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Histoire de Djerba
[Géographie des Djerba]

Les noms anciens de Djerba

L'Antiquité classique a connu sous divers noms l'île que nous appelons aujourd'hui Djerba. Peut-être est-ce d'elle qu'Hérodote veut parler, quand il rapporte ce que disaient les Carthaginois de l'île de Kyranis, fertile en vignes et en oliviers, et située près de la terre ferme, de manière à ce que l'on y prit passer aisément; du moins, le savant Abraham Ortelz le pensait-il ainsi : mais certaines circonstances du récit d'Hérodote s'appliquent, semble-t-il avec plus de justesse, à l'île principale des Kerkennah.

Scylax, dans un texte qui a fort embarrassé les commentateurs, et dont ce n'est guère ici le lieu de discuter la restitution philologique, semble donner le nom de Brakhiôn à I'île de Djerba; mais nous supposerions volontiers qu'une lacune de quelques mots existe encore en cet endroit, et que le texte primitif, plus complet, devait exprimer un sens analogue à celui-ci :

« d'Abrotonos on se rend en un jour aux Salines, où l'on trouve à la fois une ville et un port; près de là est une île appelée Menix, située sur des bas-fonds, au delà des Lotophages et des Salines ». 
L'auteur continue ensuite sa description en ces termes : 
« Cette île a trois cents stades, sur une largeur un peu moindre : elle est à trois stades du continent. Dans cette île naissent le lotos qui se mange, et une autre espèce dont on fait du vin. La grosseur du fruit de lotos est pareille à celle du fruit de l'arbousier. On y fait beaucoup d'huile qu'on tire de l'olivier sauvage. L'île produit d'ailleurs beaucoup de fruits, de blé et d'orge; la terre en est fertile. Elle est a une journée de navigation des Salines. »
Ce nom de Menix, que nous suppléons dans le texte de Scylax, ne nous est pas fourni par quelque auteur contemporain : Théophraste, dans son Histoire des Plantes, parlant de la même île à propos du lotos, lui attribue, la double dénomination de Lotophagite et de Pharide. Bochart a expliqué que Pharid ou Faryd est le nom hébreu, c'est-à-dire phénicien ou punique, du jujubier, qui croissait abondamment en cette île, et que les Grecs appelaient lotos; ce nom de Pharide ou île au Lotos n'était ainsi nullement différent de celui de Lotophagite ou île des mangeurs de Lotos, que Théophraste énonce le premier, qu'Ératosthène et Ptolémée ont adopté après lui, et que bien d'autres ont répété.

C'est dans Polybe que paraît pour la première fois avec certitude ce nom de Menix, qu'on retrouve ensuite dans une longue série de géographes, Strabon,Denys le Périégète avec ses interprètes Avienus et Priscianus, et son commentateur Eustathe, Mela, Pline, Solinus, Silius Italicus, Plutarque, Agathémère, Étienne de Byzance. Nous n'avons pas inscrit dans cette liste le Stadiasme anonyme de la Méditerranée, incertains que nous serions du rang à lui assigner : car si la rédaction en est d'une époque peu reculée, les éléments qu'elle reproduit nous paraissent devoir être considérés comme un des plus anciens documents géographiques qui nous aient été transmis, et comme la source du Périple de Scylax : voilà pourquoi nous avons choisi la dénomination de Menix pour être suppléée dans le texte de Scylax, plutôt que toute autre. C'était aussi le nom spécial du chef-lieu de l'île, ainsi que le constatent Strabon, Pline, Ptolémée, et la tradition même des Arabes, qui a conservé aux ruines qui en marquent encore l'emplacement, cet antique nom de Menâqs, auquel le grand chercheur d'étymologies puniques, le savant Bochart, assignait pour racine may-niqss, manque d'eau, ou may-niks, retraite des eaux; par allusion soit à la rareté de l'eau douce dans l'île, soit à la formation même de l'île par le retrait de la mer supposée l'avoir couverte autrefois.

Mais au IVe siècle de notre ère, le nom de Menix  avait été remplacé par celui de Girba; Aurélius Victor, parlant des empereurs Vibius Gallus et Volusianus, en fait l'observation expresse, ultérieurement reproduite ou plutôt copiée par Paul Diacre en son Histoire variée. Ce nom de Girba figure déjà exclusivement sur un monument géographique antérieur à Aurélius Victor, à savoir, la fameuse Table de Peutinger, qui date de la première année du règne des fils de Constantin le Grand; on ne trouve de même que Girba ou Girbe dans la Cosmographie quadripartite d'Éthicus, et dans l'Itinéraire des provinces qui en est la suite, ainsi que dans l'abrégé de la première, rédigé par Julius Honorius et intitulé quelquefois Cosmographie de Jules César; la Notice des dignités de l'empire romain, almanach officiel des cours de Rome et de Constantinople au Ve siècle indique un procurateur ou intendant de la teinturerie Girbitaine; enfin, les actes des conciles d'Afrique nous fournissent, du IIIe au VIe siècle, une série d'évêques gerbins ou girbitains. Le premier de ces conciles, tenu en 255 sous saint Cyprien, et où l'on voit figurer l'évêque de Girba, démontre que cette dénomination nouvelle de l'île Menix était en vigueur dès le temps des empereurs Gallus et Volusianus, aussi bien qu'à l'époque de leur historien Aurélius Victor.

Outre la capitale Menix, représentée encore par le qasr Menâqes des Modernes, quelques autres villes, bourgs, ou villages, nous sont indiqués dans cette île par les géographes anciens : Pline désigne à l'opposite de Menix un oppidum Thoar, que nul autre auteur n'a mentionné; Ptolémée à son tour nomme Gerra, qu'on ne rencontre nulle part ailleurs, et qu'on pourrait peut-être identifier à l'Agira d'un vieux plan italien (à moins qu'il ne s'agisse d'une mauvaise transcription de Gerba); peut-être aussi Thoar et Gerra ne sont-ils qu'un même lieu, comme le conjecturait Abraham Ortelz; enfin, la Table de Peutinger nous offre de son côté trois noms qui ne sont poas autrement connus, à savoir, en allant de l'est à l'ouest, Uchium, Haribus, Tipasa. 

Histoire ancienne de Djerba

L'histoire ancienne de Djerba ne nous est pas mieux connue que celle de Carthage, première souveraineté dont elle dut dépendre; et plus tard, quand elle eut passé en la puissance des Romains, la mémoire des faits dont elle fut le théâtre se perdit dans l'immensité des annales de l'Empire. Quelques lueurs éparses peuvent cependant être recueillies, à de longs intervalles, parmi les traditions et les histoires de l'Antiquité.

S'il en fallait croire Strabon, la première page historique de Djerba daterait des temps homériques : car ce serait là cette fameuse terre des Lotophages chantée par le rhapsode, où la tempête qui saisit les vaisseaux d'Ulysse auprès de Cythère, conduisit en dix jours le roi d'Ithaque et la trace du héros grec n'était pas encore effacée du sol, car on y montrait l'autel d'Ulysse; et le lotos même, qui continuait à croître abondamment dans l'île, venait témoigner aussi de l'identité de Ménix avec le pays du lotos décrit par Homère.

Après de longs siècles d'oubli, nous rencontrons de nouveau quelque mention de Djerba au milieu du détail des Guerres puniques. Pendant la première, nous y voyons aborder, en l'année 253 avant notre ère, les consuls Cnaeus Servilius Coepio et Caius Sempronius Blaesus avec une flotte de deux cent soixante voiles : ne connaissant pas ces parages, ils s'avancèrent avec le flot sur les basses qui entourent l'île, et se trouvèrent échoués par la retraite des eaux; en ce péril extrême, ils s'empressèrent de jeter à la mer tout ce qu'ils purent, afin d'alléger leurs vaisseaux; mais ils désesperaient de leur salut, et leur effroi était au comble lorsqu'une nouvelle crue des eaux vint les tirer de peine et les remettre à flot; et ils se hâtèrent de fuir ces bords dangereux et perfides, où la mer elle-même leur tendait des embûches plus redoutables que les périls de la guerre.

Trente-six ans après (217 avant J. C.), le consul Cnaeus Servilius Geminus, avec une flotte de cent vingt vaisseaux, ne craignit cependant pas de s'aventurer en pirate dans les mêmes parages, pour venir faire le dégât dans l'île de Menix, qu'il dévasta.
Puis, au temps des guerres civiles  (88 ans avant J. C.), Caius Marius, traînant sa mauvaise fortune des marais de Minturnes aux ruines de Carthage, repoussé de la côte de Drepanum par le questeur de Sicile, aborda fugitif en l'île de Menix, hospitalière cette fois, et y apprit, sur la destinée de son fils et de quelques-uns de ses partisans, des nouvelles qui le déterminèrent à se rendre sur le continent pour les rejoindre.

Annexée à l'Empire romain, Girba fut une dépendance de la Numidie, confiée d'abord au commandement de Salluste, puis remise à Juba le jeune, et reprise ensuite pour être réunie au proconsulat d'Afrique : c'est l'état dans lequel nous la décrit Ptolémée. On y voit encore un arc de triomphe qui paraît dater de cette époque. C'est là qu'avaient pris naissance Vibius Gallus et son fils Volusianus, qui furent empereurs à Rome en 252 et 253 de notre ère.

C'est ensuite à la Tripolitaine qu'appartint l'île de Djerba, lors de la formation de cette province par l'empereur Dioclétien, dans les dernières années du IIIe siècle ou les premières du IVe. Dans cette position, elle subit tour à tour l'occupation des Vandales, la reprise des Byzantins, et la conquête des Arabes.

Conquête et domination des Arabes

C'est probablement dans l'expédition de Mo'âouyeh ben Khodaïgj , en l'année 665, que Djerba fut soumise au sceptre des califes; et elle demeura sous l'autorité des gouverneurs d'Afrique jusqu'à ce que les Aghlabites, gouverneurs à leur tour, mais secouant le joug de leurs maîtres, fondèrent à Kairouan une monarchie indépendante, dont le siège fut plus tard transporté à Tunis. Aux Aghlabites succédèrent les Fatimides, qui bâtirent Mehdyah pour leur capitale, et qui, passés en Egypte, donnèrent l'investiture de l'Afrique aux Zéirites (Zirides) d'Aschyr; mais ceux-ci eurent à combattre les Berbères zénêtes, qui leur disputaient la possession du pays; Abou Temin el-Mo'ezz Scharf el-Douleh le zéirite, cinquieme roi de cette dynastie, conquit sur eux l'île de Djerba en l'année 1038; et son fils Temim eut à la conquérir de nouveau en 1098; puis encore en 1115, il fallut que Ali ben Yahhyày, petit-fils de Temim, y envoyât une flotte pour réduire ces insulaires révoltés.

La rébellion de Djerba n'était pas un fait isolé : c'était simplement un épisode dans la résistance générale et continue des populations berbères envers celle des Ssenhâgâh, résistance que fomentaient les Francs de l'Europe méridionale, et surtout Roger de Sicile, qui aidait de ses vaisseaux et de ses troupes Rafi ben Makan, chef des insurgés. Mais en l'année 1135, Roger voulut agir pour son propre compte, et il envoya une flotte contre Djerba : comme les habitants faisaient difficulté de se soumettre à un prince étranger, ils furent environnés par la flotte sicilienne, et attaqués en même temps par des troupes qui en tuèrent un grand nombre; les femmes et les enfants furent réduits en esclavage, et toutes les richesses de l'île devinrent la proie du vainqueur.

Mais les Djerbiens, à ce que dit Édrisi, sont toujours disposés à se révolter, ne voulant recevoir de loi de personne; après dix-huit années de tranquillité, ils tentèrent de secouer le joug : Roger envoya, en 1153, une flotte chargée de les réduire; l'île fut de nouveau conquise, et les habitants pris et vendus comme esclaves.

Cependant les Almohades étendaient alors leur puissance sur l'Afrique, et ils ne tardèrent pas à enlever aux Francs les nombreuses conquêtes qu'ils avaient faites depuis Tripoli jusqu'à Tunis. Eux-mêmes, en établissant, en 1210, les Hafsites à Tunis, pour gouverner la partie, orientale de leurs États, jetèrent les fondements d'une dynastie rivale, qui bientôt se rendit indépendante, et qui se continua jusque vers la fin du XVIe siècle.

Les Francs entreprirent contre elle diverses expéditions, dont quelques-unes furent spécialement dirigées contre l'île de Djerba : les historiens contemporains nous en ont transmis le récit; le catalan Ramon Muntaner, l'andalous Luis del Marmol Caravajal, et le célèbre Jacques-Auguste de Thou, nous fournissent la narration détaillée de ces entreprises des Gerbes, comme on disait alors; et nous ne pouvons mieux faire que de suivre pas à pas de tels guides.

Domination seigneuriale de la maison de Loria

Conquête de Djerba par l'amiral Roger de Loria.
Le fameux Roger de Loria, amiral d'Aragon et de Sicile, après les victiores où il fit prisonnier Charles d'Anjou, prince de Salerne, et concourut avec l'infant Jacques d'Aragon à la rapide conquête de la Calabre, repartit de Messine avec sa flotte, et fit voile pour l'île de Djerba, devant laquelle il arriva le 12 septembre 1284. Plaçant ses navires dans le canal d'Al-Kantara, qui la sépare de la terre ferme, afin que les habitants ne pussent ni fuir, ni être secourus par les tribus du voisinage, il débarqua ses troupes de nuit, tomba à l'improviste sur la population, et pilla grand nombre d'habitations; il fit ainsi plus de deux mille captifs, tant en hommes que femmes, qu'il emmena en Sicile, et dont il fit passer aussi quelques-uns en Catalogne et à Majorque (Îles Baléares); il emporta un tel butin que les frais d'armement et d'expédition des galères furent largement payés.

Après quelques courses sur les côtes de la Grèce et dans les îles adjacentes, l'amiral revint à Djerba, et y enleva encore plus de gens qu'il n'avait fait la première fois; si bien que les Maures de Djerba s'en allèrent devers leur seigneur le roi de Tunis, et lui dirent :

« Tu vois que tu ne peux nous défendre contre le roi d'Aragon, et que, au contraire, pour t'être restés fidèles, dans la pensée que tu nous défendrais, nous avons été envahis deux, fois par l'amiral du roi d'Aragon, et nous avons perdu frères, pères, mères; femmes et enfants; c'est pourquoi, seigneur, veuille nous dégager, afin que nous puissions nous soumettre à leur souveraineté; de cette manière, nous vivrons tranquilles, et tu nous auras fait bien et merci, tandis qu'autrement, tu dois compter, seigneur, que l'île demeurera sans habitants. »
Le roi de Tunis y consentit, et les dégagea de leur foi; ils envoyèrent au roi d'Aragon leurs ambassadeurs, et se rendirent à lui, et pour lui à l'amiral. Si bien que l'amiral fit élever dans l'île un beau château, qui s'est tenu, se tient, et se tiendra, dit Muntaner, à la, gloire du nom chrétien mieux que château qui soit au monde. Car Gerbes, ajoute-t-il, est au milieu de la Barbarie (Maghreb), à égale distance de Sebta (ou Ceuta) et d'Alexandrie; et remarquez que ce n'est pas tout à fait une île, car elle est si près de la terre, que cent mille cavaliers et autant de fantassins y passeraient sans que l'eau montât plus haut que les sangles des chevaux, si ce passage ne leur était interdit et défendu par les chrétiens : c'est pourquoi il faut que tout homme qui aura le commandement de Djerba ait quatre yeux et quatre oreilles, et la cervelle sûre et ferme, pour beaucoup de raisons, notamment parce que le secours le plus prochain que l'on puisse attendre des chrétiens est à Messine, c'est-à-dire, à cent milles de distance, tandis que Djerba a dans son voisinage des tribus puissantes en cavalerie; et si le commandant de cette île s'endormait, il ne manquerait pas d'être réveillé tôt et d'une vilaine façon.

L'amiral fit donc bâtir son château, et après y avoir mis une garnison, il revint en Sicile pour radouber ses galères. Durant la construction du fort, il apprit qu'un chef africain, cheikh des Berbères des montagnes de Tripoli, avait rassemblé des troupes et s'avançait contre lui : il passa sur le continent, lui dressa une embuscade, le battit, le fit prisonnier, et l'envoya à Messine, où il demeura longtemps renfermé au château de Matagrifon.

Rappelé sur les côtes de Catalogne pour les défendre contre l'expédition française de Philippe le Hardi, qui mourut pendant cette campagne, l'amiral Roger de Loria, après s'être distingué par de nouvelles prouesses, reçut à Barcelone, du roi Pierre d'Aragon, l'investiture, pour lui et les siens, de l'île de Djerba, outre plusieurs terres et châteaux du royaume de Valence. Le roi Pierre étant mort en novembre 1285, la couronne d'Aragon passa à son fils aîné Alphonse, et celle de Sicile à son deuxième fils, Jacques, au service duquel demeura attaché désormais l'amiral. En retournant d'Aragon en Sicile, Roger de Loria alla visiter sa seigneurie de Djerba, mit toute l'île en bon état, et courut la côte voisine, qui se soumit à lui payer tribut.

Roger II de Loria, deuxième seigneur de Djerba.
L'amiral étant mort en 1305, la seigneurie de Djerba passa à son fils, nommé Roger comme lui, seigneur de haute espérance, en grande faveur à la cour de Sicile, et auquel le roi Frédéric fiança une fille naturelle qu'il avait eue dans sa jeunesse. Ne pouvant régir par lui-même ses nombreux domaines, le jeune Roger de Loria en confiait l'administration à des officiers, dont la négligence facilita, en 1310, dans l'île de Djerba, une insurrection fomentée par le gouverneur hafsite de Tripoli, Abou Yahhyày Zakariâ ben Abi-el-Abbâs Ahhmed el-Lahhyêni, qui disputait au gouverneur de Bougie (Béjaia), Abouel-Beqâ Khâled ben Zakariâ, le trône de Tunis, d'où le meurtre avait précipité, après un mois de règne, Abou Bekr ben Abd-el-Rahhman el-Schahid, successeur lui-même de son grand oncle, Abou Abd-Allah Mohammed Abou Assidah. El-Lahhiêni vint à Djerba avec une armée considérable de Sarrasins et de chrétiens mozarabes; il n'eut pas grand-peine à pousser les Djerbiens à la révolte contre leur seigneur, qui, leur disait-il, était un chrétien, ennemi de leur foi : en sorte qu'il ne trouva de résistance que dans les troupes qui occupaient le château, et qu'il lui fallut assiéger, sans qu'un blocus de plus de huit mois pût les réduire. Roger de Loria, pour secourir les siens, s'adressa au roi Frédéric de Sicile, qui lui donna six galères et plusieurs autres bâtiments de moindre dimension, avec lesquels il vint en aide aux assiégés; El-Lahhiêni faisait en vain jouer continuellement contre la forteresse quatre balistes; à l'arrivée des Siciliens, il craignit qu'on ne lui coupât la retraite en occupant le passage vers la terre ferme, et il s'empressa d'évacuer l'île, dont Roger de Loria reprit aussitôt possession et assura la tranquillité : il convoqua les anciens du pays, leur reprocha leur rébellion, puis leur accorda le pardon, se réservant ses représailles aux principaux responsables. Après cette remise au pas, il retourna en Sicile pour son mariage; mais peu de temps après il fut pris d'une maladie dont il mourut.

Charles de Loria, Troisième seigneur de Djerba.
Les domaines de Roger passèrent à son frère, Charles de Loria, enfant de douze à quatorze ans, très cultivé pour son âge, au dire de Montaner, mais dont la minorité devait offrir une nouvelle occasion de s'insurger à des gens  qui ne supportaient pas un assujettissement, qu'une main de fer pouvait seule contenir dans la soumission. Ainsi qu'il était facile de le prévoir, les Djerbiens se révoltèrent aussitôt. 

La population locale de cette île était partagée en deux factions : l'une de Moabia, l'autre de Misconah, ennemies entre elles, suivant la comparaison du chroniqueur catalan, comme les Guelfes et les Gibelins en Toscane et en Lombardie. Au surplus, ce n'était pas une rivalité concentrée exclusivement dans l'île de Djerba, bien que là s'en trouvât le foyer; elle s'étendait sur toute la côte ferme, comprenant à la fois les Arabes des villes et ceux des campagnes, aussi bien que les Berbères. C'était peut-être, aux dénominations près, sous le point de vue religieux, la séparation des Malékites, (Sunnites ou orthodoxes), et des Ibadhites (Khâridjites ou dissidents); sous le point de vue politique, celle des serviles et des indépendants, et peut-être encore sous le point de vue ethnologique, celle des Berbères et des Arabes, ou au moins de Zenêtah et de Ssenhêgah. Quoi qu'il en soit, ces factions avaient une grande importance pour les possesseurs chrétiens de Djerba. Les principaux de Moabia, appelés Beni-Moumen, leur étaient dévoués; mais une autre subdivision de cette grande tribu, la kabyle, ou, comme dit Montaner, la gabelle d'el-Duyqués, se réunissait à ceux de Miscona toutes les fois qu'il s'agissait de faire du mal aux chrétiens. 

La grande jeunesse de Charles de Loria les ayant enhardis à se soulever, ils demandèrent assistance au roi de Tunis, qui leur envoya quelques troupes, au moyen desquelles ils investirent le château. Mais Charles de Loria réclama de son côté l'appui de ses deux suzerains, Frédéric d'Aragon roi de Sicile, et Robert d'Anjou roi de Naples, puis passant à Djerba avec cinq galères et d'autres navires, il obligea les troupes tunisiennes à évacuer l'île, réduisit les rebelles, et, sur les conseils des Béni-Moumen ses partisans, il fit la paix avec les Aoulêd Miscona et leur pardonna. Ayant rétabli l'ordre dans sa seigneurie de Djerba, il y laissa pour gouverneur Simon de Montolieu , et retourna près de sa mère, en Calabre, où il fut presque aussitôt surpris par une maladie qui l'emporta.

Roger III de Loria, quatrième seigneur de Djerba.
Charles eut pour successeur son jeune frère, à peine âgé alors de cinq ans, baptisé d'abord du nom de François, puis appelé Roger comme son père et comme son frère aîné, lorsque la mort eut frappé celui-ci. Ce fut encore une occasion d'insurrection de la part des gens de Miscona; mais ils n'eurent pas, cette fois; recours à des renforts étrangers, en sorte que Simon de Montolieu, soutenu des Béni-Moumen, pouvait tenir tête aux rebelles. Cependant les choses ne pouvaient se perpétuer en cet état, et Conrad de Lança, tuteur du jeune Roger de Loria, supplia le roi de Sicile de permettre que Jacques de Castellar, marin intrépide qui se disposait à aller avec quatre galères courir les côtes de Romanie, se rendit d'abord à Djerba pour ravitailler le château et renforcer la garnison; ce qui fut accordé, le roi se chargeant même de supporter les frais d'armement des galères.

Jacques de Castellar fit donc voile pour Djerba; mais au lieu de se borner à remplir sa mission, il se laissa tourner la tête par d'imprudents conseils, jusqu'à se mettre en campagne enseignes déployées, avec les gens des galères, la garnison du château, une partie des chrétiens de l'île et des gens de Moabia, pour marcher contre ceux de Miscona, auxquels il livra bataille il fut battu, eut plus de cinquante chrétiens tués à ses côtés, et périt lui-même dans l'action. Ce succès enorgueillit tellement le cheikh de Miscona, qu'il se mit en tête d'emporter le château et de se rendre maître exclusif de Djerba; en sorte que ces « endiablés » (c'est l'expression de Montaner) ne laissèrent ni paix ni trêve à la garnison du château.

Simon de Montolieu voyant que les affaires allaient fort mal, d'autant plus que ses soldats réclamaient leur solde arriérée, et qu'il ne pouvait les satisfaire, privé qu'il était des revenus de l'île par suite de l'insurrection, il prit le parti de confier la garde du château à son cousin le bâtard de Montolieu, et de passer lui-même en Calabre auprès de la mère et des tuteurs du jeune François-Roger de Loria, son seigneur, afin de leur exposer la situation de l'île et leur demander un secours d'hommes et d'argent. Malheureusement dame Séverine d'Entença, veuve de l'amiral, n'était pas alors dans une position brillante; elle était, au contraire,.endettée et embarrassée par suite des dépenses de l'expédition faite à Djerba par son second fils Charles, et elle ne percevait rien des revenus des grands biens de la maison de Loria en Calabre, parce que ces biens étaient engagés pour le paiement des dettes de l'amiral et de son fils aîné Roger.

Le roi de Sicile, possesseur engagiste de Djerba

Dans cet état de choses, Séverine s'adressa au pape afin d'en obtenir assistance, mais elle essuya un refus; elle s'adressa alors au roi de Naples, Robert d'Anjou, qui refusa pareillement; elle eut enfin recours au roi de Sicile, Frédéric d'Aragon, qui, pour l'honneur de sa religion, et pour ne pas abandonner les gens du château de Djerba, qui tous étaient Catalans comme lui, consentit à se charger de rétablir les affaires dans l'île, à condition que dame Séverine, messire Conrad de Lança et messire Amiguecio de Loria, comme tuteurs du jeune Roger, livreraient le château et l'île entière au seigneur roi de Sicile, dont toutes les dépenses seraient hypothéquées sur l'île de Djerba et sur les îles Kerkennah, qu'il retiendrait comme chose sienne jusqu'à ce qu'il fût remboursé de ses avances, demeurant jusqu'alors seigneur et maître de ces domaines. Une convention fut signée d'après ces bases, et Simon de Montolieu, présent à cet accord, reçut l'ordre de remettre le château de Djerba et la tour de Kerkennah, qu'il tenait il prêta serment en conséquence au seigneur roi , et lui fit hommage du château et de l'île de Djerba , ainsi que de la tour de Kerkennah, s'obligeant à les lui livrer à toute réquisition.

Expédition de Pélerin de Patti.
Les choses étant ainsi réglées, le roi de Sicile fit armer dix-huit galères, sur lesquelles furent embarqués cent cavaliers catalans de bonne famille, et quinze cents hommes d'infanterie également catalane, de manière à aller en force; et il leur donna pour commandant un chevalier sicilien, messire Pélerin de Patti de Messine, auquel il fit livrer assez d'argent pour payer, à la garnison du château et de la tour, toute la solde arriérée. On prit congé du roi, et l'on alla débarquer à Djerba, à l'endroit appelé île de l'Amiral, à cinq milles de distance du château. Mais tandis qu'ils devaient se rendre au château pour reposer la troupe et les chevaux pendant deux ou trois jours, ils se mirent à s'avancer sans ordre dans l'intérieur de l'île, comme si toute le Maghreb n'eût osé leur tenir tête; et certainement s'ils eussent marché sous les ordres de leurs chefs, ils n'avaient pas à craindre les habitants de l'île, ceux-ci eussent-ils été cinq fois plus nombreux; mais, dans leur marche désordonnée, ils allaient sans chefs; et les habitants de l'île, tant ceux de Miscona que de Moabia, qui s'étaient retirés (sauf les vieillards de Béni-Moumen, lesquels s'étaient réfugiés dans le château), voyant les chrétiens venir à eux sans garder aucun ordre, fondirent sur les premiers, et les enfoncèrent aussitôt : ils étaient bien alors à vingtcinq milles du château. 

« Que vous dirai je? » s'écrie Montaner :«  messire Pélerin fut fait prisonnier, et de tous les cavaliers chrétiens, vingt-huit seulement échappèrent; le reste fut tué; et de l'infanterie, entre Italiens et Catalans, il en périt deux mille cinq cents, et la déroute fut ainsi complète. Alors ces maudits de Miscona se rendirent maîtres de l'île, et leur cheikh s'en étant constitué seigneur, s'adressa au roi de Tunis, qui lui envoya trois cents cavaliers sarrasins; ils assiégèrent le château de telle manière qu'il n'en eût pu sortir un chat. qui ne fût pris. Messire Pélerin se racheta des deniers qu'il avait apportés pour les gens du château; les galères s'en retournèrent en Sicile, après cette défaite, qui causa grand deuil et grand chagrin quand on l'apprit, au roi surtout. Messire Pélerin et les vingt-huit cavaliers qui avaient survécu à ce combat demeurèrent dans le château; mais si l'on vit jamais des gens se mal accorder avec autrui, ce furent bien ceux-ci avec ceux du château : ils étaient toujours sur le point de se battre entre eux, et cela à cause des femmes et des maîtresses de ceux du château. »

Gouvernement de Montaner

Simon de Montolieu revint trouver le roi de Sicile, lui demander merci, afin qu'il fît remettre le château de Djerba et la tour de Kerkennah à qui bon lui semblerait, et qu'il y envoyât de quoi payer la garnison. Mais le roi ne trouvait vraiment personne qui en voulût, et même, il faut le dire, il n'eût trouvé personne qui voulût s'embarquer en galère ou navire qui allât à Djerba. Voilà quel était l'état des choses, lorsque Raymond Montaner, arrivant de Romanie en Sicile, en l'année 1308, obtint du roi la permission de se rendre en Catalogne afin d'y épouser une demoiselle qui lui était fiancée depuis au moins dix ans; il fit armer pour son voyage une galère à cent rames qui lui appartenait, fit ses achats de noces, et, tous ces préparatifs terminés, il se rendit à Monte-Albano, résidence d'été à trois lieues de Messine, pour prendre congé du roi. Mais là se préparaient pour lui d'autres destinées : et nous ne pouvons mieux faire que de transporter ici son propre récit, tout plein d'une naïveté chevaleresque, dont le charme se retrouve encore dans les pâles reflets d'une traduction.
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Raymond Montaner devient gouverneur de Djerba.
« Comme je fus à Monte-Albano , le seigneur roi y avait mandé Simon de Montolieu; et le lendemain de mon arrivée, le seigneur roi me fit venir au palais, devant lui; et là étaient le comte Mainfroi de Clermont, messire Damien de Palasi, messire Henri Rosso, et beaucoup d'autres grands seigneurs de Sicile, et beaucoup de chevaliers catalans et aragonais, cent personnes d'un haut rang, et beaucoup d'autres.

Aussitôt que je fus arrivé devant le seigneur roi, il me dit : 

« Montaner, vous savez le grand dommage et la grande perte et déshonneur que nous avons reçus en l'île de Djerba, et il nous tient fort au coeur que nous en puissions avoir vengeance c'est pourquoi nous avons pensé en notre âme que nous n'avons personne en notre royaume qui, avec l'aide de Dieu, nous puisse donner bon conseil autant que vous, pour beaucoup de raisons : et notamment parce que vous avez plus vu et entendu parler de guerres qu'homme qui soit en notre royaume; et d'autre part, en ce que vous avez commandé longtemps des hommes d'armes et savez comment on les fait marcher; et d'un autre côté, parce que vous savez la langue sarrasine, de manière à pouvoir, sans truchement, faire vos propres affaires, soit quant aux espions, soit en toute autre occurrence qui puisse advenir en l'île de Djerba; et pour beaucoup d'autres bonnes raisons qui sont en vous. C'est pourquoi nous voulons et vous prions instamment que vous ayez à être commandant de l'île de Djerba et des Kerkennah, et que vous preniez cette affaire de bon coeur et de bonne volonté. Et nous vous promettons, si Dieu vous tire à honneur de cette guerre, nous vous ferons plus honorablement aller en Catalogne pour accomplir votre mariage, que vous ne feriez maintenant : et ainsi nous vous prions que pour rien au monde vous ne nous disiez non. »

Et moi, voyant que le seigneur roi avait si grande confiance en moi en cette circonstance, je fis le signe de la croix et m'allai agenouiller devant lui et lui rendis beaucoup de grâces du bien qu'il lui avait plu dire de moi, et encore de la persuasion où il était que je fusse homme à mener à bien une si grande entreprise; et je lui promis de faire tout ce qu'il commanderait, en ces affaires comme en toutes autres; et j'allai lui baiser la main, et la lui baisèrent aussi beaucoup de grands seigneurs et chevaliers à cause de moi. Et comme je le lui eus promis, il appela Simon de Montolieu et lui ordonna devant tous qu'il lui rendît le château de Djerba et la tour de Kerkennah, et qu'en son nom il me les rendît; et que de ce incontinent il me fit serment et hommage comme les tenant pour moi , et qu'il vint ensemble avec moi à Djerba et aux Kerkennah, et qu'il me les rendît; et ainsi le jura-t-il, et le promit, et me fit hommage.

Et aussitôt le seigneur roi me fit expédier des lettres me donnant autant de pouvoir qu'à lui-même, sans se réserver aucun appel, et m'accordant la faculté de faire des donations perpétuelles, de solder telles gens que je voudrais, de faire la guerre ou la paix avec qui il me plairait. Que vous dirai je? il me transmit tout pouvoir. Et je lui dis :

« Seigneur, vous avez à faire encore plus; il faut, par ces lettres, ordonner au trésorier, au maître portulan, et à tous leurs commis, ainsi qu'à tous vos autres officiers à l'extérieur, que tout ce que je leur demanderai par mes dépêches me soit transmis, soit de l'argent, soit des vivres, ou toutes autres choses dont j'aie besoin; et dès à présent, veuillez faire charger un navire de froment et de farine, un autre d'orge, de légumes et de fromages, et un autre de vin, et les faire partir sur-le-champ. »

Et le seigneur roi ordonna que tout cela fût aussitôt exécuté, et je lui dis : 

« Seigneur, j'ai appris que dans l'île de Djerba il y a grand-famine et disette de vivres, en son territoire aussi bien qu'en la terre ferme, de sorte qu'avec des vivres je les ferai combattre les uns contre les autres.  »

Le seigneur roi trouva que je disais bien, et pour ce il me pourvut de toutes choses mieux que jamais seigneur ne pourvut son vassal , afin que je ne manquasse jamais de rien.

Ainsi je pris congé de lui et m'en allai à Messine; et quand je fus à Messine, je voulus partir sur-le-champ; mais chacun des Italiens qui devaient me suivre voulut aussitôt me rendre l'argent qu'il avait reçu, disant qu'il ne voulait aller mourir à Djerba; et leurs mères et leurs femmes venaient en pleurant me conjurer pour l'amour de Dieu de reprendre mon argent, chacune se plaignant d'y avoir perdu père, frère, ou mari. Et ainsi j'eus à reprendre mon argent d'eux tous, et à faire de nouveaux arrangements avec des Catalans.

Prise de possession de Montaner; ses dispositions pour assurer la défense du château.
Après que j'eus armé, je partis de Messine; et Simon de Montolieu, avec un autre sien navire armé, partit aussi avec moi; et en peu de temps nous fûmes en l'île de Djerba. Et quand nous arrivâmes au château, nous trouvâmes qu'à cette heure il y avait bien devant ledit château quatre mille cavaliers maures du roi de Tunis qui y étaient accourus, ainsi que tous. les Maures de l'île; et nous reconnûmes que la porte était étançonnée. Nous prîmes terre aussitôt près du château, et nous y entrâmes; et je vous promets que nous trouvâmes la guerre aussi grande au dedans qu'au dehors, c'est à savoir, entre les chevaliers et écuyers qui s'étaient échappés de la déconfiture, et les hommes du château. Et avant de me mêler de rien, je reçus le château et l'hommage de tous ceux qui y étaient; et puis je remis une lettre du seigneur roi à messire Pélerin de Patti et aux autres chevaliers et écuyers, où le seigneur roi leur ordonnait de me faire incontinent hommage, chacun de bouche et de mains, et de considérer ma personne comme ils feraient la sienne; et eux aussitôt accomplirent le commandement du seigneur roi. Et quand tout fut fait, je rétablis, soit de gré, soit de force, bonne paix entre tous, et j'eus soin que dorénavant aucun ne pût causer d'ennui à l'autre, ni pour femmes ni pour autre chose. Et quand j'y eus pourvu, je donnai à chacun sa paie et des munitions. Et dans l'intervalle le seigneur roi m'avait envoyé les trois navires chargés, ainsi que je l'avais réglé.

Aussitôt que j'eus ces navires, j'envoyai mon bâtiment armé à Gabès, où étaient tous les anciens de la tribu de Beni-Moumen, en un château d'un Arabe, leur ami , qui est grand seigneur dans ce pays-là, ayant nom Ya'qoub ben-'Athiah. Et aussitôt qu'ils eurent vu les lettres que le seigneur roi leur adressait, ainsi que ma dépêche, ils montèrent sur mon bâtiment, et vinrent me trouver. Et pendant que le bâtiment allait à eux, je fis planter des pieux devant le château, à la distance d'un trait d'arbalète, et j'ordonnai que, sous peine de trahison, nul homme ne pût, sous aucun prétexte, passer au delà de cette palissade, à moins que par ma volonté. Et j'ordonnai à tous ceux du dedans qu'un homme d'armes, avec un arbalétrier, sortissent pour faire la ronde, ce que nous exécutions deux fois chaque jour. Nous étions une trentaine d'hommes d'armes et une quinzaine de chevaliers dans le château. Nous commençâmes donc à nous défendre bien et avec ordre : en sorte qu'à toute heure on nous trouvait dehors.

Mesures que prend Montaner pour réduire les habitants.
Cependant, je mandai aux anciens de l'île de Djerba, de la part du seigneur roi de Sicile, qu'ils eussent à comparaître devant moi, leur écrivant à chacun que le seigneur roi leur ordonnait de m'obéir comme à lui-même en toutes choses; et tous les anciens de Moabia vinrent à moi; et je pardonnai à chacun tous ses méfaits. Et je fis faire aussitôt, en dehors du château, une enceinte murée en pierres et terre; et, dans cette enceinte murée, je fis faire beaucoup de baraques en planches, nattes et branchages, où venaient la nuit tous ceux de Moabia avec leurs femmes et leurs enfants; et je leur donnais une ration de farine, de légumes et de fromage, dont il m'arrivait abondamment.

 Et de même, j'envoyai dire au traître qui était le chef de Miscona, de me venir trouver; et jamais il ne le voulut faire. Cependant deux anciens de Mscona vinrent à moi, mais leurs gens ne voulurent point se séparer des autres : et de ces deux, l'un était Amar ben-Abi-Sa'id, et l'autre Barquet. Que vous dirai-je? il n'y avait pas un mois que j'étais à Djerba que déjà j'avais en mon pouvoir trois cents hommes de Moabia, avec leurs femmes et leurs enfants. Les choses étant ainsi, je fis citer par trois fois le chef de Miscona et ses gens avant qu'il leur fût fait aucun mal; mais ils ne voulurent point se rendre à merci; et lorsque je les eus sommés trois fois sans qu'ils vinssent à merci, je les défiai, et je fis venir dans l'île deux cents cavaliers arabes, tous bons cavaliers, qui étaient amis de la maison de Beni-Moumen de la tribu de Moabia, et je leur donnai par jour à chacun un besant, qui vaut trois sous et quatre deniers de Barcelone, plus l'avoine, et une ration de farine, légumes et fromage.

Et quand cela fut fait; et que j'eus les deux cents cavaliers dans l'île avec ceux de Moabia, je me mis à faire des chevauchées contre les rebelles, en sorte que, pendant la nuit, nous les assaillions en tout lieu. Que vous dirai-je? cette guerre dura quatorze mois, pendant lesquels nous avions une rencontre chaque jour; et grâce à Dieu, dans ces quatorze mois, nous eûmes d'eux plus de sept cents hommes d'armes, tant tués que pris, et nous les mîmes en déroute deux fois ou trois, quoiqu'ils eussent bien quatre cents cavaliers. Que vous dirai-je? nous les acculâmes enfin dans un coin de l'île, et il y eut parmi eux une telle disette, qu'ils faisaient du pain avec de la sciure de palmier.

Le chef des insurgés appelle à son aide les populations du continent voisin.
Et un jour le chef de Miscona dit à ses gens qu'il irait leur chercher du secours; il sortit de l'île, et alla trouver Selim ben-Margan, Ya'qoub ben-Athiah, et d'autres Arabes, et il leur donna à entendre que, s'ils venaient dans l'île, ils pourraient nous prendre tous; en
sorte qu'il y eut bien huit mille cavaliers qui vinrent jusqu'au passage; mais j'avais là deux bâtiments armés et quatre barques, sous les ordres de Raymond Godà et de Bérenger d'Espingals, à qui j'avais confié la garde du passage. Quand les Arabes y furent arrivés, ils demandèrent au chef de Miscona comment ils pourraient entrer; et il répondit qu'il aurait bientôt mis en déroute ceux du passage, et qu'alors ils pourraient entrer. Que vous dirai-je? il avait quatorze barques, et dans la nuit il tomba sur les chrétiens, et au point du jour les chrétiens étaient si malmenés qu'ils se mirent à fuir, et abandonnèrent ainsi le passage. Et puis il dit à Sélim ben-Margan et aux autres qu'ils vinssent et entrassent dans l'île; et ils répondirent qu'ils verraient auparavant ce que je ferais quand je saurais cela; car si je leur enlevais le passage après qu'ils tissent entrés, ils seraient perdus à cause du peu de vivres qu'ils avaient; ils ne voulurent donc pas entrer ce jour-là.

Mais bientôt les nôtres arrivèrent au château en déroute; et je fus si furieux que, pour peu, j'aurais fait pendre les patrons. Je confiai aussitôt le château à messire Simon de Valguarnera, et le laissai à ma place; et je montai sur l'un des bâtiments, qui était bien de quatre-vingts rames, et j'emmenai les autres avec moi, avec deux barques armées de plus; et j'arrivai le même jour au passage. Le lendemain, Sélim ben-Margan et les autres dirent au chef de Miscona :

« Que serions-nous devenus si nous fussions entrés dans l'île? il nous aurait tous faits prisonniers. » 

Et il leur dit : 

« Si je chasse une seconde fois ceux-ci du passage, entrerez-vous? » 

Et ils répondirent que oui, assurément. Il arma donc vingt et une barques et s'avança contre nous : je fis tenir tous mes autres bâtiments derrière le mien, et quand elles arrivèrent et furent près de moi, j'allai fondre au milieu d'elles, de telle manière que je coulai à fond au moins sept de ces barques; je revins à la charge sur elles, et je me mis à donner de çà et de là contre les autres navires et barques, qui aussitôt donnèrent en terre. Que vous dirai-je? sur vingt et une barques qu'il y avait, il n'en échappa que quatre, dans lesquelles le chef de Miscona gagna la terre, c'est-à-dire l'île, où était sa troupe, tandis que les Arabes étaient sur la terre ferme; aussi n'osa-t-il fuir du côté où étaient les Arabes, qui l'auraient mis en pièces. Nous tuâmes ce jour-là plus de deux cents hommes, et eûmes dix-sept barques. Et depuis lors la terre fut à nous, car tous se tinrent comme morts, et nous fûmes maîtres du passage, personne ne pouvant désormais entrer ni sortir sans ma volonté.

Les cheikhs des Arabes font la paix avec Montaner.
Sélim ben-Margan et Ya'qoub ben Athiah, et les autres qui avaient vu cela, levèrent les mains au ciel de n'être point entrés dans l'île, et ils m'envoyèrent un homme à la nage pour savoir s'il me plaisait d'aller conférer avec eux à terre sur leur foi, ou qu'eux vinssent me trouver sur mon navire. J'allai vers eux et descendis à terre, où ils me rendirent beaucoup d'honneurs et me firent des présents; puis ils me prièrent de laisser sortir de l'île cent cavaliers qui étaient dans l'île avec Alef, lesquels étaient parents et vassaux de Sélim ben-Margan, et autant d'autres de Ya'qoub ben-Athiah; mais je me fis longtemps prier, et on aurait volontiers donné, du côté des seigneurs, cinq mille onces pour qu'ils fussent déjà dehors; à la fin je le leur accordai, faisant semblant d'en être contrarié, et je le leur fis valoir comme un grand sacrifice. Je leur dis donc qu'avec mes barques je les transporterais, et que je voulais m'y trouver en personne; qu'il me donnât deux cavaliers, et Ya'qoub ben-Athiah deux autres, pour les reconnaître, mais qu'ils prissent garde d'en emmener d'autres que les leurs; et ils me tirent beaucoup de remerciements. Et quand cela fut accordé, vinrent ensuite d'autres chefs qu'il y avait:, lesquels m'en demandaient , qui dix, qui vingt; mais je ne leur voulais rien octroyer, et tous se jetaient à mes pieds, et il y avait plus d'empressement à me bai ser les mains que si j'eusse été un roi nouvellement entré dans le pays. Et de même à la fin, je le leur accordai à tous.

Que vous dirai-je? Tous les chefs eurent à me promettre qu'en aucun temps, ni sous aucun prétexte, ni eux ni les leurs ne me viendraient à l'encontre; et ils m'en firent des chartes, et me promirent et me jurèrent de m'aider de tout leur pouvoir contre qui que ce fût au monde. Et de tout cela me firent serment et hommage Sélim ben-Margan et Ya'qoub ben-Athiah, et Abd-Allah ben-Bebet , et Ebn-Marquen, et les autres capitaines. Que vous dirai-je? Quand cela fut fait et signé, tous les quatre cents cavaliers qui étaient du parti de Miscona avec Alef, sortirent de l'île devant moi. »

[Voilà sans aucun doute la trêve avec le roi de Tunis, que Marmol fait conclure en 1315, tandis qu'on était tout au plus au commencement de l'année 1310.

Le roi de Sicile envoie Conrad de lança pour aider Montaner à réprimer les habitants de Djerba.]

« Tout cela a terminé, je me séparai d'eux en paix et bonne intelligence, laissant le passage bien gardé, et je m'en retournai au château, tenant l'affaire pour gagnée, comme elle l'était en réalité. Et quand je fus au château, je reçus message de ceux de Miscona et de Alef, pour se rendre à moi. Mais je ne voulus point leur pardonner sans savoir la volonté du seigneur roi; et j'envoyai au seigneur roi Frédéric une barque armée, lui demander ce qu'il voulait que j'en fisse, que tous étaient morts et perdus s'il voulait, et que s'il désirait en tirer vengeance, le moment était venu.

« Que vous dirai-je ? Le seigneur roi décida que pour rien il ne les recevrait à merci que grand déshonneur lui serait s'il ne tirait vengeance du dommage qu'ils lui avaient fait. Il arma donc vingt galères, et il envoya à Djerba messire Conrad Lanca de Castelmenart , avec deux cents  hommes d'armes de bonne famille, et avec deux mille fantassins, indépendamment de ceux des galères; et il me fit dire, par la barque que je lui avais envoyée, que pour rien je ne les reçusse à merci; que s'ils mouraient de faim, je leur fisse donner, comme n'en sachant rien, des secours de vivres par les Sarrasins qui étaient avec moi. Et il ordonna cela afin que personne, poussé par la faim, ne s'en allât pendant la nuit à la nage :

et je le fis ainsi que le seigneur roi l'ordonnait.

Et nous du château, qui savions que le seigneur roi nous envoyait messire Conrad Lança avec ces troupes, nous expédiâmes au seigneur roi une barque armée, avec un message où nous le priions de nous confier l'avant-garde dans la bataille, en considération des privations que nous avions souffertes pendant au moins un an et demi, et que les Maures savaient qui nous étions. Et le seigneur roi nous l'octroya ainsi. Et quand je sus que messire Conrad Lança était prêt à venir avec toute cette bonne troupe, je payai tout ce que je devais aux deux cents cavaliers arabes qui avaient fait la guerre avec moi et qui m'avaient très loyalement servi, aussi bien que jamais cavaliers aient loyalement servi leur seigneur, et je donnai à chacun pour gratification, des vivres à emporter pour quinze jours, et des provisions pour leurs chevaux; je donnai de plus à chacun une veste de drap de laine et une de toile, et à tous les chefs une veste de velours rouge et une autre de châlit; et je les fis transporter en terre ferme. Et ils s'en allèrent satisfaits de moi de telle sorte, qu'ils m'offrirent aide contre qui que ce fût au monde. Pour moi, je renvoyai ces Arabes afin de donner plus de sécurité aux hommes de Miscona; aussi avais-je commandé que personne ne leur fît aucun dommage.

Peu de jours après, messire Conrad Lanca, avec toute sa troupe, arriva à Djerba, et prit terre au château, où l'on débarqua les chevaux; mais les chevaux avaient une telle peur des chameaux, qu'ils étaient tout hors d'eux en les voyant; si bien que nous convînmes de mettre chaque cheval entre deux chameaux pour manger près d'eux : ce qui nous donna la plus grande peine du monde. Cependant ils s'apprivoisèrent entre eux de telle manière qu'ils mangeaient ensemble avec eux. Que vous dirai-je? Nous fîmes ainsi, pendant treize jours, reposer hommes et chevaux; et dans ces treize jours, le traître Alef vint se mettre au pouvoir de messire Conrad, qui lui promit de ne point le tuer, et de le tenir honorablement en prison. Car ledit Alef était un fin matois, qui regardait son affaire comme perdue, et voulut plutôt se mettre en la prison du seigneur roi que de tomber aux mains de nous autres du château; car il savait bien qu'avec nous il ne pourrait se sauver.

Expédition contre les insurgés qui sont taillés en pièces.
Et ainsi, la veille de l'Ascension [c'est-à-dire le 27 mai 1310], nous sortîmes du château, et nous allâmes camper ce jour-là près d'eux, à une demi-lieue; et le matin, nous allâmes au-devant d'eux, et les trouvâmes très bien ordonnés en bataille; et il y avait bien alors dix mille hommes de bonne infanterie, et environ vingt-deux cavaliers au plus. Ils avaient mis les vieillards, les femmes et les enfants dans un beau château qui se trouvait en cet endroit; et tous les hommes d'armes s'étaient placés en équerre, le genou en terre, tout couverts de leurs boucliers. Pour nous, nous n'avions voulu avoir dans nos rangs aucun Maure de ceux de notre parti; et nous étions ainsi environ deux cent vingt gendarmes et trente chevau-légers, et environ mille hommes d'infanterie, Catalans; le reste des troupes était dans les galères à garder le passage.

Nous avions réglé que, lorsque nous serions devant eux, au premier son de trompette tout le monde prendrait les armes; qu'à la seconde fois tout le monde fût prêt à charger; et que, lorsque les trompettes et les timbales se feraient entendre, tout le monde chargeât, cavaliers et fantassins : nous avions mis notre infanterie à l'aile droite, et sur la gauche étaient tous les cavaliers. Que vous dirai-je? Les deux premiers signaux ayant été donnés, et les Maures devinant qu'au troisième nous devions charger, y prirent garde, et se levant à la fois, vinrent tomber sur notre infanterie, de telle façon qu'ils la mettaient en déroute. Mais nous qui étions à l'avant-garde, nous tombâmes sur eux avant d'attendre le troisième signal, car nous vîmes que toute notre infanterie était perdue si nous ne chargions, aussi nous élançâmes-nous de telle manière que nous arrivâmes au milieu d'eux. Et ensuite messire Conrad et tous les autres chargèrent aussi sans pouvoir donner le troisième signal; et nous nous trouvâmes ainsi tous dans la mêlée. Or, jamais on ne vit gens si acharnés que, ceux-là. Que vous dirai-je? En vérité, on n'aurait pu en trouver parmi eux un seul qui ne voulût se faire tuer : aussi se jetaient-ils au milieu de nous comme un sanglier au milieu de ceux qui veulent le tuer quand il voit sa mort certaine. Que vous dirai-je? Le combat dura depuis la moitié de tierce jusqu'à l'heure de none [soit de 10 h 30 du matin à 3 heures de l'après-midi], et ainsi à la fin ils furent tous tués, sans qu'il en restât un seul de ceux qui étaient dans ce camp qui ne fût tué.

Cependant, ils nous avaient bien tué soixante chevaux, et d'autre part, ils nous en avaient blessé à mort au moins soixante; et il y eut plus de trois cents hommes blessés parmi les chrétiens; mais par la miséricorde de Dieu, il n'en périt que dix-sept. Et quand tous les Maures furent tués, nous allâmes à leur château, nous l'attaquâmes, et enfin nous le prîmes; on passa au fil de l'épée tout homme au-dessus de douze ans, et nous fîmes esclaves, tant femmes qu'enfants, au moins douze mille personnes, après quoi nous levâmes le camp; et chaque homme eut sa part du butin et fit son profit. Et puis nous nous en retournâmes à notre château avec, beaucoup de plaisir et de satisfaction; et messire Conrad, avec toutes les troupes qui étaient venues avec lui, ainsi que tous les cavaliers et fils de cavaliers qui étaient restés à Djerba, après avoir échappé au désastre de messire Pélerin, s'en retournèrent en Sicile sains et joyeux, emmenant avec eux tous les captifs et captives. »

[Montaner reçoit pour trois ans la concession pleine et entière de la seigneurie de Djerba.]

Quant à moi je demeurai commandant de l'île comme je l'étais auparavant, avec ceux-là seulement qui étaient attachés au château. Et je me mis à peupler l'île de gens de Moabia, en sorte que dès cette année elle fut aussi bien peuplée que jamais elle l'eut été; et nous demeurâmes tous en bonne paix, en sorte que le seigneur roi en eut un aussi bon revenu annuel que jamais en aucun temps il en eût retiré. Voilà l'honneur que Dieu fit au seigneur roi, de tirer pleine vengeance de ce qu'on lui avait fait, de manière à ce que toujours les chrétiens seront plus craints et aimés en ces contrées, et plus redoutés. Et moi j'amenai l'île de Djerba à ce point, où elle est encore, qu'un faible chrétien emmènerait trente ou quarante Sarrasins attachés par une corde, qu'il ne trouverait personne qui lui dît que c'est mal fait.

C'est pourquoi lorsque le seigneur roi, en sa merci, eut appris par messire Conrad et par les autres ce que j'avais fait à Djerba, de grâce spéciale il me donna l'île de Djerba et les îles Kerkennah pour trois ans, avec tous ses droits et revenus, et faculté d'en user pendant ces trois ans comme de chose mienne; de manière toutefois que je gardasse le château et l'île à mes frais. Et il me permit d'aller prendre ma femme, se souvenant en bon seigneur de la promesse qu'il m'avait faite. Et là-dessus je laissai à Djerba mon cousin Jean Montaner, et aux Kerkennah un autre mien cousin germain, nommé Guillaume Sesfabreques, et je m'en vins en Sicile où j'armai une galère. »

[De Sicile Raymond Montaner se rendit à Majorque, où il reçut le plus gracieux accueil du roi Jacques et de l'infant don Ferdinand : arrivé à Valence, il s'y maria, et ne s'y arrêta que vingt-quatre jours; il retourna à Majorque, où le roi Jacques venait de mourir, à la fin de juin 1311, et avait été remplacé par son fils Sanche, qui combla aussi de bontés le voyageur. Montaner vint ensuite en Sicile, et alla voir à Monte-Albano le roi Frédéric, qui le traita aussi fort généreusement. ]

« Je pris congé de lui, continue Montaner,  et avec son agrément je me rendis à Trapani avec qua galère et avec deux barques armées amie, j'avais achetées à Messine, et avant pris ma femme, nous allâmes à Djerba, où l'on fit grande fête à moi et à ma femme; on nous fit beaucoup de cadeaux, pour une valeur de deux mille besants; et les gens de Kerkennah m'envoyèrent de même des présents, selon leurs facultés. Et ainsi, par la grâce de Dieu, nous demeurâmes en bonne paix, joyeux et satisfaits, dans le château de Djerba, pendant tout le cours des trois années que le seigneur roi m'avait accordées. »

Le roi de Naples prépare une expédition contre Djerba; Montaner se prépare à la repousser.
[Au bout de ce temps, la guerre ayant éclaté entre Robert d'Anjou roi de Naples, et Frédéric d'Aragon roi de Sicile, le roi Robert envoya, en 1312, ses soldats et ses vaisseaux non seulement contre la Sicile, mais même contre Djerba, où se trouvait toujours Raymond Montaner, à qui nous emprunterons littéralement encore le récit de cette expédition.]

 « Il fut résolu, dit-il, par le roi Robert, qu'il enverrait le noble Bérenger Carros avec soixante galères et quatre cents cavaliers contre moi, dans le château de Djerba , avec quatre balistes. Le seigneur roi de Sicile, qui en fut instruit, m'expédia une barque armée pour me faire dire de débarrasser le château de Djerba de femmes, d'enfants, et de m'apprêter à me bien défendre, attendu que le roi Robert envoyait contre moi toute cette force. Dès que je l'eus appris, je nolisai à demeure une barque de Lambert de Valence qui était à Gabès, nommée la Bonne aventure, et qui m'avait appartenu; et je lui donnai un prix ferme de trois cents doublons d'or, et j'y mis ma femme avec deux enfants que j'avais d'elle, l'un de deux ans, l'autre de huit mois, bien accompagnée d'ailleurs, et avec la nombreuse troupe des femmes du château; et elle était enceinte de cinq mois. Et dans ce navire, qui était bien armé, je la fis passer à Valence en côtoyant la Barbarie; et l'on fut trente-trois jours en mer depuis Djerba jusqu'à Valence, où l'on arriva sainement et sûrement, par la merci de Dieu.

Quand j'eus renvoyé ma femme et débarrassé le château des petites gens, je me mis à mettre en bon ordre ledit château, et à dresser des balistes et des mangonneaux; je fis remplir d'eau les citernes et beaucoup de jarres, et je m'approvisionnai de tout ce qui m'était nécessaire. D'un autre côté, j'eus des entrevues avec Selim ben-Margan, avec Ya'qoub ben-Athiah, avec Abd-Allah ben-Bebet, et avec les autres chefs des Arabes, qui étaient en bonne intelligence avec moi, et je leur dis que maintenant était venu le temps où ils pouvaient tous devenir riches, et gagner renom et gloire pour toujours, et qu'ils eussent à m'aider. Et je leur déclarai les forces qui venaient contre moi; et si jamais on vit de braves gens prendre fait et cause pour moi, eux le firent avec grand plaisir et grande joie. Et aussitôt ils me firent tous le serment, en me baisant à la bouche, que dans huit jours ils seraient à ma disposition avec huit mille, cavaliers, au passage; et dès que j'aurais vue ou nouvelle de ceux qui seraient en ces mers, que je le leur fisse savoir, et que tous passeraient dans l'île, de manière que, quand ceux-là auraient pris terre, ils fondissent tous sur eux de telle sorte que s'il en échappait un seul je ne me fiasse plus à eux. Ils me promirent encore que les galères et tout ce qu'ils prendraient seraient pour moi, ne voulant pour eux que l'honneur, et la satisfaction du roi de Sicile et la mienne : et l'arrangement fut ainsi conclu avec eux. Que vous dirai-je? Le jour qu'ils m'avaient promis ils se trouvèrent au passage avec plus de cinq mille cavaliers bien équipés, et l'on peut dire qu'ils y venaient de bon coeur, aussi bien que ceux de l'île. De mon côté, j'avais échelonné quatre barques armées depuis El-Beyt (îlot septentrional des Kerkennah) jusqu'à Djerba, avec ordre à chacune de venir vers moi dès qu'elle apercevrait cette flotte; et je me trouvai ainsi prêt.

Or le roi Robert disposa ses galères ainsi que je l'ai dit; Bérenger Carros et les autres qui partaient, prirent congé du roi Robert et de la reine, qui était là; et ils quittèrent le siège de Trapani, et allèrent à l'île de la Pantanella [= Pantellaria], dont le chef m'expédia une barque pour me faire savoir que les galères étaient à la Pantanella. J'en eus grande joie et grand plaisir; et aussitôt je le fis savoir à tous les Maures qu'il y avait et qui en firent grande fête; et je le mandai de même aux Arabes, afin qu'ils se tinssent prêts à passer dès le second message qu'ils recevraient de moi; et la journée leur parut un an.

Mais Bérenger Carros étant parti de la Pantanella, il lui arriva en message deux navires armés que lui expédiait le roi Robert, pour lui ordonner expressément de revenir vers lui à Trapani avec toutes les galères, parce que le roi de Sicile avait armé soixante galères pour les envoyer contre sa flotte; et Bérenger Carros s'en retourna à Trapani. Voilà comme je fus désappointé : car s'ils fussent venus à Djerba, jamais personne n'eut si bonne chance que moi d'arriver à ses fins. Mais comme je ne savais rien et m'étonnais qu'ils tardassent tant, j'expédiai une barque armée à la Pantanella, et le commandant me fit savoir ce qui s'était passé et comment ils s'en étaient allés. Quand je l'eus appris, j'envoyai aux Arabes un grand renouvellement d'habits et de vivres, de manière qu'ils s'en retournèrent chacun chez soi, satisfaits et prêts à venir me trouver avec toutes leurs forces chaque fors que j'en aurais besoin. »

Montaner se démet de son gouvernement entre les mains du roi de Sicile.
[Sur ces entrefaites, l'iinfant Ferdinand d'Aragon, fils du feu roi de Majorque, qui avait épousé en Sicile l'héritière de la principauté de Morée, se disposait à passer en Grèce pour soutenir les droits de sa femme; une trêve, signée le 17 décembre 1314 entre les rois de Sicile et de Naples, laissait Montaner libre de soucis pour son île de Djerba; et depuis longtemps il était profondément attaché à l'infant Ferdinand : aussi prit-il alors une résolution dont nous emprunterons encore à lui-même le récit.]

« Pendant que le seigneur infant faisait ses préparatifs, je l'appris à Djerba; quelque grande chose qu'on m'eût donnée, rien ne m'eût empêché de venir le trouver et de m'en aller avec lui partout où il voudrait aller. J'envoyai donc un message au seigneur roi, qu'il lui plût que je vinsse en Sicile; cela convint au seigneur roi, et je me rendis en Sicile dans une galère et un navire avec les anciens de l'île, qui vinrent avec moi; et je laissai le château de Djerba ainsi que l'île en bon état. Le premier lieu où je pris terre en Sicile fut Catane; là je trouvai le seigneur infant bien portant et joyeux : madame l'infante grosse au point qu'elle ne passa pas huit jours sans accoucher, et elle eut un beau garçon; et on en fit grande fête.

« Quand je fus débarqué de la galère, je fis porter à terre deux ballots contenant des tapis qui venaient de Tripoli, des anibles, des ardiens, des almeschieh, des alquinals, des mactans, des jucies [selon toute vraissemblance, ils s'agit d'étoffes et de vêtements], et d'autres présents. Je fis déployer tous ces objets devant madame l'infante et le seigneur infant, et je lui offris le tout, ce dont le seigneur infant fut très satisfait; puis je me séparai d'eux pour m'en aller à Messine; et le seigneur infant me dit qu'il y serait dans quinze jours, et qu'il voulait s'entretenir longuement avec moi.

« Quand je fus à Messine, il ne s'était pas écoulé quinze jours, que je reçus un message portant que madame l'infante avait eu un beau garçon, né le premier samedi d'avril de l'année 1315. Que Dieu donne à chacun autant de plaisir que j'en eus.

Quand le seigneur infant fut venu à Messine je lui fis offre de mon avoir et de ma personne, promettant de le suivre partout où il irait; ce dont il me sut beaucoup de gré. Et il me dit :

« Il vous faut aller vers le seigneur roi qui est à Piazza, où vous le trouverez et lui rendrez le château et les îles de Djerba et de Kerkennah; puis vous reviendrez vers nous, et alors nous règlerons tout ce que nous aurons à faire. »

Je me rendis donc auprès du seigneur roi, que je trouvai à Piazza, et nous allâmes à Palerme, où, devant le noble Bérenger de Sarria et beaucoup d'autres grands seigneurs de Sicile, chevaliers et bourgeois, je lui remis les châteaux et les îles de Djerba et de Kerkennah; et plaise à Dieu que tous ceux à qui nous voulons du bien puissent rendre aussi bon compte de ce qui leur est confié, que je le fis au seigneur roi de Sicile pour lesdites îles, que j'avais gardées sept ans, à savoir : d'abord pendant la guerre deux ans, puis trois ans qu'on me les accorda gracieusement, et puis deux ans pour la guerre du roi Robert. Et aussitôt que j'eus rendu lesdites îles, et que j'en eus l'acte écrit, je pris congé du seigneur roi et je n'en retournai auprès de l'infant. »

Là se terminent les récits de Montaner en ce qui concerne ces îles, dont il fut tour à tour le commandant et le seigneur temporaire. Pour continuer l'histoire de Djerba nous n'avons plus de guide aussi sûr : et la succession des événements est fort embrouillée, sinon intervertie, dans la narration de Marmol, auquel il nous faut maintenant recourir : il semble même avoir complétement ignoré que Montaner eût résigné son commandement dès l'année 1315, et il le suppose en fonctions encore de longues années après.

Djerba recouvre son indépendance

En 1333 éclata une insurrection générale des possessions africaines de la maison de Sicile, causée, dit Marmol, par les exactions et la tyrannie de messire Pierre de Saragosse, ainsi que des autres al-qaïds et officiers du roi Frédéric; les Djerbiens se révoltèrent et se donnèrent au roi dé Tunis, qui reçut leurs soumissions et leur envoya des renforts avec lesquels ils assiégèrent le château. A cette nouvelle, le roi de Sicile, malgré les troubles que causaient dans ses États les rivalités des factions de Clermont et de Vintimille, envoya Raymond de Péralta, son amiral, avec cinq galères et d'autres petits navires qui pussent avancer sur les basses, afin de secourir le château, et d'y jeter des troupes, des munitions et des vivres. Celui-ci débarqua ses soldats à terre, et tandis que les uns livraient combat aux Maures, soixante-dix autres pénétraient dans le château, le havre-sac rempli de munitions. Les Maures s'en étant aperçus levèrent incontinent le siège, et l'amiral entrant dans la place la pourvut de tout ce qui était nécessaire.

Pendant que Raymond de Péralta était au château de Djerba, il arriva deux galères de Gênes, et trois de Robert d'Anjou roi de Naples, qui les envoyaient au secours des Maures; et comme les navires où se trouvaient les approvisionnements et les armes destinés à ceux du château, se tenaient au large à cause des bas-fonds, les ennemis les abordèrent au moyen d'un grand nombre de petits bâtiments fournis par les Maures, et s'en emparèrent; les cinq galères même risquèrent l'être prises. Les Génois vendirent aux Maures les armes et les munitions, et s'en retournèrent à Naples. L'amiral, de son côté, voyant qu'il n'y avait pas moyen de défendre le château, revint en Sicile, le laissant à la garde de messire Pierre de Saragosse. Les Maures recommencèrent alors à l'assiéger, et lui donnèrent tant et de si rudes assauts, qu'ils finirent par s'en rendre maîtres. La majeure partie de la garnison fut passée par les armes, et messire Pierre de Saragosse lapidé avec un fils qu'il avait près de lui.

Depuis lors les îles de Djerba et de Kerkennah demeurèrent au pouvoir des habitants locaux; elles restèrent quelques jours sous l'obéissance du roi de Tunis, mais bientôt elles se rendirent indépendantes, et ne reconnurent plus que autorité de leurs propres chefs; et dans la crainte que la liberté dont ils jouissaient ne fût troublée par quelque invasion du côté du continent, les Djerbiens rompirent le pont de bois par où l'on passait de la terre ferme dans l'île. Mais depuis lors aussi la guerre civile ne cessa de désoler ce malheureux pays. 

Trois cheikhs s'en partagèrent d'abord le gouvernement; puis chacun voulut être maître exclusif, et, se dressant de continuelles embûches, ils se détruisirent l'un l'autre. Enfin l'un des partis s'assura la suprématie par le meurtre des hommes les plus puissants du parti opposé, et son cheikh demeura ainsi possesseur unique de l'autorité souveraine, qui resta désormais, pour de longues années, à lui et à sa postérité. Mais entre les individus de cette famille, comme naguère entre les factions diverses, le sang fut versé maintes et maintes fois; aucun cheikh ne vieillissait au pouvoir : le désir aveugle de régner faisait périr le père par le fils, le fils par le père, les frères par les frères; il y eut une période où en dix années on put compter dix princes élevés et renversés tour à tour; de telle sorte qu'il n'y eut jamais chez eux un instant de tranquillité assurée.

Expédition d'Alphonse d'Aragon

Cette indépendance inquiète des Djerbiens fut interrompue en 1432 par l'expédition du roi Alphonse V d'Aragon, alors que, se disposant à aller faire valoir, contre la maison d'Anjou et contre Jeanne de Durazzo elle-même, les droits que l'adoption de cette princesse lui avait antérieurement conférés sur le royaume de Naples, il voulait donner le change à ses rivaux sur le but réel de son armement, en faisant une démonstration contre les Barbaresques. Sa flotte était composée de ving-six galères, neuf grands navires et d'autres bâtiments plus petits. Elle s'élança des ports d'Aragon, et vint fondre d'abord sur Djerba. Afin d'ôter aux Maures toute possibilité d'être secourus du côté de la terre ferme, le roi Alphonse fit élever un fort à l'endroit ou se trouvait le passage du canal; puis il commença la conquête de l'île. Le roi de Tunis, qui était alors Abou-Fâres, rassembla une puissante armée pour aller défendre Djerba contre fui. Alphonse, marchant à sa rencontre, lui livre bataille le 1er septembre 1432, le bat, tue ses principaux officiers, le met en complète déroute, lui enlève vingt-huit pièces de canon (artillerie formidable pour cette époque), et s'empare même de la tente de ce prince, qui était remplie de richesses. L'île entière se rangea aussitôt sous l'obéissance du vainqueur, et devint désormais tributaire de la couronne d'Aragon. Après cet exploit, le roi Alphonse remit en mer, reconnut en passant la ville de Mehdyah, où il enleva quelques navires, et se rendit en Sicile pour se livrer exclusivement au soin de ses affaires de Naples.

Djerba resta longues années soumise au roi d'Aragon; mais ensuite elle secoua le joug et revint à son indépendance.

Expédition du comte Pierre de Navarre

De son côté, la maison d'Aragon ne renonçait pas à la possession des domaines qu'à diverses fois elle avait conquis sur la côte barbaresque. Bien plus, sous l'inspiration et avec l'aide puissant du fameux cardinal Ximenès, Ferdinand le Catholique, non content d'avoir enlevé aux Maures le dernier royaume qui leur fût resté en Espagne, multipliait ses conquêtes en Afrique. Pierre de Navarre, comte d'Alvelto, fut chargé,
avec le vénitien Jérôme Vianeli, de continuer la série de victoires que le cardinal lui-même avait commencée par la prise d'Oran; il s'empara de Béjaia, força Telemsên, Alger, Tunis à se reconnaître vassaux et tributaires du roi son souverain, se rendit maître de Tripoli, et résolut d'aller immédiatement de là à Djerba, qui n'en est éloignée que de 250 km, pensant que l'île se rendrait aussitôt à lui sans résistance.

Première tentative sur Djerba.
Le lundi 30 juillet 1510, il se dirigea , avec huit galères et quatre fustes, droit au canal d'Al-Kantara, et fit mettre à terre trois hommes sachant la langue arabe et portant un drapeau en signe de paix, afin de parler en son nom aux habitants; mais les Maures, qui avaient appris les événements de Tripoli, ayant aperçu des navires en pleine mer, avaient pris les armes sans attendre leur arrivée, et se tenaient sur leurs gardes. Ayant vu ces trois chrétiens descendre à terre, quelques cavaliers qui rôdaient sur la côte s'élancèrent sur eux sans attendre aucune explication, et tuèrent celui qui marchait en avant; les deux autres se jetèrent aussitôt à l'eau, furent recueillis par un esquif, et parvinrent ainsi à se sauver. Ensuite les Maures s'approchèrent de la mer en poussant de grands cris, et disant qu'il ne fallait pas que les chrétiens pensassent trouver la des poules comme à Tripoli; qu'ils vinssent quand il leur plairait, mais qu'ils tinssent pour certain que les Djerbiens mourraient plutôt que de se rendre à aucune condition que ce fût; que le cheikh et tous les habitants de l'île étaient fermement résolus à défendre leur foi et leur territoire, aussi bien que leurs femmes, leurs enfants et leurs biens, de manière à ne pas en venir à être les vassaux des chrétiens.

Ayant entendu la superbe bravade, le comte ordonna aussitôt de remettre à la voile; et appareillant pour le départ, il alla reconnaître en passant le pont que l'on avait construit sur le canal, et par lequel on passait de l'île sur la terre ferme, mais que le cheikh avait déjà ordonné de rompre, afin que les Maures, n'ayant plus aucun espoir de se sauver de ce côté, ne cherchassent d'autre moyen de salut que le sort des armes. Le canal dont il est ici question, et dont il a été et sera encore bien souvent parlé dans ce récit, est ouvert du coté du levant; il a entre 3 et 10 km de large, et c'est au point où il est le plus étroit que se trouvait ce pont de bois qui réunissait l'île au continent, et par où l'on entrait et sortait, soit à pied, soit à cheval. Le comte, après avoir reconnu la majeure partie de l'île, et avoir examiné les facilités qu'elle offrait pour leur débarquement lorsqu'il y aurait lieu de l'effectuer, abandonna pour le moment son entreprise, avec l'intention d'y revenir bientôt.

Dispositions pour une seconde entreprise contre Djerba.
C'est dans ces dispositions que le comte retourna à Tripoli, où il arriva le samedi 9 août, plein du désir de « châtier ces barbares ». Le jeudi 15, jour de l'Assomption de Notre-Dame, il passa toutes ses troupes en revue, et se trouva avoir quinze mille hommes sous les armes; il en laissa trois mille pour garder la place, et s'embarqua le jour suivant avec le surplus pour revenir à Djerba. Comme le temps contraire l'empêchait de sortir du port, il lui fallut attendre, avec toute son infanterie embarquée, jusqu'au 23 du même mois. Or, pendant que la flotte était encore à l'ancre dans le port de Tripoli, on découvrit ce jour-là même, en pleine mer, quinze gros navires à deux et trois hunes, à bord desquels se trouvaient Garcie Alvarez de Tolède, duc d'Albe (père du tristement fameux vice-roi des Pays-Bas), avec un de ses frères et son oncle Ferdinand, ainsi que beaucoup d'autres chevaliers qui venaient sur ces rivages pour faire partie de l'expédition. Avec eux étaient aussi Diégo de Véra, alors capitaine de l'artillerie, et le colonel Francisco Marquez, avec trois mille soldats de ceux qui avaient été mis en garnison à Béjaia. Comme ces seigneurs arrivalent très fatigués par une tempête qu'ils avaient eue a supporter pendant plusieurs jours, ils descendirent à terre afin de se reposer et de voir la ville de Tripoli, ou ils restèrent jusqu'au mardi 27, que toute la flotte mit à la voile : les calmes la retinrent ce jour-là en vue de Tripoli; le lendemain il s'éleva une grande tempête, qui dura très peu, et le jeudi au matin la flotte entière se trouva devant l'île de Djerba.

La capitane et deux autres nefs qui, à raison de leur grande légèreté, étaient en avance, arrivèrent d'abord et mouillèrent à la pointe de terre qui est à l'entrée du canal, où le reste de la flotte ne tarda pas à les rejoindre. Bientôt la capitane, dont les mouvements furent suivis par les autres navires, s'avança vers la partie du canal
où était le pont , et vint jeter l'ancre à deux milles de là, vers le nord, près d'une tour qui servait de vigie. On resta dans cet endroit tout le jour, et la nuit, après le deuxième quart, le comte fit passer les troupes dans les galères, les fustes, les brigantins et autres bâtiments à rames, afin de les tenir prêtes à débarquer.

Débarquement et ordre de marche de l'armée du duc d'Albe.
Le lendemain vendredi 30 août, dès le point du jour, les soldats débarquèrent, n'ayant en main que leurs armes; mais comme ce lieu est rempli de bas-fonds, il fallut que la troupe sautât dans l'eau à un grand mille du rivage, et parcourût toute cette distance pour atteindre la terre. A mesure que les soldats arrivaient, ils allaient, fatigués et mouillés, se rallier immédiatement autour de leurs enseignes.

Tandis que le débarquement s'effectuait, on dressait près de la tour d'observation un autel où l'on célébra la messe. Quand elle fut terminée, le duc d'Albe revêtit une cuirasse dorée, de même que les brassards et la salade, et montant un cheval gris pommelé, il s'avança accompagné de deux pages, dont l'un portait une pique, l'autre une courte lance de combat et une rondache. Don Fernand Alvarez de Tolède, son oncle, quoique faible et malade, voyant le duc à cheval, demanda ses armes pour le suivre. Mais don Garcie n'y voulut pas consentir, lui faisant rêmarquer qu'il était très faible et nullement en état de prendre les armes : autant lui en dirent le comte et les autres chevaliers; et comme il persistait néanmoins, le duc lui dit : 

« Seigneur oncle, nous devons nous battre sérieusement aujourd'hui : pourquoi Votre Grâce veutelle venir là où nous aurions plus affaire de veiller sur elle que de combattre les Maures? » 
Mais voyant que cela n'aboutissait à rien, il sauta à bas de son cheval et vint s'asseoir près de lui en disant : 
« Eh bien, nous resterons tous inactifs avec Votre Grâce! »
Fernand voyant que le duc se fâchait, consentit à rester, et on le transporta presque de force dans une galère. Le duc remonta à cheval et se mit à disposer ses compagnies; mais elles mirent très longtemps à prendre leur ordre de bataille, parce que les navires étant mouillés loin de terre, les soldats arrivaient lentement en marchant dans l'eau. Aussi, lorsque les compagnies achevèrent de se former, il était plus de dix heures; la soif était déjà insupportable et devenait de moment en moment plus ardente, en sorte qu'il y avait tel homme qui offrait dix piastres tripolines pour un seul verre d'eau. Enfin, ayant rangé en bataille onze escadrons, qui formaient un total de 15,000 hommes de belles troupes (sans compter les marins), et ayant placé au centre deux gros canons, deux pièces de moindre calibre et deux fauconneaux, le tout traîné à force de bras par les soldats et les matelots, l'armée commença à marcher en colonne dans un très bon ordre.

Marche pénible de l'armée abattue par la soif.
Quand on eut fait environ 5 ou 6 km sur cette terre sèche, brûlante et sablonneuse, la soif accabla à un tel point les soldats, surtout ceux qui traînaient l'artillerie, et ceux qui portaient les barils de poudre et les projectiles, que beaucoup d'entre eux tombèrent morts, et que d'autres se débandèrent sans que leurs chefs pussent les retenir. Jérome Vianelli, qui commandait l'avant-garde, n'en pouvant plus, parce qu'il n'était pas en état de contenir les soldats à leurs rangs, fut le premier qui laissa son escadron se débander, et les autres en firent autant, à l'exception de don Diego Pacheco, qui commandait ce jour-là l'arrière-garde, et se trouvait assez loin vers le rivage. En même temps les troupes commencèrent à sentir toutes les horreurs de la soif, qui devint si grande que les hommes tombaient de leur hauteur, et que la plaine était couverte de morts. En un si grand malheur, la force de caractère du duc d'Albe ne fit pas défaut : il était partout, s'efforçant de ranimer le courage des troupes , cherchant à les soutenir par l'espérance, en leur disant que, sous des palmiers qui n'étaient pas éloignés, il y avait de nombreux puits où ils pourraient se désaltérer à l'aise. Dans cette persuasion, les soldats franchirent ces sables arides et funestes, pour atteindre avec des peines infinies de hauts palmiers touffus, sans avoir rencontré en tout ce chemin un seul homme, ami ou ennemi, ce qui inspira une grande méfiance aux hommes d'expérience.

L'armée tombe dans une embuscade; Le duc d'Albe est tué. 
L'armée s'étant avancée jusqu'à un kilomètre environ au milieu de ces palmiers, l'avant-garde entra dans de vastes plantations d'oliviers, où , du coté du midi, sur la route qu'on suivait, entre les murs ruinés d'un édifice antique, se trouvaient plusieurs puits. Les Maures, se doutant bien que, par la chaleur qu'il faisait, les chrétiens auraient grand-soif à leur arrivée, y avaient laissé plusieurs cruches, jarres et autres vaisseaux, avec les cordes nécessaires pour tirer de l'eau; et plus de trois mille cavaliers, avec quantité de fantassins, s'étaient placés en embuscade à une portée d'arbalète des puits, pour se jeter sur les chrétiens quand ils les verraient occupés à apaiser leur, soif. Ils ne se trompèrent pas en cela , car les soldats, en arrivant aux puits, coururent en désordre sans s'attendre les uns les autres, pour aller boire, se disputant les cruches et les autres vases. Au milieu de cette confusion, les Maures sortirent de leur embuscade, et les attaquèrent. Mais tel était l'acharnement avec lequel ces  soldats cherchaient à calmer leurs angoisses, que les capitaines essayèrent vainement de rallier à leur drapeau ceux qui avaient gagné les puits et qui étaient à boire, ni de leur faire quitter les cruches pour prendre les armes et se défendre contre les Maures qui les perçaient de coups. A la vue de cette attaque impétueuse, les autres troupes commencèrent à faire retraite avec aussi peu d'ordre qu'elles en avaient mis à s'avancer.

Le duc d'Albe, qui jusqu'alors était resté à cheval, ayant combattu assez longtemps contre les ennemis, qu'il avait deux fois repoussés, mit pied à terre, et, ramassant une des nombreuses piques qui jonchaient le sol, se plaça au-devant des soldats, les exhortant au combat par de courageuses paroles; et ayant réuni un certain nombre de troupes en qui la honte l'emporta sur la frayeur, ils commencèrent à en venir aux mains avec les Maures, et firent une charge si vigoureuse qu'ils les forcèrent à reculer d'une course de cheval; mais ceux-ci se voyant refoulés firent volte-face contre les chrétiens avec un renfort de cavalerie fraîche, et les poussèrent avec une telle impétuosité qu'ils les mirent en fuite. Don Garcie, resté seul sur le champ de bataille, combat avec tant de valeur, qu'il semble assez fort pour vaincre à lui seul tous les ennemis; autour de lui sont des monceaux de blessés ou de morts que son bras a frappés; mais enfin, ne pouvant résister plus longtemps à la multitude d'ennemis qui le presse de toutes parts, affaibli de plus en plus par la perte du sang qui sort de ses blessures, il perd haleine et tombe mort; trépas glorieux qui, suivant l'expression de Marmol, a rendu fameuse l'île qui en a été le théâtre.

Vains efforts de Pierre de Navarre pour rallier l'armée; déroute complète.
Le comte d'Alvelto, qui dans ce moment allait de côté et d'autre pour retenir et ranimer les troupes déjà toutes désorganisées, se jeta au-devant d'elles comme un loup enragé, en s'écriant :

« Qu'est ceci, mes enfants, mes lions d'Espagne? Volte-face! volte-face! Je suis ici, moi; n'ayez pas peur, les Maures ne sont rien. Comment, enfants, ne connaissez-vous pas cette canaille? N'êtes -vous pas les mêmes qui les avez vaincus tant de fois? Vous n'aviez pas coutume de vous comporter ainsi. » 
Avec ces paroles, accompagnées de larmes, il parvint à les faire retourner sur l'ennemi, mais ce fut avec si peu d'énergie, qu'ils reprirent presque aussitôt, la fuite. Voyant alors combien ses exhortations avaient peu d'effet, il se dirigea aussi vers le rivage. Les bataillons de l'arrière-garde, en voyant la déroute des fuyards, se débandèrent eux-mêmes sans attendre les ennemis, et jetèrent leurs armes pour atteindre la mer plus facilement. Les Maures continuaient cependant à poursuivre leur succès, mais pas aussi vivement qu'ils l'auraient pu, parce qu'ils craignaient que les chrétiens n'eussent pour but de les attirer hors des bois de palmiers, pour se retourner contre eux en rase campagne. Que si les Maures eussent poussé leur pointe, il est à croire, vu l'état de découragement et de désordre où se trouvaient les chrétiens, qu'ils leur eussent fait éprouver de plus grandes pertes. Il y eut des gens qui assurèrent avoir remarqué un Maure monté sur un cheval gris et couvert d'un manteau écarlate, s'élancer sur les chrétiens, et, au lieu de frapper, leur dire:
« Que fuyez-vous? Volte! volte-face! Les Maures ne sont rien. N'ayez donc  pas peur. »
Choses qu'il disait en espagnol, et si clairement, que tout le monde l'entendait : on supposa que c'était l'un des trois renégats qui se trouvaient dans l'île.

Une fois réunies sur le rivage, les troupes éprouvèrent à un tel point les angoisses de la soif, que beaucoup de soldats en perdirent l'esprit, et se mirent à courir çà et là, en faisant des grimaces et des folies étranges et fort dangereuses. Les Espagnols perdirent ce jour-là quinze cents hommes, dont mille environ moururent de soif; car les chrétiens qui depuis se rachetèrent, dirent qu'il n'y avait pas eu plus de cinq cents hommes, soit morts de leurs blessures, soit faits prisonniers, et que la majeure partie se composait de ceux qui, les premiers, étaient arrivés aux puits. L'armée en déroute étant arrivée sur le rivage, les marins procédèrent très lestement, avec leurs esquifs et leurs bateaux, à l'embarquement des troupes. Le comte d'Alvelto et les autres chevaliers, ignorant la mort du duc d'Albe, allèrent à sa recherche jusqu'au moment où ils acquirent la certitude qu'il avait été tué. Trois mille hommes restèrent à terre cette nuit-là, et ne furent embarqués que le lendemain au matin. Les troupes avaient espéré que, parvenues sur les navires, elles pourraient se dédommager amplement de la soif qu elles avaient éprouvée à terre, mais elles n'y trouvèrent que fort peu d'eau, attendu que les domestiques et les femmes, regardant l'île comme déjà conquise, avaient employé l'eau douce du bord pour laver le linge. Enfin, l'embarquement étant achevé, la flotte partit de Djerba, le samedi 31 août, et atteignit Tripoli avec assez de peine; là, on se sépara, et chacun prit la destination qui lui convint.

Préparatifs de représailles; expédition envoyée par Charles-Quint.
Telle fut la déplorable issue de cette grande expédition, où le comte d'Alvelto vit ternir en un jour les succès qui jusqu'alors avaient couronné toutes ses entreprises contre les Barbaresques. Le roi Ferdinand en fut vivement affecté, et songea à réparer cet échec de ses armes : il fit de grands préparatifs, et annonça le projet d'aller en personne continuer la guerre d'Afrique; mais le roi de France, Louis XII, ne pouvait croire sérieuse une telle résolution, et il dit un jour publiquement : 

« Je suis le  Maure et le Sarrasin contre lequel on arme en Espagne. » 
Quels que fussent les projets réels de Ferdinand le Catholique, l'expédition n'eut pas lieu. Ce fut Charles-Quint, son successeur, qui l'entreprit en rendant Djerba tributaire; Léon l'Africain raconte que cet empereur y envoya, de Messine, une flotte commandée par un chevalier de Rhodes, qui se conduisit avec tant d'habileté que les Maures en vinrent à composition et consentirent à payer tribut; ils envoyèrent à l'empereur, jusqu'en Allemagne (circonstance qui nous révèle la date de 1521), un ambassadeur chargé de lui porter leurs soumissions; l'empereur ratifia la capitulation, et régla à cinq mille dinars d'or la redevance annuelle que les Djerbiens payeraient désormais au roi de Sicile : ces conditions subsistaient encore en 1526, époque où Léon écrivait.

Des corsaires s'établissent à Djerba

Cependant, les fameux corsaires turcs Aroudj et Khaïr ed-dîn (autrement dit les frères Barberousse) commencaient alors à paraître dans la Méditerranée, et Djerba fut plusieurs fois, dès cette époque, un point de relâche pour eux : c'est dans cette île que les deux frères s'étaient retrouvés, après avoir, chacun de leur côté, quitté la maison paternelle pour courir les chances de la mer. Djerba ne tarda point à devenir un nid de pirates, où se ralliaient les navires des corsaires; en 1521, nous y voyons réunie une flotte de quarante bâtiments appartenant à ces écumeurs de mer, où Khaïr ed-dîn tenait le premier rang, et après lui le fameux Sinân Reis le juif, qui possédait à lui seul vingt-quatre fustes et une galère. Depuis cette époque même, Sinân Reis s'établit à demeure dans l'île, où il continua d'armer en course, et d'où il pût, en 1531, amener à Khaïr-ed-dîn un renfort considérable à opposer à André Doria lors de son expédition de Cherchell.

C'est également de Djerba que le fameux Dragut, l'élève et le lieutenant des Barberousse, fit son point de refuge et de ravitaillement; et c'est là qu'il fit démolir, au dire de Brantôme, plusieurs galères qu'en ses premières courses il avait enlevées dans l'Adriatique au vénitien Pascalico, faisant de leurs débris construire quatre galiotes, à joindre à celle qu'il tenait de la munificence de Khaïr-ed-dîn, et ne conservant intacte qu'une seule galère, qui lui fut reprise un peu plus tard par Jeannetin Doria, neveu et lieutenant de l'amiral, le même qui, au mois de mai 1540, parvint à s'emparer de ce terrible pirate dans les ports de la Corse, avec treize fustes ou galiotes qu'il commandait.

Lorsqu'après être resté quatre ans enchaîné dans la galère capitane d'André Doria, Dragut eut été racheté par Barberousse, c'est encore à Djerba qu'il alla réunir les éléments d'une nouvelle flottille, et là sa renommée, son crédit, et celui de ses amis, l'eurent bientôt mis à la tête de quatorze bâtiments de course, dont le nombre s'augmenta successivement, et avec lesquels il alla de nouveau écumer la mer et désoler les côtes de l'Europe. Charles-Quint mit à ses trousses l'illustre amiral André Doria, qui réunit, en 1549, quarante-trois galères pour lui donner la chasse. Dragut passa l'hiver à Djerba; mais il sentit qu'il lui fallait une retraite plus forte et mieux défendue : il jeta alors les yeux sur la ville de Mehdyah, pour en faire sa place d'armes et son arsenal; et, quittant Djerba au mois de février 1550, avec trente-six bâtiments à rames, il courut la côte tunisienne depuis Sfax jusqu'à Monastir; puis il vint réclamer le droit de cité à Mehdyah : ayant éprouvé un refus, il s'en rendit maître par surprise; mais les flottes chrétiennes, sous le commandement de Jean de Véga, vice-roi de Sicile, étant venues la lui disputer, il leva, tant à Djerba que sur la côte voisine, des troupes pour l'aller défendre; et quand, après un siège meurtrier, elle lui eut été enlevée, le 10 septembre de la même année, il dut songer de nouveau à Djerba.

Mais le cheikh de cette île, Ssalehh ben-Ssalehh, ayant appris la défaite de Dragut, envoya demander avec instance aux chrétiens de l'aider contre ce forban, afin qu'il pût le chasser du pays, promettant de donner la liberté aux nombreux esclaves chrétiens qui se trouvaient dans son île, de payer tribut à l'empereur, et de fournir tous les matériaux nécessaires pour élever un fort ou deux sur les points qu'on jugerait convenables, afin d'y placer des garnisons espagnoles. Le vice-roi de Sicile, Jean de Véga, quittant Mehdyah, alla avec vingt galères recevoir le tribut de Djerba, ainsi que de Sfax et des îles Kerkennah, et prendre les otages offerts par le cheikh Ssalehh, qui livra à ce titre un de ses fils, avec quelques-uns des principaux de l'île après quoi Véga retourna en Sicile.

Expédition d'André Doria contre Dragut.
Dans l'intervalle, Dragut, réfugié de nouveau à Djerba , allait croiser devant Mebdyah pour enlever tous les approvisionnements qui arrivaient aux chrétiens, en attendant que la flotte turque vînt du Levant l'aider à reprendre la place. Mais Charles-Quint en ayant eu avis, envoya au prince André Doria l'ordre de ravitailler sa nouvelle conquête en hommes, vivres et munitions, et de faire tous ses efforts pour s'emparer du corsaire qui jetait l'alarme sur toute cette côte.

André Doria partit de Gênes pour Naples avec onze galères, auxquelles se réunirent quelques-unes de celles de ce royaume; il embarqua, ce qui lui parut nécessaire d'infanterie espagnole pour les bien équiper, et le 16 mars 1551 il quitta Naples, arriva à Palerme le 30, et le jour suivant à Trapani, où il chargea, sur vingt-deux galères qu'il avait rassemblées, quantité de froment et de munitions pour les porter à Mehdyah; il s'y rendit en droiture, et s'empressa de la ravitailler. Sur la nouvelle que Dragut croisait sur la côte barbaresque, il repartit le même jour pour aller à sa recherche du côté de Sfax, et venant à Djerba, où il fut averti que devait se trouver le corsaire, il  fit enlever deux Maures, dont il apprit qu'en effet ce dernier était à la Roqueta avec ses navires. André Doria, enchanté par cette nouvelle, et projetant de cerner Dragut dans un endroit où il ne pût éviter de perdre ses navires dans le cas où il voudrait lui-même se sauver par terre, hâta sa marche, et prit en route deux bâtiments turcs chargés de marchandises.

André Doria surprend Dragut à Djerba.
Arrivé à l'embouchure du canal d'Al-Kantara, André Doria put vérifier l'exactitude de ce que lui avaient dit les Maures, car Dragut s'y trouvait en effet, avec ses bâtiments en partie armés et en partie désarmés. Le corsaire, se voyant à l'improviste enveloppé de manière à ne pouvoir sortir en aucune façon avec ses vaisseaux, prit sur-le-champ, en homme déterminé, le seul parti que lui permit la nécessité : il rassembla les, Turcs et les Maures de l'île, et montrant qu'il redoutait peu la flotte des chrétiens, il se mit en campagne avec eux pour aller défendre l'entrée du canal, et commença à diriger le feu de son artillerie et de la mousqueterie contre les galères d'André Doria, qui, pour préserver sa flotte, alla mouiller hors de la portée du canon. Dragut ne perdit pas de temps pour faire ses dispositions en conséquence. Il fit élever en toute hâte, auprès de l'entrée du canal, un bastion qu'il mit dans une seule nuit en état de défense au moyen de quelques pièces d'artillerie et d'un grand nombre de mousque-. taires turcs, et il commença aussitôt à tirer sur la flotte. 

André Doria, voyant la position défensive qu'avait prise Dragut, et reconnaissant qu'il faudrait nécessairement opérer une vigoureuse descente pour s'emparer de ce nouveau fort, et déloger l'ennemi de l'entrée du canal afin d'y pouvoir ensuite pénétrer, voulut d'abord savoir s'il n'y avait pas quelque autre issue par laquelle Dragut pût s'échapper avec ses navires; et ayant reçu de plusieurs marins connaissant l'île l'assurance, qu'à moins de sortir par le passage qu'on lui barrait, Dragut ne pouvait en aucune manière s'en aller par eau d'un autre côté, l'amiral jugea à propos de faire venir de Sicile et de Naples un renfort de troupes, ainsi que des vivres et des munitions; et il écrivit à Pierre de Tolède, vice-roi de Naples, de lui envoyer les galères qui lui étaient restées, avec des troupes et des munitions, lui faisant connaître quelle était la position de Dragut Reis, et combien il était urgent de mettre à terre des forces suffisantes pour le chasser de là ou lui faire perdre ses navires. Il écrivit dans le même sens à Jean de Véga, vice-roi de Sicile, et manda en outre, à Marco Centurione, qu'il avait laissé à Gênes, de venir le joindre avec ses galères.

Dispositions de Doria pour s'assurer de Dragut et de sa flotte. 
Le capitaine Jean Vasquez Coronado partit avec ces dépêches sur la galère patronne de Sicile; il se rendit à Trapani, où il trouva Jean de Véga et lui remit le message d'André Doria; puis il prit une frégate et passa à Naples, ou il remplit sa commission à l'égard de Pierre de Tolède; et de là il expédia immédiatement un courrier à Marco Centurione. Pierre de Tolède fit aussitôt apprêter sept galères qui se trouvaient à Naples, y embarqua quelques compagnies d'infanterie espagnole, avec quantité de vivres et de munitions, et les mit sous le commandement de Jean Vasquez Coronado lui-même et de Pierre-Francois Doria : de son côté Marco Centurione se mit en devoir d'exécuter sans délai ce qui lui était prescrit. Quant à Jean de Véga, il fit embarquer sur la galère patronne, que lui avait laissée Coronado, quantité de vivres, de munitions et de soldats, et y fit monter mouley Abou-Bekr, fils de mouley El-Hhasen roi de Tunis, qui était venu avec lui d'Afrique et avait pris part à l'affaire de Mehdyah. Il lui recommanda de tâcher, aussitôt qu'il serait arrivé à Djerba, d'avoir une entrevue avec le cheikh Ssalehh ben-Ssalehll, et de lui dire que, puisqu'il prétendait être le serviteur de l'Empereur, il le montrât en donnant des ordres pour que ce corsaire ne pût échapper de l'île, et fut pris ainsi que ses navires; que de cette manière il assurerait la sécurité du pays, et servirait l'Empereu; et qu'il l'obligerait ainsi de telle sorte, qu'il trouverait désormais auprès de lui tout l'appui dont il aurait besoin pour ses propres affaires.

Pendant ce temps, André Doria ne se reposait ni jour ni nuit, allant de côté et d'autre pour veiller à ce que l'ennemi ne pût s'échapper, et il prit quelques marins mauresques qui venaient à Djerba chargés de marchandises. Prévoyant aussi qu'il serait forcé de pénétrer dans le canal pour attaquer le fort de Dragut, lorsque les secours qu'il attendait seraient arrivés, il envoya une frégate sonder les bas-fonds, et placer des signaux sur la route que devraient suivre les galères pour trouver assez de profondeur; ce qui fut bien et dûment exécuté. Mais trouvant que l'entrée serait ainsi par trop aisée, Dragut, qui était adroit et défiant, et qui avait deviné le projet d'André Doria, fit embarquer cent fusiliers turcs dans une galiote, et envoya derrière celle-ci un esquif couvert, avec ordre d'aller enlever le signal que les gens de la frégate avaient placé d'un côté du canal, et qui consistait en un piquet fiché dans le sable et garni d'un petit pavillon. Cet ordre fut exécuté avec tant de dextérité, que la galiote, passant en avant, l'esquif, monté de quelques Turcs, arriva au piquet, l'arracha et l'emporta à la vue d'André Doria, qui fit tirer dessus par l'artillerie des galères; mais quoiqu'ils en fussent incommodés, ils ne laissèrent pas d'accomplir leur dessein.

Stratagème par lequel Dragut parvient à s'échapper; désappointement de Doria.
Cependant Dragut, voyant le péril où il se trouvait, imagina une ruse qui jamais n'avait
été pratiquée ni soupçonnée : rassemblant une quantité de Maures Djerbiens et les équipages de ses navires, il leur fit creuser plus profondément, à force de pioche et de hoyau, le canal postérieur de l'île, afin de tirer par là les vaisseaux; et pendant qu'on travaillait, il eut soin, pour que les chrétiens ne s'en aperçussent pas, de faire toujours continuer le feu de l'artillerie et les démonstrations de la mousqueterie turque du bastion. Plus de deux mille Maures étaient à l'ouvrage. animés par les présents et les promesses de Dragut, et ils firent une telle diligence qu'en très peu de temps, le fond étant d'ailleurs uni et sablonneux, on obtint un canal par où l'on pouvait traîner les vaisseaux et les passer de l'autre côté de la mer : en sorte que, dès le huitième jour du blocus, l'ouvrage était terminé; faisant alors glisser les galiotes sur des billots de bois bien graissés, les Maures et les équipages tirant d'un côté avec des câbles, poussant de l'autre avec leurs épaules dans le plus grand silence, l'une venant après l'autre à la file, on les fit toutes sortir du canal; puis, les ayant armées de leur artillerie et des troupes qu'il voulut y mettre, Dragut s'en alla par l'autre côté de file, laissant pour dupe André Doria, qui attendait toujours, pour forcer l'entrée du canal, les renforts qui devaient lui arriver. Naviguant vers les Kerkennah, il rencontra la galère patronne de Sicile, sur laquelle était mouley Abou-Bekr; il s'empara du bâtiment, lit prisonnier le prince tunisien, et l'envoya au grand-turc Soliman, qui, pour le punir de s'être prononcé en faveur des chrétiens, quoique Maure, le fit enfermer dans la tour de la mer Noire, où il resta jusqu'à sa mort.

André Doria, qui croyait que Dragut était toujours dans le canal, ne voyant paraître le lendemain ni troupes ni vaisseaux, envoya à la découverte et demeura stupéfait en apprenant ce qui était arrivé. II envoya prévenir les deux vice-rois qu'ils prissent garde à leurs galères en les expédiant; que quant à lui, il n'avait plus besoin de renfort puisque Dragut lui avait échappé. Là-dessus il leva l'ancre, croisa autour de l'île, prit quelques navires maures et turcs chargés de marchandises; et au bout de quelques jours, il revint en Sicile, laissant Dragut en plus grande réputation qu'il n'avait jamais été, et même victorieux, puisqu'il resta maître de la galère que nous avons dit, et de quelques autres navires chrétiens dont il s'empara encore dans ce temps-là.

Prise de Djerba par Dragut.
Djerba n'avait été que le théâtre de la lutte de ces deux grands hommes de mer; malgré ses offres de soumission à l'Empereur, elle était restée indépendante sous le gouvernement de ses cheiks, et la fortune de Dragut, devenu l'un des amiraux de la flotte ottomane et gouverneur de Tripoli , la préservait des tentatives de conquête de la part des chrétiens. Mais c'est Dragut même que les Djerbiens avaient à craindre. Il convoitait leur île, et il essaya de s'en emparer; mais il trouva dans le cheikh Soliman plus de résistance et de force qu'il n'avait pensé; et il résolut d'obtenir par la ruse ce que la violence n'avait pu faire. Sous prétexte de réconciliation, il l'attira à Tripoli, où il le chargea de fers : après quoi, s'étant rendu maître de l'île, il fit pendre l'infortuné Soliman. Un petit-fils de celui-ci prit alors le titre de cheikh de Djerba; mais l'île demeura aux Turcs, au grand déplaisir de la population, que la perfidie de Dragut avait exaspérée, et qui subissait sa tyrannie.

Expédition du duc de Médina-Celi.
Préparatifs d'une expédition contre Tripoli et la Barbarie.
Philippe II, successeur de Charles-Quint sur le trône d'Espagne, conservait aussi un profond ressentiment des revers que l'audacieux pirate infligeait à toute la chrétienté; et il résolut, en 1559, d'envoyer une formidable expédition contre lui. L'entreprise, retardée par quelques embarras, eut lieu l'année suivante : elle avait pour chef Jean de la Cerda, duc de Médina-Celi, vice-roi de Sicile, qu'enflammait un grand amour de gloire, et le désir d'égaler son prédécesseur Jean de Véga, le destructeur de Mehdyah.

L'armée était composée de trente bataillons d'infanterie espagnole sous les ordres du général don Alvaro de Sando, de trente-cinq bataillons italiens commandés par André de Gonzague; et de quatorze compagnies allemandes ayant pour colonel Étienne Léopat; il y avait encore deux compagnies d'infanterie française, quatre cents cavaliers d'élite, six cents arquebusiers, et l'artillerie, dont le commandement était confié à Bernard d'Aldana : c'était plus de trente mille hommes de troupes de débarquement. Quant à la flotte, elle comptait vingt-huit grands vaisseaux de charge, quatorze de moindre dimension, et cinquante galères, le tout sous les ordres de Jean-André Doria, neveu et lieutenant du vieil amiral; dans le nombre de ces galères, quatre étaient au pape, quatre au grand-duc de Toscane, cinq à l'ordre de Malte, ayant pour commandants respectifs Anguillara, Nicolas Gentile, et Tessières, général des galères de la Religion. On embarqua des vivres pour quatre mois.

Tripoli était le but de l'expédition, car là était la résidence de Dragut; mais toutes ces troupes et tous ces vaisseaux devaient être anéantis à Djerba. Une foule d'incidents semblaient présager ce désastre : le grand maître de Malte avant envoyé deux frégates à la découverte, l'une d'elles fut prise par les corsaires de Dragut, qui obtint par cette voie des renseignements détaillés sur les préparatifs dirigés contre lui, et se mit en mesure d'y faire face en réclamant aussitôt des secours à Constantinople. A Messine et à Syracuse, les maladies, les querelles et la mutinerie des soldats causèrent de grands embarras au vice-roi; enfin il partit, et fut accueilli en mer par des vents contraires; ayant relâché à Malte, il constata une perte de trois mille hommes, et il envoya chercher de nouvelles recrues en Sicile et à Naples.

Arrivée devant Djerba.
Ayant donné rendez-vous à tous les bâtiments de la flotte aux sèches de Palo, entre Djerba et Tripoli, il appareilla de nouveau le samedi 10 février 1560, et ne tarda pas à être derechef contrarié par les vents, en sorte qu'arrivé aux sèches de Kerkennah, il put craindre qu'une partie de ses navires n'eût été obligée de retourner à Malte; cependant, ayant continué de suivre la côte vers Djerba, il les aperçut, le mardi au point du jour, mouiltés près de cette île, dans un endroit où ils ne pouvaient déraper; et il leur envoya ordre de poursuivre leur route jusqu'aux sèches de Palo, ainsi qu'il était convenu. Toutefois, comme ses galères manquaient d'eau, parce qu'au départ de Malte elles avaient donné une partie de la leur aux navires de charge, il aurait voulu atterrir à la Roqueta pour y faire de l'eau : mais le temps fut si orageux et si mauvais, qu'il fallut s'aller réfugier dans l'après-midi au pied de la tour du canal d'Al-Kantara, en côtoyant les rivages de l'île, où l'on aperçut une quarantaine de cavaliers maures.

A l'entrée du canal on trouva deux navires d'Alexandrie chargés de froment, d'huile et d'autres denrées du même genre, qui furent prises et distribuées à la flotte. Il y avait aussi dans le canal deux galiotes que le duc eût bien voulu aller prendre ou brûler; mais comme aucun des marins de la flotte ne connaissait le canal, la chose ne se fit pas.

Débarquement à Djerba; escarmouche.
Le jour suivant on revint, au point du jour, à la Roqueta; et le duc descendit à terre avec tout son monde pour faire de l'eau, ne jugeant pas qu'il suffit pour cela de cinq cents ni de mille hommes comme certains disaient. Il établit aussitôt un escadron sur une petite hauteur à cent pas de la mer, et plaça, des détachements d'arquebusiers là ou cela parut le plus nécessaire. Les troupes débarquées ne formaient guère que trois mille hommes, parce qu'il manquait neuf galères et deux galiotes portant plus de monde, ainsi que le galion de Fernando de Segura, où il y avait deux ou trois compagnies d'infanterie. Pendant que le duc faisait provision d'eau, les Maures commencèrent à se montrer entre les palmiers, et ils s'avancèrent vers les chrétiens. Le duc avait ordonné de ne pas engager d'escarmouche avant que l'on eût achevé de faire de l'eau; mais les Maures s'approchèrent tellement, que les troupes furent obligées de tirer dessus; les Maures en firent autant, et l'escarmouche, devint si sérieuse que don Alvaro de Sande se vit dans la nécessité d'aller dégager les soldats, et que le duc s'avanca lui-même avec tout l'escadron, pour le soutenir, à plus de quatre cents pas sur ses arrières. Sans cette précaution, il aurait pu y avoir ce jour-là quelque désordre; car, bien que d'abord les ennemis ne se montrassent pas très nombreux, on en vit paraître le soir une masse assez considérable, avec beaucoup de fusiliers. L'on apprit, depuis, que Dragut se trouvait dans l'île avec mille Turcs, dont deux cents cavaliers, et plus de dix mille Maures-: ce qu'il était du reste facile de reconnaître à leur manière d'attaquer, et de ne laisser aucun point de l'escadron des chrétiens que la cavalerie n'essayât d'entamer. Mais toutes les précautions étaient si bien prises, n'y avait pas un seul endroit où ils ne trouvassent une ferme résistance. L'escarmouche ayant duré sept heures, il était déjà tard quand on acheva la provision d'eau et que le duc fit retirer les, troupes. L'escadron fit alors volte-face en bon ordre, changeant l'avant-garde en arrière-garde, et conservant en queue les détachements d'arquebusiers avec Alvar de Sande, jusqu'à ce qu'on fût arrivé au bord de la mer, toujours poursuivis par les ennemis, qui tiraient au gros de la troupe et y tuèrent ou blessèrent quelques hommes. On perdit ce jour-là sept soldats, et il y en eut trente de blessés; les ennemis eurent plus de cent cinquante hommes tant tués que blessés. Alvar de Sande recut un coup de feu au-dessus de l'aine; mais la blessure ne fut pas dangereuse, parce que la balle frappa de biais. Toute la troupe fut rembarquée dans le même ordre, et dans la nuit le duc partit pour la sèche del Palo.

Nouveau débarquement; échec.
Le lendemain arrivèrent à la Roqueta huit galères qui n'avaient pu quitter Malte aussitôt que les autres c'étaient les quatre du grand-duc de Toscane, la patronne de Sicile, la patronne de Jean-André Doria, et les deux du prince de Monaco. Quelques officiers débarquèrent avec leurs troupes pour faire de l'eau; mais la discorde se mit parmi eux pour savoir lequel commanderait, et ils se gouvernèrent si mal, que comme toute l'île était en fermentation et que les Maures désiraient se venger des pertes qu'ils avaient subies, ceux-ci attendirent le moment où la majeure partie des troupes était embarquée et où les galères avaient déjà tourné la proue vers le large, pour se jeter sur ceux qui restaient encore à terre, et dont ils tuèrent ou tirent prisonniers quatre-vingts, entre autres cinq capitaines espagnols, à savoir : Alonzo de Guzman, Adriano Garcia et Pedro Vanegas, tués, Antonio Mercado et Pierre Bermudez, prisonniers. Ceci arriva le 17 de février.

Réunion de la flotte au sèches de Palo; résolution de faire une descente à Djerba.
Les galères étant arrivées aux sèches d'el-Palo, où se trouvait le reste de la flotte, le duc de Médina-Céli apprit avec chagrin l'échec que les ennemis leur avaient fait éprouver, et surtout la perte des capitaines espagnols. Ayant, peu après, envoyé prendre langue à Djerba; il sut que Dragut s'était trouvé à cette affaire; qu'il avait été appelé dans l'île par les habitants, révoltés contre leur cheikh le petit-fils de Soliman, lequel avait été battu; que Dragut avait ensuite quitté l'île en laissant la garde du château à ses Turcs, et qu'ayant atteint Tripoli avec quelques bâtiments qu'il avait à
Djerba, il commentait à interrompre l'arrivée des vivres de Sicile, et avait pris plusieurs saïques aux chrétiens. Le duc alors, considérant que le temps était très mauvais et qu'on ne pouvait rester avec la flotte sur les côtes de Tripoli; que d'ailleurs Jean-André Doria était très malade, que la santé des troupes éprouvait de jour en jour de plus rudes atteintes, de telle sorte qu'il avait déjà fallu jeter à la mer deux mille morts; qu'il manquait encore six gros vaisseaux, par lesquels devaient arriver beaucoup de vivres, de munitions et de troupes; qu'on n'avait non plus aucune nouvelle du roi de Kairouan, sur qui l'on comptait beaucoup pour cette entreprise, mais qui, après avoir longtemps attendu en ces parages sans voir arriver la flotte, était retourné dans ses États; considérant en outre qu'on ne pouvait en cette saison aller vers Tripoli sans . péril manifeste; après en avoir délibéré en conseil , le vice-roi se détermina à poursuivre l'expédition contre Djerba, qui se trouvait à portée, et d'abandonner pour le moment celle de Tripoli jusqu'à ce que le beau temps fût revenu.

Le duc de médina-Celi va débarquer à Djerba.
Cette résolution prise, on s'entendit avec quelques cheikhs des Arabes de Mehhàmid, qui étaient venùs en amis, et on les engagea, moyennant-salaire, à servir contre Dragut avec quatre ou cinq cents cavaliers, soit qu'on leur donnât à garder le passage de Djerba, soit qu'on les envoyât autre part. La flotte mit donc à la voile le 2 mars au matin, et le soir même elle vint atterrir devant le château de Djerba, au milieu des sèches, où elle resta quatre jours sans pouvoir débarquer, à cause d'un vent très violent qui s'éleva. Lorsqu'il eut cessé, on reconnut le point favorable pour le débarquement, et les troupes mirent pied à terre à environ dix kilomètres à l'ouest du château, près de la tour de Valguarnera (Gigri), au pied de laquelle se trouvaient quelques puits et des mares d'eau de pluie. Afin que les troupes ne fussent pas obligées de marcher. dans l'eau, on construisit sur les sèches quelques estacades en bois, où venaient s'arrêter les chaloupes et bateaux; de manière que le 7 mars, à midi, les escadrons étaient formés par nations; les chevaliers de Malte se plaçant avec les Allemands.

Divers messages du cheikh de Djerba; attaque imprévue.
On n'aperçut ce jour-là aucun guerrier maure, sauf deux envoyés du cheikh Mesa'oud, nouveau chef de Djerba, annonçant qu'il était fraîchement arrivé de la Goulette, que les Maures l'avaient accepté pour seigneur, et que les Turcs lui avaient livré le château; qu'au surplus, il était tout disposé à servir le roi Philippe, pourvu que le duc fit rembarquer ses troupes et se rendît à la Roqueta, pour continuer son expédition
contre Tripoli, promettant de son côté de l'aider contre Dragut avec les gens de l'île, et de lui fournir des vivres comme à un ami. Le vice-roi lui fit répondre qu'il regrettait de n'avoir pas su cela avant d'avoir débarqué ses troupes, parce qu'il eût fait en sorte de lui complaire, mais que son monde était déjà à terre, et qu'il avait le projet de gagner un autre gîte plus voisin, afin de trouver de l'eau, dont il y avait disette en cet endroit; qu'arrivé là, il pourrait conférer avec lui, et traiter d'affaires. Mais dans la nuit, deux esclaves chrétiens qui étaient parvenus à s'échapper, vinrent trouver le vice-roi, et lui apprirent que les Turcs de Dragut et les Maures du bourg voisin méditaient une attaque pour le lendemain : sur cet avis, l'armée se mit en marche en bon ordre; et se tint sur ses gardes. Alvar de Sande prit les devants pour choisir la position du camp : les chevaliers de Malte, avec deux mille hommes Français et Allemands, formaient l'avant-garde, trois mille Italiens au centre, et trois mille Espagnols à l'arrière-garde. On se dirigea ainsi vers Esdroum, où il y a douze ou treize puits, et qui est situé à cinq milles de Gigri et deux milles du château de Djerba.

A un mille avant que d'y être parvenu, le duc reçut deux autres envoyés du cheikh, qui lui faisait témoigner le désir de le venir trouver; sur quoi le duc lui fit répondre d'attendre qu'il fût arrivé à la station, où l'entrevue se ferait plus commodément. L'armée ayant gagné son gîte, le duc alla reconnaître les puits, et les trouvant comblés, il les fit nettoyer. Bientôt les deux mêmes Maures revinrent en grande hâte lui demander ses ordres, parce que le cheikh désirait se rendre auprès de lui; et il leur répondit qu'il fallait encore attendre que les logements fussent faits, afin de le recevoir convenablement. Mais le cheikh lui dépêcha une nouvelle ambassade pour prier le duc de le venir voir, ou de trouver bon qu'ils vinssent à la rencontre l'un de l'autre, avec deux ou trois cavaliers. Le duc de Médina-Céli fit répondre que, puisque le cheikh se disait le serviteur du roi d'Espagne, il pouvait agir comme il l'entendrait, et qu'il serait toujours bien reçu; que s'il ne venait pas, le duc irait le voir le lendemain au château : sur quoi il congédia les deux Maures.

Ceux-ci avaient à peine atteint un bosquet de palmiers situé à environ un demi-mille, qu'ils se mirent à pousser de grands cris, et de nombreuses troupes, qui étaient en embuscade, s'étant déployées, présentèrent une ligne de bataille disposée en forme de croissant. Ne pouvant alors conserver aucun doute sur la perfidie du cheikh, qui voulait profiter de la fatigue et de la soif des chrétiens pour en avoir bon marché, le duc de Médina-Céli rangea aussitôt ses troupes en bataille, dans l'ordre que nous allons indiquer.

Ordre de marche de l'armée; combat; l'ennemi est repoussé.
L'armée était en marche le long du rivage, qu'elle suivait d'ouest en est à travers une grande plaine unie, ayant à gauche la mer, et à droite des palmiers qui se prolongeaient jusqu'à un mille de la halte, où ils formaient un demi-cercle pour aller rejoindre la mer. L'avant-garde, composée, comme nous l'avons dit, des chevaliers de Saint-Jean commandés par leur général, et ayant avec eux les Allemands et deux compagnies françaises à la solde du roi don Philippe, était munie de quelques pièces de campagne; les Italiens venaient ensuite, avec deux pièces; et à l'arrière-garde, les Espagnols avaient encore trois pièces. Sur le bord de la mer, à un demi-mille de distance, en avant et à la gauche des escadrons, marchait le mestre de camp don Louis Osorio avec soixante arquebusiers partagés en trois pelotons, et sur la droite pareil nombre d'arquebusiers conduits par le mestre de camp Michel Baraona, en sorte que ces deux détachements garnissaient le flanc de tous les escadrons. Aussitôt que le signal fut donné, l'avant-garde s'arrêta auprès des puits; les Italiens se rangèrent à la gauche, les Espagnols à la droite; et les pelotons d'arquebusiers qui flanquaient les deux premiers corps se réunirent un peu en avant de ceux qui flanquaient le dernier corps. A main gauche, vers la mer, s'allongeait une chaîne de rochers peu élevés, et d'espace en espace quelques collines, s'étendant jusqu'à mi-chemin du château. Sur l'une de ces collines s'établit Osorio avec le corps qu'il commandait, ayant devant lui, a cent pas environ, sur une autre colline, une quarantaine d'arquebusiers assez espacés entre eux.

Les troupes étant ainsi disposées, les Maures s'avancèrent en jetant de grands cris et en tirant des coups de fusil; mais comme le duc avait défendu de tirer sur eux ni d'engager avec eux d'escarmouche sans son ordre exprès, attendu que son intention était simplement de chasser les Turcs de l'île et non de faire la guerre aux habitants, les arquebusiers de l'avant-garde lui envoyèrent dire que les Maures s'avançaient en tirant et qu'ils attendaient ses ordres sur ce qu'ils avaient à faire. Le duc leur fit dire, que si l'on tirait sur eux ils ripostassent, de sorte que l'escarmouche commença à s'échauffer. Les Maures, qui ce jour-là étaient, autant qu'on en put juger, dix à douze mille hommes, attaquèrent avec tant de furie l'aile placée du côté de la mer, que les soldats cédèrent le terrain peu a peu, laissant sur la place quelques morts ou blessés, tout en faisant éprouver aux ennemis une perte plus considérable. Les Maures, se ralliant bientôt, chargèrent les deux ailes avec tant d'impétuosité et de résolution, qu'ils excitèrent l'admiration des vieux soldats espagnols témoins de l'action, lesquels disaient que bien des fois ils avaient vu combattre les Maures, mais que jamais ils n'avaient vu de leur part une attaque aussi vigoureuse que celle-là. A l'aile droite, ils forcèrent le peloton à se replier sur le corps d'armée, et à la gauche ils repoussèrent les quarante arquebusiers dispersés sur la colline jusqu'à celle où était Osorio, lequel tint ferme, et obligea les Maures à se retirer avec perte : il y eut même des soldats qui les poursuivirent à quelque distance, jusqu'à ce que les officiers les rappelassent, dans la crainte de quelque désordre. Dans cette charge, les Maures perdirent beaucoup de monde, et il y eut égale. ment quelques Européens tués ou blessés. De Thou évalue à cent cinquante hommes la perte des premiers, et à trente celle des Européens, y compris plusieurs officiers, notamment Barthélemi Gonzalez, Alphonse Padilla et le capitaine Frias.

Les ennemis s'étant donc retirés, les escadrons, qui avançaient toujours en épaulant les arquebusiers, arrivèrent en bon ordre à leur gîte, ainsi que le duc avait résolu de le faire ce jour-là. Le lendemain on entoura le camp de retranchements, parce que les galères n'ayant pas fait aiguade depuis plusieurs jours, on manquait d'eau, et il fallait leur donner du monde pour en aller faire, puis attendre leur retour afin de se porter en avant tous ensemble. L'eau se fit à la Roqueta sans obstacle ni difficulté, la troupe envoyée pour protéger cette opération étant sortie en bon ordre, sous la conduite de Sanche de Leyva, qui avait avec lui les capitaines Cogliazos et Hercule de Médicis. Ces circonstances tirent que l'armée garda sa position jusqu'au 10 mars, ce qui permit aux troupes de se reposer de leurs fatigues.

Capitulation du cheikh; prise de possession du château; travaux de fortification.
Ce jour-là, un Maure vint dire au duc que s'il voulait la paix il l'aurait, pourvu qu'il n'avançât pas jusqu'au château, sans quoi on le regarderait comme ennemi; le duc répondit qu'il ne voulait entendre parler de rien sans le château, et le 11 mars de grand matin il leva le camp. Les troupes étaient déjà sorties de leurs quartiers et marchaient en bataille à la rencontre des ennemis, quand revinrent deux ambassadeurs de la part du cheikh et des Djerbiens, pour dire qu'on rendrait le château, et qu'on se soumettrait à payer au roi d'Espagne le même tribut que l'on payait aux Turcs; moyennant quoi, on leur laissât le temps d'emmener leurs femmes et leurs enfants, et d'emporter leurs effets, et que le lendemain on viendrait occuper la place aussitôt qu'ils l'auraient évacuée. Le duc accepta ces propositions, et le jour suivant les mêmes Maures étant venus annoncer que le château était libre, le duc envoya le mestre de camp Michel Baraona avec Jérôme de la Cerda et Étienne Monreale, à la tête de trois compagnies d'infanterie espagnole , pour en prendre possession. Le duc alla ensuite le reconnaître en personne, laissant en arrière l'armée, qui ne put y arriver avant le mardi 19 mars, à cause des grandes pluies qu'il tomba ces jours-là.

Après avoir reconnu la position de la place et ses défenses naturelles, le duc donna ordre aux fortifications pour maintenir dans le devoir les Maures de l'île, et enlever aux Turcs un port d'où ils portaient si grand dommage. Le cheikh s'obligea à fournir les fascines, la chaux et tous les matériaux nécessaires, témoignant beaucoup d'empressement et de satisfaction de ce qu'on mît la forteresse en état de ne rien craindre de la flotte turque. On se mit incontinent à l'oeuvre, d'après les plans d'Antoine Conte, le plus habile ingénieur de son temps; et pour plus de célérité, on répartit les travaux entre les diverses nations : Jean-André Doria, avec les gens de ses galères, se chargea de la construction du bastion regardant le sud-ouest; le duc de Médina-Céli, avec les Espagnols, entreprit celui du midi; André de Gonzague, avec les Italiens, celui de l'est; enfin, le général de Tessières, avec les chevaliers de Malte et les troupes de la Religion, eut pour son lot le bastion de l'ouest.

Dans l'intervalle arrivèrent des recrues que le vice-roi avait fait lever à Malte, et qui renforcèrent de mille soldats la garnison sous les ordres de Baraona et de son lieutenant Olivera. Et le 5 mai, jour fixé pour recevoir l'hommage du cheikh, on le vit arriver avec une nombreuse suite à l'endroit désigné pour la cérémonie; il rendit l'étendard vert de Dragut, et éleva trois fois la bannière d'Espagne, en prêtant serment d'obéissance, et s'obligeant à payer un tribut annuel de six mille écus d'or, un chameau, quatre autruches, quatre faucons de Nubie et quatre gazelles. Peu après arriva aussi Mohhammed el-Refa, roi de Kairouan, avec huit cavaliers seulement, ayant laissé son armée sur le continent; il venait assurer le duc de Médina-Céli de sa fidélité au roi d'Espagne; on lui lit de grands honneurs, et on le logea auprès du vice-roi, ainsi que le prince tunisien Mohammed Ibn-Hamidah, son gendre, qui l'accompagnait.

Arrivée de la flotte turque; le duc de Médina-Celi refuse d'aller au-devant d'elle.
Pendant que ces choses se passaient à Djerba, Uluk Ali el-Farthasi était arrivé à Constantinople, pour y réclamer, au nom de Dragut, les secours les plus prompts : il avait été entendu. En huit jours on eut armé soixante fortes galères, montées chacune de cent janissaires de choix. Elles quittèrent les Dardanelles sous les ordres de Pir-Ali Pâschà , qui fut chargé de cette expédition , et se rendirent à Navarin, d'où elles repartirent le 1er mai, et arrivèrent le 7 devant Malte et Gozo, où elles tirent de l'eau et des vivres le 15.

Le bruit des armements de Constantinople était déjà parvenu à Djerba par la voie de Malte : le grand maître avait fait prévenir le duc de Médina-Céli que quarante galères allaient mettre en mer, et seraient bientôt suivies du reste de la flotte, ottomane. Doria, retenu au lit par la maladie, fut d'autant plus affligé de ces nouvelles, que Dragut allait se trouver ainsi à la tête de forces navales très supérieures à celles des Européens; et il demanda au vice-roi de lui fournir des troupes pour aller battre la flotte turque avant sa jonction avec celle des pirates. Mais la Cerda, tout entier à son établissement de Djerba, ne voulut point abandonner les ouvrages commencés; il envoya même le vicomte de Cicala, avec douze galères,  chercher en Sicile de l'argent et des vivres. D'un autre côté, le vice-roi de Naples lui fit redemander ses troupes espagnoles; et le grand maître réclama ses galères, qui lui furent renvoyées le 8 avril. Doria, toujours malade, renouvela néanmoins ses instances, mais vainement; lorsqu'un aviso vint annoncer que quatre-vingts galères turques avaient paru le 7 mai en vue de Gozo.

Doria envoya aussitôt au duc de Médina-Céli le commandeur Bernard de Guimaran pour le presser de monter sur la flotte et d'aller prendre Tripoli avant l'arrivée de celle des Turcs : le conseil fut assemblé; Sanche de Leyva et Bérenger de Requésens, généraux des galères de Naples et de Sicile, y furent appelés, ainsi que Scipion Doria et le vicomte de Cicala. Après de longues discussions, il fut résolu que le vice-roi ne quitterait Djerba qu'avec l'armée, ainsi qu'il l'avait promis à ses soldats, et que Jean-André Dora, avec tous les bâtiments de combat, hors deux galères, irait à la découverte, sauf à revenir à Djerba pour embarquer les troupes si l'ennemi n'était pas en vue. Quelque contrarié qu'il fût d'une telle résolution, l'intrépide marin obéit, en s'écriant que c'était vouloir la perte de la flotte. 

Rencontre des deux flottes. 
Pir-Ali pacha s'était porté de Gozo à Lampédusa, où le mauvais temps le retint deux jours; puis il gagna les Kerkennah en essuyant une bourrasque. De là, le pacha envoya deux galiotes à Sfax pour avoir des nouvelles de l'expédition chrétienne; et il apprit ainsi, dit Marmol, qu'après s'être emparée du château de Djerba, elle s'occupait de le fortifier, qu'elle avait mis à terre douze mille hommes de toutes nations, et qu'elle disposait de cinquante-trois galères, trois galiotes et trente-quatre bâtiments de transport.

Sur ces nouvelles, la flotte turque partit des Kerkennah en grand émoi, faisant marcher en avant Uluk Ali et Qarâ Mossthafaï avec deux galères pour aller à la découverte. Les deux corsaires étant arrivés en vue de Djerba, leurs vigies signalèrent des galères chrétiennes à la voile, et supposant qu'elles arrivaient sur eux, ils coururent prévenir le pacha que la flotte chrétienne paraissait. C'étaient, en réalité, quelques galères qui étaient allées faire de l'eau à la Roqueta, et qui revenaient au château. Les Turcs gagnèrent le large pour les laisser passer; et ils allèrent ensuite, sans avoir été aperçus, jeter l'ancre à la Roqueta, où ils restèrent toute la nuit. Le lendemain au point du jour, ils découvrirent la flotte chrétienne cinglant vers le large en luttant contre les vents : les Turcs, au contraire, profitant de l'avantage du vent, arrivaient à pleines voiles. A cette vue, les chrétiens s'effrayent, et ne sachant que résoudre, prennent enfin le parti de s'échouer sur la côte; la plus grande partie des équipages se noya en voulant se sauver à la nage; peu gagnèrent la terre, beaucoup furent faits prisonniers. Quelques galères se réfugièrent dans les ports de Malte, de Sicile, ou de Naples. Doria, abandonnant la capitane enfoncée dans le sable, atteignit la terre sur un bâtiment mar chand. On perdit, dans cette déroute, dix-neuf galères, et quatorze bâtiments de charge qui portaient les malades; le nombre des prisonniers fût de cinq mille, et parmi eux Sanche de Leyva, Bérenger de Requesens, Gaston de la Cerda , fils du vice-roi , et nombre d'autres personnages distingués.

Doria était outré de colère : le vice-roi alla le trouver, reconnut sa faute, et lui demanda conseil  l'amiral répondit que c'était au commandant des troupes de terre à y aviser; que quant à lui, général des galères, il allait passer à Messine sur quelque bâtiment léger, pour aller recueillir les débris de la flotte. Le vice-roi se détermina à en faire autant, laissant dans le fort cinq mille hommes, tant Italiens que Français et Espagnols, avec quelques escadrons de cavalerie légère, sous le commandement d'AIvar de Sande, qui s'était offert pour cette périlleuse commission; et lui-même partit avec Doria et le reste de ses officiers sur sept frégates légères, promettant à Sande un prompt envoi de secours. 

Siège du château de Djerba par les Turcs; capitulation.
Enfin la flotte des Turcs, que Dragut avait jointe avec onze galères, portant des troupes de cavaliers levées clans le pays, arriva à Djerba, et débarqua les soldats, aussi bien que l'artillerie, près de la Roqueta; puis, de là, ils vinrent mettre le siège devant le château, qui, pendant trois mois, fut vigoureusement battu en brèche par dix-huit pièces de canon, et eut à soutenir plusieurs assauts.

Il y eut aussi, à cette époque, plusieurs engagements, dont un très remarquable. Les Turcs avaient réuni toutes les barques de leur flotte pour venir attaquer neuf galères qui avaient échappé au désastre, et qui s'étaient réfugiées sous le fort; mais, en approchant, ils s'aperçurent que les chrétiens avaient placé, en avant et à l'entour des galères, de nombreuses poutres enchaînées les unes aux autres, qui les empêchèrent d'avancer; et ils ne pouvaient non plus reculer sans être foudroyés par l'artillerie et la mousqueterie des galères et du fort, en sorte qu'ils perdirent, au milieu de cette confusion, plus de mille hommes, parmi lesquels se trouvaient beaucoup de reis ou capitaines, et d'autres personnages d'importance; ils ne parvinrent à se retirer qu'en abandonnant un grand nombre de leurs barques, qui furent coulées à fond. Une autre fois, le 7 juin, les chrétiens, dans une sortie, pénétrèrent dans les retranchements des Turcs, saccagèrent leurs tentes et leur tuèrent beaucoup de monde; mais Uluk Ali accourut avec du renfort, et les força à la retraite.

Cependant chaque jour l'eau et les vivres diminuaient dans le château; enfin l'on en fut réduit à boire de l'eau de mer distillée dans des alambics; mais comme elle ne suffisait pas, les soldats périssaient de soif, et beaucoup d'autres allaient se rendre à l'ennemi. Réduit à cette extrémité et voyant la plus grande partie de son artillerie démontée, Alvar de Sande résolut de tenter une sortie désespérée, et de vaincre ou de mourir. Mais, prévenus. par les transfuges de l'état où se trouvaient réduits les assiégés, et du projet de leur général, les Turcs prirent leurs précautions, et firent bonne garde sur tous les points par ou les chrétiens eussent pu pénétrer, si bien qu'Alvar de Sande, ne pouvant venir à bout de son dessein, et voulant néanmoins le tenter, eut le malheur d'être battu et fait prisonnier. Le lendemain de bonne heure, les assiégés se décidèrent, malgré l'opposition de quelques-uns d'entre eux, à entrer en pourparler avec le pacha et à lui offrir de capituler à des conditions honorables; mais le pacha ne voulut leur promettre que la vie sauve, et ils furent obligés de se rendre aux Turcs, en même temps que la forteresse. Ils furent tous faits esclaves, et les fortifications de la place entièrement rasées, à l'exception de la vieille tour. La flotte turque, laissant à Djerba Dragut avec ses troupes, fit voile pour Tripoli, et de là pour Constantinople, emmenant prisonnier Alvar de Sande, ainsi que Sanche de Leyva et Bérenger de Requésens, qui avaient été pris dans le combat naval avec beaucoup d'autres chevaliers et soldats; et le pacha rentra ainsi triomphant à Constantinople.

Destinée ultérieure de Djerba

Telle fut l'issue de l'expédition du duc de Médina-Céli, dont il resta à Djerba jusqu'en 1846 un monument, signalé par les voyageurs qui depuis cet épisode ont visité les lieux : sur quelques assises de pierre, que Paul Lucas vit en 1708, et que Félix Flachenacker a aussi remarquées en 1840, étaient amoncelés en pyramide les crânes et les ossements des chrétiens qui succombèrent alors. L'exagération des habitants en portait le nombre à dix-huit mille. 

Ainsi, Dragut conserva Tripoli et Djerba, jusqu'à ce qu'il fut emporté par un boulet de canon au siège de Malte en 1565. Il est probable que l'adjonction de Djerba au gouvernement de Tripoli fut une conséquence de la possession simultanée de ces deux points par les Turcs, tandis que Tunis était entre les mains de princes arabes alliés ou tributaires de l'Europe chrétienne. Mais lorsqu'en 1574 Sinân pacha eut établi la domination turque à Tunis, l'île de Djerba, qui depuis la conquête des Arabes avait toujours été considérée comme une dépendance de cet État, y demeura désormais annexée, bien que les compilateurs de géographie des XVIIe et XVIIIe siècles aient continué de la compter, après Léon et Marmol, parmi les dépendances de Tripoli. Toutefois le père Dan en 1634, le père Philémon de la Motte en 1700, et Paul Lucas en 1708, avaient eu soin de constater qu'elle relevait de Tunis, et le second de ces voyageurs avait même fait remarquer expressément l'erreur des auteurs de son temps sur ce point.

Nominalement turque, en pratique sous la domination de la Régence de Tunis, Djerba, qui, depuis sans doute le Néolithique, a jusque-là eu une population principalement berbérophone, s'arabise progressivement. A partir de 1881, Djerba, comme le reste de la Tunisie est soumise au protectorat français qui prend fin en 1956 avec l'accession du pays à l'indépendance. Longtemps délaissée par l'administration centrale, l'île a subi ensuite une forte émigration, principalement en direction de la France. C'est seulement à à partir des années 1980 que Djerba se verra dotéede nouvelles infrastructures, dont l'implantation est allée de pair avec le développement du tourisme de masse. (D'Avezac).

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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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