ont laissé comme souvenir de nombreuses chansons populaires. Mais encore une fois, c'est dans les provinces méridionales que ce mouvement fut le plus intense.
L'influence de la Renaissance s'est fait sentir chez les lettrés, sans descendre jusqu'aux classes inférieures, Mais lorsque la Réforme éclate et que les persécutions se déchaînent, c'est dans le Nord que se réfugient les novateurs; la littérature devient un puissant moyen de propagande, et le mouvement littéraire s'établit dans les provinces septentrionales avec une vigueur remarquable. Il porte naturellement sa marque d'origine et se manifeste surtout au début par des chansons religieuses et patriotiques.

La Renaissance.
Le premier littérateur de haute marque que nous rencontrions est Philippe de Marnix de Sainte-Aldegonde (1548-1598), qui est peut-être la plus grande figure littéraire du XVIe siècle néerlandais; il représente de la manière la plus complète la fécondation de la littérature flamande par le double esprit de la Réforme et de la Renaissance. Par ses puissantes facultés et l'étonnante activité de sa vie, l'infatigable lutteur a pu laisser jusque dans le domaine de l'enseignement grammatical des traces de son influence (J. Stecher). Contre les rhétoriciens, il revendique les droits de la vieille langue; contre la routine, il prouve, par son propre exemple, qu'on peut améliorer le flamand sans le dénaturer. On admire les richesses qu'il a tirées du parler populaire, des tours quotidiens, des dictons séculaires, des images traditionnelles. Il semble quelquefois oublier la rigidité du calvinisme, tant il est souple et léger dans sa prose du Bÿenkorf (la Ruche de la Sainte-Église romaine). Dans ses brochures satiriques, il excelle à rajeunir l'idiome du peuple par des artifices que lui ont appris ses fortes études d'humanités; on y voit tour à tour l'exubérance de Rabelais et la lucidité de Calvin. Les tournures étrangères qui auraient pu lui rester de ses voyages, de ses lectures et surtout de ses écrits en français et en latin, ne se retrouvent plus dans ses compositions néerlandaises. Soit qu'il discute, qu'il raille ou qu'il s'abandonne même au plus hardi lyrisme, en vers comme en prose, Marnix puise sa force au fond de l'élément populaire. Il renouvelle les mots en les reprenant à leur véritable source, et il donne à la prose néerlandaise la force, l'élégance et la souplesse qu'il faut pour porter les idées modernes. 

Moins ardent, mais non moins patriote, Dirck Volkertszoon Coornhert (1522-1590) est un esprit ferme, judicieux, s'attachant à écarter les problèmes inutiles, et accordant la plus grande importance aux devoirs et aux vertus domestiques; il s'essaie dans tous les genres, chansons, travaux de controverse, poèmes et comédies, et dans toutes ses oeuvres si diverses, il prêche la sagesse, la modération, la tolérance; c'est un précurseur, car ses plaidoyers en faveur de la liberté de conscience lui attirent les calomnies des fanatiques des deux religions, et les persécutions d'autorités intolérantes. Il dépasse son siècle pour la pensée et pour le style où l'on retrouve quelque chose de l'indépendance de Montaigne.

Nous avons parlé des rhétoriciens. Ces sociétés littéraires, si brillantes dans les provinces méridionales avant les troubles du XVIe siècle, se développent plus tard au Nord. Des protestants réfugiés fondent à Amsterdam la Blanche fleur de Lavande, le Figuier et l'Églantier, qui deviennent d'intenses foyers de vie littéraire. Là se rencontrent tous ceux qui ont conservé le culte des choses intellectuelles, quelle que soit leur position sociale, et, chose plus étonnante, on voit à certains moments protestants et catholiques fraterniser sur ce terrain neutre, et oublier les âpres luttes de la vie publique. On y voit les catholiques Boomer Visscher et Spieghel se retrouver avec le mennonite Coornhert aux réunions de l'Eglantier, la société la plus aristocratique des rhétoriciens. Roemer Visscher (1545-1630) est un épigrammatiste qui n'a de fiel que contre les rimeurs de la vieille mode; ses filles, Anna Roemer Visscher et Maria Tesselschade Visscher écrivent des odes et des cantiques pleins de délicatesse; son ami Spieghel (1549-1642), dans son poème, le Miroir du coeur, contribue à fixer les règles de la prosodie, essaie de concilier le stoïcisme avec la doctrine de l'amour de Dieu, et raille doucement les exaltés de tous les partis. Parmi ces rhétoriciens, un des plus remarquables est Pieter Cornelisz Hooft (1581-1647), drossart d'Amsterdam, auteur d'idylles comme Granida, et de tragédies comme Geraerdt van Velsen, mais qui a plus de titres encore à l'estime de la postérité par son Histoire de Hollande et son Histoire de Henri le Grand.

Bien au-dessus de tous les précédents se place Joost van den Vondel (1587-1679), né à Cologne de parents anversois, qui vécut à Utrecht et à Amsterdam. Ses premières pièces sont des épithalames et d'autres poésies destinées à célébrer des événements de famille, puis, en 1611, il fait jouer un drame biblique sur le théâtre de la Fleur de Lavande : c'est la Pâque (Pascha), où l'on représente allégoriquement Pharaon-Philippe II, et l'on exalte la Belgica « qui a préféré la liberté de l'Evangile au dieu du Tibre ». L'intolérance des calvinistes l'indigne, et les persécutions exercées contre Grotius et Olden Barneveldt lui inspirent la splendide tragédie de Palamedes, qui obtient un succès prodigieux. Puis, trouvant ses coreligionnaires scandaleusement infidèles au principe de la liberté, il rentre dans le sein de l'Eglise catholique, blâme énergiquement les luttes soutenues pour l'indépendance des Provinces-Unies, et fait l'éloge du régime espagnol. On conçoit l'indignation de ses concitoyens en présence de cette volte-face. Vondel n'en continua pas moins à travailler jusqu'à la fin de sa longue existence, et composa plus de trente tragédies empruntées les unes à l'Antiquité, comme Hécube, d'autres à la Bible, comme Lucifer ou Joseph, d'autres à l'histoire nationale, comme Gisbert van Amstel ou le Sac d'Amsterdam; on lui doit aussi des traductions en vers de poètes latins comme Ovide et Virgile, des psaumes, des satires, des poésies légères. Il est le maître incontesté de la littérature néerlandaise, le « Rubens de la poésie flamande ».

Le XVIIe siècle.
Le plus populaire des écrivains du grand siècle est sans contredit Jacob Cats (Vader Cats, 1577-1660), qui fut ambassadeur en Angleterre et Grand Pensionnaire de Hollande. Calviniste intraitable et orangiste déterminé, il fut un de ceux qui s'acharnèrent avec le plus de violence contre Vondel après son retour à la religion catholique. Ses nombreuses poésies brillent par une imagination féconde, une candeur naïve et une grande pureté d'expression, mais il est d'une prolixité fatigante. Son poème allégorique Emblemata; son Proteus en Galathea, son Miroir du passé et du présent (Spiegel van den ouden en nieuwen Tijt, mais surtout sa Bible de la jeunesse et sa Bible des paysans, pleines de bonhomie moralisante et didactique, furent l'objet d'un grand enthousiasme de la part de ses contemporains, tant en Belgique qu'en Hollande. Un proverbe disait : on loue Vondel, mais on lit Cats (Vondel wordt geprezen, Cats gelezen). Puis, il tomba en quelque sorte dans l'oubli, et il fallut les objurgations de Bilderdjik au commencement du XIXe siècle pour faire cesser cette injustice.

Nous devons, citer aussi Constantin Huygens, seigneur de Zuijlichem (1596-1687), secrétaire du prince Frédéric de Nassau, et ambassadeur de la République auprès de Louis XIV, qui, pendant le cours d'une longue vie, se délassa par le culte des lettres des travaux ardus de la politique, et fut le correspondant de Corneille, de Conrart et de Balzac. Ses oeuvres poétiques se comptent par centaines : épigrammes latines (Monumenta desultoria); poésies légères, en hollandais, comme les Heures de loisir (Ledige Uuren), la Description de la maison de campagne (Hofwijk), les Bleuets (Korenbloeme); des satires sur les moeurs et la société de La Haye, comme Batava Tempe et Voorhout van S'Gravenhaye. Toutes les oeuvres sont pleines de verve et d'originalité, habilement versifiées, mais l'auteur pousse à l'excès la recherche de l'antithèse et la préciosité. Westerbaan, Zweerts, Antonidès, Rotgas sont aussi d'habiles versificateurs, mais l'inspiration leur fait défaut.

Après Vondel, le théâtre hollandais vécut surtout de traductions de pièces françaises; les pièces du cru sont rares et malvenues. Il convient cependant de faire une exception pour Bredero, d'Amsterdam, qui veut peindre le vice avec assez de relief pour le faire détester. C'est dans cet esprit qu'il fit jouer des pièces comme l'Impudicité (Ontucht), la Haine (De Haat) et qu'il acheva son tableau des Sept Péchés capitaux (Hoofdzonde). Si l'on peut contester l'efficacité de cette photographie des carrefours, il faut du moins y reconnaître une précieuse fidélité de reproduction; des types se meuvent avec le plus grand naturel et parlent un langage net et vrai. Il convient de rappeler ici, à côté de ces poètes, Gérard Brandt (1625-1885), qui fut, lui aussi, poète à ses heures, mais qui se distingue surtout par son mérite d'historien. Son Histoire de la Réformation et son Histoire du procès de Barneveldt, Hoogerbeets et Grotius en 1618 et 1619, ont gardé leur valeur.

Le XVIIIe siècle.
Avec le XVIIe siècle finit la période florissante de la littérature néerlandaise; on dirait qu'elle suit les fluctuations de la politique. Le XVIIIe siècle est le siècle des imitateurs - souvent maladroits - de la France. On ne rencontre guère que de froides amplifications comme la Vie de saint Paul, mise en vers par Bruyn (1670-1739), ou le poème d'Abraham de Hoogvliet (1687-1735). C'est à cette époque que naît l'école dite des riviéristes ou chantres des rivières; l'Amstel est célébrée par Simon de Winter (1718-1795), la Rotte par Dirk Smits (1702-1753); on voit paraître aussi beaucoup de traductions des psaumes, des auteurs anciens comme Anacréon et Ovide, et des modernes comme Fénelon et Voltaire. Mais c'est la décadence complète; à peine peut-on signaler quelques exceptions : Pierre Langendÿk (1683-1756), auteur d'une espèce de Virgile travesti (De Eneas van Virgilius in zyn Zondagspak), plein de verve comique; Nomsz (1738-1803) qui composa des tragédies dont la meilleure célèbre l'héroïsme de la princesse d'Epinoy, défendant Tournai contre les Espagnols (Marie van Lalaing of de verovering van Doornik), des comédies originales, des poèmes sur Guillaume Ier et Maurice de Nassau; le poète paysan Hubert Poot (1689-1733). Par contre, nous devons citer un grand historien : Jean Wagenaar (1709-1773), dont la Vaderlandsche historie est de tout premier ordre. Les romans qui voient le jour, assez nombreux, imitent des modèles français avec une trop grande servilité, mais non sans grâce parfois. Elisabeth Bekker (1738-1804) mérite une mention dans ce genre littéraire.

L'influence française cependant s'affaiblit, et vers la fin du XVIIIe siècle les littérateurs néerlandais s'inspirent plutôt de l'Angleterre et de l'Allemagne, d'autant plus que la domination française est absolument impopulaire dans les Pays-Bas. Le sentiment national se réveille grâce à la persécution, et quelques écrivains de valeur s'efforcent de le galvaniser : tels Jean-Frédéric Helmers (1767-1843) dans son poème de la Nation hollandaise (De hollandsche Natie); Jérôme van Alphen (1746-1803) dans ses Chants patriotiques (Nederlandsche Gezangen); Rhÿnvis Feith (1770-1823), qui, après avoir célébré la France dans son Lierzang van Frentrÿk, est désabusé par la tyrannie de l'occupation étrangère, et célèbre les bienfaits de la paix.

Le XIXe siècle.
Au tournant du XIXe et du XXe siècle, l'auteur le plus éminent  est Willem Bilderdijk (1756-1831). Doué d'un esprit vraiment encyclopédique, versé dans la plupart des sciences, il fut un poète d'une rare fécondité et d'une réelle puissance. Il aborda tous les genres, depuis l'épigramme jusqu'à la tragédie et l'épopée. II excella surtout dans le genre didactique : dans ses Fleurs d'hiver (Winterbloemen) par exemple, qui comprennent une espèce d'art poétique, où le romantisme, dont il n'a d'ailleurs pas saisi l'importance, car c'est un classique intransigeant, aussi réactionnaire en littérature qu'en politique, est raillé avec beaucoup de verve et d'esprit. Nous citerons aussi la Maladie des savants (De Ziekte der geleerden), où il décrit d'une manière très amusante les tribulations auxquelles sont exposés les gens de lettres. Son chef-d'oeuvre est un poème épique : la Destruction du monde primitif (Des eersten wereld vernieting); malheureusement les cinq premiers livres sont seuls achevés.

Son contemporain Tollens (1780-1856), l'auteur de l'hymne national néerlandais, Wien Neerlandsch bloed, est le chantre des joies du foyer, plein de bonhomie; de simplicité et de bonne grâce. L'Incendie (De Brand) et l'Hiver (De Winter) sont restés populaires. Mais il sait s'élever aussi à la grande poésie : son Hivernage des Hollandais à la Nouvelle-Zemble (De overwintering der Hollanders op Nova Zembla) est tout à fait remarquable par la beauté des épisodes et l'harmonie du vers; il a été traduit dans toutes les langues de l'Europe (trad. française d'A. Clavereau). lsaac Da Costa (1798-1860), descendant d'une famille de juifs portugais réfugiés en Hollande au XVe siècle, fut le plus brillant élève de Bilderdijk, qui avait reconnu en lui, alors qu'il n'avait pas quinze ans, une nature de poète et d'artiste. Cependant le disciple penchait vers le romantisme, objet des railleries et des colères de son maître : il traduit un fragment du Caïn de lord Byron, et il adresse un hymne à Lamartine; mais bientôt il se range sous la bannière de la réaction, il entre dans l'Eglise calviniste, et publie, en 1823, une virulente attaque contre les idées modernes et spécialement contre la théologie libérale de Tubingue et de Leyde : Considérations sur l'esprit du siècle (Bezwaren tegen den geest der eeuw). Puis il se recueille longuement et, vers 1840, il fait paraître des hymnes politiques antirévolutionnaires, pleins de fougue, de noblesse et d'éclat; enfin, il produit son chef-d'oeuvre, un poème épique sur la Bataille de Nieuport (De Slag bÿ Nieuwpoort).

L'influence de Bilderdijk n'avait cependant pas empêché le romantisme de se développer aux Pays Bas. La jeunesse s'éprend des oeuvres de Keats, de Byron et surtout de Walter Scott; on les traduit, puis on entreprend d'écrire des romans historiques. Alors apparaît un des écrivains les plus populaires du XIXe siècle, Jacques van Lennep (1802-1868), auteur de comédies charmantes, de drames en vers, comme le Poète au Mont-de-Piété (Een Dichter aan de Bank van Leening) où il met en scène la triste vieillesse de Vondel, et qui fut représentée pour la première fois le soir de l'inauguration de la statue du poète à Amsterdam, de Légendes nationales rimées (Nederlandsche Legenden in rijm gebracht); il est surtout célèbre par ses romans historiques, le Fils adoptif (De Pleegzoon); la Rose de Dekama (De Roos van Dekama); Ferdinand Huyck; dans ce dernier, il trace un tableau merveilleux des moeurs patriciennes du XVIIIe siècle à Amsterdam; il faut aussi mettre hors de pair les Aventures de Nicolette Sept-Etoiles (De Lotgevallen van Klaasje Zevenster). La plupart des romans de van Lennep ont été traduits en allemand et en français (par Defauconpret, Dubourcq, Douchez, Wocquier). 

Le même genre fut cultivé avec succès par J.-F. Oltmans (1806-1854); nous mentionnerons, parmi ses livres les plus remarqués, le Château de Loevestein (Het Slot Loevestein) et le Berger (De Schaapherder), traduit en français par H. Meyer, sous le titre de la Fille de l'armurier ou les Pays-Bas en 1482. Plus jeune que les précédents, Mme Bosboom-Toussaint (1822-1886)  leur est bien supérieure par la justesse de l'analyse psychologique. Son oeuvre capitale est le Comte de Leicester en Néerlande (De Graaf van Leicester  in Nederland), où elle fait preuve d'une grande finesse d'observation, et où les tableaux historiques sont brossés de main de maître. Son roman de moeurs contemporaines, Majoor Frans, a eu les honneurs de la traduction en plusieurs langues (en français par A. Réville). Parmi les autres romanciers, il faut nommer aussi H.-J. Schimmel (né en 1825) qui publia très jeune encore des nouvelles historiques d'un vif intérêt : Bonaparte et son temps (De Generaal Bonaparte en zÿn tyd. Schetsen uit de Fransche Revolutie), et fit représenter des drames qui obtinrent un grand succès : Orange et Pays-Bas, Napoléon Bonaparte; il a écrit aussi de nombreux romans où il prodigue un brillant esprit. Un des plus récents et des meilleurs est le Capitaine de la garde du corps (De Kapitein der Lijfgarde).

Le mouvement romantique avait gagné beaucoup de terrain, et un renouveau général s'annonçait de tous les côtés, principalement dans la critique littéraire. Une nouvelle revue critique suivait le mouvement et ne tardait pas à le diriger. Le Guide (De Gids), placé dès son début sous la direction de R.-C. Bakhuizen van den Brink (1810-1865), plus tard archiviste général du royaume à La Haye, et de E. Potgieter (1808-1875), deux hommes supérieurs par leur érudition, leur talent littéraire et leur jugement, contribua beaucoup à l'éducation de la « jeune Hollande », ainsi qu'on disait alors. Potgieter montrait sa supériorité comme poète, comme nouvelliste, comme critique. Il prêchait aux jeunes gens l'évangile du XVIIe siècle : toutes les gloires de la patrie : marchands, marins, soldats, hommes d'Etat, savants, peintres et poètes. Potgieter n'a jamais été mieux inspiré qu'en écrivant le Musée d'Amsterdam (Het Rijksmuseum te Amsterdam), éloge sérieux et approfondi de Rembrandt, de Vondel, de van der Elst, de Hooft, etc. Potgieter jugeait les écrits de la « jeune Hollande » sévèrement, mais avec la plus grande honnêteté. Dans la seconde partie de sa vie, il se lia avec un autre juge littéraire, C. Busken-Huet '(1826-1886), esprit français, âpre, mordant, caustique. Son style, tout à fait personnel, charme, séduit, éblouit, mais quelquefois aussi fait frémir. Dans un livre charmant, Vieux Romans (Oude Romans), il trace de main de maître les portraits de J.-J. Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre, de Chateaubriand, de Mme de Staël et de Benjamin Constant. Il a laissé un chef-d'oeuvre, le Pays de Rembrandt (Het land van Rembrandt), travail d'une science énorme d'histoire politique et d'histoire littéraire, écrit avec la plume d'un artiste tout à fait hors ligne.

Parmi ceux qui brillèrent dans la « jeune Hollande », nous devons citer maintenant Nicolas Beets (1814 -1903) . Etant encore étudiant à Leyde, il publia en 1839, sous le pseudonyme de Hildebrand, un recueil de scènes de la ville hollandaise intitulé Camera obscura, digne de Sterne et de Dickens, tout en restant d'une parfaite originalité hollandaise. Cette oeuvre ravissante, qui est peut-être ce qu'il y a de plus parfait dans la prose néerlandaise du XIXe siècle, a été vingt fois rééditée dans les Pays-Bas, et traduite en anglais, en français, en allemand et en italien (en français, par Léon Wocquier, 1859-1860). Beets avait débuté par des traductions de Walter Scott et des poésies où domine l'influence de Byron et de Victor Hugo, comme Guy le Flamand (Guy de Vlaming) et Ada de Hollande (Ada van Holland), puis il s'attacha à un genre plus faible et plus personnel, exemple les Fleurs de blé (Korenbloemen), les Enfants de la mer (De Kinderen der Zee), etc., qui jouirent d'une immense popularité. Pasteur protestant et professeur de théologie à Utrecht, Beets s'est fait d'abord une grande réputation d'orateur; comme poète, il sera le chantre de la vie domestique au coin du foyer; il restera l'écrivain le plus en vue et le plus lu de tous les Hollandais de son temps.

L'ami intime de Beets, J.-P. Hasebroek (1812-1896), pasteur comme lui, après avoir combattu comme lui les Belges soulevés contre le roi Guillaume, produisit comme oeuvre de début une traduction de Thomas More, puis, subissant toujours l'influence anglaise qui était alors prépondérante dans le monde littéraire néerlandais, il publia en 1840 les Vérités et Rêveries par Jonathan (Waarheid en Droomen door Jonathan), imité de Lamb, suite d'essais humoristiques, pleins de douceur et de mélancolie, qui obtinrent un grand succès et qui restent son meilleur livre; on doit citer également ses volumes de poésies, les Liserons (Windekelken) et les Fleurs d'hiver (Winterbloemen), oeuvres de fraîcheur délicate. Il a écrit aussi des sermons et des méditations pastorales très remarquées.

Parmi les poètes de cette génération se distinguent encore W.-J. Hofdÿk (1816-1888), professeur au gymnase d'Amsterdam, qui chante le Moyen âge dans ses vers, en même temps qu'il célèbre les gloires de son pays dans des ouvrages historiques qui rappellent la manière de Monteil; P.-A. de Genestet (1829-1861), esprit primesautier et brillant; B. Ter Haar (1866-1880), pasteur comme le précédent, poète facile, et puissant critique d'histoire religieuse; Ten Kate (né en 1819), traducteur du Tasse et de Dante, auteur de gracieuses poésies légères.

Un véritable événement qui donna une vive impulsion au mouvement littéraire néerlandais fut la création en 1860 du Spectateur néerlandais (Nederlandsche Spectator), revue hebdomadaire, par M.-P. Lindo, C. Vosmaer, J.-J. Grenier, etc. Lindo (1819-1877), Anglais de naissance, traduisit en hollandais Tom Jones de Fielding, Tristram Shandy de Sterne, et l'oeuvre entière de Thackeray; il écrivit aussi des essais humoristiques dans le genre de Dickens, sous le nom du Père Smits (De oude heer Smits). Son collaborateur, C. Vosmaer (1826-1888), est l'auteur d'un travail magistral de critique d'art publié en français : Rembrandt Harmensz van Ryn, sa vie et ses oeuvres. Comme poète, il se rattache à l'école d'André Chénier et de Leconte de l'Isle; sa traduction de l'Iliade et de l'Odyssée est un chef-d'oeuvre de versification. Il a composé aussi deux romans esthétiques : Amazone, et Initiation (Inwijding), dans lesquels il étudie les trésors artistiques de Rome et d'Italie, et expose ses idées littéraires et artistiques.

Cette même année 1860 parut un livre intitulé Max Havelaar par Multatuli, qui fit grand bruit et donna lieu à des discussions violentes dans tout le pays et même dans les colonies néerlandaises. Le vrai nom de l'auteur était E.-Dowes Dekker (1820-1887). Multatuli faisait dans ce roman le portrait des indigènes de Java comme Chateaubriand avait fait celui des Peaux-Rouges et y dépeignait les mauvais traitements que les administrateurs coloniaux leur faisaient subir. Une accusation qui fut âprement contestée, mais quoi qu'il en soit, ses peintures étaient vraiment talentueuses. Il a également écrit sept volumes d'Idées, d'un style très variable, de temps en temps lourd et prétentieux, souvent grandiose et sublime. On trouve dans ces volumes sa comédie, l'Ecole des princes (Vorstenschool), qui fut jouée sur tous les théâtres de la Hollande, et donna lieu à des manifestations bruyantes et contradictoires. On peut rapprocher de Max Havelaar le roman de Mina Kruseman (née en 1839) : un Mariage dans les Indes, écrit aussi avec passion, d'un style clair et vibrant. 

Un des littérateurs les plus en vue à la fin du XIXe siècle siècle est Jan Ten Brink (né en 1834), professeur à l'Université de Leyde, ses récits de voyage, ses nouvelles, ses travaux historiques, et surtout ses études de critique littéraire sont de tout premier ordre. Parmi les nouvellistes et poètes de cette époque, il faut citer : J.-J. Cremer, pour ses idylles rustiques, peintures naïves de la vie villageoise en Gueldre; Justus van Maurik, pour ses études naturalistes sur le bon peuple d'Amsterdam, et pour ses pièces de théâtre; l'abbé Schaepman qui, s'inspirant de Da Costa, écrit des odes politiques pleines de noblesse et de verve. 

Les Pays-Bas possèdent à cette époque, comme la France, sa jeunesse néo-idéaliste. Tous sont du dernier bateau, le seul qui, selon eux, ait le droit de descendre la rivière. Quelques-uns de ces jeunes gens, qui commencent déjà à se faire vieux, ont du talent. II y a certaines poésies de J. van Eeden, de A. Verwey, de Kloos qui mériteraient les plus grands éloges, si les auteurs ne se complaisaient pas trop dans leur goût pour l'obscur, pour les rêves mystiques. Parmi les jeunes auteurs de ces temps se distingue, Louis Couperus, qui n'est d'aucun bateau et ne relève que de lui-même. Comme poète, il rappelle Théophile Gautier par le coloris et le chatoiement du style. Ses romans sont très individuels, très forts comme fantaisie et comme peinture d'états d'âmes. Pour être complet, nous devons signaler aussi le mouvement historique qui, commencé par G. Brill (né en 1811), Van Vloten (1818-1883), Groen van Prinsterer (1801-1876), a été continué par R. Fruyn (1823-1899), Acquoy, Muller, Blok, Jorissen, de Hoop-Schefer, etc., acquiert une intensité considérable, et s'affirme par des publications d'une incontestable valeur. (E. Hubert).

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