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L'histoire de la Bretagne
La Bretagne du XIIe au XVe siècle
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Aperçu Du IVe au XIIe siècle Du XIIe au XVe siècle
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Au temps des ducs de la maison de Plantagenêt

Après Conan III le Gros (1089- 1148), la querelle de son fils et de sa fille pour la succession provoqua de graves désordres (1148). La ville de Nantes, dont les attaches avec les Bretons n'avaient jamais été bien solides, se donna au comte d'Anjou, c-à-d. qu'elle ouvrit les portes de la Bretagne aux princes de la maison de Plantagenêt. Au bout de dix ans des plus grands troubles, Conan IV le Petit (ca. 1137-1171) fut proclamé duc de Bretagne, avec l'aide de Henri ll, roi d'Angleterre, auquel fut fait l'abandon absolu de Nantes et de son territoire. Le compétiteur de Conan. Eudes, parut avec des troupes fournies par le roi de France; il s'empara de Vannes et de la Cornouaille : le duc de Bretagne était réduit au seul comté de Rennes. La guerre civile sévissait dans toute sa rigueur. Conan, assez faible pour commettre certains actes de cruauté dans le Léon, mais trop dépourvu de courage et de sang froid pour tenir tête à une si dangereuse situation, se retira de la lutte et se réfugia auprès du roi d'Angleterre. Malgré le roi de France, qui sollicitait l'intervention du pape, Henri proclama un de ses fils, Geoffroy ou Geoffroi (Geoffroi II), duc de Bretagne, et il vint en personne prendre possession du pays au nom du prince encore trop jeune; tous les seigneurs le reconnurent, hormis le baron de Fougères, qui osa seul tenir tête aux étrangers. Geoffroi Plantagenêt fut couronné duc de Bretagne, à Rennes, en 1169.
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Les Anglais en Bretagne sous Conan IV.
Les Anglais en Bretagne sous Conan IV.

Dès que le nouveau duc fut en âge de régner par lui-même, il se sentit entraîné, par la force même des choses, à soutenir les intérêts du pays qu'il avait à gouverner, et devint l'allié du roi de France dans ses luttes contre l'Angleterre. D'ailleurs, il n'est pas dans l'histoire « une famille que les liens du sang aient moins retenue que la maison des Plantagenêts », lorsqu'il s'agissait d'unions et d'avantages politiques. Les fils de Henri Il suscitèrent des embarras à leur père et soutinrent contre lui des guerres impies. Pendant que Geoffroi ravageait les terres d'Aquitaine, Rennes tomba au pouvoir des Anglais; le duc reprit la ville, dont une partie fut dévorée par les flammes, pendant le siège. Ces querelles durèrent six ans. Geoffroi mourut prématurément  dans un tournoi donné en son honneur, à la cour du roi de France Philippe-Auguste. Il avait introduit dans la législation quelques changements notables, Jusque-là, les terres seigneuriales se partageaient entre tous les mâles de la famille; il fut réglé qu'à l'avenir la totalité de l'héritage serait recueillie par l'aîné, à la charge pour celui-ci de faire aux cadets une position sortable ou de leur abandonner quelque terre. Une ordonnance, qui fut un bienfait pour les vassaux des domaines seigneuriaux, interdit aux créanciers des seigneurs la faculté de faire saisir les biens des sujets de leur débiteur, et l'on permit uniquement la saisie des rentes dues au seigneur par ses sujets. Ces deux dispositions juridiques démontrent que la noblesse était alors très appauvrie.

Un fils posthume devait succéder à Geoffroi. Les Bretons l'appelèrent Arthur (1187), d'un nom légendaire, auquel se rattachaient les espérances des peuples celtiques. En attendant sa majorité, la mère du jeune duc, Constance, prit le gouvernement. Elle commit l'imprudence de se remarier avec un gentilhomme anglais, petit-fils d'un bâtard royal, ce qui mettait la Bretagne sous la dépendance directe de l'Angleterre. Peu de temps après survint la mort de Henri II, dont le fils Richard partit pour la croisade, avec le roi de France; les Bretons se révoltèrent contre le mari de leur duchesse et le chassèrent du pays : Constance régna seule, en son propre nom, pendant sept ans. A son retour en Angleterre, Richard vit d'un mauvais oeil que la Bretagne avait reconquis une certaine indépendance; il attira la duchesse à une entrevue et il l'emmena prisonnière. Aux réclamations de la noblesse bretonne, il répondit par une descente en Bretagne, qui fut saccagée : les Anglais allèrent jusqu'à livrer aux flammes la population dans les maisons ou elle s'était enfermée et dans les forêts où elle s'était réfugiée. La petite armée des Bretons rejoignit les troupes anglaises près de Carhaix et leur fit éprouver une sérieuse défaite. Mais ne trouvant pas le jeune duc en sûreté dans son château de Brest, tes seigneurs le confièrent an roi de France; puis, sans prince, sans gouvernement, sans moyens de soutenir une longue guerre, ils se décidèrent à négocier : Constance et son fils rentrèrent dans leurs Etats (1198). L'année suivante, la mort de Richard rouvrait l'ère des aventures.

Dans un testament qui datait de la croisade, Richard Coeur-de-Lion instituait son neveu Arthur pour son successeur au trône d'Angleterre. Richard ne laissa pas d'enfants. Son frère, Jean-sans-Terre, au mépris des droits et surtout de la jeunesse d'Arthur, âgé seulement de douze ans, se fit proclamer roi d'Angleterre par les grands du royaume; les provinces du continent se déclarèrent pour Arthur. Le roi de France, heureux de trouver l'occasion d'affaiblir un vassal trop puissant, encourageait les prétentions du jeune duc de Bretagne, et il vint jusqu'au Mans recevoir son hommage. Pendant que Jean sans Terre, à la tête d'une armée composée d'Anglais, de Normands et de mercenaires brabançons, s'emparait du Mans et d'Angers, le roi Philippe aidait les Bretons à prendre seulement quelques châteaux : la faiblesse de ce secours s'explique par les difficultés qui retenaient le roi de France d'un autre côté; il avait avec Rome les plus graves embarras au sujet d'un divorce et d'un second mariage, et il était sous la menace des foudres de l'Eglise.

C'est à la même époque, où les questions religieuses passaient au premier plan, que fut décidée, après tant de controverses, l'affaire de la métropole de Dol (1199) : les évêques bretons durent enfin se reconnaître suffragants de Tours. Un traité survint entre Philippe et Jean sans Terre; les intérêts d'Arthur y étaient sacrifiés. Mais la guerre se ralluma bientôt entre les deux rois; les promesses de Philippe entraînèrent le duc de Bretagne, qui obtint quelques succès dans une première campagne; ensuite, il se vit assiégé par les Anglais dans la ville de Mirebeau, dont lui-même venait de s'emparer. Jean ne craignit pas de recourir à la trahison : une nuit, le duc de Bretagne fut surpris dans son lit et livré au roi d'Angleterre. Tous les efforts furent alors tentés, mais inutilement, pour amener le jeune prince à se désister de ses droits eu faveur de Jean sans Terre : il fut donc condamné à perdre la vue et à subir le plus infâme traitement : ses bourreaux l'épargnèrent, cette fois, émus de sa grande jeunesse et de ses larmes. Ensuite, il fut transféré, de Falaise, dans la prison de Rouen, d'où il disparut sans qu'on ait su rien de précis touchant sa fin (1203).

Au temps des ducs de la maison de Dreux

Gui de Thouars, veuf de la duchesse Constance, alla demander justice au roi Philippe. Jean sans Terre vit ses possessions en France confisquées. Les Bretons, sous la conduite de Gui, envahirent le pays normand et pénétrèrent jusqu'aux portes de Caen. Philippe-Auguste occupa la Touraine, le Poitou, l'Anjou et la Maine; puis il acheva la conquête de la Normandie, au profit de la couronne. Non seulement ces annexions augmentaient d'un tiers le domaine royal; mais elles débarrassaient le roi de France de son rival le plus dangereux; enfin, par la mort d'Arthur, le pouvoir en Bretagne était sorti de la maison de Plantagenêt. Philippe-Auguste proclama duchesse la fille de Constance et de Gui, Alix, seulement âgée de sept ans, et se réserva la tutelle de la princesse. Il voulut lui-même la fiancer et il choisit le fils du comte de Penthièvre; mais ce choix ne fut pas maintenu; Philippe trouva plus conforme aux intérêts de la France et plus utile aux intérêts des deux pays, de donner l'héritière de l'important duché à un prince de la famille royale. Pierre de Dreux, marié à la duchesse Alix (1212), consentit à rendre l'hommage-lige à la couronne de France.

L'opinion des historiens sur Pierre de Dreux varie, suivant leur nationalité. Les uns en font un prince entreprenant, belliqueux et spirituel; les diverses chroniques de Bretagne signalent au contraire son ambition, son despotisme et sa duplicité. En réalité, le premier acte de Pierre Mauclerc, l'hommage-lige jusque-là refusé au roi de France, n'était pas pour complaire aux nobles et aux évêques bretons. De son côté, le nouveau duc ne s'appliqua guère à désarmer cette hostilité. Il avait gagné le surnom de Mauclerc, soit pour n'être pas entré dans les ordres, auxquels il était destiné, soit pour avoir dès l'origine exercé des violences contre le clergé. Ses prédécesseurs avaient montré un esprit de foi dans lequel les églises du pays avaient trouvé leur sauvegarde. Quelques membres du clergé avaient usé de certains privilèges pour accroître leurs attributions; la plupart des évêques étaient devenus seigneurs de leur ville épiscopale : de là, quelques démêlés avec l'autorité civile du duc ou celle des nobles. 

Certains bénéfices avaient été acquis par simonie. Le droit d'asile était un privilège que Mauclerc contestait particulièrement; on appelait minihi (mot celtique dont l'origine a été très discutée), tout lieu de refuge, autour d'une église ou aux environs d'une abbaye; les plus célèbres furent ceux de Tréguier et de Saint-Malo : il existe encore une paroisse du nom de Minic'hi, dans l'ancien diocèse trécorrois, aux portes de Tréguier. C'est avec les évêques de Nantes et de Dol que Pierre Mauclerc eut d'abord maille à partir; celui de Nantes réclamait contre une violation de ses propres domaines; il se trouva que des fortifications établies en toute hâte, jusque sur les terres épiscopales, délivrèrent la ville d'une invasion anglaise; l'événement donna raison au duc d'avoir passé outre à ces réclamations. Pierre de Dreux n'était pas homme à s'arrêter en pareil chemin. Il convoqua une assemblée des États, et parvint à organiser une coalition des barons contre le clergé, il avait été déjà excommunié par l'évêque de Rennes; d'autres excommunications vinrent le frapper, sans qu'il en prit souci. Son but était d'abaisser le clergé, dont l'influence le gênait, puis de soumettre la noblesse, dont les révoltes mettaient constamment en péril le pouvoir ducal. Il était surtout inquiété par la maison de Penthièvre, qui représentait la branche cadette de la famille régnante. Mauclerc sut habilement semer la division entre tous ces princes rivaux. Il s'ensuivit une révolte du vicomte de Léon; la guerre éclata, dans laquelle le duc finit par l'emporter, et la bataille de Châteaubriant (1223) fut suivie d'une assez langue paix à l'intérieur. 

Peu après, Pierre de Dreux restait veuf, avec un fils en bas âge; il cessait d'être le duc légitime, et il devenait le régent ou l'administrateur du duché, pendant la minorité. Pour distraire les nobles de cette question d'héritage, il les entraina bientôt dans une guerre contre les Anglais, dont les résultats furent sans importance, ensuite dans la croisade contre les Albigeois. A la mort de Louis VllI, il organisa une ligue contre la reine régente; Blanche de Castille déconcerta ses ennemis par sa diligence et sa fermeté; Pierre de Dreux signa un traité, dans lequel il reconnaissait la suprématie du parlement royal sur celui de Bretagne : c'était la deuxième fois que les concessions de Pierre de Dreux engageaient la Bretagne sous la suzeraineté du roi de France. Mais les traités et les alliances ne liaient pas Mauclerc pour longtemps.

Il organisa, avec Thibaut de Champagne, une nouvelle conjuration contre la régente; Pierre, comme chef du complot, était chargé d'enlever le jeune roi; mais Thibaut dénonça les conjurés à temps; de là, une guerre contre, la Champagne, qui fut envahie et ravagée : l'armée royale enfin battit les confédérés auprès de Troyes. Le duc de Bretagne qui n'espérait plus rentrer en grâce, se ligua de nouveau avec le duc de Guyenne, et fit même un un appel au roi d'Angleterre; il alla plus loin: il fit hommage de son duché à Henri III, comme à son suzerain. Cet acte fat jugé comme une félonie à la cour de France, qui déclara la guerre à Pierre de Dreux. La Bretagne, envahie par les armées françaises et occupée par les Anglais, fut ravagée pendant quatre ans; battus et mourant de faim, les Anglais purent à peine se rembarquer, laissant Mauclerc à la merci du roi de France. Pierre de Dreux se jeta aux pieds de Louis IX; celui-ci réclama un nouvel hommage pour le duché de Bretagne, puis exigea l'abdication de Mauclerc (1237) en faveur de son fils Jean.

Par  la suite, le prince découronné consacra son temps à la poésie, pour laquelle il avait un goût très vif, comme Thibaut de Champagne. Enfin, il partit pour la croisade, et, détail piquant, c'est à Pierre Mauclerc que le pape confia la direction de cette guerre. Il mourut à son retour de la Palestine, en 1250.

Le règne de Jean Ier, dit le Roux, dura cinquante ans; mais il ne fut guère marqué par des événements considérables. La question de l'hommage - lige on non, - qu'il rendit au roi de France, a longtemps exercé les historiens. Le premier acte de Jean le Roux fut de maintenir les libertés seigneuriales, et de méconnaître quelques-unes des prétentions du clergé; sur ce dernier point, il suivit à peu près la politique de son père. Au XIIIe siècle, les usurpations de pouvoir spirituel sur le temporel avait causé bien des mécontentements. En organisant une ligne de la noblesse contre les évêques, Jean renouvelait une querelle que Pierre Mauclerc avait lui-même soulevée et qui ne devait être terminée que quatre-vingts ans après, sous Philippe de Valois. Le duc Jean, comme son père, avait été excommunié; il alla demander son absolution à Rome; quelques-unes des conditions imposées au duc par le pape excitèrent les murmures de la noblesse bretonne, qui se disait ainsi lésée dans ses droits prétendus : mais nulle révolte n'en résulta, et ces murmures furent même assez vite apaisés. Le duc de Bretagne prit part ensuite, avec sa femme, à la seconde croisade de saint Louis. Le roi de France mort hors de France, Jean revint et consacra son temps à l'administration intérieure de son duché. A l'égard du pape, la Bretagne se reconnut comme pays d'obédience : c.-à-d. que le pape gardait, huit mois de l'année, le droit d'y conférer des bénéfices. 

La question des Juifs était à l'ordre du jour : une ordonnance du duc Jean les déclara bannis à perpétuité. D'autres ordonnances tendirent à rendre au duché l'indépendance que Mauclerc avait compromise : ainsi furent abolis les appels au parlement du roi. Jean Ier avait surtout la préoccupation d'agrandir le domaine ducal : c'est ainsi qu'il recouvra, en Angleterre, le comté de Richemont, cédé par Guillaume à Alain de Penthièvre, mais aliéné depuis; de même, il acheta au vicomte de Léon l'importante place de Brest, « ce qui ne lui coûta qu'une haquenée blanche et cent livres de rente ».  Par ces règlements et par ces dispositions on voit que les événements tinrent peu de place dans la vie de Jean le Roux et que son ambition n'alla pas jusqu'à compromettre sa sécurité.

Jean II (1286-1305) vécut avec moins d'éclat encore que son père. Si ce n'est la part qu'il prit à la guerre entre Philippe le Bel et Edouard ler, à peu près tout son règne se passa à élaborer des règlements intérieurs.

Cette guerre lui avait prouvé, d'ailleurs, qu'il n'était pas fait pour le métier des armes; il passa d'un camp à l'autre, sans que ces défections eussent attiré sur lui les représailles des rois rivaux; ce fut, dit-on, la haine des Bretons contre les Anglais qui le décida définitivement à opter pour l'alliance française. Plus tard (1297), il sollicita et obtint que le duché de Bretagne fût érigé en pairie. Cet honneur parut aux Bretons un danger pour leur indépendance; ils en exprimèrent hautement leur crainte; une déclaration formelle du roi ne parvint pas à les rassurer. Les événements prouvèrent bientôt que leur appréhension était fondée. 

La monnaie de Bretagne, comme celles des autres provinces, dut être portée à l'atelier monétaire du roi. Les procès contre les usuriers furent enlevés à la juridiction ducale et soumis à des juges commissionnés par le roi de France. Quant aux biens des Templiers, ils furent confisqués sur le sol breton, comme partout, au nom de l'autorité royale. Le duc obtint du roi la confirmation de certains privilèges : mais de mander cette confirmation, c'était précisément reconnaître au roi de France le droit de l'accorder et faire acte de vassal à suzerain. Comme ses prédécesseurs, il lutta contre les prétentions du clergé. Il se rendit à Lyon, où se trouvait le pape, pour régler la question de ces privilèges; mais il mourut dans ce voyage, avant d'avoir accompli lui-même la réforme qu'il souhaitait. 

On doit à Jean II la coutume écrite de Bretagne. Les usages particuliers, qui régissaient encore chaque coin du pays, furent remplacés parure série d'ordonnances rendues dans un sens tout à fait général. Arthur II (1305-1312) termina avec la cour papale l'affaire des droits du clergé : ces privilèges furent réduits. Le règne d'Arthur fut encore marqué par une assemblée des Etats, la première où les hommes du tiers aient été admis avec les députés de la noblesse et ceux du clergé. Sous ce gouvernement, la guerre entre Edouard et Philippe se termina par un traité, où le roi de France cédait à celui d'Angleterre la suzeraineté de la Bretagne; mais les Bretons
opposèrent à cette transmission de puissance, qui resta sans effet.

Jean III, surnommé le Bon, eut à soutenir une première lutte contre le roi de France, lors de la refonte générale des monnaies; des commissaires royaux furent chargés de saisir en Bretagne les coins et les espèces que le duc n'avait pas livrés à la réforme. Il tenta de se soustraire à la suprématie du roi, dès 1315, dans une assemblée des Etats tenue à Rennes; il amena les évêques et les chapitres de Bretagne à ne reconnaître pour seigneur que le duc; la régale, ou jouissance des revenus dans les
sièges vacants, lui fut encore réservée; enfin, tout le clergé se soumit à la juridiction temporelle du duc. En dehors de ces questions d'ordre ou plutôt de préséance intérieure, le roi de France n'eut qu'à se louer du services de Jean le Bon. La guerre était assoupie entre la France et l'Angleterre, mais elle éclata contre la Flandre, en 1338, et le duc de Bretagne y prit une grande part « comme allié, non comme vassal » de la France, ainsi que le reconnut Philippe de Valois; Jean la Bon fut même blessé à la bataille de Cassel. 

Une seconde guerre de Flandre lui fut plus fatale encore : car il mourut, des suites de cette campagne, à Caen (1341), lorsqu'il rentrait dans son duché. Il avait contribué à d'utiles réformes, et le pays lui dut un code nouveau sous le nom d'anciennes coutumes, promulguées en 1330. Comment en est-on venu à l'accuser d'avoir cherché à vendre la Bretagne à la France, par un échange de provinces, la Bretagne contre l'Orléanais? Ce marché eût-il été conclu entre le roi et la duc, tout porte à croire que les Etats ne l'auraient pas ratifié : s'il était possible que les deux princes y eussent songé, il ne serait pas probable qu'ils en eussent tenté l'exécution. La Bretagne allait, d'ailleurs, attirer l'attention de la France, à d'autres titres. Il fut quelque peu question alors de trois établissements nouvellement fondés à Paris, pour des étudiants bretons : le collège de Cornouaille, à l'intention des jeunes gens nés dans le diocèse de Quimper; le collège du Plessis, pour lequel un gentilhomme de Saint-Malo céda son hôtel de la rue Saint-Jacques; le collège de Tréguier, sur l'emplacement duquel s'est depuis élevé le Collège de France. La mort de Jean III causa des événements bien plus retentissants : il fallut plus de vingt ans de guerre civile pour recueillir son héritage.

Guerre de Cent ans. Les trois connétables bretons. Influence française.

Jean III ne laissait pas d'héritier direct. Le duc Arthur Il avait en deux autres fils, Gui de Penthièvre et Jean de Montfort, celui-ci d'un second lit. Gui mourut quelques années avant son frère Jean; mais sa fille Jeanne, surnommée la Boiteuse, revendiquait tous les droits de son père, qui eût été l'héritier légitime. Jean de Montfort prétendait que lui frère du dernier duc, ne devait pas céder le pouvoir à une nièce; de plus, il invoquait en sa faveur la loi salique. De part et d'autre, les prétentions paraissaient soutenables, l'ordre de succession n'ayant pas encore été réglé d'après un principe reconnu;
toutefois, la loi salique avait subi en Bretagne plus d'une infraction. Jean de Montfort jugea prudent d'appuyer ses droits sur le succès des armes; sans perdre de temps, il convoqua à Nantes les évêques et les seigneurs de son parti; s'étant fait reconnaître due, il alla mettre le siège devant Brest, dont il s'empara, comme de Rennes et de Vannes; puis, ne se fiant pas à ses propres forces, il sollicita l'alliance et le secours du roi d'Angleterre. Cependant Jeanne de Penthièvre en appelât au jugement du roi de France; son mari, Charles de Blois, de la maison de Châtillon, était neveu de Philippe VI : on a dit que cette situation avait eu quelque influence sur la décision du roi. Ce qui serait plus exact, c'est que la Cour des pairs, en condamnant Jean de Montfort, n'avait pas uniquement en vue les intérêts de la Bretagne. Cette guerre de succession qui s'ouvrait, allait être un important épisode de la terrible guerre de Cent ans entre la France et l'Angleterre; la querelle des deux royaumes continuait à se vider sur le sol breton. Philippe de Valois entraînait les ducs de Bourgogne et de Lorraine dans le parti de Charles avec Edouard d'Angleterre et Robert d'Artois, la plupart des villes de Bretagne s'étaient déclarées pour Jean de Montfort; la noblesse tenait plutôt pour Charles de Blois.

Sitôt prononcé le jugement royal, Charles paraît devant Nantes, qui capitule malgré la présence de Jean de Montfort; il fait même prisonnier son compétiteur, qui est emmené à Paris et enfermé au Louvre. La lutte, qui semble terminée du premier coup, est reprise de plus belle par l'épouse de Montfort, Jeanne de Flandre, qui ranime le courage de ses partisans, lève des troupes et se jette dans Hennebont, où elle attend les secours de l'Angleterre; dans cette place forte, elle soutient un siège mémorable : on cite particulièrement le délai de trois jours qu'elle imposa aux assiégés réduits aux abois et parlant de se rendre; le troisième jour, la flotte anglaise fut aperçue et la ville délivrée. L'année suivante (1342), un second siège d'Hennebont ne fut pas plus heureux. Puis, Jeanne passé en Angleterre, pour presser des renforts déjà promis; à son retour, elle est surprise par une escadre ennemie, vers la hauteur de Guernesey; un combat naval est engagé, sans résultat, la nuit étant survenue, avec une tempête qui disperse les deux flottes. Jeanne de Montfort ensuite se rend maîtresse de Vannes, que reprennent aussitôt les lieutenants de Charles de Blois. 

La guerre sévit de toutes parts; le roi d'Angleterre et le roi de France se portent au secours de leurs alliés réciproques. Alors le pape lui-même intervient, et une trêve de trois ans est acceptée par les deux rois (1343). Mais cette trêve ne peut être d'aucun bénéfice pour le duché car elle ne vise que l'intervention personnelle des rois rivaux, laissant leurs alliés aux prises entre eux. Du reste, un acte de Philippe de Valois, l'exécution d'Olivier de Clisson, sur une accusation apportée d'Angleterre, remet le feu aux quatre coins de la Bretagne. La veuve de Clisson venge elle-même son mari; elle prend quelques places importantes, elle arme des vaisseaux, et après avoir déjà répandu le bruit de ses représailles, elle va présenter à Jeanne de Montfort son fils Olivier, âgé de sept ans, qui sera le fameux connétable. En même temps, on annonce l'évasion de Jean, qui débarque en effet, à Hennebont, mais qui meurt bientôt, laissant un fils en bas âge (1326); mais l'armée de Montfort proclame l'enfant : et la guerre, de part et d'autre, de revêtir le caractère de férocité des luttes sans merci. C'est ainsi que Charles de Blois, le prince le plus pieux de cette époque, tout en s'opposant au pillage des églises, à Quimper, ne recule pas devant un grand massacre des habitants. Les rois de France et d'Angleterre, occupés à batailler ailleurs, ne s'opposent guère à ces atrocités. 

La défaite de Philippe, à Crécy (1346), met en péril les affaires de Charles de Blois; pour comble de disgrâce, le prince est fait prisonnier sous les murs de La Roche-Derrien (1347), et enfermé dans la tour de Londres, où sa captivité durera près de neuf ans. Mais Jeanne de Penthièvre ne montre pas une moindre fermeté que la veuve de Montfort; et la guerre, alors dite des deux Jeannes, reprend son cours avec une furie extrême. La haine contre les Anglais vient en aide à Jeanne la Boiteuse; leurs exactions ont exaspéré le peuple des champs, qui en est réduit « à acheter par des contributions la permission de semer et de recueillir » : c'est à ce point qu'après la capitulation de La Roche-Derrien, la garnison de cette forteresse, bien que prisonnière et désarmée, est égorgée par les paysans des environs. Le ressentiment devient national; il suffit qu'un Breton rencontre un Anglais pour qu'il le provoque sur l'heure.

Le combat et la victoire des trente chevaliers bretons, commandés par Beaumanoir, et des trente Anglais sous la conduite de Bembrogh, entre Josselin et Ploërmel (1351), est un des plus célèbres faits d'armes de cette longue querelle. Cependant jusqu'à la délivrance de Charles de Blois, qui paye une énorme rançon et remet ses deux fils comme otages, aucune action décisive n'est livrée. Entre les héros de cette époque, il en est deux qui se démarquent clairement; mais leurs noms appartiennent autant à l'histoire de France qu'à celle de leur province natale : Bertrand Du Guesclin et Olivier de Clisson. La mort de son père a jeté Clisson dans le parti de Montfort; Du Guesclin se bat aux côtés de Charles de Blois, et ses exploits, à Fougères, à Rennes, sont spectaculaires. En 1359, une trêve donne quelque répit aux partisans de Blois et de Montfort, pendant que les rois, leurs suzerains réciproques, restent aux prises. Puis le traité de Brétigny (1360), au lieu de régler les affaires du duché, livre les deux rivaux à leurs seules forces; il est vrai qu'une tentative de réconciliation est faite à Calais; le partage de la Bretagne, proposé dans des conférences où le pape même envoie des commissaires, est enfin rejeté par les compétiteurs : et la guerre de se rallumer (1363). 
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Jean de Montfort et le corps de Charles de Blois.
Jean de Montfort reconnaissant le corps de Charles de Blois.

Le traité d'Evran, renouvelant les propositions de Calais et signé sur le champ de bataille, est repoussé par Jeanne de Penthièvre; et Charles de Blois d'encourir une dernière fois les hasards de la lutte : il livre la bataille d'Auray (1364), où il est tué, et Du Guesclin, qui vient de se couvrir de gloire à Cocherel, est fait prisonnier.  La Bretagne, quoique lasse, est encore si agitée, que la paix met quelques mois à s'établir. Enfin, le traité de Guérande (1365) assure la couronne ducale à Jean de Montfort, reconnaît le comté de Penthièvre à la veuve de Charles de Blois, et exclut les femmes de la succession, tant qu'il y aura « hoirs mâles descendants de le ligne de Bretagne ». 

Cette époque, à part les malheurs des dissensions civiles, fut pour les Bretons, avec le règne de Noménoé, la période la plus brillante de leur histoire : ils accomplirent les plus belles actions héroïques et se montrèrent capables de tous les dévouements. L'Europe entière était frappée d'admiration pour ce petit peuple, enserré par deux puissants ennemis qui se disaient également ses alliés, sortant des plus sanglantes luttes encore maître de son sol et libre de ses destinées. Et comme toute grande époque doit être féconde en tous genres, les brutalités de la guerre n'empêchaient pas les Bretons de songer aux oeuvres d'art; la plupart des monuments religieux dont s'enorgueillit la Bretagne, furent exécutés on terminés au XIVe siècle: ainsi, les cathédrales de Quimper et de Tréguier. Les grandes ruines de forteresses ou de châteaux ont à peu près le même âge. Dans l'évêché de Tréguier, sous l'impulsion des évêques et la protection des Penthièvres, s'élevait toute une école artistique, qu'on n'a pas assez remarquée, pendant le tumulte de tant de guerres. Ce fut l'apogée de la Bretagne; mais il eût fallu ensuite tout autre prince que Jean de Montfort pour que ce temps perdure.

Jean IV inaugura son gouvernement par l'hommage qu'il devait au roi de France. Mais il considérait, d'autre part, qu'il était redevable de son duché à l'alliance des Anglais, et il ne cessa de faire cause commune avec eux même contre le gré de ses sujets. Dès le début, il indisposa le peuple, en prélevant des impôts énormes et inusités, notamment celui du fouage. Pendant qu'il autorisait les Anglais à traverser la Bretagne pour aller dans le Poitou guerroyer contre la France, le roi Charles attirait à sa cour les gentilshommes et comblait de faveurs les capitaines bretons que le due semblait prendre à tâche de mécontenter. De ce nombre fut Olivier de Clisson, à qui Jean de Montfort refusa une terre, pour la donner à Chandos, le vainqueur d'Auray. Comme s'il n'avait eu confiance qu'aux Anglais, le duc de Bretagne ne réservait qu'à eux la garde des places et des villes dont il disposait. 

Charles V s'inquiéta de cette situation au moins équivoque; il sollicita de la cour de Rome une enquête pour la canonisation de Charles de Blois; mais Jean IV s'aperçut à temps que le succès d'une telle enquête serait sa propre ruine. Il parvint donc à traîner l'affaire en longueur, et ce projet de canonisation n'eut pas de suites. Enfin, Jean IV se jeta résolûment dans le parti de l'Angleterre; Du Guesclin, qui bataillait en Normandie avec Clisson, reçut ordre de chasser les Anglais de Bretagne. Le connétable s'empara bientôt des villes importantes de Rennes, Vannes, Hennebont. Le duc de Bretagne, qui avait une garde de huit cents Anglais, signa avec l'Angleterre un traité (1372), dont les effets demeurèrent vains : car il s'engageait à rappeler ceux de ses vassaux qui servaient en France, et il faut impuissant à les ramener. En 1373, il prit part à la campagne de Calais contre la France, dans les rangs de l'armée anglaise. A sen retour en Bretagne, il trouva le peuple soulevé, les forteresses fermées, et il dut, sans troupes, sans ressources, s'embarquer pour l'Angleterre, où son exil dura quatre ans.

Du Guesclin occupa le pays, tandis que Clisson tenait les Anglais bloqués dans Brest. C'est à peine si le duc de Bretagne fut mentionné dans le traité de Bruges (1375) entre l'Angleterre et la France; son nom fut supprimé sur les monnaies du duché. A l'avènement de Richard Il, il obtint pourtant un nouveau secours, et une flotte anglaise débarqua devant Saint-Malo, dont Du Guesclin fit lever le siège; Clisson chassait d'Auray les derniers Anglais. Charles V se crut le maître en Bretagne, et il proclama, devant la cour des pairs, la confiscation du duché (1378); à cette déchéance de Jean de Montfort, Jeanne de Penthièvre renouvela inutilement ses prétentions à la couronne ducale; le roi répondit à ces réclamations par l'établissement de la gabelle en Bretagne, qui se voyait ainsi passer dans les domaines royaux. Cette mesure exaspéra les Bretons, qui reprirent les armes, contre le roi de France. Chargé de remettre l'ordre dans le pays, le connétable refusa de porter la guerre chez ses compatriotes, qui ne revendiquaient autre chose que leur indépendance; soudain l'opinion se retourna vers le duc exilé, et Jean IV, rappelé d'Angleterre par ses propres sujets, fut reçu aux acclamations de la Bretagne entière. 

Cette révolution amena la paix avec la France, qui se trouvait sous le coup de graves événements intérieurs par la mort du roi; les régents, oncles de Charles VI, occupés à d'autres soins. permirent au duc Jean de se réconcilier avec les Bretons. Il est vrai que l'entente n'était pas facile entre le duc, qui tenait toujours pour les Anglais, et les Bretons, qui voulaient seuls rester en possession de la Bretagne : ce fut même leur mécontentement qui contraignit Jean IV à la paix. Elle fut signée (1381), entre le duc et Olivier de Clisson, devenu connétable de France après la mort de Du Guesclin.

Vers cette époque, a-t-on dit, fut institué l'ordre de l'Hermine. Jean IV avait vraiment besoin de ce prestige de chevalerie; ses démêlés avec les Bretons étaient incessants. Il en eut même avec le clergé, qui n'avait pas renoncé à ses anciens privilèges; il eut des querelles avec l'évêque de Nantes, fut excommunié par celui de Quimper, et dut contre celui de Saint-Malo invoquer l'intervention du pape. Cependant la guerre avait éclaté dans les Flandres; Jean de Montfort y prit part, sous les bannières françaises, négociant en toute occasion au profit des Anglais. Ce fut alors, en 1386, que le connétable arma sa flotte fameuse de débarquement sur les côtes d'Angleterre; lui-même ramassa soixante-douze vaisseaux, à ses frais, dans le port de Tréguier. Le duc de Bretagne contribua plus que tout autre à rendre sans effet cette formidable menace d'invasion. La réputation du connétable l'importunait, et sa propre jalousie lui dicta des actes déshonorants. Ayant appris que Clisson négociait avec l'Angleterre la rançon de Jean de Penthièvre, fils de Charles de Blois, dont la mère était morte en 1384, le duc convoqua les Etats à Vannes, attira le connétable dans un guet-apens et donna l'ordre de le tuer; mais il ne fut pas obéi, et Clisson obtint même la liberté, à de très dures conditions. 

Le duc de Berry, allié secret de Jean de Montfort, empêcha le roi de France de porter la guerre en Bretagne pour venger l'outrage fait au connétable; le duc de Bretagne se présenta devant le conseil du roi, qui lui pardonna (1388). Mais Clisson, dont les nombreux partisans agitaient tout le pays breton, refusa de se réconcilier; ce fut à Tours, en 1392, qu'une pacification fut signée entre les deux mortels ennemis. Quelques mois après, Olivier de Clisson, sortant vers minuit de l'hôtel Saint-Pol, où demeurait alors le roi, fut attaqué par Pierre de Craon, émissaire du duc Jean, et fut laissé pour mort. Cette fois, la guerre était inévitable; le roi lui-même se mit en campagne, et la Bretagne était dans les plus vives alarmes, lorsque Charles VI fut frappé de démence dans la forêt du Mans (1392). Les régents étaient hostiles à Clisson; il tomba en disgrâce à la cour, mais refusa de rendre son épée de connétable. La guerre était circonscrite entre les deux rivaux, Montfort et Clisson; elle dura trois ans et elle ruina le pays breton. Le traité de Vannes (1395), qui mit un terme à tant d'horreurs, fut respecté jusqu'à la mort du duc (1399). Jean de Montfort transmit à son fils la tranquille possession d'un duché « qu'il avait risqué dix fois de perdre ».

La mère de Jean V, encore mineur, épousa en secondes noces le roi d'Angleterre, en l'an 1402. Cette alliance amena le duc Philippe de Bourgogne, alors régent de France, à se déclarer le tuteur du jeune duc. La guerre anglaise fut reprise en 1403; sur les conseils de Clisson, la Bretagne arma trente vaisseaux et le vieux connétable les fit
monter par 1200 hommes, à sa propre solde : la flotte ennemie fut mise en déroute, les îles de Jersey et de Guernesey furent prises et livrées au pillage, le port de Plymouth incendié. Ce fut le dernier effet de la haine implacable de Clisson contre l'Angleterre. Son patriotisme, d'ailleurs, ne l'avait pas toujours tenu à l'abri des reproches : il avait gagné le surnom de « boucher des Anglais », pour sa férocité envers l'ennemi héréditaire; son énorme fortune (il avait pour vassaux ou sujets le quart de la population de Bretagne), était l'objet de certaines insinuations de péculat. Les derniers jours du connétable furent troublés par une accusation de sorcellerie, et ce grand capitaine fut contraint d'acheter à prix d'or son repos suprême : ce fut là l'oeuvre de Jean V, qui avait hérité des rancunes paternelles.

Le duc encourut d'autres blâmes plus graves. A peine majeur (1404), il se jeta dans le parti des Armagnacs, désertant celui de son tuteur le duc de Bourgogne. Mais vers ce temps-là, les affaires de Bretagne perdent de leur intérêt particulier, mêlées qu'elles sont à celles de la France, malgré l'habile tactique du duc Jean V pour se soustraire, en dépit des alliances, à tous les partis. En 1418, il traitait avec la maison d'Orléans et la faction des Armagnacs, et il promettait au roi un secours de 2000 hommes de là, un double conflit avec ses alliés divers. Les frères du duc de Bretagne servaient eux-mêmes dans les deux camps opposés. Mais il est resté à la charge de Jean V d'avoir amené les Bretons trop tard à la bataille d'Azincourt (1415). Il fit sa paix particulière avec les Anglais (1417) et il servit ensuite de médiateur dans les affaires de France. La versatilité dont il avait plus d'une fois fait preuve dans la querelle des Armagnacs et des Bourguignons, il la fit paraître dans ses traités successifs avec le dauphin et avec l'Angleterre; en 1423, il signait une alliance avec le duc de Bedford, et en 1425, il rentrait dans le parti du roi de France; cette défection nouvelle valut à la Bretagne la présence des Anglais, qui ravagèrent la contrée. Jusque-là, le pays breton avait à peu près échappé aux malheurs de la guerre, depuis l'avènement de Jean V, dont les attitudes toujours douteuses obtinrent du moins ce résultat. L'établissement d'une milice, chargée surtout de garder les côtes, fut pour quelque chose dans le maintien de cette paix relative : ces miliciens furent surnommés les « bons corps ». 

Cependant le gouvernement de Jean V eut ses difficultés, à l'intérieur. On vit renaître la querelle des maisons de Montfort et de Blois. Le comte de Penthièvre avait eu à se plaindre du duc; il voulut se venger par surprise. Attiré à Chanteauceaux, comme Clisson à Vannes, Jean V fut retenu et jeté dans une forteresse (1420); mais la duchesse souleva les nobles en faveur de son mari; les Penthièvre, assiégés dans leurs châteaux, furent contraints de traiter avec le duc, qui fut relâché sous certaines conditions, méconnues aussitôt que prises. Le comte de Penthièvre fut renié par le dauphin, qui l'avait poussé en avant, et ses terres furent confisquées; la maison de Penthièvre ne se releva de cet écroulement que bien des années après, vers 1448, moyennant une renonciation formelle à ses prétentions sur le duché. A cette époque se passa un procès fameux, celui de Gilles de Retz, accusé notamment de nombreux assassinats et de sorcellerie : ce Barbe-Bleue fut brûlé vit à Nantes (1440). Les questions religieuses agitaient alors toute l'Europe chrétienne; la Bretagne refusa d'admettre la pragmatique sanction de Bourges (1439), qui énonçait les privilèges de l'Eglise gallicane, et elle sa déclara pays d'obédience, pour donner un témoignage de son indépendance à l'égard du roi. Jean V reçut le surnom de Sage.

Son fils, François Ier, lui succéda en 1442. La cérémonie du couronnement se fit, à Rennes, avec une solennité dont toutes les chroniques d'alors ont été l'écho. Le nouveau duc rendit hommage au roi de France, quatre ans après, suivant la formule usitée de ses prédécesseurs, sans aucun abandon de ses droits. Des différends avec son frère Gilles furent la cause d'une guerre étrangère. Mécontent de son apanage. Gilles recourut aux Anglais, pour soutenir ses prétentions. Par ordre du duc, il fut enlevé de son château de Guildo et enfermé à Dinan. De leur côté, les Anglais prirent Fougères; mais ils furent ensuite repoussés et rejetés en Normandie. Pendant ce temps Gilles de Bretagne était traîné de château en château, et il subissait d'indignes traitements. On tenta de le faire mourir de faim; on essaya même le poison. Le connétable Arthur de Richement, son oncle, et le roi de France intervinrent auprès du duc. Mais la mort de Gilles était arrêtée d'avance; sur un ordre écrit par Louis de Rohan, seigneur de Guéméné, il fut étouffé dans son cachot, après quatre ans de détention (1450). Le duc avait été poussé à ce crime par son favori, Arthur de Montauban; il mourut quarante jours après son frère.

Suivant le testament de François Ier, qui confirmait le traité de Guérande établissant le droit public de la Bretagne, ce fut son frère Pierre II qui recueillit sa succession, au détriment de ses deux filles. Bigot presque à l'égal de la duchesse, Françoise d'Amboise, le nouveau; duc eut pourtant des différends assez nombreux avec le clergé, surtout avec les évêques de Nantes, de Rennes et de Saint-Malo; les discussions avec celui-ci avaient toujours pour objet le château que le duc réclamait le droit de construire pour sauvegarder son autorité sur la ville ce démêlé dura jusqu'à la duchesse Anne, qui réduisit l'évêque au silence en élevant sa fameuse tour de Quiquengrogne. 

Dans l'intérêt de la justice et de la sûreté générale, Pierre III prit une mesure importante, en restreignant le droit d'asile autour des monastères et des églises. Il poursuivit les ennemis ou plutôt les meurtriers de son frère Gilles. Ce qui prouve l'esprit ou les tendances de légalité de cette époque, ce sont les fréquentes tenues des États. Ces Etats de Bretagne étaient la réunion de la noblesse, du clergé et du tiers (ou représentants des bonnes villes), déjà admis aux délibérations et aux actes publics. En apparence, ces assemblées étaient favorables à l'accroissement des privilèges seigneuriaux, puisqu'il fallait acheter les concessions des nobles; mais elles tournèrent au profit du suzerain, en fin de compte, parce que « les concessions d'impôts devinrent une coutume et finirent par être exigées comme un droit. D'un autre côté si les peuples se trouvèrent insensiblement assujettis à payer des taxes au suzerain, celui-ci, en exposant ses besoins, se vit obligé d'annoncer ses projets, d'expliquer ses affaires et de les soumettre à une sorte de délibération. Les impôts restèrent; mais cette censure des actes de l'administration resta aussi. » 

Le règne de Pierre II ne donna lieu, d'ailleurs, à aucun événement mémorable. Suivant le testament de François ler, ce fut Arthur III de Richemont, son oncle, qui succéda à Pierre II, en 1457. Bien que connétable de France, il refusa, comme duc de Bretagne, de rendre au roi l'hommage-lige. C'était le troisième Breton qui avait rempli la plus haute fonction militaire de France, pendant la guerre de Cent ans, sous les règnes les plus orageux de la monarchie française. Comme prince, il n'a guère laissé d'autres souvenirs que celui de son rôle dans le procès du duc d'Alençon, auquel il évita la sentence de mort devant la cour des pairs. Sous son gouvernement encore eurent lieu de nombreuses  poursuites contre les sorciers prétendus, dont l'influence était alors très répandue dans tout le pays. Arthur de Bretagne mourut en 1458, à l'âge de soixante-quatre ans, usé par les fatigues de la guerre encore plus que par les années.

Après Arthur III, le duché passa dans la maison d'Etampes, dont le représentant réunissait les droits de la branche masculine et de la branche féminine de Bretagne. 
François II prêta au roi l'hommage simple, « debout, l'épée au côté, sans s'incliner et sans prêter serment ». Les Bretons, flattés de ce premier acte d'indépendance, augurèrent bien du nouveau règne. Le duc obtint ensuite du pape la fondation d'une Université à Nantes, avec des privilèges analogues à ceux de l'Université de Paris. Dans une assemblée des Etats, tenue en 1459, il établit que les impôts devaient être consentis par les Etats et « cesser de plein droit à la fin d'une année, s'ils n'étaient prorogés par la même autorité. » Après l'instruction et la liberté du peuple, le duc favorisa le commerce et l'industrie; il conclut des traités avec diverses puissances et il sollicita même à Rome l'autorisation de faire le trafic avec les Turcs et les Musulmans du Levant. De tels. projets auraient assuré la prospérité de la Bretagne, s'ils avaient, été poursuivis et exécutés. Mais l'esprit de suite manquait à François II; d'un caractère faible, il avait besoin d'être gouverné, et ses favoris faillirent plus d'une fois fois le perdre; il eut le malheur surtout de vivre au temps de Louis XI et de l'avoir fatalement pour adversaire.

On a prétendu que les querelles de François Il et du roi de France remontaient à l'époque où Louis XI n'était encore que dauphin; la politique de Louis XI à l'égard de la Bretagne reposait sur autre chose qu'un simple ressentiment. Le roi vint à Nantes, et le peuple, lui prêtant le dessein d'enlever la veuve du duc Pierre II, Françoise d'Amboise, pour la remarier à un allié fidèle, s'ameuta dans les rues de la ville contre Louis XI; celui-ci se vengea, en soutenant les prétentions de l'évêque contre le duc; François Il eut recours à Rome, et une bulle du Pape lui reconnut les droits et les privilèges de ses prédécesseurs sur les évêchés bretons. Cette ingérence dans les affaires du duché valut à Louis XI la première ligue du Bien Public, ourdie par les ducs de Bretagne et de Bourgogne. Les alliés se mirent en marche sur Paris; le roi livra à l'armée bourguignonne une bataille dont le résultat fut douteux, à Montlhéry (1465); puis, les troupes alliées assiégèrent Paris; mais Louis XI négocia séparément avec les princes confédérés et obtint le traité de Saint-Maur. Deux mois après, il signa un nouveau traité avec François Il; ce qui n'empêcha pas le duc de Bretagne de donner asile au duc de Berry, frère et irréconciliable ennemi du roi.

Une nouvelle ligue fut organisie; et l'armée des Bretons entra en Normandie (1467), s'empara de quelques villes et chassa les troupes royales. Mais Louis XI prit une éclatante revanche, l'année suivante; il reconquit la Normandie, menaça la Bretagne de deux côtés à la fois, sur Rennes et sur Nantes, et imposa à François Il la paix d'Ancenis (1458). A cette occasion, le roi de France prétendit avoir des droits au duché de Bretagne; mais ses titres, bien qu'ils remontassent aux Mérovingiens, parurent insuffisants. Pour éprouver le duc, il lui offrit, en 1470, le collier de l'ordre de Saint-Michel, nouvellement fondé; François II eut des prétextes pour refuser cette dignité, qui aurait fait de lui un vassal du roi. De part et d'autre, on se prépara donc à la guerre.

Dès 1471, une nouvelle confédération des princes était formée, et le roi d'Angleterre en fit partie l'année suivante. Le danger serait devenu grave pour Louis XI, s'il s'avait gagné de vitesse les alliés; les troupes royales ayant pénétré en Bretagne par Ancenis et Machecoul, le duc de Bretagne fut réduit à demander une trêve d'un an. Mais la méfiance qui régnait entre les deux princes rendait toute paix précaire; la trêve de Poitiers devint pourtant un traité définitif, en 1475, grâce à l'intervention de l'Angleterre. Louis XI ne perdait pas de vue la Bretagne, où il semait la division entre les nobles et la révolte contre le duc; il ne cessait d'attirer les Bretons à son service par ses libéralités : il avait 500 gentilshommes bretons dans sa garde royale. Les influences qui agissaient sur l'esprit de François Il le tournaient vers l'Angleterre. Le roi, qui était au courant de toutes les alliances, dissimulait. Mais sa colère éclata, le jour où la mort vint le débarrasser de Charles le Téméraire; non content d'imposer au duc de Bretagne un traité humiliant, il lui retira, par un arrêt du parlement de Paris, le comté d'Etampes, et il acheta au comte de Penthièvre tous ses droits sur le duché. 

La guerre n'aurait pas tardé, si l'archiduc d'Autriche n'était intervenu, non sans quelque hauteur, en faveur de François Il. Une réconciliation n'était plus possible; le roi et le duc savaient trop à quoi s'en tenir sur leur sincérité réciproque; la Bretagne resta sous le coup d'une perpétuelle menace jusqu'à la mort de Louis XI. Mais le pays, qui pouvait alors respirer à l'aise, la France ayant pour roi un enfant sous la tutelle d'une femme, se vit entraîné dans de nouveaux désordres par la rivalité de ministres et de favoris ambitieux.

Le trésorier Landois gouvernait alors la cour de Bretagne; c'était un parvenu, qui ne se donnait guère la peine d'être agréable aux seigneurs et aux nobles, depuis longtemps entraînés, du reste, à la cour de France. Landois avait poussé, puis maintenu François II dans l'alliance anglaise, diversement appréciée, suivant qu'on avait en vue les périls que courait alors l'indépendance bretonne ou les souvenirs restés de la guerre de succession. La haine dont le ministre poursuivit ses rivaux ou ses ennemis et les faveurs dont il combla les membres de sa propre famille, mirent le comble au mécontentement : il se forma une confédération des seigneurs, qui s'adressèrent à Charles VIII et signèrent avec lui le traité de Montargis (1484), dans lequel les droits du duc légitime se virent sacrifiés aux prétentions sans cesse renouvelées du roi de France. 

Pendant ce temps, Landais offrait l'hospitalité au duc d'Orléans, le rival d'Anne de Beaujeu à la régence; mais la guerre avec la France fût ajournée, parce que la ligue des mécontents avait, d'ailleurs, suscité de sérieuses discordes intérieures. Les ennemis de landais s'étaient retranchés à Ancenis; la défection des troupes ducales, venues pour leur offrir la bataille, eut pour résultat la disgrâce et le supplice du favori, puis un traité de réconciliation avec la France. Ce ne fut qu'une trêve, pendant laquelle le duc de Bretagne assembla les Etats (1486), et institua un parlement sédentaire : cette cour de justice devait tenir ses grands jours en des séances annuelles, à Vannes. 

A cette occasion, Français II prit le soin d'assurer la couronne ducale à la princesse Anne, sa fille aînée, par la sanction solennelle des Etats. Une telle mesure parut d'autant plus sage, qu'une maladie du duc, à la même époque, attira vers la Bretagne les troupes royales, qui s'arrêtèrent à Tours. Cette démonstration occasionna contre la France une coalition, à la tête de laquelle marchaient Maximilien d'Autriche, François Il et Louis d'Orléans. Trois armées royales envahirent la Bretagne (1487), où le châtiment de Landois n'avait pas encore apaisé les divisions; le duc demanda des secours en Angleterre, pendant que les Français étaient repoussés devant Nantes. Mais la médiation de  Henri VII ne fut pas acceptée; le mariage de la princesse Anne provoquait la discorde dans l'armée bretonne, entre les prétendants, et la bataille de Saint-Aubin-du-Cormier (1488) livra la Bretagne à la discrétion du roi de France.

En vain Rennes refusa de se rendre à La Trémoille; dans les conseils de Charles VIII, il était question même de déposséder le duc François II, qui se soumit au traité du Verger; la dernière clause en était qu'il ne marierait ses filles qu'avec le consentement du roi : c'était la ruine de tous ses projets et la remise de la Bretagne aux mains du roi de France. On dit que François Il en mourut de chagrin, quelques jours après avoir signé cette convention (septembre 1488). (N. Quellien).

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