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Histoire des îles Kerkennah
[Géographie des îles Kerkennah]

Mentions descriptives que nous a laissées l'Antiquité classique

Sous sa dénomination moderne de Kerkennah ou Qerqeneh, ce groupe d'îles situé près des côtes tunisiennes a conservé à peu près intact son nom antique de la principale d'entre elles (La Grande Kerkennah ou Chergui) de Kerkinna, Kerkina ou Cercina, comme l'écrivaient les Grecs et les Latins. Il est difficile de ne la pas reconnaître dans cette île qu'Hérodote indique auprès des Gyzantes, d'après les informations qu'il avait recueillies :
« Les Carthaginois, dit-il, rapportent qu'auprès des Gyzantes est située une île dont le nom est Kyranis, longue de deux cents stades, resserrée dans sa largeur, où l'on passe aisément du continent voisin, remplie d'oliviers et de vignes, et dans laquelle se trouve un étang où les jeunes filles du pays cherchent des paillettes d'or, qu'elles retirent du limon au moyen de plumes d'oiseau enduites de poix. Je ne sais si cela est vrai; mais j'écris ce que j'ai entendu raconter. » 
Les érudits, et à leur tête Isaac Vossius, ont cru retrouver cette île dans la moderne Djerba, fertile en oliviers et en vignes comme la Kyranis d'Hérodote, et facilement accessible comme elle, du côté de la terre ferme; mais il ne suffit pas de ces conditions pour établir l'identité des deux îles principales (Chergui et Gharbi)  il faut tenir compte surtout de la situation et de la figure de l'ancienne île Kyranis. Celle-ci était au voisinage des Gyzantes, qui faisaient leur demeure au delà, c'est-à-dire au nord, du fleuve Triton, lequel débouchait au fond de la petite Syrte, tandis que Djerba est située dans l'est, ou en deçà du Triton; et cette distinction est très importante pour Hérodote, qui d'un côté place les Africains nomades, et de l'autre les agriculteurs. L'île d'Hérodote était donc vers le nord de la Syrte; et sa figure était allongée, puisqu'elle mesurait deux cents stades dans un sens, mais qu'elle était étroite dans l'autre sens; ce qui ne convient nullement à la forme arrondie de Djerba, mais très bien, au contraire, à celle de Kerkennah. Enfin il est permis de supposer que le nom même de Kyranis ou Kiraunis, qui n'est donné que, par Hérodote, et d'après lui par Etienne de Byzance, est peut-être simplement une orthographe fautive due à l'inattention des copistes, et l'on voit du premier coup d'oeil combien il est facile de la corriger en Kerkinis ou Kerkinnis, de manière à faire disparattre toute équivoque.

Polybe désigne l'île par le nom de ses habitants; Hirtius, Diodore, Tite-Live, Strabon, Denys le Périégete et son interprète Priscien, Méla, Pline, Solin, Tacite, Plutarque, Ptolémée, Agathémère, Servius le scoliaste, Ethicus en son Itinéraire, ne varient pas entre eux sur la dénomination de Kerkina ou Cercina; le Périple de Scylax , qui ne nous est parvenu que mutilé, semble employer celle de Kerkinitis, tandis que le Stadiasme ne s'écarte pas de l'orthographe classique de Kerkina. Mais peut-être Scylax donne-t-il le nom de Kerkinitis à une partie seulement de l'île ou du groupe d'îles de Kerkennah; Strabon, Pline, Agathémère, distinguent en effet dans ce groupe deux îles, dont l'une était appelée Kerkina, l'autre Kerkinitis; mais c'est dans Kerkina que Diodore, Strabon, Pline et Ptolémée, placent une ville de même nom, tandis que la description de Scylax l'attribuerait à Kerkinitis. L'île que Scylax appelle ainsi est donc la même que les autres auteurs de l'Antiquité s'accordent à nommer Kerkina, c'est-à-dire, la principale de tout le groupe; et la Kerkinitis de Strabon, de Pline et d'Agathémère, serait l'île déserte mentionnée immédiatement auparavant par Scylax.

Agathémère et Pline parlent d'un pont qui joignait ces deux îles l'une à l'autre, circonstance propre à justifier l'opinion de ceux qui considéraient le groupe entier comme une seule île; mais l'indication de Pline, un peu équivoque peut-être, a été interprétée par quelques-uns, en ce sens que la petite Cercinitis se serait trouvée du côté de Carthage, c'est-à-dire vers le nord de Cercina; mais le savant romain a voulu dire seulement qu'à la plus grande des deux îles était jointe la plus petite par un pont situé, à l'égard de celle-ci, du coté qui regarde Carthage : cette explication est la seule admissible quand on tient compte de la position relative des deux îles, et du nom
d'el-Kantara ou le Pont, resté au canal qui les sépare.

Bochart ne pouvait manquer de trouver au nom de Kerkennah une étymologie punique : il la découvre dans Kerakyn ou les Forts, dénomination qu'il suppose avoir pu être celle de la ville ancienne; Edrisi dit que cette île était bien fortifiée, ce qui semblerait une confirmation de l'explication donnée par le célèbre étymologiste, si l'explication elle-même n'a pas été suggérée précisément par l'indication du géographe arabe.

Epoque carthaginoise

D'anciennes traditions homériques, rappelées par une allusion de Virgile et expliquées par Servius, font peupler Cercina par les Locriens Ozoles qu'Ajax fils d'Oïlée ramenait du siège de Troie.

Mais nous ne saurions raisonnablement chercher au-dessus du temps d'Hérodote le commencement des annales des Kerkennah; ces îles, alors, si elle n'étaient pas possédées par les Carthaginois à titre de propriétaires, étaient du moins fréquentées par eux, et ils ne durent pas tarder à y établir leur domination, comme sur toute cette Phénicie d'occident peuplée de leurs comptoirs et dont ils interdisaient l'approche aux navires étrangers : c'est la période à laquelle se rapporte la description consignée longtemps après dans la Bibliothèque historique de Diodore de Sicile, et qui nous représente Kerkina, au voisinage de la Libye, comme possédant une petite ville et un port non seulement commode pour les navires marchands, mais même propre à recevoir des vaisseaux de guerre.

Plus tard, lorsque Rome vint disputer à Carthage l'empire du monde, consul Cnaeus Servilius Geminus s'étant avancé dans la Syrte en l'année 217 avant notre ère, et ayant fait le dégât dans l'île de Djerba; se présenta devant celles de la Grande Kerkennah avec sa flotte de cent vingt voiles; l'île était riche et fertile, et elle donna dix talents d'argent pour que ses moissons ne fussent pas brûlées.

Puis, quand les Romains furent devenus tout-puissants à Carthage, et qu'en l'année 195 avant notre ère leurs députés purent venir y fomenter une révolution parlementaire qui leur eût fait livrer Hannibal; alors que pour leur échapper l'illustre stratège résolut d'aller chercher un asile auprès d'Antiochus de Syrie, il se réfugia d'abord à la Grande Kerkennah-: ayant, à son arrivée, trouvé dans le port quelques navires marchands, et voyant venir beaucoup de monde pour le saluer à son débarquement, il ordonna à ses gens de répondre à ceux qui s'informeraient du motif de son voyage, qu'il allait en ambassade à Tyr; mais craignant même que quelqu'un de ces navires partant dans la nuit pour Thapsus ou pour Acholla, ne déclarât l'avoir vu à Cercina, il fit préparer un sacrifice auquel il invita les patrons des navires et les marchands à venir prendre part, en portant à terre les voiles et les vergues de leurs bâtiments, afin de dresser sur le rivage des tentes où l'on se trouvât à l'ombre, car on était alors au coeur de l'été : le festin fut préparé et solennisé autant que le permettaient le temps et les circonstances, et grâce au vin, le repas se prolongea assez avant dans la nuit. Aussitôt qu'Hannibal trouva l'occasion de se dérober à l'attention des gens du port, il leva l'ancre, tandis que les autres dormaient; et lorsque enfin le lendemain ils se réveillèrent encore fatigués des excès de la veille, ils perdirent encore quelques heures à disposer les rames et à remettre en place les agrès; en sorte que les conjectures les plus diverses sur la disparition d'Hannibal eurent le temps d'occuper Carthage avant qu'on y apprît enfin qu'il avait été vu à la Grande Kerkennah.

Epoque numide

Cette île devait, un siècle plus tard (88 ans avant J. C.), servir également de refuge à une aussi haute infortune : Caïus Marius, à qui était refusée par un servile préteur la faculté de rester assis sur les ruines de Carthage, et dont le fils n'échappait que par la fuite à la dangereuse hospitalité de Hiempsal, se jeta avec lui dans une barque de pêcheurs; et s'éloignant d'un rivage où bientôt se montrèrent au loin des cavaliers que le roi numide envoyait à leur poursuite, ils vinrent aborder à la Grande Kerkennah, où ils trouvèrent asile jusqu'à ce qu'un retour de fortune permît au vieux général de quitter sa retraite avec un millier de Maures et d'Italiens fugitifs, pour aller rejoindre Cinna révolté et rentrer implacable dans Rome.

Dans les guerres civiles entre Jules César et les débris du parti de Pompée, lorsque le dictateur alla poursuivre en Afrique Métellus Scipion et le dernier reste de ses adversaires, en l'année 40 avant notre ère, il reconnut le besoin d'assurer l'approvisionnement de cette armée, à laquelle il lui fallait enseigner la discipline militaire avant de la conduire à la victoire; et il envoya aux îles Kerkennah, avec une partie de sa flotte, le préteur Caïus Sallustius Crispus, le célèbre historien d'une autre guerre, pour en déloger l'ennemi et y prendre du blé. Caïus Décius, ancien questeur, sans autres forces que ses propres serviteurs, y était chargé du soin de pourvoir à l'expédition des vivres nécessaires aux Pompéiens. A l'arrivée de Salluste, il monta sur la première embarcation qu'il rencontra, et chercha son salut dans la fuite. Le préteur , bien reçu des Cercinates, trouva chez eux de grandes quantités de blés, dont il chargea un assez bon nombre de navires réunis dans le port, de manière à ce qu'il portât ainsi l'abondance dans le camp de César. Et quand la victoire eut couronné l'entreprise de César, Salluste lui-même, laissé comme proconsul dans la Numidie devenue romaine, compta les Kerkennah parmi les dépendances de son gouvernement.

Époque romaine

Auguste rendit pour quelques années au roi Juba le Jeune la jouissance des États de ses pères, et la Numidie sortit ainsi nominalement du domaine de Rome; mais Auguste lui-même l'y fit rentrer dès l'année 23 avant notre ère, en la reprenant à Juba pour l'annexer à l'Afrique propre; et les Kerkennah passèrent ainsi tour à tour de Salluste à Juba, et de Juba aux proconsuls d'Afrique. Quand les frasques de Julie (un an avant notre ère) forcèrent Auguste irrité, et cette fois-là seulement inflexible, à sévir contre une fille qui nuisait à son image, et contre les amants qui avaient provoqué ou partagé ses désordres, les Kerkennah furent désignées pour lieu d'exil à l'un de ces imprudents-: Caïus Sempronius Gracchus, distingué par sa noble origine, son esprit adroit, sa parole facile, avait été l'amant de Julie dès son mariage avec Agrippa; et quand elle fut devenue l'épouse de Tibère, il demeura pour ce nouvel époux un rival olpiniâtre, et dangereux par la haine qu'il fomentait contre lui; une lettre que Julie avait écrite à son père Auguste pour nuire à Tibère, passait pour l'oeuvre de Gracchus. Ayant donc été relégué aux Kerkennah, au fond de la mer d'Afrique, il y subit quatorze années d'exil, jusqu'à l'avènement de Tibère à l'empire. Alors des soldats envoyés pour le tuer le trouvèrent sur un point élevé du rivage, s'attendant à un sort nullement favorable. A leur approche, il demanda un court instant pour transmettre par écrit à sa femme Ailiaria ses dernières volontés; puis il présenta sa tête aux exécuteurs, se montrant, par sa fermeté à recevoir la mort, digne du nom de Sempronius. Tibère fit lâchement répandre le bruit que ces soldats n'avaient pas été envoyés de Rome, mais bien par le proconsul d'Afrique, Lucius Asprenas; mais c'est en vain qu'il s'était flatté de faire ainsi rejeter sur Asprenas la faute de ce meurtre.
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Iles Kerkennah : Cercina.
Ruines romaines de l'ancienne Cercina, sur la Grande Kerkennah.

A la fin du IIIe siècle de notre ère, quand la Byzacène, ou, comme on la nommait alors, la Valérie, fut détachée par Dioclétien de l'Afrique proconsulaire, les Kerkennah furent comprises dans cette nouvelle province, et relevèrent successivement des présidents et des consulaires qui résidaient à Adrumète (Sousse). Peut-être étaient-elles déjà chrétiennes; peut-être, au contraire, furent-elles tardives à se soumettre au christianisme. Dans une contrée où le titre épiscopal était en quelque sorte prodigué aux pasteurs des moindres paroisses, les Kerkennah chrétiennes devaient avoir un évêque, et sur la liste des prélats que la persécution des Vandales arracha de leurs sièges en l'année 484, nous voyons figurer en effet l'évêque Athenius Circinitanus. Mais souvent les évêchés africains n'avaient qu'une durée éphémère : le siège érigé la veille ne subsistait plus le lendemain; et la vie de saint Fulgence semble nous donner lieu de croire que les îles Kerkennah étaient devenues, au VIe siècle, une dépendance de l'évêché de Ruspa; car ce prélat y fit construire un monastère; et sentant sa fin approcher, il choisit dans le couvent de Ruspa un petit nombre de religieux avec lesquels il se rendit, en 532, à son nouveau couvent de la Grande Kerkennah, élevé sur un petit roc appelé Chilmi afin de se livrer à la lecture, à la prière, aux jeûnes, faisant pénitence du fond de son coeur dans l'attente de la vie éternelle; mais rappelé à Ruspa, il quitta les Kerkennah et sa retraite de Chilmi au mois d'octobre de la même année, pour aller mourir sur le continent dans sa ville épiscopale.

Epoque arabe

Les îles Kerkennah, passées, avec le reste de l'Afrique de la possession des Vandales à celle des Byzantins, tombèrent avec elle au pouvoir des Arabes, qui la vinrent conquérir au VIIe siècle. Elles flottèrent successivement, comme le continent auquel elles étaient annexées, des gouverneurs nommés par les califes, aux Aghlabites indépendants, puis aux Fatimides, ensuite aux Zéirites; mais, soit négligence de la part de ceux-ci, soit résistance plus opiniâtre de la part des habitants des Kerkennah, ces îles persistèrent plus longtemps que leur voisine Djerba dans l'opposition que les Zéirites, comme issus de Ssenhêgah, rencontrèrent de la part des populations de Zenêtah; du moins l'histoire n'a-t-elle constaté la prise des Kerkennah par les Zéirites que sous le règne de Temim ebn el-Mo'ezz, sixième roi de cette dynastie, en l'année 1098 de notre ère. De même, négligées d'abord par Roger de Sicile dans ses premières conquêtes d'Afrique, elles ne tombèrent au pouvoir des chrétiens qu'en l'année 1158, à l'époque de la seconde expédition de ce prince contre Djerba. Mais elles furent enlevées aux chrétiens en même temps que les autres possessions d'Afrique, en 1160, par les Almohades, qui avaient pour eux les sympathies des populations zénêtes; plus tard, aux Almohades succédèrent les Hafsites, d'abord simples lieutenants, et bientôt souverains eux-mêmes.

Seigneurie catalane

Puis vinrent les expéditions des Catalans; il y a lieu de penser que si les Kerkennah ne furent pas prises en même temps que Djerba par l'amiral Roger de Loria (Lauria), en 1284, elle durent être conquises par lui lors de son retour sur les côtes du Maghreb, à la fin de 1285; toujours est-il qu'elles faisaient partie de la seigneurie que ce grand homme de mer s'était créée en ces parages, et que sa veuve et les tuteurs de son jeune fils engagèrent au roi de Sicile, en 1307, pour garantie des dépenses que coûterait la reprise de Djerba sur ses habitants révoltés. La tour de la Grande Kerkennah est formellement mentionnée dans l'acte d'engagement, puis aussi en 1308, dans la démission du commandant Simon de Montolieu, et dans la prise de possession de Raymond Montaner, qui eut pendant sept ans la jouissance de ces domaines, et qui en fit à son tour la remise au roi de Sicile en 1315, pour suivre en Morée (Péloponnèse) l'infant Ferdinand d'Aragon. En 1333 les habitants des deux îles s'insurgèrent contre les chrétiens et se rendirent indépendants.

Expédition malheureuse du comte Pierre de Navarre

Après la désastreuse expédition de Djerba, où périt Garcie de Tolède duc d'Albe, à la fin d'août 1510, Pierre de Navarre comte d'Alvelto, retourné à Tripoli avec les débris de l'armée et de la flotte, résolut de tenter courageusement de prendre sa revanche, et il s'embarqua le 4 octobre, avec soixante vaisseaux et huit mille hommes, pour une nouvelle expédition. Une tempête dispersa sa flotte et détruisit une partie de ses galères. Rentré à Tripoli pour se refaire, il en repartit bientôt avec trente vaisseaux et cinq mille hommes; mais une nouvelle tempête vint lui enlever dix navires, qui périrent corps et biens; et ce n'est qu'après avoir beaucoup souffert de la mer et de la disette, que, le samedi 20 février 1511, il se trouva par le travers des Kerkennah.

La grande île était alors pratiquement sans habitations, n'ayant aucune place fortifiée, mais seulement quelques granges où les habitants renfermaient leurs récoltes, et quelques cabanes de bergers, parce qu'on envoyait paître en ce lieu tous les troupeaux de la contrée; aussi le comte vint-il y prendre des vivres; puis il descendit à terre le lendemain pour aller reconnaître une aiguade; et ayant découvert trois puits de très bonne eau, il se rembarqua. Le mercredi 24 février, le colonel Jérôme Vianelli demanda au comte la permission de venir à terre avec son monde pour déblayer les puits et s'apprivisionner en eau; ce à quoi le comte consentit, vu le pressant besoin qu'on en avait. Il débarqua, en conséquence, quatre cent cinquante hommes des plus vaillants de la flotte, se rendit aux puits, et fit une telle diligence, qu'à midi les puits étaient déblayés et en parfait état; il les fit ensuite environner d'un retranchement, afin de se prémunir contre une attaque de l'ennemi. 

Dans la soirée, le comte alla visiter les puits, et, au grand déplaisir du colonel, il l'y laissa avec sa troupe, parce qu'il jugeait nécessaire de les faire garder pendant la nuit. Mais il était arrivé que, pendant le déblayement des puits, Vianelli ayant ordonné à l'un de ses officiers certain détail de service, et celui-ci ne s'en acquittant pas avec assez d'empressement, le colonel, non content de le maltraiter de paroles, l'avait frappé à plusieurs reprises, et lui avait même tiré la barbe. L'officier, plein de ressentiment, alla, le soir, trouver secrètement quelques Maures qui s'étaient retirés à l'extrémité de l'île; et leur déclarant qu'il voulait se faire musulman, il promit de leur livrer tous les chrétiens chargés de la garde des puits. Les Maures se réjouirent fort d'un tel dessein; et quand minuit fut passé, guidés par le soldat, ils s'approchèrent en silence des retranchements, tuèrent les sentinelles, et tombant à l'improviste sur les Européens, qui, se reposant sur la vigilance de leurs factionnaires, n'étaient pas sur leurs gardes, et dormaient pour la plupart d'un profond sommeil, ils pénétrèrent dans l'enceinte des puits, et les égorgèrent tous, ne laissant la vie qu'à deux d'entre eux, dont ils envoyèrent l'un au roi de Tunis, et l'autre au cheikh de Djerba; un autre, frappé de six blessures, fut laissé pour mort.

Il arriva qu'une vingtaine d'hommes, qui étaient allés le soir d'auparavant porter à la flotte des provisions, entendirent, au moment où ils revenaient, les cris que poussaient les Maures en tuant les soldats; et se retirant un peu en arrière, ils se cachèrent dans des buissons. Les Maures, ayant achevé leur carnage, se mirent à tirer quelques coups de fusil en signe de réjouissance; et le bruit en étant parvenu jusqu'à la flotte, le comte sauta à terre en grande hâte, avec tout son monde, comme le jour commençait à poindre; après un court engagement avec les Maures qui s'étaient avancés jusqu'au rivage, il les força à la retraite; et alors le soldat qui était resté blessé, comme nous l'avons dit, se traînant avec précaution et comme il put jusqu'aux Européens, raconta confidentiellement au comte ce qui s'était passé. Celui ci, cachant autant qu'il était possible cette triste nouvelle, envoya le colonel Diego Pacheco vers les puits, reconnaître le lieu où les hommes avaient été tués, et l'on se rembarqua aussitôt. Après quelques autres infortunes et naufrages, le comte se rendit, avec les débris de sa flotte, à l'île de Capri, où elle acheva de se disperser.

Epoque moderne

Lorsque, après la conquête de Mehdyeh sur Dragut Reis, le vice-roi de Sicile Jean de Véga promena ses vingt galères dans le golfe de Gabès pour exiger le tribut des populations voisines, les Kerkennah se soumirent, comme Djerba, à cette manifestation passagère de vasselage. Attachées en quelque sorte à la fortune de Djerba, les Kerkennah payaient le tribut avec elle, et secouait le joug à son exemple. Lors de l'expédition de Jean de la Cerda duc de Médina-Céli, en 1560, les îles Kerkennah servirent de point de ralliement à la flotte ottomane, qui y mouilla le 17 mai, et de là s'élança sur la flotte espagnole, qui fut aussitôt détruite ou dispersée.

Et de même que Djerba, les îles Kerkennah restèrent désormais sans obstacle sous la domination des Turcs, d'abord comme annexe de leur gouvernement de Tripoli, et bientôt comme dépendance de celui de Tunis, après la conquête, pendant le règne du sultan ottoman Selim Ier en 1574, de cette régence par Sinân Pacha . Elle se trouvèrent dans cet état jusqu'à l'arrivée des Français (traité du Bardo, 12 mai 1881). Pendant le protectorat français, les îles continuèrent d'être un point de recrutement de marins tunisiens qu'elles avaient été aux époques précédentes; elles continuèrent aussi de servir de lieu de déportation pour les épouses adultères et les prostituées (ou de malheureuses désignées comme telles). A la fin de la domination française (20 mars 1956), les îles suivirent le destin de la Tunisie devenue indépendante. (D'Avezac).

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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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