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L'histoire de Florence
Florence dans les tumultes 
du XIVe siècle
La ville Des origines au XIIIe s. Guelfes et Gibelins Les troubles du XIVe s. Le temps des Médicis

Les Blancs et les Noirs

Les dissensions intestines prirent une gravité croissante lorsque les dangers extérieurs qui pesaient sur Florence eurent disparu. On avait comprimé la noblesse, les gibelins. A la suite des ordonnances de justice, les partis se transformèrent. La rivalité de Corso Donati et de Vieri de Cerchi divisa toute la ville. Les Cerchi avaient pour eux les marchands et la noblesse gibeline, les Donati la populace et les grands guelfes. Dans la maison des Cerchi résidaient les prieurs et s'assemblait d'ordinaire la seigneurie; mais, malgré leur influence, l'alliance des gibelins les affaiblissait surtout vis-à-vis de l'énergique Corso Donati. A ce moment, Florence fut impliquée dans les querelles des gens de Pistoia. Ceux-ci s'étaient divisés en Blancs et Noirs. Les Blancs invoquèrent la médiation de Florence (1294). Ils s'adressèrent aux Cerchi, leur offrant la balia, c.-à-d. pleins pouvoirs de régler l'affaire, selon la coutume de ces républiques. Ils la lui donnèrent pour cinq ans en 1296, avec faculté de réformer à leur gré les institutions de Pistoia et de la gouverner durant ce temps. Dès lors, les Cerchi deviennent solidaires des Blancs et en prennent le nom : les Donati prennent celui de Noirs. Du côté des Blancs étaient, avec les Cerchi, les Adimari, Cavalcanti, la plupart des anciens gibelins; du côté des Noirs, les Pazzi, Buondelmonti, Tornaquinci, Brunelleschi. D'autres familles étaient divisées, Bardi, Rossi, Nerli, Adimari et même les Cerchi. Les Blancs en possession du pouvoir étaient fort modérés, se défendant à peine. De leur côté étaient les théoriciens, Dante, Guido, Cavalcanti, le père de Pétrarque; les Noirs, moins nombreux, moins cultivés, étaient plus énergiques. Les rixes étaient continuelles; le pape s'en inquiéta, mais ne put réconcilier les adversaires. Invoqué par les Noirs, il envoie le cardinal Matteo d'Acquasparta. On lui accorde une balia; il propose de tirer au sort les prieurs. On refuse et il met la ville en interdit. Parmi les prieurs d'alors qui appartenaient à la faction des Blancs était Dante Alighieri, de l'art des apothicaires (1300). Ce fut l'origine de ses malheurs. 

On tenta de rétablir la paix en exilant les chefs des deux partis (1301), mais les Blancs rentrèrent; Corso Donati se rendit à Rome tandis qu'à Pistoia les Noirs étaient traqués comme des bêtes fauves. L'intervention décidée de Boniface VIII et de son allié Charles de Valois en faveur des Noirs changea la face des choses. Les Noirs parurent les représentants de l'ancien parti guelfe; les gibelins se rallièrent décidément aux Blancs; originairement démocrates, ceux-ci se virent confondus avec les aristocrates. Charles de Valois marche sur Florence et y rentre, appuyé par les Siennois; Corso Donati rentre à son tour, brûle les maisons de ceux qui l'ont condamné; il se rend maître de la ville sans que les Blancs osent résister; six jours durant, elle est livrée au pillage (novembre 1301). On proscrit les chefs des Blancs, les anciens prieurs, Cerchi, Adimari, Gherardini, Dante avec eux. Deux mois après, sous prétexte d'une fausse conjuration, Charles de Valois bannit de la ville tous les Blancs (1302). Comme toujours, les riches marchands et la foule se ralliaient aux vainqueurs.

Dans l'exil, les Blancs deviennent impopulaires par leur alliance avec les gibelins de la noblesse féodale. On décrète contre eux des mesures d'une incroyable violence; leurs têtes sont mises à prix; quiconque les recevra verra sa maison brûlée et ses propriétés détruites; ordre de les arrêter partout où on les trouvera. Leurs biens sont confisqués, leurs descendants mâles et leurs mères expulsées. Les Blancs se dispersent dans les villes voisines. Ils essayent de résister dans le Mugello, mais sont défaits. Bologne les soutient. De leur côté, les Noirs se divisent; au cruel Rosso della Tosa s'oppose Corso Donati, l'ennemi-né des riches bourgeois. Il s'entend avec l'évêque, arme la populace; on recommence à se battre dans les rues (1304). Le cardinal de Prato rétablit la paix; il tente de la consolider en rappelant les Blancs exilés. Un parti modéré se forme, grossi des banquiers et gros bourgeois, mais les Noirs incendient la ville et reprennent le dessus. Vainement les Blancs campent aux portes avec 1600 cavaliers et 9000 fantassins. Ils ne peuvent forcer les portes et s'enfuient en désordre (1304). Le triomphe des Noirs est assuré par Robert de Calabre, fils aîné de Charles Il de Naples, capitaine de la ligue guelfe.

La guerre devient atroce. Pistoia est prise et partagée entre Lucques et Florence. La bourgeoisie domine si bien maintenant parmi les Noirs qu'on aggrave les fameuses ordonnances de justice. Corso Donati, le hautain protagoniste des nobles, se rapproche des gibelins. Il compose avec eux et est tué (1308).
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Florence au 14e siècle.
Florence au XIVe siècle. (détail de la fresque de la Madonna della Misericordia, Loggia del Bigallo).

Les gibelins font alors appel à l'Empire; Dante est le théoricien de cette école qui, pour échapper à l'anarchie, se tourne vers l'ancien maître. « Guelfe d'origine, Blanc de faction, gibelin par réflexion comme par désespoir », il réclame un arbitre suprême. Henri VII de Luxembourg, appelé en Italie, espère réconcilier les factions. Florence lui tient tête, reconstitue la ligue guelfe, rappelle ses exilés guelfes, sauf les plus compromis (900, dont Dante), traite en ennemis les ambassadeurs impériaux (1311). Ses contingents tiennent deux mois Henri VII en échec dans Rome. L'empereur revient par la Toscane, accueilli joyeusement par la gibeline Arezzo (1312), mais il est trop faible pour attaquer Florence. Au bout d'un mois passé devant la grande ville, il se retire à San Casciano, puis à Poggibonzi et se borne à une condamnation solennelle des villes toscanes et des chefs de la résistance à Florence (Corsini, Albizzi, Macchiavelli, Guicciardini, Ferrucci, etc.). En réponse, Florence donne pour cinq ans la seigneurie à son ennemi Robert, roi de Naples. Henri VII vient échouer à Pise et finit par mourir près de Sienne, emportant dans sa tombe les dernières espérances des gibelins et des Blancs. Ainsi, malgré leur honnêteté, leur supériorité intellectuelle et morale, ceux-ci ont succombé; les guelfes noirs, peu braves sur les champs de bataille, ont eu plus de décision et d'énergie; en politique, ils l'emportent sans conteste. Ils ont élargi leur cercle; ils ont une politique italienne, étendant leurs négociations et leur influence dans toute la péninsule et jusqu'en France. 

« Rien de plus surprenant que ces vues larges chez un peuple de cent mille âmes, que cette suite dans les idées chez des magistrats élus pour deux mois. Instruments de la volonté générale, ils ne se décourageaient pas de concevoir ce que d'autres exécuteraient et ils exécutaient avec une docilité patriotique ce que d'autres avaient conçu. »
Florence renouvelle la merveilleuse histoire d'Athènes.

La vie sociale de Florence

Florence fut avant tout une cité industrielle et commerçante. Il est donc indispensable, pour s'en faire une image exacte et se rendre compte de son histoire, d'exposer l'organisation économique de cette illustre cité, Elle dépassait de beaucoup les cadres de son territoire. A l'étranger, les négociants florentins forment des colonies, vivant ensemble à frais communs. Dans leur propre pays, ils accueillaient les étrangers et facilement accordaient le droit de cité à qui l'avait habité pendant cinq ans, deux mois par an, ou payé les impôts pendant dix ans. La publication des statuts de l'art de calimala (lainages fins) nous a renseigné sur le mécanisme de ces corporations qui étaient les parties constituantes de l'Etat.

Tous les six mois les chefs de magasins et de boutiques s'assemblent pour élire leurs consuls; tout magasin a deux voix; toute boutique une; les élus ne peuvent refuser le mandat. Les quatre consuls prennent pour chef l'un d'eux qui est le prieur. Ils sont assistés d'un conseil général et d'un conseil spécial, surveillés par un notaire étranger qui joue ici le rôle du podestat dans l'Etat. Les consuls veillent aux intérêts de l'art, les protègent à l'étranger, surveillent tous les membres de la corporation; une fois par mois se tient une assemblée générale des consuls de tous les arts. Pour entrer dans la calimala, il suffit d'avoir exercé l'industrie, pendant un an ou d'être associé à un des membres; les frères et descendants masculins en font partie; les héritiers, même étrangers, doivent répondre aux consuls. Défense est faite à cet art de vendre d'autres draps que ceux importés d'outre-mont (qu'il façonnait à nouveau). Les jeux de hasard sont interdits dans les boutiques; seuls les apprentis ou gardiens assermentés y peuvent coucher, et ils n'en peuvent sortir la nuit. Tous les deux ans le statut était révise par des arbitres munis de pleins pouvoirs. Les principales manifestations extérieures, la vie des apprentis surtout, étaient soigneusement réglementées. Cette stricte discipline, fort nécessaire en un temps de discordes et d'anarchie gouvernementale, valut aux arts une excellente renommée. 

Les draps étrangers étaient dès leur arrivée examinés par des experts qui ensuite les « livraient aux diverses compagnies de l'art, teinturiers, tondeurs, étireurs, apprêteurs, qui devaient les fouler, les carder, les teindre, les lisser, les tailler, les plier, leur donner les dimensions, la couleur, le lustre, la finesse que réclamaient la mode et l'usage. Ces diverses compagnies habitaient des rues portant leur nom. Elles recevaient défense de s'unir en société pour se rendre maîtresses des prix. » (Perrens). 
Au premier rang venaient les teinturiers; la qualité du travail et la probité étaient garanties par la surveillance d'officiers spéciaux délégués par l'art, celui-ci fixait les prix; sur tout drap devait être cousu un papier visible à tous, portant le prix fixé, le nom de la maison et de l'industriel qui l'avaient fabriqué. Une fraude pouvait entraîner l'exclusion. Les draps venant surtout de France, ce pays était pour les Florentins comme une seconde patrie; les plus célèbres y sont tous venus, souvent plusieurs fois, Brunetto Latini, Cino de Pistoia, Dante, Pétrarque, Boccace, Villani, des Peruzzi, les Alberti (ancêtres des Luynes), etc. 

Les marchands florentins de France recevaient de ceux de leur pays deux consuls qui exerçaient la même surveillance que les premiers. L'art de calimala avait ses hôtelleries à Paris, Saint-Denis, Caen, Rouen, Montivilliers, Provins, Lagny, Troyes, Bourges, Marseille, Toulon, Arles, Saint-Gilles, Avignon, Nîmes, Montpellier, Narbonne, Béziers, Perpignan, Carcassonne, Toulouse, etc.; les hôteliers étaient surveillés par les consuls. En Angleterre, en Allemagne, en Espagne, comme en France, s'opérait le double commerce de la calimala, achat de draps bruts, vente de draps façonnés. Il était concentré en un petit nombre de mains. L'émigration des artisans, l'exportation des matières premières étaient interdites, des droits énormes imposés aux marchandises des rivaux.

Les autres arts sont organisés de même que celui de calimala. L'art de la laine qui travaille la laine brute et fabrique ses draps de toutes pièces, achetait à l'étranger sa matière première, surtout en Angleterre, au Portugal et en Espagne. En 1300, on compte à Florence 300 boutiques de cet art, fabriquant annuellement 100,000 pièces de drap valant environ 1,200,000 florins et donnant du travail à 30,000 personnes. De là provenaient le tiers des gains de l'industrie florentine. Le grand essor de l'art de la laine fut dû à la confrérie religieuse des Umiliati établie dans le faubourg d'Ognissanti. Les consuls de la laine résidaient à Or San Michele. 

Moins important était l'art de la soie dont les membres façonnaient aussi les brocarts
d'or et d'argent et avaient englobé peintres, brodeurs, filateurs, batteurs d'or, orfèvres. Les fabricants de velours faisaient bande à part sur la rive gauche où s'établit la famille des Velluti qui l'introduisit.

Les capitaux accumulés par les fabricants et commerçants de lainages et soieries donnèrent lieu à un nouveau commerce, celui du numéraire; les Florentins furent par excellence changeurs et banquiers. Dans cette branche, ils défièrent toute concurrence. Le change devint une des corporations principales. Ses affaires se faisaient par des courtiers immatriculés recevant un salaire fixé par le statut. Le Marché-Neuf fut la Bourse de Florence, régulatrice du commerce de l'argent. Non seulement on y changeait et on y prêtait, mais on y faisait la hausse et la baisse, spéculant sur les emprunts, surtout quand Florence eut sa dette publique à capital consolidé. Nul étranger, nul ecclésiastique ne pouvait être changeur; la tenue des livres (en partie simple) était imposée, et sa législation a servi de base à celles des temps modernes. On comptait en 1338 environ 80 maisons de change et de banque; les plus grandes étaient celles des Bardi et des Peruzzi ; puis venaient celles de Frescobaldi, des Acciajuoli et, plus tard, des Strozzi, des Medici, des Capponi, etc.

On évaluait à la fin du XIV siècle le numéraire circulant à deux millions de florins. Banquiers du pape, des rois d'Angleterre, des ducs de Bourgogne, les Florentins ont partout des comptoirs; les Peruzzi seuls en ont seize à Londres, Bruges, Paris, Avignon, Majorque, Pise, Gênes, Venise, Cagliari, Naples, Palerme, Clarentza (Morée), Rhodes, Chypre, Tunis. De leurs agents 27 furent prieurs, 7 gonfaloniers. La diffusion de la lettre de change fut l'oeuvre de ces banquiers; elle accrut la sécurité du commerce, soustrayant aux bandits, seigneuriaux ou non, le numéraire. Les prêts sont facilités par cet admirable instrument de crédit. L'Etat emprunte aux particuliers; lui-même prête à ses voisins ou même à des particuliers. Il a les moeurs d'une maison de banque, protège soigneusement la propriété de ses citoyens, conclut des traités de commerce avec les villes voisines, y place un arbitre du trafic. Contre ceux qui refusent de réparer les dommages faits à un Florentin, on prononce des représailles, les obligeant à donner satisfaction par cette sorte de violence légale.

Le commerce avec l'Orient alimentait le cinquième art, celui des médecins, apothicaires, épiciers et merciers. On comptait une soixantaine de médecins, une centaine d'apothicaires; parmi ceux-ci on rangeait les parfumeurs, les limonadiers. 

L'art des juges et notaires comptait une centaine de juges et 600 notaires. Il était le premier dans la hiérarchie, bien qu'il ne fit nul trafic. Il avait 9 consuls dont le chef était le proconsul entouré d'un conseil de 12 notaires. L'autorité juridique du proconsul s'étendait sur tous les arts. Des légistes on exigeait une grande dignité dans la vie; le moindre manquement entraînait leur suspension. Néanmoins, leurs prévarications étaient fréquentes, la partialité absolue. La justice était extrêmement lente et sans nulle sécurité, le régime des prisons très rigoureux.

Des arts de l'alimentation, le principal était celui des bouchers qui tuaient par an 4000 boeufs, 60,000 moutons, 20,000 chèvres; comme les aubergistes et marchands de vin, ils passaient pour peu honnêtes. Même reproche aux boulangers qui étaient strictement taxés; le staio (19 kg) de pain coûtait 4 deniers en été, 5 en hiver; ils employaient 70,000 kg de grain par jour, et, quoique peu considérés, étaient souvent fort riches.

Florence étant une ville industrielle, donna dans l'histoire le premier exemple d'un Etat où la propriété foncière fut méprisée et l'agriculture regardée comme très inférieure. On sait combien dans les cités antiques, à Athènes même, on s'efforçait de maintenir la supériorité de la propriété foncière. Ici le paysan, le contadino, est tenu pour très inférieur à l'artisan. 

La noblesse, qui, primitivement, représentait la classe des propriétaires terriens, tend à disparaître, se fondant avec la haute bourgeoisie financière et industrielle. On garde pourtant quelque estime pour les chevaliers, réduits à l'oisiveté par leur dignité. Arrivés à la vieillesse, les riches parvenus briguent cet honneur. 

Le clergé est nombreux; en 1339, Florence possède 190 églises réparties en 57 paroisses; 5 abbayes, 2 prieurés (80 moines), 24 couvents de femmes (500 religieuses), 40 congrégations de frères (700 membres), 300 chapelains d'hôpitaux (30 renfermant 1000 lits). 

Les moeurs de ce clergé sont médiocres, surtout celles des moines

Au dernier rang des classes oisives sont les mendiants, aveugles surtout, dont on recensa 22,000 en 1330, et les voleurs.

Dans la vie privée, le droit romain coexiste avec le droit lombard qui mitige le despotisme paternel; le conseil de famille est fréquemment consulté; la fortune patrimoniale est en partie inaliénable; mais, pour les biens personnels. on teste à peu près librement. Nul droit n'est reconnu aux bâtards; guère plus aux femmes. Le mariage dotal est en vigueur. Les moeurs étaient libres; les courtisanes nombreuses, mais persécutées. Le luxe des toilettes était remarquable, et Florence donnait le ton à la mode, même à Gênes et à Venise. 

Les maisons ont toujours au dehors l'aspect de forteresses, carrées avec cour intérieur, bâties en bonne pierre, hautes d'un ou deux étages, avec de petites lucarnes au rez-de-chaussée, une porte étroite au haut d'un perron; le long des murs, j'allais dire des remparts, des anneaux de fer, de bronze, où planter les cierges, les bannières. La rue tortueuse, pavée de dalles irrégulières, boueuse ou poussiéreuse, est malpropre et malsaine; de même les masures populaires, nettoyées à peine une fois la semaine; les palais ne l'étaient guère plus. On vit beaucoup au dehors, à l'église, sur les places publiques; chaque maison de quelque importance a sa loggia. On fréquente surtout le Vieux-Marché et le Nouveau. Les fêtes jouent un grand rôle dans l'existence.

Les guerres contre Castruccio et Lucques

La ville que nous trouvons si glorieuse au début du XIVe siècle consuma la moitié de ce siècle en guerres contre ses voisins où elle compromit sa liberté. La vieille querelle entre guelfes et gibelins s'était ravivée, divisant la Toscane, les guelfes tenant Sienne et Florence, les gibelins, Pise et Arezzo. Uguccione della Faggiuola, redoutable capitaine gibelin, tour à tour chef des diverses cités de la Romagne, entre au service de Pise; derrière lui viennent se ranger des milliers de mercenaires (1313). Il dicte la paix à Lucques et y ramène Castruccio Castracani qui lui livre le ville (1314) et le trésor pontifical, un million de florins d'or. L'exil des guelfes porte un coup mortel à l'industrie de Lucques. La ligue guelfe, renforcée des contingents napolitains, lève 50,000 fantassins et 4000 cavaliers. Uguccione avec 3000 cavaliers et 30,000 piétons inflige une sanglante défaite aux Florentins (1315). Ce désastre de Montecatini eut perdu Florence si une rupture ne fût intervenue entre Uguccione et Castruccio; le premier dut se retirer à Vérone (1316). 

A Florence, l'anarchie règne; mille entente entre le vicaire du roi de Naples et le gonfalonier de justice. Le premier l'emporte et traite avec Pise et Lucques (1317). Mais le roi Robert engage les guelfes toscans dans sa lutte contre les gibelins de Lombardie et Matteo Visconti. Castruccio, seigneur à vie de Lucques, tient les Florentins en échec, surtout lorsqu'ils ont renoncé à la seigneurie du roi Robert (1322). Ils fortifient l'élément démocratique, groupent le peuple par sous-quartiers dont chacun élit les chefs de sa compagnie de milice. On sévit contre les grands qui sont assujettis à un régime draconien. On remplace l'élection par le tirage au sort pour désigner les membres de la seigneurie. On choisissait en une fois des magistrats pour vingt et une seigneuries, soit quarante-deux mois; on mettait dans une bourse le nom des élus et on tirait au sort tous les deux mois; la bourse vidée, on la remplissait de nouveau pour une période égale. On avait soin de mettre dans la bourse les noms de citoyens de tous les partis. En même temps on rend les grands officiers, podestat, capitaine du peuple et exécuteur de justice, responsables devant la seigneurie et révocables par elle; jusqu'alors ils étaient censés fictivement représentants de l'empereur; désormais ce ne furent plus que des instruments des prieurs.

Cette nouvelle transformation des institutions florentines ne suffit pas à leur procurer des victoires extérieures. Brouillé avec Pise, Castruccio acquiert Pistoia, détruit l'armée florentine à Altopascio (1325). Cette défaite démoralise les Florentins; toujours battus, ils renoncent au service militaire; deux ans plus tard on ne trouvera plus chez eux que 100 citoyens faisant partie des cavallate. Ils vont se livrer à des mercenaires. Ne pouvant tenir campagne contre le condottiere, ils reviennent à la suzeraineté angevine; le duc de Calabre, Charles, fils de Robert, est élu seigneur pour cinq années, avec des pouvoirs très étendus. Son vicaire, Gautier de Brienne, duc d'Athènes, exige le serment de fidélité et nomme tous les fonctionnaires, même les prieurs. Ce concours coûte si cher aux riches que l'emprunt fait par la ville aux Scali pour y subvenir, emprunt non remboursé, détermine la banqueroute de ces fameux banquiers. La tyrannie du duc de Calabre coûte à la république 450,000 florins d'or par an. Bien qu'il ne fasse rien, toutes les autres cités guelfes se donnent à lui par crainte de Castruccio. Celui-ci, d'accord avec les gibelins du Nord, appelle en Italie l'empereur Louis de Bavière (1327). Malgré son incapacité, celui-ci réussit à prendre Pise; mais, tandis qu'il se fait couronner à Rome, les Florentins enlèvent Pistoia. Castruccio revient se faire élire seigneur de Pise, reprend Pistoia; mais il meurt de la fièvre (1328). Avec le redoutable condottiere disparaît le danger de voir se créer en Toscane une tyrannie analogue à celle des Visconti dans le Milanais.

Louis de Bavière, incapable de dompter ses ennemis, se borne à rançonner ses amis. La mort du duc de Calabre affranchit Florence. On remanie encore une fois la constitution; on perfectionne le système du tirage au sort (imborsazione); on simplifie les conseils, n'en gardant que deux; celui du capitaine, formé de 300 popolani guelfes, celui du podestat, de 250 membres, qui reste ouvert aux grands; ils prennent le nom de conseils du peuple et de la commune. La prospérité renaît. Pistoia est soumise (1331). Les villes voisines l'imitent, et cette fois la domination de Florence est définitive. Dans le Mugello elle fonde Firenzuola pour brider les inquiets seigneurs de l'Apennin. Contre le roi Jean de Bohème, devenu seigneur de Lucques, elle se coalise avec les gibelins lombards. Lucques est cédée tour à tour à Philippe de Valois, à Martino della Scala, le maître actuel de l'Italie du Nord. Contre lui Florence s'allie à Venise (1336). A la guerre, elle gagne Arezzo (1337).

A ce moment, la riche cité fut frappée d'un grand désastre économique. Les Bardi et les Peruzzi, devenus banquiers de la couronne d'Angleterre, avaient en garantie de leurs prêts la ferme des douanes; les emprunts faits par Edouard Ill montaient à 1,365,000 florins d'or (180,000 marcs sterling pour les Bardi, 135,000 pour les Peruzzi). D'autres souverains, tel le roi de Sicile, étaient aussi débiteurs de ces banquiers qui engageaient à l'aventure les capitaux de leurs commanditaires et les dépôts de leurs clients. Ne rentrant pas dans leurs fonds, ils durent suspendre leurs paiements; leur actif fut liquidé à perte et en fin de compte les créanciers reçurent en 1347 moins de 20%. Les Anglais ne remboursèrent jamais un sou. Survenant après l'effroyable inondation de 1333, cette catastrophe atteignit profondément la république. Elle était alors profondément divisée; l'oligarchie des marchands opprimait le peuple qui trouvait un appui dans les nobles ou magnats et leur clientèle; un complot dirigé par les Bardi et les Frescobaldi fut réprimé (1340). Dans les années suivantes trente compagnies, la plupart de l'art de la laine, firent faillite; l'argent se raréfiait; les prix de toutes choses baissaient sensiblement. La politique n'allait pas mieux.

L'acquisition de Lucques, vendue par Martino, eut pour conséquence la guerre avec Pise. La bataille eut lieu devant la ville qu'on se disputait; les Florentins furent battus (1341). Après une nouvelle campagne, les Pisans entrèrent à Lucques (1342). Florence tomba sous la tyrannie du duc d'Athènes, Gautier de Brienne; en quête d un sauveur, on avait bien mal choisi. Les chefs des compagnies financières ruinées par la crise l'appuyaient, comptant se dispenser de rendre leurs comptes. Il fut élu conservateur et protecteur de l'Etat. Il se comporta en maître absolu, sévit avec une cruauté atroce contre les opposants, se fit nommer seigneur à vie, traita avec Pise (1342). Il favorisait les petites gens et les magnats afin de comprimer le mécontentement de la classe moyenne des popolani. Ce despotisme fut renversé l'année suivante (1343). Le roi de France intervint en faveûr du duc, et, sur le refus des Florentins, il expulsa de son royaume tous les marchands (1346). Ils ne rentrèrent que cinq années après.

Débarrassés du tyran, les Florentins sentirent la nécessité du rétablissement de la concorde. On abolit les ordonnances de justice; les nobles furent réintégrés parmi les citoyens (popolani). On remania les quartiers, réduisant leur nombre à quatre : Oltrarno devint San Spirito; San Pier Scheraggio avec adjonction du tiers de Porta San Piero forma le quartier de Santa Croce; le reste de Porta San Piero et Porta del Duomo formèrent San Giovanni; enfin le Borgo et San Pancrazio formèrent Santa Maria Novella. Chaque quartier eut trois prieurs, dont un magnat et deux bourgeois; le gonfalonier de justice fut supprimé; dans le collège des buonuomini, réduit à huit membres, les magnats eurent quatre sièges. C'était aller trop loin; le peuple se souleva contre les magnats qui appelaient à eux les prolétaires; Pisans, Romagnols, Lombards, de leur côté; Pérugins et Siennois, de l'autre, entraient dans la ville. On se battit avec acharnement; les bourgeois l'emportèrent. On procéda à une réforme démocratique; des huit prieurs, deux furent donnés aux popolani grossi, trois aux arts moyens, trois aux artisans. On remit en vigueur les ordonnances de justice. Cette révolution marqua l'abaissement définitif des nobles; plusieurs familles changèrent de nom. Avec cette classe turbulente disparut l'esprit militaire. Dès lors, Florence n'aura plus à compter que sur ses mercenaires. A l'intérieur, en élevant les petits pour faire équilibre aux riches, on met le gouvernement aux mains des arts moyens. La banqueroute définitive des Bardi, Peruzzi, Acciajuoli, etc., acheva d'affaiblir les gros capitalistes (1346). 

L'année précédente, on avait créé la dette consolidée ou perpétuelle (monte comune), au capital de 570,000 florins portant 5% d'intérêt; cette dette correspondait aux prêts faits par les citoyens dans les guerres antérieures. Bientôt, la faction oligarchique revient à la charge; s'appuyant sur la parte guelfa, elle exclut des offices ses adversaires, les accusant d'être gibelins. Toutes les dissensions s'effacèrent devant le terrible fléau de la peste noire. Il périt en six mois les deux tiers de la population, 96,000 habitants sur 150,000 environ; même proportion à Pise, 7 morts sur 10 personnes; à Sienne, 45,000 sur 60,000. L'avilissement de la richesse, la hausse des salaires furent la conséquence de cette effroyable mortalité (1348).

Lentement, Florence se relève, reconstitue ses corporations, réoccupe les villes voisines, chasse du Mugello les Ubaldini, s'entend avec le pape et les guelfes contre Visconti, soumet Prato (1351), Pistoia, résiste à une invasion milanaise, s'entend avec l'empereur Charles IV (1352). Quand il vient, elle l'accueille de mauvaise grâce (1354). La lutte reprend contre Pise; Florence porte à son adversaire un coup terrible en détournant le trafic vers le port de Telamone (1356). Cependant, les discordes civiles s'aggravaient. La querelle des familles des Ricci et des Albizzi devient celle des bourgeois et des grands; les Ricci sont les champions des arts moyens; les Albizzi; des magnats et des popolani grossi; ils font intervenir la parte guelfa, cette magistrature parasite qui, maintenant, est confondue avec l'Etat ; elle est le dernier refuge de l'aristocratie. Elle reproduit les vieilles accusations contre les gibelins, qualifiant ainsi tous ses ennemis; on les exclut des offices pendant quinze ans, tenant pour tel quiconque n'a pas juré d'observer les règlements du parti guelfe et n'en a pas été reçu membre. Nul ne pourra être déclaré guelfe qu'après des formalités nombreuses; tout gibelin, dont le nom aura été introduit dans les bourses d'où l'on tire au sort le nom des magistrats, peut être puni de mort. Par cette loi des suspects, les oligarques frappent à leur gré leurs opposants, ayant eu soin de composer les bourses où l'on devait puiser les officiers et les conseils de la parte guelfa; vingt-sept citoyens périrent ainsi, entraînant dans leur ruine leurs familles. Devant le mécontentement général, les terroristes atténuent la violence; ils se contentent d'un droit de veto; lorsque quatre des six capitaines du parti guelfe ont décidé qu'un citoyen est gibelin, on l'avertit de n'accepter aucun office, sous peine d'être puni. Cette ammonizione forme une classe de suspects, indéfiniment extensible au gré des vieilles familles.

A cette époque du milieu du XIV siècle, la population florentine, réduite par la peste, ne dépassait guère 70,000 habitants. Le budget s'élevait à 300,000 florins pour les recettes (en 1330), 121,270 pour les dépenses fixes. La principale recette venait des gabelles ou impôts indirects. En cas de guerre on recourait aux emprunts forcés, gagés sur ces impôts; ces emprunts forcés étaient levés sur tous d'après une évaluation (estimo) de leurs biens et charges. Le revenu de Florence atteignait ou dépassait celui des rois de Naples, de Sicile et d'Aragon. Cette comparaison rend compte de la prospérité et de la puissance de la cité toscane.

Elle est bien plus grande qu'au XIII siècle. Quels progrès accomplis depuis l'époque où Sienne la tenait en échec, où elle ne pouvait venir à bout des pillards du Mugello! Elle est de taille à lutter contre les grands Etats de l'Italie, sans infériorité. Elle est la capitale de la Toscane. Malheureusement, on remarque à l'intérieur des germes de ruine. La haute bourgeoisie, qui avait imposé ses règles à la noblesse, eut la prétention d'arrêter le progrès; se retournant contre les artisans, ses alliés de la veille, elle veut leur fermer l'avenir, les immobiliser dans le prolétariat, sans droits politiques. C'est la fatale évolution; l'aristocratie capitaliste succédant à l'aristocratie militaire refuse de faire une place dans l'Etat à l'élément populaire; celui-ci réclame à la fois la réforme sociale et la réforme politique. Leurs conflits occupèrent désormais l'histoire florentine jusqu'au jour où, sentant les deux partis également épuisés, également incapables d'un succès définitif, le peuple se réfugiera dans la tyrannie, préférant le calme à la liberté. L'histoire de l'Antiquité nous a préparés à cette solution, inévitable conséquence de l'égoïsme des capitalistes (Démocratie). Elle nous apprend également que la période de crise fut dans ces républiques urbaines une période d'incomparable activité intellectuelle; jamais les lettres et les arts ne resplendirent d'un plus vif éclat. Le calme mortel de la tyrannie l'éteindra vite.

Au XIV siècle, cette décadence est encore impossible à prévoir. Jamais Florence n'a été plus forte. Avec ses seules forces elle vient à bout de la grande compagnie de routiers qui terrorisaient l'Italie depuis des années; elle acquiert Bibliena; les derniers seigneurs féodaux du voisinage se soumettent comme les Ubaldini, et la commune devient maîtresse des passes de l'Apennin; elle acquiert Volterra, achevant de cerner Pise. Privée de ses colonies de Corse et de Sardaigne, écartée de la mer depuis le désastre de la Meloria, cette ville avait reporté son activité du côté de la terre; elle avait conquis Lucques. La rivalité avec Florence s'aggravait. De part et d'autre, on enrôla des mercenaires et la guerre éclata (1362). Les Florentins ont le dessus sur mer, s'emparent de l'île de Giglio. Grâce au condotiere Farnese ils sont aussi vainqueurs sur terre. A sa mort, Pandolfo Malatesta le remplace mal. Pise enrôle la compagnie blanche venue de France et dévaste le territoire florentin, paradant devant les portes de la ville. Mais les Florentins remportent à Cascina une brillante victoire sur les Pisans et Hawkwood (1364). On traite alors, se débarrassant de cette vermine de mercenaires. La seigneurie négocie alors pour ramener le pape à Rome. Urbain ler à peine arrivé se brouille avec elle. L'humiliant voyage de l'empereur Charles IV, ce mendiant
couronné, marque la disparition de l'idée gibeline, même à Pise; il affranchit Lucques (1369). Cependant les passions guelfes sont plus ardentes que jamais à Florence; dans la parte guelfa, les Albizzi ont supplanté les Ricci; ceux-ci et leurs amis les Medici complotent avec Bernabo Visconti, tandis que leurs rivaux invoquent le pape. Une courte guerre contre les Milanais rend les Albizzi tout-puissants (1370). Le succès des guelfes extrêmes décide la formation d'un parti moyen. Il fait exclure des magistratures les Albizzi (1373), mais ne peut venir à bout de la tyrannie croissante de la parte guelfa.

L'esprit guelfe domine si bien qu'il entraîne Florence à faire la guerre au Saint-siège lorsque celui-ci s'en écarte. On ne le reconnaît plus comme chef de la secte; on cesse de lui être allié. Les rigueurs exercées contre les clercs, la taxation des églises, irritent Grégoire XI. Contre lui on s'allie à Visconti. On crée une nouvelle magistrature, les « huit de la guerre »; cette guerre, les prêtres en payent les frais (1375). On sent que les Ricci prennent le dessus; derrière eux marchent les anciens gibelins et le menu peuple; tandis qu'aux Albizzi se sont unis les magnats. Les pontificaux ont le dessous dans l'Italie centrale; mais le pape met Florence en interdit et invite les souverains chrétiens à expulser ses citoyens et à confisquer leurs biens; c'était un coup dangereux. Les huit poursuivent la guerre, gagnent Pise et Bologne, sécularisent les biens ecclésiastiques, se bornant à garantir la rente. Tandis que le parti de la guerre mène si rudement les hostilités, les Albizzi, maîtres de la parte guelfa, le déciment peu à peu, frappant d'ammonizione ses principaux membres. On conclut la paix avec Urbain VI, moyennant restitution des biens ecclésiastiques et une indemnité de 20,000 florins, payée au pape (1378). Cette guerre de trois années, conduite avec une véritable politique par les Huit, qu'on appela les Huit Saints, parut alors, malgré la vanité des résultats, assez glorieuse. Elle aboutit à ramener le pape à Rome, mais ce douteux avantage coûta cher.

Soulèvement des ciompi

Les pertes matérielles éprouvées dans la guerre des Huit, aggravant le malaise économique, déterminèrent une des crises les plus redoutables de l'histoire florentine. Cette fois, la question sociale prit le pas sur la question politique. L'inégale répartition des charges et des droits, le rapide changement des fortunes parmi ces spéculateurs étaient des causes d'instabilité sociale. Partout régnait l'inégalité. Quelques corporations industrielles formaient tout l'Etat; mais, dans chacune de celles-ci, les patrons accaparaient tout le pouvoir. Derrière les arts majeurs et moyens venaient les arts mineurs qui réclamaient leur assimilation. Puis les métiers englobés dans les arts revendiquaient leur autonomie et par là des droits civiques; rien que pour l'art de la laine on comptait vingt-cinq de ces métiers subordonnés. Dans ces corporations inférieures l'organisation était la même que celle des arts; elles avaient toutes reçu des consuls lors de la tyrannie démagogique du duc d'Athènes et ne se consolaient pas de les avoir perdus. Au-dessous de ces métiers qui revendiquaient la dignité d'arts figuraient la foule des manoeuvres qui n'avaient que des devoirs sans droits, soumis à un véritable esclavage, car on pouvait les battre de verges.

On les appelait ciompi (corruption du mot français compère). Ces prolétaires se sentaient indispensables à l'oligarchie capitaliste qui les exploitait sans merci. Ils trouvaient ou espéraient des protecteurs dans les autres déshérités et opprimés, métiers secondaires et arts mineurs, sentant que, si on cessait d'immobiliser la société dans des castes fermées, ils en profiteraient. Les chefs populaires, facilement privés de leurs droits publics par l'ammonizione, devaient pousser les choses à l'extrême. En deux ans, les aristocrates avaient ainsi frappé deux cents familles. Ils s'attaquèrent enfin à l'un des Huit qui fut remplacé par un guelfe. Ce collège était le rempart du parti populaire; aux Ricci fatigués succédait alors Silvestro de Medici. Sa famille, originaire du Mugello, riche dès le XII siècle, était au XIV une des principales de la bourgeoisie. Lui-même avait été gonfalonier de justice (1370) et devait le redevenir, son nom restant seul dans les bourses pour représenter son quartier dont le tour était arrivé. Les Albizzi ne purent l'écarter. Aussitôt le conflit éclata avec les capitaines de la parte guelfa. Il fit remettre en vigueur les ordonnances contre les magnats. Mais, pour triompher de ses adversaires, il fallut recourir à des démonstrations populaires, et le peuple une fois déchaîné ne s'arrêta pas là. Il pilla les maisons des aristocrates, puis les couvents. 

La seigneurie comprime la sédition et on donne pleins pouvoirs (balia) de réformer l'Etat à une commission de quatre-vingts personnes, réunissant tous les hauts fonctionnaires, prieurs, capitaines de la parte guelfa, syndics des arts, Huit de la guerre, etc. On proclama grands, c.-à-d. exclus des offices publics, les chefs aristocrates, Piero degli Albizzi, Carlo Strozzi, etc.; d'autres furent exilés ; les procès d'amnionizione furent revisés et, pour l'avenir, on réglementa la procédure. On créa un nouvel Etat dans l'Etat pour résister à celui de la secte guelfe; on l'intitula Commission des Dix de liberté et on lui donna d'énormes privilèges. Pour résister à l'aristocratie, les démocrates ne savaient que créer une nouvelle aristocratie en l'armant jusqu'aux dents; pour se garantir des proscriptions, ils en édictaient d'autres. Une pétition, présentée par les libéraux et transformée en loi, annihile à peu près l'ammonizione et réserve les fonctions des arts aux membres effectifs, c.-à-d. aux travailleurs, à l'exclusion des nobles; on vit alors un artisan de la soie, un marchand de vin et un boucher désignés par le sort comme capitaines de la parte à côté d'un Bardi et d'un Cavalcanti.
Les prolétaires voulurent aller plus loin; ils s'organisent en une faction nouvelle, celle qui prit le nom des ciompi. Silvestro de Medici s'entendit peut-être avec eux. On arrêta quatre des meneurs et on les tortura.

Ce fut le signal de l'insurrection; elle délivra les prisonniers, brûla les maisons de ses ennemis, mais sans piller. Le menu peuple déchaîné crée à son tour des chevaliers, singeant les puérilités de la bourgeoisie : Silvestro de Medici, un Strozzi, et seulement deux ciompi sur les 61 chevaliers (20 juillet 1378). La nuit venue, les insurgés neutres du gonfalon de justice bivouaquent dans le quartier San Lorenzo; ils somment les arts d'adhérer au mouvement. Le lendemain ils s'emparent du Bargello. Parmi leurs exigences, la principale est la restitution de leurs droits aux citoyens exclus (ammoniti) depuis 1357 et la diminution des pouvoirs de la parte guelfa. Les petites gens demandent à avoir un quart des offices publics, leur maison commune, trente-deux consuls, tirés au sort, qui prendraient place à côté des vingt et un syndics des arts, l'accession des gens des arts mineurs et du menu peuple à la magistrature suprême de gonfalonier de justice; la suspension de la prison, pour dettes durant deux ans; l'amortissement de la dette publique; l'octroi des boutiques du ponte Vecchio à Silvestro de Medici. 

En somme, ils réclamaient l'égalité politique. Elle leur fut octroyée, mais cela n'arrêta pas le mouvement. On dispersa la seigneurie, ne laissant que les Huit. Un cardeur de laine, contremaître d'une boutique des Albizzi, Michele, fils de Lando, fut proclamé gonfalonier de justice. Il appela auprès de lui Silvestro de Medici et quelques autres conseillers, se fit conférer la balia, c.-à-d. plein pouvoir de remplacer les magistrats disparus. Son rôle personnel fut minime; les syndics des arts et les Huit l'entouraient. On répartit les petits métiers en trois arts nouveaux : les annexes de l'art de la laine; les teinturiers, foulons, tisseurs de soie ou drap; les tondeurs, ravaudeurs, laveurs, chaussetiers, fabricants d'ornements d'église; le premier comptait 7000 hommes; les deux autres ensemble 4000. Dans le collège électoral, ces trois arts minutissimi se font la part du lion : soixante-cinq membres, alors que chacun des vingt et un autres n'en a que trois; cinq membres de la seigneurie sur neuf. Pour l'avenir, on résolut de faire part égale aux trois groupes d'arts majeurs, mineurs et nouveaux.

Malheureusement, la réforme de la constitution ne mit pas fin à la situation révolutionnaire; le malaise était général; les patrons étaient en grande partie sortis de la ville ou ne rouvraient pas leurs boutiques, malgré les injonctions du gouvernement. Les ciompi mouraient de faim; les distributions officielles de grains ne pouvaient suffire à leurs besoins. La jalousie populaire se déchaînait contre les chefs de la révolution qu'on accusait de trahison. Un nouveau soulèvement eut lieu le 28 août 1378; il crée un gouvernement insurrectionnel et en réclame l'adjonction au gouvernement légal. Celui-ci, après avoir paru plier, résista à des prétentions qui croissaient d'heure en heure : droit de veto aux consuls des nouveaux arts, règlement par les artisans du travail et des salaires, etc. Michele de Lando chassa les délégués des ciompi insurgés, déploya le gonfalon de justice et expulsa les perturbateurs de la place publique (31 août). 

Les révolutionnaires extrêmes s'enfuirent hors de la ville. La réaction commençait. Elle alla vite. Le lendemain, au moment de l'installation de la nouvelle seigneurie, les arts majeurs et mineurs coalisés chassèrent deux des trois prieurs représentant les ciompi; l'art des cardeurs fut supprimé; on donnait quatre prieurs aux sept arts majeurs et cinq aux seize arts mineurs (les quatorze anciens et les deux nouveaux conservés). Des dispositions analogues assuraient partout une majorité aux arts mineurs, mais non pas la majorité légale des deux tiers. Le menu peuple disparaissait de la scène, mais on n'osait encore s'en prendre à la petite bourgeoisie. Les anciens privilégiés accentuent la réaction; les prolétaires préfèrent désormais les grands à la nouvelle couche des gouvernants. Les ciompi rentrés dans le néant, les arts mineurs réorganisèrent les pouvoirs publics, confirmèrent la moitié des chevaliers du peuple, répartirent équitablement les impôts. La seigneurie tirée au sort à la fin d'octobre comprend un maître maçon, un corroyeur, un coutelier, un chapelier, un sellier, un aubergiste.

L'oligarchie conspire avec les ciompi de nouveaux troubles; quatre conspirations se succèdent dans l'année 1379; les popolani grassi des sept arts majeurs ne peuvent tolérer l'égalité avec les arts mineurs. Malgré les supplices ou périt entre autres le fameux Piero degli Albizzi, malgré l'énergie du capitaine du peuple Cante, les arts mineurs finirent par succomber. Peu sympathiques aux artisans, leurs élus ne pouvaient maintenir l'ordre. En 1382, la réaction est complète, s'appuyant sur le puissant art de la laine. On réforme la constitution de manière à donner la majorité des magistratures aux arts majeurs, y faisant une place aux magnats; ils furent relevés de toutes les condamnations prononcées contre eux. Les deux arts nouveaux étaient supprimés. Les chefs populaires furent proscrits; en premier lieu les Huit de la guerre, puis Silvestro de Medici et Michele de Lando comme les autres; 161 condamnations à mort furent prononcées. L'oligarchie des popolani grassi triomphait; la bourgeoisie inférieure n'ayant pu contenir l'impatience des ciompi fut ravalée à son rang antérieur. L'aristocratie capitaliste conservera assez longtemps le pouvoir qu'elle vient de ressaisir; mais désormais Florence est mûre pour la tyrannie. Le tyran, c'est au moins le vengeur, sinon le protecteur des pauvres.

Le gouvernement oligarchique

Le gouvernement oligarchique dirigé par le prudent Maso Albizzi est d'abord circonspect; ses adversaires, à leur tête les Ricci, Alberti et Medici, reconnurent bientôt pour chef Giovanni de Medici, fils d'Averardo, d'une autre branche que Silvestro. Ils se tinrent à l'écart; pourtant les troubles continuèrent dans la ville, mais au bout d'une année les ciompi ne font plus parler d'eux. L'oligarchie victorieuse achète Arezzo au roi de Naples (1384), établit à Sienne un régime analogue (1385). Elle proscrit les Alberti, restreint au tiers, puis au quart la part des arts mineurs dans les places officielles, supprime en fait le tirage au sort par la formation d'une liste restreinte de ses partisans. Au dehors, elle engage la guerre contre Jean-Galéas Visconti; le protecteur de Sienne demande contre lui l'alliance du roi de France Charles VI. Dans les deux guerres successives (1390-1392 et 1397-1402) elle fut vaincue. La mort de son condottiere Hawkwood (1394) lui fut une grosse perte. Le duc de Milan achète Pise à Jacopo d'Appiano qui en était maître, lui cédant l'île d'Elbe et Piombino à la place (1399). Jean Galéas gagne ensuite Sienne, Pérouse, Lucques (1400). Les Florentins recourent à l'empereur, le besogneux Robert de Wittelsbach; mais il est battu par le duc de Milan. Celui-ci s'empare de Bologne (1402) et allait, selon toute vraisemblance, mettre fin à l'indépendance florentine quand il mourut de la peste (3 septembre 1402). Durant cette lutte périlleuse les discordes civiles se perpétuent. L'oligarchie capitaliste fait des concessions aux magnats, intimide les Medici, réitère la proscription des Alberti, réprime aisément les complots.

Elle profite de la mort de Jean-Galéas pour reprendre l'offensive; elle convoite Pise où le bâtard du duc de Milan, Gabriele-Maria, est un seigneur impopulaire. Maso Albizzi négocie cette acquisition; arrêtés quelque temps par Boucicaut, gouverneur français de Gênes, ils l'achètent; leur condottiere, Attendolo, dit Sforza, bat les Pisans; ceux-ci subissent les horreurs d'un siège sans merci; la famine les décime et finalement leur capitaine, Gambacorti, les livre à leurs ennemis séculaires (1406). La conquête est solidement organisée; garnison florentine de 800 lances et 1500 fantassins, dépeuplement méthodique; bien peu de Pisans acceptent le titre de citoyens florentins, mais beaucoup émigrent à Naples, en Sicile; on les remplace par des immigrants allemands. Après avoir ruiné Pise, Florence fut incapable de lui succéder. Elle voulait devenir une puissance maritime, mais ne put y parvenir, n'osant même pas aventurer les capitaux nécessaires. Elle hérita toutefois d'une partie de la clientèle commerciale des Pisans, surtout en Grèce et en Orient. Durant le XV siècle son commerce d'outre-mer fut très florissant.

Florence intervient activement dans la grande querelle du schisme, s'offre pour le concile qui doit y mettre fin, puis le fait réunir à Pise. Le résultat de l'élection d'Alexandre V fut de la brouiller avec le roi de Naples, Ladislas, partisan de Grégoire XII, qui briguait l'Empire. Elle s'entendit avec son compétiteur Louis d'Anjou et s'empara de Rome y amenant son pape Alexandre V, bientôt remplacé par Jean XXIII. La mort de Ladislas (1414) assure à la république dix ans de paix. Elle est maîtresse de la Toscane; l'oligarchie a remporté de beaux succès, annexant Pise, Livourne, Arezzo, Montepulciano, Porto Venere, Cortone. La dette publique s'élève à 5 millions de florins, la richesse mobilière à 2, immobilière à 25. Le trafic prospère, délivré des entraves de voisins jaloux. Ce moment marque l'apogée du gouvernement aristocratique. A Maso Albizzi, mort en 1417, succèdent à la tête de l'Etat Gino Capponi, le conquérant de Pise (mort en 1420), puis Niccolo d'Uzzano.

On s'efforce d'imiter Venise, d'organiser comme elle un gouvernement occulte. On crée une nouvelle noblesse, armant chevaliers les enfants de douze ans, par droit héréditaire, dès que meurt leur père. Les magistrats se réunissent en un conseil unique dit des Cent-Trente et Un (seigneurie et ses collèges, de 2 buonuomini et de 16 gonfaloniers, capitaines de la parte, 10 de la liberté, 6 de la marchandise, 21 consuls des arts, 48 notables adjoints). On en crée un nouveau de 200 membres, composé de gens sûrs, afin de paralyser le conseil du peuple (250 membres) et celui de la commune (200 membres). Le bas peuple et les opposants rongent leur frein en silence. La démoralisation progresse rapidement; à la moindre épidémie les officiers publics donnent le signal de la fuite. L'honnêteté commerciale détroit. La société paraît usée; les liens de la famille se desserrent. Il est vrai que pour l'instruction on dépense sans compter. Le scepticisme et le luxe sont également favorables au progrès artistique et intellectuel qui illustre alors Florence. (A.-M. Berthelot).

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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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