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L'histoire de la Bretagne
La Bretagne du IVe au XIIe siècle
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Aperçu Du IVe au XIIe siècle Du XIIe au XVe siècle
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Émigrations et établissement des Bretons insulaires en Armorique 

Deux opinions ont eu cours sur l'établissement des Bretons en Armorique. Il suffit d'exposer simplement la première, peur montrer combien elle est inadmissible. Un chef des Bretons insulaires, Conan Mériadec, aurait débarqué dans la péninsule armoricaine avec tous ses guerriers, vers 383, au moment où Maxime usurpait l'empire; il se serait emparé du pays entier, et sous la protection de Maxime il aurait pris le titre de roi. On prétend que la chute de l'usurpateur n'ébranla pas même le trône de Conan. Tout au contraire; le nouveau roi des Bretons fit la guerre aux Romains; il affermit son autorité, et à sa mort il trans mit son titre à des héritiers dont certaine histoire énumère la succession : Salomon on Salaün, Gradlon, Audren, Erech, Eusèbe, Budic, Hoël, Canao, Judual, etc.

Ce système historique ne supporte pas la critique. Les Bretons insulaires n'envahirent pas l'Armorique en conquérants; ils abordèrent en fugitifs; ils vinrent par petites bandes et mirent plus d'un siècle à s'installer sur cette terre nouvelle, d'où ils n'étaient pas repoussés. La supposé monarchie unitaire de Conan Mériadec n'a pas existé.  Il n'est question de Conan et de ses successeurs immédiats ni dans saint Gildas, qui écrivait au VIe siècle, ni dans Bède le Vénérable (VIIIe siècle); leurs noms n'apparaissent que cent ans au moins plus tard, dans des traditions prétendument populaires ou des récits apocryphes, recueillis par Nennius et paraphrasés en latin, au XIIe siècle, par Geoffroi de Monmouth. Les Bretons n'arrivèrent en Armorique que par groupes, et ils restèrent longtemps partagés, comme dans leur pays d'origine, en petites principautés.

Ils fuyaient devant les Angles et les Saxons, qu'ils avaient eux-mêmes appelés à leur secours contre les Pictes et les Scots, un jour que les légions romaines, dont on avait besoin sur d'autres points de l'empire, les livrèrent à leurs seules ressources. La lutte fut longue contre les Anglo-Saxons, devenus à leur tour des envahisseurs, et elle ne fut pas sans gloire pour les insulaires. Mais les Bretons n'étaient pas les plus nombreux, ou du moins de nouveaux renforts venaient sans cesse réparer les pertes de l'ennemi. Il faut ajouter que des divisions intestines étaient pour les indigènes une cause de faiblesse irrémédiable. Refoulés jusqu'à la mer, plutôt que de reconnaître la loi des Saxons, ils se jetaient dans des barques et faisaient voile vers l'Armorique.

Les Cornovii furent des premiers à s'exiler; ils débarquèrent sur le territoire des Osismes, vers la milieu du Ve siècle. Dès lors l'émigration poursuivit son cours, et les colonies diverses s'établirent par tribus, chacune emportant sa géographie locale et appliquant au pays occupé les noms de l'ancien clan, Après les Cornouaillais, partirent ceux de la Domnonée, qui abordèrent chez les Curiosolites, avec Riwal, dit-on, pour chef. Vers la même époque, dans les premières années du VIe siècle, le Léon aurait été envahi par un prince nommé Withur. 

Déjà des tribus bretonnes étaient descendues jusqu'aux terres des Vénètes, sous la conduite de Waroc ou Erech. Les émigrés ne partaient ainsi, en masses compactes, avec un prince du pays à leur tête, qu'après une bataille sanglante et une grande défaite. C'était l'émigration pour ainsi dire nationale et régulière. Mais les routes de l'exil, dès qu'elles sont ouvertes, attirent comme un gouffre; il y a dans l'émigration un mauvais exemple où les peuples succombent fatalement. Le courant, sans cesse entretenu par des émigrations partielles, dura bien cent cinquante ans; et l'on conçoit aisément que ces départs successifs aient produit un déplacement considérable de la population insulaire : magna pars incolarum... (saint Gildas). 

L'expansion du christianisme

L'attachement à la vie religieuse entraîna un grand nombre vers les déserts et les forêts de l'Armorique, loin du tumulte des guerres : le monachisme, sous la forme érémitique ou cénobitique, marque tonte époque de foi nouvelle; les Bretons, récemment convertis à la religion chrétienne, étaient plus portés que toute autre peuple aux mystères de l'idéalisme chrétien. On vit des époux déserter le toit où ils étaient voués à vivre, dès la nuit nuptiale, comme saint Efflam, pour se livrer à l'abstinence de la chair. La légende raconte que sainte Hénora entrevit dans un songe son mari Efflam fuyant vers l'Armorique; à son réveil, elle monta dans une barque et elle rejoignit Efflam dans la baie de Saint-Michel en Domnonée : chacun d'eux bâtit son monastère, et ils vécurent le reste de leurs jours, aux deux bouts de la grève, séparés de quelques kilomètres, une même cloche les appelant, aux mêmes heures, pour des occupations, des prières ou des pensées communes. Ce n'est là qu'un exemple entre mille. Les monastères tiennent partout une place très grande, à cette époque où la légende toutefois est difficile à distinguer de l'histoire. Les moines de Bangor priaient sur une colline pour leurs compatriotes, durant une bataille fameuse : les Bretons furent vaincus et les moines furent tous égorgés par les Germains. Les émigrés ne partaient pas toujours sous l'autorité d'un prince ou d'un guerrier; souvent un religieux servait de guide à une population entière. Portés sur des nacelles en cuir, les émigrants chantaient, « sous leurs voiles déployées, les lamentations du psalmiste ». A chaque moine, ou « à chaque saint qui débarque en Armorique, venant de la Grande-Bretagne, c'est une nouvelle bande d'émigrés qui débarque avec lui ». 

Ces missionnaires monastiques fondaient des communautés, dont quelques-unes furent bientôt transformées en évêchés. Telle fut l'origine de Dol, avec saint Samson. De là encore la légende des « sept saints de Bretagne », tous moines et évêques : Malo, Samson, Brieuc, Tugdual de Tréguier, Paul de Léon, Corentin de Quimper et Paterne de Vannes (ce dernier seul n'était pas un Breton insulaire). Deux autres évêques avaient été déjà établis en Armorique, l'un dans la cité des Namnètes et l'autre à Rennes. Ils relevaient de la métropole de Tours; celui de Vannes se joignit souvent à eux, méconnaissant la suprématie de Dol, que les évêques de la Cornouaille, du Léon et de la Domnonée admettaient généralement. C'est à tort cependant qu'on a placé à Dol un siège archiépiscopal; à Dol résidait simplement la premier pontife de l'Eglise bretonne : mais on ne saurait exactement dire en quoi consistait sa préséance. Il y aurait donc eu en Armorique comme deux Eglises l'une, irrévocablement romaine; l'autre celtique, se souvenant de quelques privilèges originels et les revendiquant comme une marque d'indépendance ou du moins d'autonomie nationale. La tolérance des papes dut bien des fois empêcher le schisme d'éclater.

Ce dualisme n'existait pas seulement dans le domaine religieux, Les Bretons, appelés ou réfugiés en Armorique, ne tardèrent pas à rompre de tous points avec l'ancienne population de la péninsule, moins armoricaine que gallo-romaine, que les émigrations celtiques avaient vite rendue bien inférieure en nombre. Le prétexte d'une première rupture fut le secours prêté aux Francs par les cités armoricaines; les Bretons, arguant de cette alliance étrangère, prétendirent se rendre les maîtres chez eux et posséder la terre qu'ils occupaient. L'Armorique se trouva alors coupée en deux régions : la Romania, aux Armoricains et aux Gallo-Romains, avec Rennes et son territoire, tout le pays nantais moins la presqu'île de Guérande, Vannes et la partie orientale de l'ancienne Venétie; la Britannia, comprenant le reste de la contrée, jusqu'aux deux mers.

Les Bretons et les Francs

La Bretagne était déjà composée de quatre comtés : la Domnonée, le Léon, la Cornouaille et le Bro-Erech, qui s'étendaient le long des côtes; à l'intérieur, deux principautés : celle de Poher, avec Carhaix pour capitale, et le Poutrécoët, où la légende a placé le pays et le bois de Brocéliande. Les comtes et les princes étaient indépendants entre eux; mais ils s'unissaient, au premier signal, contre un ennemi commun, sans qu'une alliance formelle et positive eût besoin d'être proclamée. Ils gouvernaient suivant les usages rapportés d'outre-mer. L'organisation politique de la Bretagne armoricaine fut d'abord à peu près la même quenelle des Bretons insulaires. Au-dessous du comte ou regulus, venait le mactyern, dans lequel on a retrouvé un chef de clan à la manière des temps antiques, une façon de souverain dans une petite peuplade. Ce mactyern est souvent confondu avec le tyern (tyrannus), qui, était un chef de plou ou de bourgade; l'autorité au moins morale du tyern s'est transmise des seigneurs féodaux aux châtelains et aux maîtres de manoirs, jusqu'aux Temps modernes : la Révolution même n'a pas supprimé du premier coup ces principes plebis.

Toutefois, les comtes de Vannes, de Cornouaille, de Léon et de Domnonée durent, à certains moments, reconnaître l'autorité du roi des Francs. Childebert est le premier suzerain que citent les légendes ou les chroniques anciennes. Sa suprématie est invoquée surtout par les moines et les missionnaires bretons : ainsi, Tugdual et Paul Aurélien ; l'abbé Armel reste sept ans à la cour de Childebert; Samson, encore abbé à cette époque, supplie le prince franc contre Conomor ou Comor, gouverneur d'une partie de la Domnonée, qui détient iniquement un chef indigène. Du reste, il ne faudrait pas voir dans ces appels au roi étranger une inimitié entre les évêques et les princes bretons. L'autorité des évêques et des abbés, devenus peu à peu maîtres des biens temporels, s'exerçait sans contrôle au-dedans des abbayes et du territoire épiscopal; les comtes et les mactyern n'eurent que rarement à redouter leur rivalité : encore n'était-elle soulevée, le plus souvent, que par les ingérences du pouvoir séculier. Mais on doit toujours faire une exception dans l'histoire de toute cette époque, pour les évêques de Rennes et de Nantes, même pour celui de Vannes; ainsi, qu'on se rappelle les paroles de Régalis au roi des Francs : « Nous sommes tenus en servitude par les Bretons... ». Le territoire de ces trois villes « demeuré aux anciens peuples de l'Armorique, » échut en partage, d'ailleurs, au dernier fils de Clotaire.

Bien des raisons amenaient les Francs vers cette contrée de l'ouest. Et d'abord, en portant les armes de ce côté, ils accomplissaient ce qu'on. a nommé le « testament de Clovis », un rêve de la conquête entière des Gaules. De plus, la « solitude armoricaine-» excitait leurs convoitises. Ce désert se peuplait. Les moines défrichaient la lande, et les ermites avaient pénétré au plus profond des bois antiques : Gwénolé, Idunet, Envel, l'aveugle Hervé, bien d'autres, avaient fondé leurs stations entre Lann-Tévennek et le Ménez-Bré. Les brigands eux-mêmes, qui occupèrent le pays en maîtres absolus, subissaient l'influence des missionnaires; les bêtes féroces s'apprivoisaient devant les hôtes nouveaux de la forêt; le gibier trouvait un droit d'asile autour des ermitages chrétiens. 

Les légendes d'alors sont remplies de faits merveilleux, ou l'empire de ces missionnaires sur la nature et sur les animaux semble extraordinaire et surnaturel. En peu de temps, chaque ermitage devenait une fertile colonie, une paroisse : car les moines ont tenu lieu de tout autre clergé, pendant plusieurs siècles. La Bretagne armoricaine n'était donc plus une possession à mépriser. Mais les Francs y étaient encore moins attirés par un appât que contraints d'y conjurer un péril. Les Bretons avaient chassé vers le Sud et vers l'Est. les anciens habitants du pays; ces Armoricains étaient les alliés des Francs; la population qui s'était emparée des plages se montrait vaillante, jalouse de ses droits, aussi capable de résister que d'envahir, puisqu'elle avait déjà bâti des villes fortes, peu habitées d'ordinaire, mais destinées en temps de guerre à servir de refuges. Les Bretons ne manquaient pas une occasion d'attester leur indépendance devant les Francs; ils donnaient même l'hospitalité aux rebelles, comme Chramne, et ils les soutenaient de leurs armes : c'est ainsi que Clotaire vint en personne combattre les alliés de son fils. On sait la fin de Chramne; une partie de la Bretagne, en ce temps-là, fut ravagée.

Alors s'ouvre une période obscure de luttes incessantes et de paix mal gardées; c'est une longue guerre entre deux peuples, dont l'une prétend à la suprématie, tandis que l'autre repousse comme un asservissement une souveraineté même nominale. A peine Clotaire est-il mort, que Waroch, chef du Bas-Vannetais, se jette sur les terres restées aux Armoricains et passées dans l'héritage de Chilpéric; l'armée des Francs accourt, beaucoup plus nombreuse que les bandes bretonnes; mais Waroch use de stratagèmes et extermine les Francs. Et le vainqueur pourtant, se méfiant de ses forces, offre la paix, rend la ville de Vannes et consent à payer un tribut annuel. Ce n'est là qu'une ruse de guerre. A peine les  Francs sont-ils rentrés chez eux, que Waroch reprend les armes; le pays rennais, puis celui de Nantes, sont dévastés; les Francs menacent de tout passer au fil de l'épée, et Waroch se soumet encore, pour recourir bientôt, disent les auteurs de cette époque, à de nouvelles « perfidies ». Puis, d'autres soulèvements encore, suivis de représailles; et Waroch disparaît de l'histoire, à la suite d'une bataille sanglante. Grégoire de Tours n'a pas plus rendu justice au vaillant chef du Bro-Erech, que le biographe Eginhard n'a reconnu les qualités des indomptables Bretons. Jusqu'à Louis le Débonnaire, les rois francs ne comprirent pas qu'il était plus facile d'exterminer ce petit peuple que de l'asservir. 

On a prétendu que Pépin le Bref tenta sérieusement la conquête de la Bretagne et qu'elle fut achevée sous Charlemagne. Mais on occupa vainement ce pays et la conquête en fut toujours illusoire. Les Bretons étaient condamnés à un tribut; ils ne le payèrent jamais que la main forcée. Ils étaient traités de barbares par les Francs à cause de leur facilité à rompre les traités; eux estimaient que ces traités imposés par la force ou la violence ne les liaient que pour la circonstance et que la valeur en était nulle. C'est pourquoi les victoires des Francs furent toujours peu décisives. L'année même où mourut Charlemagne, Jarnithin, prince du Bro-Erech, soulevait les Bretons, sans résultats sérieux cette fois. Ensuite, la Bretagne entière prit les armes à la voix de Morvan; l'empereur, accouru lui. même contre les rebelles, éprouva un premier échec; avant de livrer la seconde bataille, Morvan fut assassiné par un soldat franc. Quelques années après, nouvelle révolte sous la conduite de Wiomarc'h, qui périt comme Morvan et fut tué dans sa propre maison. Enfin, Louis le Pieux crut que le seul moyen de maintenir les Bretons dans le devoir, c'était de mettre à leur tête un chef national, élu par l'empereur, mais chargé de contraindre les tyern à ne plus sortir de leurs frontières, comme les Francs à respecter le territoire voisin : son choix sa porta sur Noménoë.

Noménoé. Unification de la Bretagne

L'origine de Noménoé (ou Néomène) est diversement racontée. Les uns veulent qu'il ait eu une naissance obscure, parce qu'il n'est jamais question de lui avant ce choix de Louis le Débonnaire; d'autres affirment que ce choix même est la preuve du contraire. Il ne tarda pas, son élection faite, à fixer sur lui l'attention. Il fit comprendre à ses compatriotes que leur liberté était intacte, puisque le pays avait à reconnaître un prince breton; aux chefs francs il déclara que violer le territoire confié à sa garde, ce serait manquer de respect à l'autorité de l'empereur. Cette habileté porta ses fruits; la Bretagne devint tranquille et prospère. Ces succès valurent à Noménoé la jalousie des courtisans; mais l'empereur continuait sa confiance à l'heureux et prudent chef breton. Enfin, ébranlé par les calomnies, Louis suivit les conseils du chambellan Bernard et prit le commandement de ses troupes pour venir dans les Marches de Bretagne enlever le pouvoir à Noménoé. L'ambition de Bernard éveilla les soupçons des autres lieutenants; la défection se mit dans l'armée franque, et l'empereur, emprisonné par ses trois fils, dut abdiquer en leur faveur. En ces circonstances, Noménoé témoigna d'une grande reconnaissance envers le vieux prince dont il tenait ses dignités; une telle fidélité fut loin de lui nuire. De plus en plus il affermissait son gouvernement par une administration prudente. Il aida puissamment le clergé indigène et combla de faveurs l'évêché de Dol, la célèbre abbaye de Redon, dont le fondateur Conwoion lui fut ensuite d'un utile secours. Après la mort de Louis le Débonnaire, les Francs recommencèrent leurs invasions en Bretagne; Noménoé envoya Conwoion auprès de Charles le Chauve demander si l'empereur autorisait ces incursions, que ne provoquait aucunement la conduite pacifique des Bretons. Les chefs francs furent rappelés et désavoués; et la Bretagne eut encore une nouvelle période de repos. Puis, fut livrée la bataille de Fontenai (Fontenoy-en-Puisaye); et Noménoé soudain secoua le joug : il était prêt.
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Noménoé.
Statue de Noménoé.

Charles le Chauve accourut avec une armée formidable, pour l'époque; il rencontra celle des Bretons sur le territoire de la petite ville de Bain (845); la bataille fut acharnée de part et d'autre; elle dura deux jours : les Francs furent complètement battus. L'année suivante, Charles le Chauve revint, avec de nouvelles forces; mais il se retira, avant d'avoir vu l'ennemi en face, et fut contraint de reconnaître solennellement l'indépendance de la Bretagne (846). Noménoë se hâta de mettre à profit sa victoire : il s'empara des comtés de Rennes et de Nantes et proclama le duché de Bretagne constitué. Cependant la guerre éclatait encore avec Charles le Chauve. Noménoë se jeta sur l'Anjou, partout victorieux, prenant les villes sans coup férir; il aurait en peu de temps terminé l'occupation de tout le comté, s'il n'avait été rappelé en arrière par la défection de Nantes et de Rennes. Ces deux villes furent sévèrement punies de leur trahison; emportées d'assaut, elles furent démantelées et de longtemps empêchées de recevoir les Francs. Et Noménoë de retourner aussitôt à ses conquêtes, dans le Maine, dans le Vendômois. Le péril devenait grave pour Charles le Chauve. Noménoë avait déjà pénétré dans le pays chartrain, où rien ne résistait à sa « furie bretonne », lorsqu'on apprit soudain sa mort (851). Cet événement inattendu fut accueilli chez les Francs avec une explosion de joie. Les évêques exprimèrent le jugement le plus sévère sur Noménoë, qu'ils appelaient un dangereux ennemi de l'Eglise; et ils virent la main de Dieu dans sa fin prématurée. Naturellement, les Bretons n'avaient pas cette opinion sur le libérateur du pays; les évêques indigènes ne proféraient pas les mêmes anathèmes; les moines de Redon ensevelirent le corps du héros, qui fut leur bienfaiteur, dans l'église du monastère.

L'empereur crut le moment favorable pour prendre sa revanche. Il organisa une quatrième expédition contre la Bretagne. Erispoë, qui venait de succéder à son père, avait des forces inférieures; mais il n'hésita pas à attaquer l'ennemi, et remporta sur les Francs une victoire décisive. Charles le Chauve offrit la paix à Erispoé, qui l'accepta, à la condition que l'empereur lui conférerait l'investiture des comtés de Rennes, de Nantes et de Retz, et confirmerait toutes les conquêtes de Noménoé dans l'Anjou et dans le Maine. Les chartes de cette époque mentionnent le duc des Bretons comme «-gouvernant la Bretagne jusqu'à la rivière du Maine ».

Les Vikings et le duché de Bretagne

L'oeuvre de Noménoé résistait aux Francs; mais elle était menacée par un autre ennemi bien moins redoutable par le nombre, secondé surtout par la terreur que la légende propage quelquefois autour d'un nom. Les pirates vikings, après avoir remonté la Seine, se hasardaient sur la Loire, et ils descendirent de leurs nacelles en cuir (843), à Nantes, durant les cérémonies religieuses; ils tombèrent à l'improviste dans l'église, massacrèrent les fidèles et l'évêque, et disparurent, emportant les vases utilisés pour le culte. Depuis ce premier sac, ils étaient encore revenus et repartis avec leur butin. Vannes fut ensuite attaquée et ne dut sa délivrance qu'à Erispoë, devant lequel s'enfuirent les assaillants. Le fils de Noménoé eut à peine le temps, du reste, de se montrer digne de son père; un jour qu'il était en prières, dans une église, il fut tué sur les marches de l'autel, par les ordres de Salomon, qui fut son successeur.

Le nouveau règne, bien que commencé par un meurtre, ne se passa pas sans gloire. Les Vikings étaient devenus la terreur universelle. La Seine et la Loire étaient leurs fleuves, d'où ils débarquaient nuitamment pour faire le pillage; ils s'avancèrent dans la Vilaine, puis dans la Mayenne. S'étant emparés de Redon par surprise, ils détruisirent le monastère de Saint-Sauveur (868). Salomon ne put réduire et chasser les pirates; il dut même acheter leur retraite, au prix de cinq cents vaches. En 873, ils arrivèrent devant Angers, prirent la ville et en firent leur place forte. Devant le danger extrême dont le royaume était menacé, Charles le Chauve fit un appel à tous ses vassaux. Le duc de Bretagne joignit ses troupes à celles du roi. C'est même à Salomon que la France fut redevable de son salut, en cette occasion. Il imagina de creuser un canal le long du fleuve, ou les Vikings étaient tenus assiégés dans leurs barques; les eaux furent dérivées et la flotte ennemie resta à sec; rien n'était plus facile que d'anéantir les pirates. Ils offrirent de traiter avec Charles le Chauve, qui accepta leurs propositions et leur permit d'hiverner dans les îles de la Loire. 

L'initiative de de cette guerre revenait à Salomon, qui rentra dans ses Etats comme un triomphateur. Mais tant de gloire n'apaisait pas les haines autour de lui. On ne lui pardonnait pas son usurpation. Lui-même était conscient du danger que cela représentait, et pour faire mine d'expier le meurtre d'Erispoé, il comblait de présents les églises et les monastères. Il conçut le projet d'aller jusqu'à Rome et de demander au pape l'absolution; il consulta les principaux seigneurs de Bretagne, qui le supplièrent de ne pas s'éloigner, parce que les Vikings ne cessaient de ravager le littoral; il se rendit à leurs raisons, mais il accomplit son voeu, en faisant porter au pape une statue d'or de même taille que lui-même. Comme Erispoé, Salomon périt de mort violente, assassiné par Gurvand, comte de Rennes, et Pascuéten, comte de Vannes, qui se partagèrent ses Etats. Voilà la Bretagne; livrée à la guerre civile et de nouveau exposée aux revendications du roi de France. Au bout de trois règnes, l'oeuvre de Noménoé, cette fois, se trouvait gravement compromise.

En effet, aussitôt après l'attentat commis sur la personne de Salomon, Charles le Chauve publia un capitulaire par lequel il proclamait ses droits sur la duché de Bretagne. Mais ces prétentions étaient au moins exagérées; de toutes façons, elles restèrent vaines. La Bretagne n'était pas une province détachée du domaine royal;
jamais elle n'avait fait partie intégrante de royaume; c'était plutôt un Etat subordonné; le duc était bien moins un vassal qu'un allié du roi. A son avènement, il ne devait pas l'hommage (que rendra seulement un prince issu de la maison de France, Pierre de Dreux), et il ne prêtait aucun serment de fidélité; son hommage était comme une marque de déférence envers un voisin puissant: pendant la cérémonie, il restait debout et armé; c'est que le duc prétendait tenir la Bretagne de Dieu et non du roi; il était duc «-par la grâce de Dieu », et il gouvernait « dans la plénitude de ses pouvoirs royaux et ducaux ». Sa couronne n'était pas un cercle ducal, mais une couronne fermée, comme celle des rois. S'il rendit au roi l'hommage-lige, c'était pour ses seigneuries étrangères à la Bretagne. Quant à ses vassaux, loin de réserver, comme ceux de tous les grands feudataires, la fidélité qu'ils devaient au roi de France, leur serment au duc de Bretagne était absolu et sans réserve; ils le reconnaissaient pour leur souverain seigneur. 

Et, de fait, la Bretagne avait ses lois et ses institutions particulières. Le duc ne devait au roi ni subside, ni contingent militaire; il n'était lié avec le royaume par aucune alliance défensive; il n'apportait ses secours et n'agissait que « par dévouement ». Le duc disposait seul de ses forces militaires; il délivrait des lettres de noblesse, et il avait, comme les souverains, sa monnaie d'or et d'argent. Les évêques et les abbés étaient nommés et reconnus par lui seul. Le clergé breton était placé hiérarchiquement dans la province de Tours; mais il évitait, en toute occasion, de se confondre avec le clergé du royaume. Il avait ses synodes, convoqués et présidés par le duc. A chaque nouveau pape le duc envoyait directement son ambassade; quand le pape adressait un bref ou une bulle, il y en avait toujours une expédition séparée pour le clergé de Bretagne. D'un autre côté, les ducs eurent beau tenter et beau faire, la suprématie métropolitaine de Dol ne fut jamais consentie par l'Eglise romaine. Sans nourrir aucune hostilité contre les Francs, les Bretons ne renonçaient à aucun de leurs droits acquis et ils étaient prêts à tout pour les maintenir. Mais les successeurs de Noménoë se virent affaiblis par la rivalité des comtes de Rennes, de Vannes et de Nantes; ils ne purent même préserver le territoire des incursions des Vikings. Noménoë croyait avoir fondé un royaume ; il ne laissait qu'un duché.

A la mort de Salomon, malgré le capitulaire de Charles le Chauve, la Bretagne resta aux Bretons. Mais les principautés dont elle se composait se déclarèrent indépendantes; outre les comtés de Rennes et de Vannes, elle comprenait encore ceux de Cornouaille, de Léon, de Poher... Il est vrai que Gurvand et Pascuéten, les deux lieutenants les plus distingués de Salomon, exerçaient une sorte de pouvoir central, mais un pouvoir déjà partagé entre deux ambitieux. Leur rivalité attira sur le pays la guerre civile. Incapable de tenir tête à Gurvand, le comte de Vannes appela les Vikings à son secours; le vaillant comte de Rennes les battit en toutes les rencontres : il mourut, avant d'en avoir délivré la Bretagne, an cours de ses victoires. Pascuéten ne devait pas recueillir longtemps les fruits de sa trahison; il fut bientôt assassiné par les Vikings eux-mêmes. 

Alors éclata la guerre intestine dans toute son horreur, sous les yeux des Vikings, maîtres du territoire depuis la Loire jusqu'au Blavet. Cependant les Bretons, à la voix de Judicaël, petit-fils d'Erispoë et du comte de Vannes, Alain, se rallièrent en face de l'ennemi commun, et infligèrent aux pirates la plus sanglante défaite; Judicaël tomba, enseveli dans son triomphe; mais Alain compléta la victoire, et sur quinze mille Vikings c'est à peine si quatre cents eurent la vie sauve dans la fuite (831). Ce qui en restait dans la péninsule, sur la Vilaine ou sur la Loire, fut chassé. Alain reçut le surnom de Grand, puis celui de Père de la Patrie; il restaura le trône de Nomé noë, et fut reconnu duc et roi, Le comté de Nantes surtout avait été éprouvé; les Vikings n'y avaient pas laissé la moindre trace de son ancienne prospérité : il rentra dans ses droits antérieurs, comme le diocèse, qui reprit son importance et sa splendeur passées. La Bretagne jouit d'une longue paix, sous le règne d'Alain, dont la mort, en 907, signala le retour des pires calamités.

Les Vikings reparurent; leurs invasions avaient cessé depuis la défaite de 891 : ce fut celle-ci la plus terrible de toutes. La Bretagne, dit la Chronique de Nantes, trembla d'épouvante. Et pas un prince ne se leva, pas un chef ne se montra pour rendre le courage aux Bretons ; les comtes et les mactyern s'étaient réfugiés en France, jusqu'en Bourgogne et chez les Angles. On dit même que Charles le Simple céda ses prétendus droits sur la Bretagne aux Vikings, auxquels le pays se trouvait donc livré absolument. Les moines aussi avaient quitté leurs abbayes, emportant les reliques des saints, pour lesquels ils craignaient la profanation. Le peuple restait sans défense et sans conseil, abandonné à la rage des Vikings. Tout fut saccagé; où les pirates avaient passé, plus une habitation n'était debout, pas une voix humaine ne se faisait entendre. C'était dans tout le pays une désolation égale à celle qu'on avait déjà vue dans l'île Bretagne aux Ve et VIe siècles. La péninsule était devenue le même désert qu'aux plus mauvais jours de la domination romaine. Peu de chose subsista des institutions que les Bretons insulaires avaient apportées sur le continent, lors des grandes émigrations. La langue nationale reculait elle-même devant l'occupation nordique vers l'occident; le breton se retirait peu à peu des évêchés de Dol et de Saint-Malo, et il perdait du terrain jusque dans les diocèses de Saint-Brieuc et de Vannes. Les écrivains de cette époque disent que « la Bretagne était détruite ».

La Bretagne du Xe au XIIe siècle. Influence des Normands 

Cet état de désolation dura près d'un demi-siècle. Les Vikings s'étaient fortifiés, le long des côtes, depuis l'embouchure de la Seine jusqu'à celle de la Loire ; ils occupaient l'ancienne Neustrie, que Charles le Simple avaient accordée à leur chef Rollon, et qui prit le nom de Normandie. La Bretagne était ployée sous le joug. Alors (937) lui vint un secours inespéré. Le petit-fils d'Alain le Grand, que son père avait emmené en Angleterre pendant la terreur semée par les Vikings, débarqua un jour en Bretagne, souleva les Bretons, fit alliance avec le comte de Rennes, surprit les Normands (c'est-à-dire les Vikings installés en Normandie) et les pourchassa même au delà des frontières. Guillaume, successeur de Rollon, reprit bientôt l'offensive avec une armée nombreuse et contraignit Alain Barbe-Torte à repasser la mer. C'est alors qu'il rencontra le fils de Charles le Simple, qui fut Louis d'Outre-Mer : l'Angleterre était le refuge des princes détrônés. L'année suivante (938), Alain débarquait de nouveau, sur la côte de Dol. Il tomba sur un camp ennemi à l'improviste et il tailla en pièces les troupes normandes; puis, il remonta sur ses vaisseaux, et avant qu'un autre corps d'armée étrangère, stationné près de Saint-Brieuc, eût appris cette défaite, celui-ci était lui-même renversé, mis en déroute et anéanti. Sans perdre de temps, le jeune vainqueur s'avança dans l'intérieur des terres, aux acclamations du peuple; traversant la péninsule du nord au midi, il emporta la ville de Nantes et força les Normands à chercher leur salut sur leurs vaisseaux. Pour donner une idée des ravages commis par les pirates, les historiens racontent que le libérateur de Nantes, ayant bête de parvenir jusqu'à la cathédrale, 
« fut obligé de se frayer un chemin parmi les ronces avec son épée [...]. Pour attirer des habitants dans la ville, il leur accorda des privilèges ; entre ces concessions, la plus digne d'être remarquée fut celle qui déclarait libre tout serf qui viendrait s'y établir, et qui interdisait au martre le droit de le réclamer. » 
Après avoir battu les Normands de la Loire, Alain fit la paix avec ceux de la Seine, qui s'étaient avancés jusqu'à Dol; ils étaient déjà maîtres du Cotentin. Dans ces derniers temps, les frontières du duché s'étaient resserrées. Après un règne glorieux, pendant lequel la Bretagne s'était relevée de sa ruine, Alain Barbe-Torte mourut, en 952, laissant trois fils, qui moururent tous les trois assassinés.

On vit encore surgir entre les princes bretons les divisions et les rivalités oui avaient toujours été si fatales au pays; elles amenèrent encore l'intervention des étrangers. Les Normands se montrèrent de nouveau sous les murs de Nantes dont la belle résistance permit aux secours d'arriver à temps. Conan, comte de Rennes, et Foulques, comte d'Anjou, se disputaient ce comté de Nantes; leurs armées se rencontrèrent à Conquereux; Conan fut tué dans le combat, et Nantes passa sous la suzeraineté du comte d'Anjou; le reste de la Bretagne reconnaissait la protection des Normands, le successeur de Conan, Geoffroi, comte de Rennes, ayant fait alliance avec le duc de Normandie. Néanmoins Geoffroi prit le titre de duc de Bretagne, en 992. Il entreprit sans succès de se rendre maître de Nantes et de soustraire le pays nantais à l'influence du comte d'Anjou. Au retour d'un pèlerinage à Rome, il périt obscurément, dit-on, d'un coup de pierre lancée par une pauvre femme dont le faucon ducal venait d'étrangler la poule. Son fils Alain (1008) eut à réprimer, quelques années après son avènement, une révolte des paysans contre la noblesse. Il se crut ensuite assez fort pour répudier la suzeraineté de la Normandie; mais le duc Robert le contraignit à rendre l'hommage. 

A son tour, il lui fallut réduire son frère, qui était mécontent de son apanage, le comté de Penthièvre, Dans la suite, il se réconcilia avec le duc de Normandie, au point que Robert le Diable, en partant pour la Palestine, lui confia l'administration de ses Etats et la tutelle de son fils Guillaume. Alain mourut en 1040, pendant une expédition qu'il dut entreprendre pour mettre son jeune pupille en possession de l'héritage paternel. Comme la Normandie, la Bretagne allait être gouvernée par un enfant; Conan II n'avait que trois mois, quand il succéda à son père. Son oncle, le comte de Penthièvre, s'empara de la tutelle. La guerre civile éclata, les seigneurs prenant parti pour le fils on le frère du duc Alain; les troubles ne furent apaisés qu'au bout de cinq ans, en 1062, au profit de l'héritier reconnu. Les mécontents suscitèrent à Conan un nouvel adversaire, le duc de Normandie. Conan arma une flotte évaluée à trois mille barques; il menaçait de faire irruption dans le pays voisin par l'embouchure de la Seine; Guillaume, qui préparait une descente en Angleterre, était inquiet sur le sort de son propre duché, lorsqu'il se vit fort à propos débarrassé de son adversaire : Conan Il mourut empoisonné, en 1066. Depuis Erispoé, c'était le neuvième prince qui périssait de mort violente.

Conan ne laissait qu'un fils naturel; Hoël, comte de Cornouaille, son beau-frère, lui succéda. Guillaume de Normandie était devenu roi d'Angleterre; aux seigneurs bretons qui l'avaient aidé dans sa conquête, il fit de riches donations; Alain de Penthièvre, que des historiens ont confondu avec Alain-Fergent, fils du duc Hoël, reçut le vaste comté de Richemont. Ces munificences à des étrangers excitèrent la jalousie des Normands, et la plupart des seigneurs bretons se virent bientôt dépouillés de leurs nouveaux domaines, Bien que Guillaume fût devenu redoutable, Hoël refusa de le reconnaître pour suzerain; le roi d'Angleterre repassa sur le continent et mit le siège devant Dol (1076); Alain-Fergent défendit la place pendant quarante jours, jusqu'à l'arrivée du roi de France, Philippe Ier, venu au secours des Bretons.

Guillaume dut se retirer; mais il laissait en Bretagne des partisans : l'évêque de Dol, qui fut chassé, et plusieurs seigneurs, qui fomentèrent une guerre civile. Les dissensions n'étaient pas encore apaisées à la mort de Hoël en 1084. Le pays était si épuisé d'argent et de ressources, qu'à son avènement Alain-Fergent « fut réduit à vendre une de ses terres aux moines de Quimperlé, pour mille sous et un cheval ». Guillaume crut l'occasion favorable et il reparut devant Dol; le jeune duc surprit et mit en fuite le roi d'Angleterre (1085). Guillaume fit la paix avec Alain-Fergent, dont il estimait le courage; il le sollicita de porter la guerre dans le Maine; cette expédition, entreprise après la mort de Guillaume, fut sans résultat. Cependant les héritiers de Guillaume étaient aux prises entre eux et la Normandie en proie aux querelles intestines. La Bretagne tirait de là sa sécurité, bien plus que du mariage de son duc avec la fille du roi d'Angleterre. Voyant son pays pacifié, Alain-Fergent partit pour la Palestine (1096) « comme pèlerin, avec une suite et non à la tête d'une armée »; il ne prit aucune part à la croisade armée de Pierre l'Ermite. A son retour de Palestine, où il était resté cinq ans, Alain consacra tout son temps à doter la Bretagne d'institutions solides; il établit ou plutôt constitua définitivement une cour judiciaire et régla l'administration de la justice; puis, après vingt-huit ans de règne, dégoûté du trône, fatigué du monde et de la guerre, il abdiqua en faveur de son fils Conan III (1112), et se retira dans le monastère de Redon.

Ces actes de foi robuste ne furent pas rares au XIIe siècle, qui passe avec raison pour le plus religieux du Moyen âge. Il est vrai qu'on y rencontrait, à côté de cette ferveur religieuse affichée, une égale absence de respect pour les lieux les plus vénérés, avec une égale ardeur du pillage. On avait vu des luttes violentes éclater au sein même des ordres monastiques : dès lors, à quelles rigueurs l'Église ne devait-elle pas être exposée de la part des hommes de guerre, aussi avides que grossiers Chaque fois qu'un événement de quelque gravité venait agiter la société, c'était à qui en profiterait pour mettre la main sur les biens des moines. Le territoire et la riche abbaye de Redon étaient le principal théâtre de ces brigandages. Et c'est ainsi que Conan III « indigné des atrocités qu'on lui dénonçait, n'hésita pas à marcher contre le seigneur de Pontchâteau, qui s'était barricadé, avec sa bande, dans l'église de Saint-Sauveur ». 

Et pourtant, affirment les vieilles chroniques, au milieu de ces violences exercées par certains seigneurs contre les moines, « un profond sentiment de foi se retrouvait toujours au fond du coeur de ces hommes de sang et de rapine; si rudes, si orgueilleux, si indomptables qu'ils fussent, presque tous craignaient le jugement de Dieu et ne voulaient pas mourir dans l'impénitence finale ». 

Conan suivit l'exemple de son père; il institua des règlements qui mirent fin à quelques désordres et furent un obstacle à certaines injustices; surtout il se montra le protecteur des bourgeois et des serfs, le défenseur des vassaux contre les seigneurs. En embrassant le parti de ceux qui subissaient les taxes odieuses ou les coutumes despotiques, ce prince obéissait à l'esprit de son siècle; il mettait à profit le désespoir des serfs : c'est la dureté du régime féodal qui a contribué, plus que toute autre cause, à faire les monarchies de l'Europe moderne. 

« Entre les droits vexatoires que Conan III entreprit d'abolir, le plus inhumain peut-être était celui qui était exercé sur les débris que la mer rejetait après les tempêtes; ces restes de la fortune des naufragés devenaient la propriété légitime du seigneur, dès qu'ils avaient touché le rivage. Cet usage avait probablement commencé dans le temps où les Vikings infestaient les côtes de la Bretagne; tous les navigateurs étaient alors considérés comme des pirates et des ennemis... Puis on oublia l'ori gine de cet usage pour n'en voir que le profit, et on le décora du nom de droit seigneurial. Le naufrage devint une espèce de crime qui emportait la peine de la confiscation. »
L'exemple du duc, les décisions d'un concile assemblé à Nantes (1127), la peine de l'excommunication, tout cela ne fit que suspendre l'exercice de ce droit barbare. On essaya de le légitimer, en le transformant en une façon de contribution; on fournit des pilotes aux navires étrangers, pour faire le trajet des écueils dont la péninsule armoricaine est entourée; ceux qui n'achetaient pas ainsi leur sûreté, n'en étaient que plus durement soumis au pillage. Naguère on accusait encore les Bretons de réclamer cette « part de la mer »; qui n'a entendu les sinistres histoires de naufrageurs?... 
Le commerce avait fondé, puis enrichi quelques grandes villes; voulant se soustraire à la tyrannie des seigneurs, elles recoururent au duc, surtout quand elles ne pouvaient elles-mêmes acheter des immunités. (N. Quellien).
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Bretagne : Naufrageurs.
Pilleurs de mer, en Bretagne.
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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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