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Histoire de Lampedusa
[Géographie de l'île de Lampedusa]
La population de l'île de Lampedusa semble n'avoir eu qu'une existence intermittente, et c'est, en quelque sorte, à ces alternatives, que se borne toute son histoire.

Indications fournies par l'Antiquité classique

Les anciens auteurs ne nous en ont guère appris que le nom, sur lequel il reste, au surplus, quelque incertitude. Strabon place, vis-à-vis de Thapsus, l'île pélagienne de Lopadousa; Pline indique à environ cinquante milles de Cercina (Kerkennah), Lopa dosa, longue de six milles; Ptolémée se borne à nommer Lopadoûsa parmi les îles de la mer d'Afrique. Jusque-là il y a parfait accord; mais Athénée, dans son Banquet des savants, citant beaucoup d'îles qui ont tiré leur denomination des productions naturelles dont elles abondent, dit qu'il en est de même des Lapadoûsai, et cette orthographe paraît fautive, mais c'est probablement Lepadousa qu'il faut lire, c'est-à-dire, l'île aux lépas ou pétoncles, coquillage univalve qui se mange soit cru, comme l'huître, soit apprêté, comme la moule. On retrouve en italien  la trace de cette forme dans le mot Lipadosa, comme l'a employée l'Arioste. Cependant, l'appellation la plus commune est Lampedosa, comme on la trouve écrite dans Livio Sanuto, ainsi que dans le portulan de Jean d'Uzzano, et même dans la géographie arabe d'Édrisi, que nous n'invoquons cependant qu'avec la défiance toujours commandée par l'incertitude d'une lecture qui dépend de points diacritiques dont la position différente peut donner tantôt Lybadousah  tantôt Lanbedousah.

Cette appellation commune aura pour elle l'autorité la plus ancienne, si l'on doit, comme nous le croyons, reconnaître l'île qui nous occupe dans celle que Scylax nomme Lampas, après Kosyra, Mélité et Gaulos, c'est-à-dire,  après la Pantellerie (Pantellaria), Malte et Gozo. Lampas c'est la Lampe, Lampadousa l'île aux Lampes, et le nom moderne du Lampion (Lampione) donné à l'îlot qui en est comme une dépendatice, semble confirmer cette étymologie, à laquelle peuvent encore se rattacher d'autre indications. On doit croire en effet que les Anciens avaient de bonne heure senti le besoin, au milieu de ces mers orageuses, d'éclairer, pendant la nuit, un point ou les navires avaient la faculté de trouver un refuge; et comme les besoins de cette nature se perpétuent, peut-être la lampe toujours allumée de l'anachorète de Lampedusa, dont nous parlerons tout à l'heure, n'est-elle qu'une continuation d'un très antique usage. Quoi qu'il en soit, au temps de Scylax, il y avait dans cette île deux ou trois tours, et des habitants carthaginois Fut-elle habitée sous les Romains? Nous n'avons à cet égard aucun témoignage. Quant aux Arabes, nous sommes à peu près dans la même ignorance; seulement , de l'observation d'Edrisi, qu'on n'y trouve aucune espèce de fruits ni d'animaux, il semble résulter implicitement qu'elle était absolument déserte de son temps.

Indications fournies par l'histoire moderne

Vers le milieu du XVe siècle, Alphonse d'Aragon, devenu roi de Naples et de Sicile, donna en fief l'île de Lampedusa l'un de ses gentilshommes, du nom de Caro, lequel y construisit ou y répara la tour qui domine le port, et qu'on appelait encore au XIXe siècle la Tour de Roland, mais qui est plus communément désignée, par les auteurs modernes, sous le simple nom de Château; jamais, racontait-on cependant, ce château ne put être habité, à raison, ajoutait-on gravement, des spectres horribles qui le hantaient.

Plus tard, néanmoins, une petite population vint se grouper autour de ce manoir seigneurial. Une légende sicilienne, rappelée par le capitaine William Smyth, rapporte qu'un vaisseau ayant fait naufrage sur les côtes de Lampedusa, il n'échappa de ce désastre que deux dames palermitaines, appelées Rosine et Clélie, qui trouvèrent en ce lieu deux ermites, Sinibald et Guy, empressés de renoncer à leur vie ascétique pour les épouser et donner naissance à une nombreuse postérité qui s'établit en une petite ville au fond du port, où l'on en voit encore les ruines autour de celles du vieux château. Mais les corsaires ne la laissèrent pas tranquille, et Barberousse vint enlever tous les habitants pour les emmener en esclavage à Alger. L'île n'eut plus d'autre population que ses anachorètes et quelques hôtes passagers.

En parlant de cette île rocheuse, qui lui parut mériter le nom de Lapidosa bien plutôt que celui de Lampedusa, Gramaye n'oublie pas de mentionner l'ermitage, avec une image de la Vierge devant laquelle on brûlait souvent des cierges, non seulement les chrétiens, mais les Maures même; il ajoute que l'île était agréable, fertile, boisée, pourvue d'un port commode, et qu'il y aurait grand avantage pour la chrétienté à la remettre entre les mains d'une milice chevaleresque qui la fortifierait et la défendrait contre les corsaires infidèles; idée qui devait être plus tard reprise et développée à la cour de Saint-Pétersbourg, ainsi que nous l'exposerons bientôt.

L'île passa en 1667, par voie d'acquisition, avec le titre de prince, à Ferdinand Tomasi de Palerme, grand d'Espagne, dans la famille duquel cette propriété s'est longtemps perpétuée. (L'écrivain Giuseppe Tomasi di Lampedusa, auteur du Guépard (Il Gattopardo, 1959), appartenait à cette famille).

L'Ermite de Lampedusa

Le comte de Sandwich, qui vint y relâcher en 1739 , à son retour du Levant, y trouva encore pour unique habitant un anachorète. Il vivait solitairement dans une grotte artistement taillée dans le roc, loin du commerce des humains qu'il semblait fuir, cultivant de ses mains un petit jardin et une vigne qu'il entretenait avec beaucoup de soin et d'attention.
« Auprès de la grotte qui lui sert d'habitation, dit le noble voyageur, est une chapelle de même nature, dans laquelle il célèbre la messe suivant le rite catholique romain; et, vis-à-vis de cette chapelle, on voit une autre grotte dans laquelle est le tombeau d'un santon turc, qui mourut pendant que la flotte du Grand-Seigneur était à l'ancre devant l'île; et qui fut enterré en cet endroit. L'ermite entretient une lampe toujours allumée devant ce tombeau, attention à laquelle il doit l'avantage de n'être point inquiété par les Musulmans qui viennent à Lampedusa faire de l'eau pour leurs navires et leurs galères. Nous fûmes ravitaillés par ce bon vieillard autant que ses facultés le lui permettaient : il nous donna un veau et quelques autres provisions, qui bannirent entièrement les craintes que nous avions eues de périr de faim. »
A côté de ces détails nous placerons immédiatement ceux que nous fournit, à soixante-quinze ans de distance, sur l'ermite de Lampedusa, le capitaine Smyth, qui a fait l'hydrographie de cette île, et recueilli les traditions locales qui la concernent.
« A une petite distance de la Cala Croce, dit-il, dans un ravin assez pittoresque, se trouve la résidence d'un célèbre reclus; sa grotte est divisée en deux parties : l'une formant une chapelle catholique, l'autre une mosquée mahométane. Ce lieu étant à environ vingt minutes du port, le bon vieillard a toujours assez de temps pour reconnaître les vaisseaux qui viennent jeter l'ancre, et, selon le pavillon qu'ils arborent, sa lampe est pour la chapelle ou pour la zawyeh; de là la citation proverbiale de l'ermite de Lampedusa. Les Turcs, lors même qu'ils ne trouvent dans l'île aucun habitant, soit accidentellement, soit à cause de la mort du solitaire, ne manquent jamais de laisser à leur passage quelque présent, persuadés que sans cela ils ne pourraient accomplir leur retour. Voici comment Vincent Coronelli expose leurs idées à cet égard :
« Quelques écrivains dignes de foi assurent, dit le célèbre géographe vénitien, que personne ne peut séjourner dans cette île à cause des fantômes, des spectres et des visions horribles dont on est assailli durant la nuit; des apparitions formidables, des rêves effrayants causant de mortelles terreurs, privent de sommeil et de repos quiconque voudrait y passer une seule nuit. Les Turcs sont imbus de cette ridicule et superstitieuse idée, qu'une invisible fatalité retiendrait dans l'île celui qui voudrait la quitter sans y laisser quelque chose, ou qui aurait la hardiesse d'y prendre la plus légère bagatelle. Mais la foi pure des chevaliers de Malte est au-dessus de ces vaines puérilités, car ils viennent annuellement avec leurs galères recueillir les offrandes faites à la chapelle et les emporter à Malte, où elles servent à l'entretien de l'hôpital des malades. »
Peste à Lampedusa.
« J'avais remarqué, continue le capitaine Smyth, un tel nombre de cavernes troglodytiques, que j'étais désireux d'en visiter quelques-unes; pendant que j'explorais la baie orientale du port, j'étais sur le point de pénétrer dans une petite grotte, lorsque je fus arrêté dès l'entrée par l'inscription suivante profondément gravée dans le roc

Qui ritrovasu cadavere
Morto di peste in giugno 1784

Les lettres de la belle-soeur du consul anglais Tully qui résidait à cette époque à Tripoli d'Afrique, nous fournissent quelques lumières pouvant servir d'éclaircissement historique à cette inscription. Parmi ces lettres, qui ont été publiées d'abord sous le titre de Lettres de Tripoli, puis sous celui de Relation d'un séjour de dix années en Afrique, il s'en trouve une, datée du 7 août 1784, qui contient les détails suivants :

« Un malheureux bâtiment français, ayant la peste à bord, est en rade; il a erré en mer pendant longtemps, et, n'ayant pu obtenir d'entrer a Malte, non plus que dans quelques autres ports, il est allé à l'île Lampedusa, entre Malte et Sousse, où quelques moines et un petit nombre d'autres personnes jouissaient depuis bien des années d'une heureuse tranquillité, vivant des produits du sol qu'ils cultivaient , et n'ayant presque aucun rapport avec le reste du monde. Ici le capitaine voulut donner de l'air à sa cargaison; mais comme l'ouverture des ballots causa immédiatement la mort de ceux qui l'exécutèrent, il fut obligé d'y renoncer. Dans les sept jours qu'il demeura là, moururent le supérieur du couvent et presque tous les habitants de cette petite île; et deux corsaires tripolitains, qui y avaient relâché pour faire de l'eau, ont été brûlés.

« Ce navire est venu à Tripoli avec la même cargaison, qui consiste en balles de coton. Il y a beaucoup de Turcs à bord, qui offrent de se raser et de gagner la terre à la nage; le reste de l'équipage rôdé incessamment autour du port pour obtenir la permission de débarquer et brûler ensuite le navire; mais jusqu'à présent les Maures n'ont pas encore voulu y consentir. »

Projet d'établissement de la Russie à Lampedusa

Vers la même époque, la cour de Russie eut un moment l'idée de faire de Lampedusa un point de relâche pour sa marine militaire et marchande dans la Méditerranée. Cette curieuse particularité nous est révélée par un document trouvé parmi les papiers du fameux prince Potemkine, premier ministre de l'impératrice Catherine Il : pièce qui a été imprimée par William Eton, dans l'appendice de son Tableau historique, politique et moderne de l'Empire ottoman, sous ce titre : 
« Projet du feu prince Potemkine, pour acheter d'un particulier les îles de Lampédusa et de Linosa, situées dans la Méditerranée, ainsi que pour obtenir de la cour de Naples la cession de la suzeraineté. »

« J'ignore, dit Eton, s'il a été fait quelque ouverture à la cour de Naples concernant ce projet; qui fut accueilli avec empressement par le prince Potemkine; ainsi que par l'impératrice. Les détails suivants sont extraits des papiers, originaux qui étaient entre les mains de ce prince. Il est probable que le projet fut abandonné lorsque le roi de Naples consentit à recevoir la flotte russe dans les ports de la Sicile.

« On avait le dessein d'établir dans ces îles, pour les Russes et les Grecs, un ordre de chevalerie analogue à celui de Malte, avec cette différence qu'on n'exigerait point de preuves d'ancienne noblesse. Je n'ai jamais eu connaissance, ajoute Eton, des statuts réglementaires de cette institution; je sais seulement que l'impératrice en devait être le grand maître, sauf à être représentée dans l'île par le gouverneur en fonctions. »

Nous n'insérerons ici que par extrait ce curieux document. Il est divisé en plusieurs sections, dont la première, consacrée à une description de l'île, nous a paru surtout devoir être abrégée.
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« Description de l'île de Lampedusa.
Il est aisé de protéger les côtes de. Lampedusa par des forts et des retranchements. Au fond de la baie (qui est au sud de l'île, et qui est tres poissonneuse), se trouve une anse, dont on peut faire un port excellent à peu de frais, la nature ayant pourvu au plus diffcile : l'entrée en est au sud-sud-ouest; il y a quinze brasses d'eau à l'embouchure, dix au milieu, et la profondeur diminue graduellement. On pourrait fermer l'entrée de cette baie, la creuser à une profondeur convenable sans qu'il en coûtât beaucoup, et la prolonger bien avant dans l'île, ce qui formerait un port très étendu pour les bâtiments de toute grandeur. Le terrain s'élève très peu au-dessus du niveau de la mer, et il est d'une nature qui rendrait l'excavation des plus faciles. Il ne serait pas moins aisé d'y creuser des bassins. Les plus violents coups de vent ne troublent point le calme de cette baie.

L'entrée de l'anse ou du port a quatre-vingt-dix brasses de largeur, et une longueur d'un demi-mille. La côte à droite est un rocher, et près de là se trouve une église bâtie sur une élévation en pierres. Cette position, étant fortifiée, protégerait la rade, et dominerait au loin du côté de la terre.

Les navires peuvent ancrer dans la baie durant tout l'été; et dans l'hiver, lorsque le vent souffle avec trop de violence du sud ou du sud-ouest, ils peuvent se retirer au nord de l'île; là on a la facilité de se tenir aussi près de la côte qu'on le juge convenable. Dès que le port serait prêt à les recevoir, ils y seraient à l'abri de tout danger; ils pourraient aussi faire voile vers Linosa, qui n'est qu'à vingt milles environ de distance, vu que cette île est exactement située dans la direction d'où soufflent les vents orageux d'hiver. La côte de Linosa est si sûre que les navires peuvent y amarrer. Cependant de gros bâtiments ne sont pas plus exposés à Lampedusa que dans la rade de Livourne.

Il n'y a dans l'île que dix à quinze habitants : ce sont des Maltais, dont l'un est prêtre. Ils sont sous la protection de la France. Les vaisseaux de Barbarie y relâchent souvent, ainsi que les navires maltais venant de Turquie avec la peste. Les patrons de ces derniers y restent jusqu'à ce que la contagion ait cessé, afin de retourner ensuite en Turquie, et de sauver, par ce moyen, et leurs cargaisons et leurs navires, qui seraient brûlés s'ils abordaient dans quelques ports où l'on fait quarantaine.

Lampedusa est dans la situation la plus avantageuse, à cent milles de Sousse en Barbarie, de Girgenti en Sicile, et du grand port de Malte; à six cents milles de Toulon, d'Alger et de l'entrée de l'Archipel; à neuf cent cinquante milles de Gibraltar, d'Alexandrie et de Constantinople; et à cent soixante milles de Tripoli, de Tunis et de la pointe méridionale de la Sicile.

Avantages que trouverait la Russie dans la possession de cette île.
Sa situation est la meilleure que puisse offrir la Méditerranée : elle l'emporte sur celle de Malte pour la station d'une flotte en temps de paix comme en temps de guerre.

En temps de guerre, si l'île était exposée à une invasion, ou à être attaquée par une flotte supérieure, les vaisseaux qui y seraient stationnés pourraient se retirer à Malte ou en Sicile, etc. Cependant, une flotte qui serait en défense près de la côte, serait protégée par les batteries de l'île.

C'est la meilleure des stations pour la protection du commerce. L'île se trouvant à mi-chemin et du Levant et du détroit de Gibraltar, les bâtiments qui viendraient de l'un ou de l'autre côté pourraient y trouver des frégates destinées à protéger leur marche.

On pourrait aussi établir dans cette île des magasins de munitions navales, qui y seraient apportées de la mer Noire, au lieu d'aller les acheter en Italie, comme on le fait en temps de guerre, à des prix exorbitants.

L'île est en état de produire les provisions dont elle a besoin pour elle-même : mais provisoirement on peut en tirer de la Sicile ou des côtes de Barbarie, même en temps de guerre, comme le font les Maltais. Elles coûtent deux fois davantage à Livourne.

Cet établissement tiendrait en échec les États de Barbarie, et les empêcherait de commettre des hostilités contre les Russes. On pourrait tenir ses ports bloqués. Si Malte voulait sérieusement aller en course contre les vaisseaux de ces puissances, de concert avec les Russes, les Algériens ne dépasseraient jamais ces îles; et Tunis, ainsi que Tripoli, seraient continuellement bloqués.

Enfin, c'est la meilleure position possible pour l'établissement d'un entrepôt : les productions de la Russie, destinées pour la. Méditerranée, y arriveraient par la mer Noire, ainsi que les marchandises qui seraient prises en retour.

Comme il faudrait y établir un lazaret, il deviendrait inutile de faire la quarantaine en Russie.

Règles à suivre pour le gouvernement.
Une colonie et une province de l'empire doivent être gouvernées par des maximes opposées.

 1° La colonie ne doit rien manufacturer de ce qui se manufacture en Russie, pas même les produits bruts de son sol.

2° La colonie ne doit produire que les objets que la Russie ne produit point, ou ceux dont elle a besoin, tant pour elle que pour ses vaisseaux.

3° La colonie doit prendre de la Russie tout ce dont elle aura besoin, en tant que la Russie peut le lui fournir.

4° La colonie ne doit trafiquer avec aucun autre pays. La Russie doit recevoir ses productions pour les consommer, ou les envoyer chez l'étranger, devant elle seule recueillir les avantages de l'exportation et de la navigation.

5° Les habitants de la colonie doivent être, autant que possible, tirés de l'étranger, afin de ne pas diminuer la population de la métropole.

6° Une colonie doit être éloignée de la métropole à une distance suffisante pour devenir une pépinière de matelots, mais non pas assez considérable pour que le voyage porte atteinte à leur santé. Le climat doit être sain, afin que les avantages que procure la colonie ne soient point contre-balancés par la perte des sujets de la métropole qui seraient dans le cas de s'y rendre. Ce climat doit différer de celui de la métropole.

Lois pour la colonie.
Il faut avoir égard, dans l'établissement d'un gouvernement, au génie, aux coutumes et aux moeurs des nations circonvoisines.

1° Il ne sera point payé de droit quelconque, ni sur l'importation, ni sur l'exportation d'aucune espèce de marchandises. Les droits continueront à être perçus dans les ports de Russie sur le pied actuel, ou avec les réductions qui seront jugées nécessaires.

2° II est défendu d'employer ou d'avoir aucun ustensile ou instrument de fer, de cuivre, et aucune portion de drap, de linge ou de toiles à voiles, qui n'aurait pas été faite en Russie ou importée de ce pays, à l'exception des soies ou autres marchandises qui ne sont pas produites ou manufacturées en Russie, et que les colons pourront tirer des nations voisines, d'après l'énumération qui en sera faite.

3° Aucun bâtiment étranger, si ce n'est en temps de guerre, ou en cas de détresse, n'aura la liberté d'entrer dans le port, à moins qu'il n'ait à bord aucune espèce de marchandises; et alors il n'aura de communication avec les colons qu'après avoir été visité. Des bâtiments chargés, qui auront besoin d'être secourus, le seront, mais seront considérés comme faisant quarantaine, aussi longtemps qu'ils resteront en vue de l'île. Après le délai expiré, les passagers, eu égard à l'endroit d'où ils viendront, pourront se rendre à terre avec leurs bagages, mais sans marchandises.

4° Les étrangers pourront acheter des marchandises dans l'île, excepté les objets de son produit, et les exporter sur leurs propres bâtiments arrivés à vide.

5° Les étrangers ou les Russes pourront importer dans l'île des marchandises de la Russie ou d'ailleurs, mais seulement sur des bâtiments russes.

6° Les bâtiments russes seulement pourront exporter en Russie les produits de l'île. La cargaison, déchargée en Russie, devra être conforme à la note qui en sera donnée par le gouvernement de l'île. Elle ne pourra être portée ailleurs, ni aucune portion être vendue pour acquitter les frais de séjour dans les ports où les navires auront relâché en cas de détresse. Mais en ces circonstances, on pourra engager le produit de la vente qui sera faite en Russie.

7° Les productions de l'île seront enregistrées avant la récolte, ou leur transport dans les magasins.

 8° Tout individu, de quelque nation ou religion qu'il soit, peut devenir habitant de l'île, et la quitter quand il le jugera convenable; mais la résidence dans la colonie ne lui donnera pas le droit d'arborer le pavillon russe sur un navire grand ou petit.

 9° Chaque individu qui possédera une maison ou des terres cultivées, de la valeur de cinq cents roubles, sera autorisé à avoir le pavillon russe pour un navire de quarante tonneaux; pour un navire de quatre-vingts tonneaux, s'il possède une maison ou des terres évaluées à mille roubles; et, pour un ou d'autres navires plus considérables, à mesure de l'augmentation de ses propriétés. Quiconque prêtera son nom à d'autres perdra le privilège attaché à ses possessions, et l'emprunteur aura son bâtiment confisqué. La propriété qui aura donné droit au pavillon ne pourra être vendue qu'après que les passe-ports des navires auront été remis au gouvernement, et que ces navires seront rentrés dans le port de l'île. Les propriétaires de bâtiments ne seront point obligés de les monter eux-mêmes.

10°  Celui qui enverra sa famille en Russie, ou une autre famille à la place de la sienne, composée d'un individu mâle au-dessous de trente-cinq ans, et d'une femme au-dessous de vingt-cinq, ou d'un homme de quelque âge que ce soit, et d'une femme au-dessous de trente ans, avec un enfant, ou au-dessous de trente-cinq, avec deux enfants, ou d'un homme et d'une femme de quelque âge que ce soit, avec trois enfants, qui se feront naturaliser en Russie et y achèteront un immeuble de cinq cents roubles, aux mêmes conditions que dans l'île, relativement à la vente; celui qui fera cet envoi aura le pavillon russe pour un navire de toute grandeur au-dessous de deux cents tonneaux, et proportionnellement pour un ou plusieurs vaisseaux plus considérables. Les individus envoyés en Russie ne seront pas responsables de la conduite de celui qui les y aura fait passer : celui-ci ne le sera pas non plus de la conduite des individus envoyés. »:

Tel est le projet, très complet, comme on voit, d'un établissement russe à Lampedusa; mais le cabinet de Saint-Pétersbourg ne fut pas le seul qui se laissa éprendre de l'envie de posséder cette île; l'Angleterre eut aussi ses vues à cet égard.

Histoire ultérieure de Lampedusa

Lors des négociations qui amenèrent le traité d'Amiens en 1802, le cabinet britannique dirigé par Saint-James, craignant d'être forcé à la restitution de Malte, demandait en ce cas, comme le moindre dédommagement qu'on dût accorder à ses justes prétentions, la cession de Lampedusa pour en faire une station navale.

A la même époque, ou peu de temps après, les spéculations privées venant en aide aux intérêts politiques, un sujet anglais, nommé Fernandez, prit à ferme l'île de Lampedusa, qui lui paraissait offrir une situation des plus avantageuses pour l'établissement d'une pêcherie, pour la production du bétail et des vivres frais destinés à l'approvisionnement de Malte, et pour des relations commerciales avec la Barbarie (= le Maghreb); et il avait élevé un long mur d'enceinte afin de séparer ses cultures du reste de l'île, et de les défendre contre les chèvres sauvages des montagnes du Ponent. Mais les changements apportés à la direction des affaires publiques par suite de la paix générale de 1815, des procès, et quelques autres motifs encore, inutiles à rappeler, ruinèrent cette spéculation. 

Quand le capitaine Smyth alla vers ce temps-là explorer l'île, il trouva la famille Fernandez au milieu d'une solitude presque abandonnée, dans une mai son voisine de la grande grotte, sans défense contre les pirates, ni même contre la libre pratique des bâtiments infectés de la peste, d'après un usage consacré. Douze à quatorze paysans maltais étaient disséminés dans les environs, ayant pour demeure diverses grottes, au voisinage des terres cultivées.

Par la suite, quand la Méditerranée fut enfin purgée des pirates qui l'infestaient, les possesseurs de Lampedusa, la famille Tomasi, en purent tirer un meilleur parti, et dès 1840, l'île fut vendue au royaume de Naples, avant d'être rattachée en 1861 au  royaume d'Italie, nouvellement constitué. Lampedusa accueillit dès 1872 une colonie pénitentiaire. 

Au XXe siècle, l'histoire de l'île a continué d'être largement conditionnée par sa position géographique, entre l'Afrique et l'Europe. Ainsi, pendant la Seconde Guerre mondiale, en Juin 1943, dans le cadre de la préparation du débarquement allié en Sicile, un bataillon britannique prend brièvement possession de Lampedusa sans rencontrer de résistance; c'est l'opération Corkscrew

Plus tard, en 1972, une base de transmissions de l'OTAN, sous administration américaine est installée à Lampedusa. Cela vaudra à l'île d'être la cible, le 15 avril 1986, de plusieurs missiles lancés depuis la Libye. Les missiles tombent à 2 kilomètres des côtes de l'île sans faire de victime. La base de l'Otan, fermée en 1994, a laissé la place depuis à une station radar italienne, mais l'épisode illustre bien la place en première ligne qu'a occupée pendant plusieurs année Lampedusa, dans les tensions qui existaient alors entre le régime du colonel Kadhafi et les Etats-Unis.

En première ligne, Lampedusa l'est encore depuis la chute de Kadhafi (2011), et l'afflux massif de réfugiés venus d'Afrique (Libye, Tunisie, Soudan, Erythrée) ou du Moyen-Orient (Syrie, Irak, Afghanistan) et en direction de l'Union Européenne qui s'en est suivi. Lampedusa était déjà, depuis le début des années 1990, un point de passage des migrations en provenance d'Afrique (principalement du Nigéria, du Ghana et du Mali, à cette époque), mais le phénomène a explosé à la suite des « printemps arabes ». Des dizaines de milliers de personnes ont accosté sur l'île, tandis que des centaines d'autres périssaient à proximité des côtes de Lampedusa, dans le naufrage des embarcations qui les amenaient (en octobre 2013, un seul naufrage a fait près de 400 victimes). Le centre d'accueil des immigrants créé sur l'île souffre d'un manque chronique de moyens, les Lampedusiens sont désemparés et l'Italie elle-même (comme la Grèce, d'ailleurs, confrontée aux mêmes difficultés) n'est pas soutenue par une Union Européenne, qui chaque jour renonce un peu plus à ses valeurs et à son intelligence pour laisser la place à un égoïsme à courte vue. 

Lampedusa dans la littérature

Voici maintenant une rapide excursion dans le champ de la littérature, pour constater le rôle que dans ses riches fictions Arioste a fait jouer à Lampedusa. Allons chercher d'abord, dans ses octaves cadencées, pour les traduire en un style plus grave, les éléments du récit où figure cette Lipadouse illustrée par de tels chants : voici en peu de mots l'analyse de sa narration.

Combat de Roland, Brandimart et Olivier contre Gradasse, Agramant et Sobrino, dans l'Arioste
Pendant que le preux Roland s'empare de Bizerte, naguère le boulevard de toute l'Afrique, le roi de Barbarie Agramant, battu sur les côtes de Provence par la flotte chrétienne, s'enfuit avec le vieux Sobrino, et voit sa capitale livrée aux flammes par le redoutable paladin; il tourne la proue vers l'Orient pour aller demander des secours d'hommes et d'argent à son voisin le sultan d'Égypte; mais il s'élève une tempête que le patron du navire conseille d'éviter en abordant à une île voisine, à gauche de leur route : Agramant y consent, et l'on échappe au péril en gagnant cette plage qui, pour le salut des navigateurs, est placée entre l'Afrique et la haute fournaise de l'Etna. Cet îlot était sans habitants, rempli d'humbles myrtes et de genévriers, solitude charmante et écartée, qui n'était guère connue que des cerfs, des daims, des chevreuils, des lièvres, et encore de quelques pêcheurs habitués à venir suspendre aux buissons d'épines leurs filets humides pour les sécher, laissant alors les poissons reposer tranquilles sous les eaux. Le roi d'Afrique y retrouve le roi de Sericane, le vaillant Gradasse, dont le vaisseau avait été emporté, par un coup de vent depuis Arles jusqu'à cette île déserte : Gradasse console Agramant de la perte de ses États, le détourne d'aller réclamer les secours de l'Egypte , et lui propose d'appeler en combat singulier le fier Roland, dont la mort rendra facile la délivrance de l'Afrique et la reprise de Bizerte. En définitive, les trois rois musulmans Gradasse, Agramant et Sobrino envoient à Bizerte un messager porter un cartel de défi au comte Roland, lui donnant rendez-vous, avec deux autres chevaliers bien armés, à Lipadusa, petite île qu'entoure et baigne la même mer. Roland accepte avec joie, et choisit pour ses seconds Brandimart et Olivier.

Dans l'intervalle, le musulman Roger, déjà chrétien au fond du coeur, et qui devait être la tige de l'illustre maison d'Este, après avoir délivré à Marseille le roi de Nasamona et six autres rois maures faits prisonniers, s'étant embarqué avec eux pour l'Afrique, avait été assailli par la tempête, et entraîné vers un écueil où le vaisseau risquait d'être brisé; pour échapper à un tel péril, on se jette dans une chaloupe, mais elle est bientôt submergée : Roger surnage seul, et luttant contre les flots, atteint l'écueil solitaire et gagne une plage de sable du côté où la montagne s'abaisse vers la mer en pentes plus douces. Sauvé des eaux sur ce mont inculte et sauvage, il est assailli d'une nouvelle crainte, celle de se trouver exilé sur ce coin de terre, et d'y périr de besoin; cependant il gravit courageusement les rochers escarpés, et rencontre bientôt un ermite retiré depuis près de quarante ans sur cet écueil, où il habitait une cellule creusée dans le roc-: sur cette grotte s'élevait une chapelle très bien ornée, exposée à l'orient, et suivie d'un bosquet de lauriers, de genévriers, de myrtes, et de palmiers chargés de fruits, qui descendait jusqu'à la mer et qu'arrosait sans cesse une source limpide tombant de la montagne en murmurant : dès le lendemain Roger, accomplissant le voeu qu'il avait formé, reçoit le baptême des mains de l'ermite, et reste près de lui en attendant une occasion prochaine de sortir de cette île.

Cependant Roland et ses deux compagnons, partis de Bizerte, naviguent directement vers Lipadusa, ou leur était assigné le rendez-vous : ils arrivent, et le combat a lieu entre les trois paladins chrétiens et les trois monarques musulmans; Brandimart est tué par Gradasse, Agramant et Gradasse sont tués par Roland; Olivier et Sobrino sont blessés. 

« En cet endroit de mon histoire, dit Arioste, Frédéric Fulgoso exprime quelque doute qu'elle soit vraie, parce qu'ayant avec la flotte parcouru la côte de Barbarie dans tous les sens, il vint ici, et trouva l'île tellement sauvage, montagneuse et inégale, qu'il n'y a point, à son dire, en toute cette raboteuse terre, un seul point où le pied puisse poser à plat et il ne tient pas pour vraisemblable que sur l'alpestre écueil six chevaliers la fleur du monde pussent livrer ce combat équestre. Mais voici comment je réponds à cette objection C'est que écueil, en ce temps-là, offrait à son extrémité une plaine telle qu'il la fallait pour la circonstance; mais que depuis, un rocher, détaché par un tremblement de terre, est tombé dessus et l'a entièrement couverte. Si donc il vous est arrivé, ô Fulgoso, de me reprendre en ceci devant l'invincible duc de Ferrare, je vous prie de ne pas tarder à lui dire que même en cela je ne suis peut-être point un menteur. »
Sur ces entrefaites, Renaud de Montauban, ayant pris congé de Charlemagne pour aller à la recherche de son cheval de bataille que lui avait traîtreusement enlevé Gradasse, apprend à Bâle, où la nouvelle en était rapidement arrivée de Sicile, qu'un combat allait se livrer entre le comte Roland et les rois Gradasse et Agramant. Il hâte sa marche, et s'embarque à Ostie pour Trapani : là, il change de navire, et se presse d'arriver à la petite île de Lipadusa, celle qui avait été choisie par les combattants, et où ils s'étaient déjà réunis : Renaud presse les matelots, on fait force de voiles et de rames; mais les vents contraires le font arriver un peu tard, lorsque le combat était terminé.

Les restes de Gradasse et d'Agramant furent envoyés à Bizerte, ceux de Brandimart sont emportés en Sicile par les trois chevaliers chrétiens, qui, partis le soir par un vent frais, arrivent le lendemain à Agrigente, et rendent les honneurs funèbres à leur compagnon : puis ils s'enquièrent d'un médecin pour soigner la blessure d'Olivier; et leur nocher leur apprend que non loin de là, sur un écueil solitaire, est un ermite auquel on ne s'adresse jamais en vain; ils se dirigent sur ce point, et le lendemain ils arrivent en vue de l'écueil escarpé, où ils sont reçus par l'ermite même qui avait baptisé Roger, et auprès duquel celui -ci était depuis lors resté; Olivier est miraculeusement guéri par lui, ainsi que le roi Sobrino, qu'il baptise aussi. Tous ces paladins se rembarquent ensemble, quittent l'écueil, et viennent à Marseille, d'où ils se rendent à la cour de Charlemagne.

La géographie du poète est-elle aussi fantastique que les récits dont elle-lui fournit le théâtre? Il serait peut-être trop rigoureux de le penser : nous avons l'exemple, il est vrai, de la manière facile dont il se débarrasse des objections qu'on pourrait lui faire sur l'existence d'une plaine qui ne se voit plus dans la montueuse Lipadouse; mais cette réponse enjouée qu'il fait d'avance à une contradiction possible, montre qu'il s'était enquis de l'état des lieux, peut-être en consultant ce même Frédéric Fulgoso, dont la pourpre romaine récompensa les exploits guerriers plutôt que les mérites ecclésiastiques Arioste a voulu faire une peinture fidèle, sauf à créer, pour le combat de ses héros, une plaine qu'il a soin d'abîmer ensuite sous les rochers véritables qui en tiennent aujourd'hui la place. 

Lors donc qu'il nous parle d'autres îles de ces parages, nous devons supposer qu'il fait allusion à des îles réelles plutôt qu'à de simples fantaisies de sa fertile et vagabonde imagination. Si l'on a suivi avec quelque attention le fil de son récit dans le résumé que nous venons de faire des incidents épars en plusieurs chants successifs de son épopée, on a dû reconnaître la mention distincte de trois îles : d'abord celle où les vaisseaux de Gradasse et d'Agramant ont cherché un refuge contre la tempête, puis celle que ces rois fantastiques choisissent pour leur champ de bataille avec les paladins chrétiens conquérants de Bizerte; enfin celle où la tempête jette Roger, et ou les chevaliers restés vainqueurs dans cette lutte viennent demander à l'ermite la guérison de leurs blessés. De ces trois îles, une seule est nommée, c'est Lipadouse (Lampedusa); la première est peut-être Linosa, qui réunit les trois conditions d'être déserte, de se trouver sur la route de Bizerte vers l'Égypte, et d'être voisine de Lipadouse, où Gradasse assigne le rendez-vous à Roland; quant à la troisième, elle est, tout comme Lipadusa, à une journée de Girgenti; ce n'est pas Lipadusa même, mais le poète y a place son ermite dans des conditions analogues à celles de l'ermite historique de Lampadusa : peut-être est-ce le Lampione qu'il a eu en vue; et le petit groupe de ces trois îles pélagiennes aurait ainsi fourni le lieu des scènes successives de ce triple épisode.

(On notera ici que Favignana, vis-à-vis de Trapani, avait chez les Arabes un nom (Geziret er-Raheb ou île du Moine) qui, joint à sa distance de Girgenti, pourrait remplir les conditions du poème, si son voisinage presque immédiat de la côte n'excluait toute idée de solitude.)

La Tempête de Shakespeare.
Un siècle après l'Arioste, un autre grand poète choisissait aussi pour théâtre de l'un de ses drames une île située, comme celles du chantre ferrarais, dans une mer fréquemment battue par les orages : il s'agit de Shakespeare, et de sa féerie de la Tempête.

L'exposition du sujet nous fournit les indications que voici : Prospero, duc de Milan, plongé dans l'étude, avait laissé la direction des affaires à son frère Antonio, que l'ambition poussa à consommer une usurpation, avec l'appui du roi de Naples, à qui il fit hommage : Prospero fut embarqué avec sa fille Miranda, et abandonné à quelques lieues en mer, dans une vieille carcasse de navire, sans agrès ni cordages, sans voile ni mât, que les rats même avaient instinctivement désertée, et fut ainsi livré à la fureur des flots et des vents, sans autres ressources que des provisions de vivres et d'eau, des vêtements, et quelques-uns de ces livres qui lui avaient fait oublier et perdre son duché. Il fut entraîné dans une île déserte, et une grotte devint sa demeure.

L'île avait précédemment appartenu à une vieille sorcière, bannie d'Alger pour ses méfaits et ses affreux sortilèges, ayant à ses ordres un esprit de l'air, Ariel, qu'elle emprisonna dans le creux d'un pin, pour le punir de n'avoir pas voulu exécuter ses odieuses volontés. Prospero délivra le sylphe de sa prison, et trouva en lui un serviteur dévoué, toujours prêt à remplir les missions aériennes qu'il lui plaisait de lui confier. Après douze ans d'une vie consacrée à l'éducation de sa fille, Prospero trouve enfin une occasion de se venger de ses ennemis : le roi de Naples est allé marier sa fille Claribel avec le roi de Tunis, et il va reprendre la mer pour retourner dans ses États; le même vaisseau porte ce monarque et sa cour, où figure, parmi ses vassaux, le duc usurpateur de Milan. 

A minuit, Prospero évoque Ariel, et lui commande d'aller chercher aux orageuses Bermudes le brouillard, élément des tempêtes, qu'il déchaînera contre le vaisseau royal, pour le faire naufrager près de son île. Et c'est au matin que le poète ouvre la scène par les derniers efforts de la tempête et le naufrage du vaisseau napolitain; et quand Prospero demande compte à Ariel de l'exécution de ses ordres, le génie aérien lui fait le récit de leur exact accomplissement : il a tellement tourmenté le navire et effrayé les passagers, qu'ils se sont tous jetés à la mer pour gagner la plage, sauf les marins, qui sont restés à bord; 

« maintenant, dit-il, le vaisseau du roi est en sûreté dans le havre; il est dans cette baie profonde, où tantôt tu m'as appelé, à minuit, pour aller chercher les brouillards des tempêtueuses Bermudes; quant au reste de la flotte, elle s'est ralliée, et elle vogue sur la Méditerranée, regagnant tristement Naples. » 
La pièce tout entière est remplie de prestiges qui amènent le repentir des coupables et la restauration de Prospero.

Les commentateurs inattentifs avaient établi l'opinion commune que le lieu de la scène, cette île déserte devenue l'asile de Prospero, n'était autre que l'une des Bermudes; évidemment une telle explication ne peut supporter le moindre examen : il tombe sous le sens que cette île, où la sorcière Sycorax, bannie d'Alger, avait été déportée; où les vents avaient poussé le vieux ponton sur lequel étaient abandonnés Prospero et Miranda, où enfin la tempête, venue des Bermudes, amène le vaisseau du roi de Naples qu'elle a saisi à son départ de Tunis, il tombe sous le sens que c'est une île de la Méditerranée, probablement à l'est de Tunis. Pour remplir les conditions du drame de Shakespeare, il faut que cette île soit déserte, qu'elle ait une grotte, une baie profonde, qu'elle soit hantée par les esprits, et que tout cela soit vulgarisé par des bruits populaires : or, toutes ces conditions se réunissent pour désigner Lampedusa, où la grotte du proverbial ermite est peu éloignée de la baie qui s'enfonce dans les terres entre la pointe de Garde et celle du Cavallo Bianco, et qu'on appelle le Havre; où enfin les fantômes et les spectres étaient supposés veiller à la sûreté des offrandes déposées dans la chapelle par les mariniers de toutes les nations et de tous les cultes. 

Il est donc tout naturel de penser que Shakespeare, peut-être après une lecture des fictions de l'Arioste dans la traduction anglaise de Harrington, aura imaginé sa Tempéte, et lui aura donné pour théâtre l'île que le poète de Ferrare avait signalée, et que les récits du temps montraient comme peuplée d'esprits follets. Cette idée est venue à un libraire de Londres, en lisant lui-même le Roland furieux dans les vers de Harrington; et un révérend ecclésiastique, Hunter, s'est hâté de publier une dissertation sur ce qu'il donne pompeusement comme une découverte qui lui appartient : les bons esprits se rencontrent, dit un vieil adage, et c'est sans doute ce qui est arrivé à Rodd et Hunter; et cela doit si naturellement arriver à tous ceux qui liront l'exposition de Shakespeare avec un peu d'attention. (D'Avezac).

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