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Littérature française
La littérature française au XVIIIesiècle
Avant la Révolution

La poésie, le théâtre
Si la littérature française passe pour être plus amoureuse d'esprit que de poésie, plus jalouse de l'art de bien dire que de celui de faire des vers, c'est le XVIIIe siècle qui lui a fait cette réputation. Ce siècle a été partout le règne de la prose, mais surtout en France. La veine de la poésie y a été tarie plus tôt qu'ailleurs : les sources nouvelles y ont jailli plus tard aussi. Tout ce qu'il y a d'imagination au XVIIIe siècle est à peu près contenu dans les limites du théâtre, qui n'était pas encore le domaine banal d'une foule désoeuvrée sans aucun lien d'idées, de goût et de culture intellectuelle.

Pour rendre justice à Voltaire, poète dramatique, et au public qui le favorisait, qui l'applaudissait, qui finit même par s'atteler au char de ce triomphateur, il ne faut pas seulement le comparer à Corneille et à Racine, et mesurer ce qui lui manque pour atteindre à la taille de ces grands artistes du théâtre et des vers. En procédant ainsi, on arrive trop sûrement à condamner et le poète et son public. Voltaire eut le tort de se dresser au théâtre une tribune; il en fit beaucoup moins un art qu'une puissance. De là les maximes, les beaux vers ambitieux, la philosophie, qui glacent le drame et ôtent aux personnages la vie et la vérité. Mais il y a autre chose que des vers philosophiques dans ses tragédies; il y a un idéal, même dans Voltaire, et il faut en tenir compte dans toute vue d'ensemble sur la littérature française. Si nous le lisons un peu moins avec nos goûts d'aujourd'hui, et un peu plus avec les sentiments, je dirai même avec la reconnaissance que devaient éprouver les contemporains charmés de certaines beautés nouvelles, si l'on compare la fadeur romanesque de ses prédécesseurs, et dont Crébillon lui-même ne sut jamais se dégager, avec le mouvement, la couleur et souvent la grâce qui respirent dans ses oeuvres, on rendra un jugement plus juste. 

Voltaire a laissé à Corneille la fécondité des plans, qu'il appelait complication; il n'a pas voulu ou il n'a pas pu emprunter à Racine ses développements sur les passions humaines; il ne lui restait plus qu'à simplifier, à précipiter l'action. Des situations peu développées, un drame abrégé, des couleurs locales mieux observées, voilà le caractère de son théâtre; une scène mobile comme son imagination, un pathétique pressé d'arriver au but comme l'auteur, voilà son originalité. Voltaire, qui avait aussi l'a cour de son art, essaya de toutes les nouveautés auxquelles le théâtre de son temps pouvait se prêter. Il estima, non sans raison, que la simplicité antique était elle-même nouvelle, et il s'en approcha dans une certaine mesure quand il donna Oedipe, et surtout Oreste. Brutus montra aux contemporains de Louis XV les moeurs d'un peuple républicain que Voltaire avait vues sur le théâtre d'Addison. La conception terrible du parricide sur la scène, essayée souvent par Voltaire, avec le spectacle d'une apparition qui était également un souvenir du théâtre anglais, donna naissance à Sémiramis. Une conception analogue, plus forte encore, mais gâtée par un caractère faussement philosophique, tel est le fond de Mahomet. Une imitation timide de l'Orient dans l'Orphelin de la Chine, et quelques souvenirs heureux de la chevalerie dans Tancrède, ont fait naître sous la plume facile de Voltaire deux tragédies dont la littérature française garde le souvenir. Mais ses chefs-d'oeuvre sont ceux où il s'est moins souvenu de son rôle et davantage de son art, Zaïre, Alzire et Mérope. Non seulement il s'y livre avec confiance à la nature et à la passion, mais, chose remarquable, il a répandu quelques rayons de cette beauté morale qui est la marque suprême de la vraie tragédie française. 

Les effets de terreur poussés aussi loin que possible par Crébillon dans Atrée, et les complications puissantes de Rhadamiste, sont une date importante, si l'on veut, de l'histoire du théâtre en France. Mais Crébillon n'eut pas d'école; il ne put même disputer la palme à Voltaire, et l'auteur de Zaïre fut la dernière gloire de la tragédie française.

On peut dire que le miroir dont parle Molière, et dans lequel il reproduisait l'image de la société, était brisé et que les poètes comiques du XVIIIe siècle en recueillirent les morceaux pour y surprendre quelques images isolées du monde changeant qui passait devant eux. Destouches le plus sage et aussi le plus froid, y saisit un jour le Glorieux; Lesage, qui avait plus de verve, dessina la figure vivante de Turcaret; Gresset, qui avait plus de culture et non moins de connaissance du monde, suivit dans les salons et prit pour modèle le Méchant, où il se montre supérieur à la spirituelle frivolité de son Vert-Vert; Piron, qui aurait été un vrai poste s'il avait eu le respect de lui-même, fit la satire bien sentie (ne faut-il pas dire plutôt l'apologie touchante?) du poète, sous le titre de la Métromanie.

Les deux poètes comiques les plus originaux de cette époque sont Marivaux, qui commence avec le siècle, et Beaumarchais, qui en annonce la fin. Ils n'ont pas su, comme Molière, être comiques sans tomber dans l'épigramme, c.-à-d. sans chercher à montrer qu'ils avaient de l'esprit; mais ils ont hérité de lui cette finesse d'observation qui fait les créations vraies et nouvelles, et ils ont atteint parfois, surtout le second, à cette généralité d'application qui est le beau idéal de la comédie. L'auteur des Fausses confidences et du Jeu de l'Amour et du Hasard, venu en un temps de loisirs et de moeurs faciles, se contente de développer les nuances d'un roman d'amour. Presque toutes les théories de la Révolution se heurtent au milieu des intrigues étourdissantes de l'auteur du Barbier de Séville et du Mariage de Figaro.

La poésie pure a peu de souvenirs à conserver. Mettons à part Voltaire et Jean-Baptiste Rousseau : ce dernier, brillant versificateur, a des strophes et quelquefois des pages où l'on croit sentir le souffle du génie, mais il n'a pas une ode entière. Voltaire, même avec sa Henriade, qui reste une épopée de collège, malgré des morceaux étincelants, serait à peine au-dessus de Rousseau s'il n'avait été grand poète une fois dans sa pièce auxDélices, véritable hymne à la liberté, s'il n'avait excellé toujours dans ses poésies légères, mélange de grâce, d'épigramme et d'élégance, souvent dans ses Satires d'une heureuse facilité, deux fois dans ses Epîtres à Horace et à Boileau, où il se met entre eux deux , et peut-être plus près du premier que du second. En écartant ces deux noms considérables, quoique bien inégaux, il ne reste plus que des médiocrités, telles que Lefranc de Pompignan, c.-à-d. un disciple de disciple; et la poésie n'est plus qu'un jeu d'esprit, jusqu'à Gilbert, qui châtia de ses vers vengeurs un siècle dont il partageait un peu les défauts, et se montra surtout poète en disant adieu à la vie, et jusqu'à Lebrun, Tyrtée républicain, mais recevant un salaire pour des vers serviles, grand talent lyrique, mais déclamatoire et incomplet. Par son enthousiasme excessif, pour Delille presque à ses débuts, le XVIIIe siècle prouva qu'il admirait la forme de la poésie; mais il n'en avait pas le sentiment, et il ne tint pas à lui qu'en expirant il ne léguât rien aux poètes d'un autre âge Ce fut un de ses malheurs irréparables d'avoir tranché les jours d'un jeune et vigoureux génie couture André Chénier. Si avec tout ce que Chénier sentait encore dans sa tête que la hache allait faire tomber, on avait perdu également les Elégies et les Iambes, on n'aurait pas seulement été privés de quelques-uns des vers les plus purs et les plus antiques qui soient dans la langue française, on aurait ignoré le secret d'un grand poète, qui était appelé à rajeunir l'accent et le rythme de la muse française.

La prose.
L'histoire de la prose française pendant le XVIIIe siècle se partage exactement en deux moitiés. Durant la première, la littérature, déjà ambitieuse de devenir une puissance, est encore un art. Elle compte trois auteurs de haute volée : Voltaire, Montesquieu, Buffon, qui continuent, à beaucoup d'égards, la grande tradition littéraire; elle produit des textes durables mais elle ne tend pas à la destruction de l'ordre établi, soit qu'elle en espère l'amélioration, soit que l'esprit public, affaibli pat la corruption des moeurs, ne se prête pas aux changements. Durant la seconde, la littérature devient un moyen d'action, et elle oublie presque entièrement qu'elle est un art. Les gens sont impatients, les oeuvres hâtives Un seul écrivain s'applique beaucoup plus à détruire qu'à édifier : c'est J.- J. Rousseau. Un seul ouvrage a des proportions imposantes, mais il est l'oeuvre collective et ne circonstance d'un siècle qui n'avait pas de journaux : c'est l'Encyclopédie.

Avant Voltaire, et comme pour l'annoncer, Fontenelle essaya de tout, même de la poésie : ses Idylles, esquisses agréables et galantes, sont si peu des oeuvres poétiques, qu'on peut n'en pas parler sans faire de lacune dans l'histoire des vers. Mais il y attrait un vide dans presque toutes les branches de la littérature, si Fontenelle n'y avait pas sa place. Histoire, religion, philosophie : il a touché à tout avec des hardiesses discrètes, particulièrement dans la Pluralité des mondes et dans l'Histoire des oracle, Ses Éloges des Académiciens lui donnent un rang considérable parmi ceux qui, à partir de ce temps, et sur ses traces, ont entrepris de vulgariser dans le monde les connaissances scientifiques.

Mais l'esprit de Fontenelle est une première épreuve  imparfaite de celui de Voltaire : il y manque surtout le grand bon sens et la simplicité. La carrière de Voltaire se divise en deux parties comme le siècle même, et il en a réfléchi à peu près les tendances dans l'une et l'autre. Ses ouvrages les plus originaux et les plus parfaits appartiennent à la première. Ce sont les Lettres sur les Anglais qui apportèrent à la France le nom de Shakespeare, celui de Newton, et une première idée du gouvernement représentatif; l'Histoire de Charles XII, un autre fruit de l'exil, mais exempt de toute amertume, modèle de narration élégante et rapide; le Siècle de Louis XIV, conception neuve, qui embrasse dans l'histoire d'un siècle la peinture des moeurs et le mouvement des esprits aussi bien que le récit attachant des événements politiques, chef-d'oeuvre de l'écrivain dans cette prose claire et vive qui fait de lui notre dernier maître classique. Le meilleur ouvrage de la seconde période est l'Essai sur les moeurs, qui devait précéder le Siècle de Louis XIV, introduction téméraire à un ouvrage qui est un monument de raison. 

De belles pages et la pensée légitime du progrès s'accompagnent de la thèse qui attribue au christianisme tous les maux de l'humanité racontés avec complaisance. Aucun des livres d'histoire ou de polémique antichrétienne de cette seconde époque n'aurait survécu, s'il n'avait été protégé par une gloire plus justement acquise. La raison de Voltaire pouvait faiblir ou être aveuglée par la passion et par les incidents du combat; ce qui ne vieillit jamais chez lui, c'était l'esprit. Les contes en prose de Candide, l'Ingénu, l'Homme aux quarante écus créèrent dans la littérature française un genre nouveau, dont Zadig fut un essai dans l'époque précédente. Sans doute le vrai modèle du roman au XVIIIe siècle est le Gil Blas de Lesage. Il n'a pas d'autre parti pris que de peindre l'humain et la société sous les yeux des lecteurs de toutes les classes. Mais les contes philosophiques de Voltaire ne sont pas moins des causeries que des récits, dans un salon d'une certaine époque et dans un monde initié à certaines opinions. Cette verdeur perpétuelle de l'esprit brille surtout dans la Correspondance, oeuvre unique dans notre littérature, puisqu'elle réunit deux mérites généralement séparés dans les correspondances : le charme du détail et l'importance des matières.

Dans la meilleure partie du XVIIIe siècle, Montesquieu occupe la seconde place. Ses Lettres Persanes sont parfois de connivence avec les paradoxes ou avec les mauvaises moeurs du temps; mais jamais on n'a fait un portrait plus fidèle de la nation française, et l'on y trouve les gages assurés de ce que promettait l'esprit puissant et impartial de Montesquieu. Le chef-d'ceuvre de l'écrivain est le livre des Causes de la grandeur et de la décadence des Romains, qui, par un modèle resté jusqu'ici sans égal, ouvre la carrière à la vraie philosophie de l'histoire, c'est-à-dire aux vues générales ménagées dans un monde réel, non pas dans celui des chimères. Le chef-d'oeuvre du philosophe est l'Esprit des Lois, lecture aussi variée que les découvertes dont elle est remplie, et qui place un texte français, le seul peut-être qui en soit digne parmi les Modernes, à côté des textes politiques des auteurs de l'Antiquité. L'Angleterre y a reconnu avec admiration la peinture idéale de son gouvernement, étonnée de voir qu'il fût réservé à une plume française de faire le plus bel éloge de sa constitution : le monde moderne tout entier y a trouvé avec reconnaissance la première étude profonde sur le chaos du Moyen âge d'où il est sorti.

La troisième placé appartient sans contestation à Buffon, qui est par sa naissance, comme par son esprit et son style, de l'époque sereine encore de ce siècle. Dès 1749, il n'avait plus rien à attendre de la gloire et de l'admiration de ses contemporains, et les premiers volumes de son Histoire naturelle avaient produit la plus vive sensation en France et en Europe. Le reste de sa vie, consacré à son grand ouvrage, offre jusqu'à la fin et jusqu'à ses Epoques de la Nature, le merveilleux spectacle d'un esprit calme, maître de lui-même, confiant dans la science et dans l'avenir, au milieu d'une époque de troubles et de combats. La belle époque littéraire et philosophique de Voltaire, de Montesquieu et de Buffon eut aussi son moraliste dans Vauvenargues, qu'il ne faut pas trop accuser d'avoir été indulgent pour les passions humaines, qu'il faut plutôt louer d'avoir noblement cherché à les concilier avec la loi morale, à les tourner au profit des généreux penchants.

J.-J. Rousseau est le plus grand écrivain de la seconde moitié de ce siècle. Mais quel est l'ouvrage de Rousseau qui puisse être appelé un monument? Est-ce le Discours sur les lettres, ou le Discours sur l'inégalité des conditions, deux paradoxes académiques où sont contenus en germe tous les sophismes qu'il développa plus tard?  Est-ce la Nouvelle Héloïse, roman né des circonstances, dont la première partie étouffe la vraie passion sous les théories déclamatoires, et dont la seconde languit à mesure que la vertu, la vérité et la nature y reprennent une place au moins imprévue? Est-ce le Contrat social, qui est l'utopie politique organisée? Est-ce Emile, où respire un certain idéal philosophique et religieux, mais qui affiche la prétention de refaire la société, sans parvenir seulement à la corriger? Rousseau a écrit d'admirables chapitres sur Dieu, sur l'humain, sur la nature : il n'a pas fait un livre, à moins qu'on ne veuille excepter ses Confessions, qui seraient un portrait admirable et profondément instructif de sa vie, de ses erreurs, de ses infortunes, s'il n'avait réussi par son orgueil à le rendre inutile. Quand on lit Rousseau, on sent bien vite ce qui peut faire aimer l'homme et l'écrivain; on voit moins clairement ce qu'il a légué à la littérature française; mais s'il a fait la faute de ne pas songer au moins une fois à sa gloire dans la postérité, reconnaissons, pour être juste, qu'il a voulu souvent et qu'il a su plus d'une fois être utile à son siècle, à ses contemporains. Cet Alceste inattendu, que la Suisse envoyait  à la France du bord de ses lacs où se plaît la méditation, fit entendre dans les salons de Paris l'éloge d'une vie plus simple et plus naturelle; il fut éloquent contre ce que le XVIIIe siècle aimait le plus : le luxe, le théâtre, les plaisirs de la société; le premier, à moins qu'on ne veuille faire une exception pour La Fontaine, il fit passer le sentiment de la nature et l'amour de la campagne dans ses descriptions.

Si Rousseau n'a écrit que des chapitres, Diderot n'a écrit que des pages. C'est le caractère du temps. L'intérêt du moment, la passion présente, la nécessité du combat faisaient prendre la plume. Tour à tour déiste, athée, partisan de la Providence, mais toujours fougueux dans ses idées, et se dispersant, se prodiguant lui-même d'abord pour subvenir à ses besoins, puis pour entretenir son succès, curieux de toutes choses, de la philosophie, du théâtre, des arts, des métiers, Diderot est le patriarche des journalistes avant les journaux; un vif intérêt le suit partout où il se porte; mais il ne peut fixer ni lui même, ni ses recteurs; il est tout plein de brillantes théories, et c'est dans la pratique qu'il échoue. Les Salons les Lettres à Mlle Voland ne sont ses meilleurs ouvrages que parce qu'ils devaient être des ébauches. Son collaborateur dans l'Encyclopédie et l'auteur du Discours préliminaire très estimé qui en est l'introduction, d'Alembert, corrigeait l'impétuosité de son associé. II avait hérité de Fontenelle, non seulement le secret d'accorder ensemble le goût de la littérature et la pratique des sciences, mais la prudence et l'amour du repos. C'est ainsi que les lettres, devenues une arène sociale, politique, philosophique, se préparait aux luttes du parlement et de la place publique.

La Révolution

La vraie littérature de la Révolution est à la tribune : l'éloquence y est même trop littéraire. On voit qu'elle sort des académies et des collèges. Dans les assemblées, les esprits brillants  prennent aisément l'avantage sur les bons esprits. Vergniaud fut un esprit brillant; il avait les images, les mouvements oratoires, tout, excepté la fermeté de l'écrivain, de l'homme d'État. Mirabeau fut l'orateur complet. Éprouvé par les circonstances, longuement mûri par la solitude de la prison, et armé de toutes pièces par d'infatigables travaux, il parut avoir à la tribune la même universalité d'esprit qui faisait l'ambition et la gloire de Voltaire au fond de son cabinet d'étude. Voltaire n'est pourtant pas son maître; c'est J.-J. Rousseau qui fut le Platon de ces nouveaux Démosthènes, et Mirabeau se plaît quelque part à le proclamer l'un des plus grands écrivains qui fut jamais. La prose ample et vigoureuse de l'Émile est la fée qui présida à la naissance de la plupart de nos orateurs politiques, et si elle ne put leur donner la sagesse, elle leur prodigua la passion et l'éclat des figures.

Durant tout le XVIIIe siècle, la littérature forme un grand courant qui aboutit aux innovations politiques. Arrivée au seuil des assemblées et au pied de la tribune, elle y abdique pour ainsi dire; elle s'absorbe et se perd dans le grand mouvement qui entraînait l'État, pour reparaître indépendante du torrent, maîtresse d'elle-même et transformée, aux premières années du XIXe siècle. Cependant, à l'exception des trois ou quatre années les plus orageuses, cet intervalle de dix ou quinze ans ne fut pas entièrement vide. Les lettres, reculant un instant devant l'apparition de la barbarie, invoquèrent le droit d'asile, soit dans quelque sanctuaire privilégié, comme ce cercle d'amis appelé la Société d'Auteuil, soit dans la solitude, sous la mansarde studieuse de Bernardin de Saint-Pierre, soit même au théâtre, sous les auspices de la gaité, qui est la denière à perdre ses droits dans le naufrage des libertés. Ce reste de littérature est comme un dernier regain du siècle qui finit; mais il fallait Iui faire sa place à part, à cause du temps où il se produisit et du contraste qu'il présente, soit avec le siècle qu'il vient achever, soit avec les terribles jours dont il eut le spectacle. Douceur, modération, probité de l'âge d'or, pureté de moeurs, tendresse de sentiments, voilà ce qui respire dans les oeuvres de Delille, de Ducis, d'Andrieux, de Collin d'Harleville. Après avoir adouci pour notre scène élégante quelques-unes des sauvages fiertés de Shakespeare avec Ducis, après avoir égayé le théâtre, spirituellement avec Andrieux, plus franchement avec Louis Picard, non sans une pointe de sensibilité avec celui de Collin, la poésie française suivit ces modestes et honnêtes talents dans la retraite où ils attendirent de meilleurs temps. Delille, le prince de la versification, habile à mettre en vers les délassements de la société et les loisirs du coin du feu, comme dans le poème de l'Imagination, et même à faire verser quelques larmes pas trop amères et surtout vite séchées sur les malheurs d'une époque lamentable, comme dans la Pitié, voilà le modèle de cette poésie agréable, surtout descriptive, où il y a plus d'esprit et d'industrie que de vraie beauté. Deux prosateurs sont les témoins de cette époque révolutionnaire. Le premier, héritier ingénieux de ce que le XVIIIe siècle avait conservé de bonnes traditions, et surtout du goût épuré de Voltaire, enseigna avec finesse, quelquefois avec émotion, non seulement l'histoire, mais le métier des lettres : c'est Laharpe. Bernardin de Saint-Pierre, disciple de Rousseau, eut le secret de son coloris, sinon de son éloquence, et conserva le respect du style, les traditions de l'art, au milieu de la tourmente. II en fut récompensé par la gloire d'avoir écrit Paul et Virginie, qui approche de la perfection, et les Études de la nature, qui sont un beau livre, XIXe siècle. 

Les lettres, durant les années les plus ardentes de la Révolution, gardèrent le silence ou furent un instruments politique une arme au milieu de la mêlée des assemblées et des journaux. Par un contraste inévitable, ce qu'on appelle la littérature de l'Empire n'a été que l'essai d'un art, d'un passe-temps intellectuel, sans action et sans puissance dans la société. Cette absence de liberté et de pouvoir social ne fut pas même compensée par un peu d'innovation et de liberté littéraire. A la crainte d'exercer de l'influence sur le monde, on ajoutait celle de briser les formes et les traditions faussement classiques du siècle précédent. Ce n'est pas que cette époque demeurât stérile pour la littérature; mais le vrai mouvement littéraire était pour ainsi dire en dehors de l'Empire. Il vivait à l'écart, ou à l'étranger, ou en exil, avec Joseph de Maistre, Chateaubriand, et Mme de Staël. Par des torts réciproques, cette séparation entre les lettres et le pouvoir fut presque complète : elle était sans doute nécessaire même à la littérature, pour l'habituer  à ne s'adresser qu'à l'intelligence, à redevenir un art, tout en gardant une puissance légitime. La renaissance de l'art, tel est le caractère éminent du XIXe siècle. De grands talents ont été victimes de la lutte entre la puissance publique et les lettres; mais la littérature y a gagné, et elle a consolé par la gloire ceux qui en ont souffert. (R.).

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