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Morale
La conscience morale

Division de la morale spéculative

On peut diviser la morale spéculative en deux grandes parties, l'une préliminaire, qui est l'étude de la conscience morale, c'est-à-dire de la connaissance naturelle et commune du bien et du mal, l'autre constitutive, qui est l'étude du bien pris en lui-même ou du bien en soi, principe suprême de la morale.

La théorie du bien comprend elle-même plusieurs questions. Il s'agit d'abord de déterminer la nature du bien et de le distinguer des autres motifs d'action avec lesquels il a pu être confondu ou qu'on a prétendu lui substituer; il s'agit ensuite d'étudier les conséquences immédiates qu'il entraîne et qui sont d'une part le devoir, d'autre part, la responsabilité et la sanction.

Telles sont donc en résumé les quatre parties de la morale spéculative : 

1° théorie de la conscience morale;

2° théorie du bien; 

3° théorie du devoir ;

4° théorie de la responsabilité morale.

La conscience morale

Les principaux motifs des actions humaines. 
Le point de départ nécessaire de la morale est, ce semble, la constatation d'un grand fait psychologique et social, à savoir l'existence de la moralité.

L'idée du bien n'est pas une invention des moralistes : elle est donnée, antérieurement à toute morale, chez les humains qui non seulement la conçoivent mais se jugent obligés d'y conformer leur volonté. Elle est, au point de vue psychologique, un des motifs de nos actions. 

Mais le bien se présente sous des formes variées. Chacun poursuit le bien qu'il croit être le meilleur, ce qui est pour lui le souverain bien, finis bonorum (ou comme dit Aristote la fin en soi, la fin suprême). De là vient qu'il y a autant de systèmes de morale qu'il y a eu de conceptions diverses du souverain bien. Les principales peuvent s'inscrire dans le tableau suivant :

Les divers systèmes de morale

Le souverain bien c'est le... Principes  Noms
Bien propre Plaisir quelconque : Aristippe, Fourier  Hédonisme
Plaisir de la conscience : Rousseau, Jacobi Satisfaction morale
Intérêt personnel : Epicure Morale du bonheur
Intérêt bien entendu : Bentham Utilitarisme
Bonheur de l'humanité : Stuart Mill Utilitarisme rectifié
Bien de l'individu et de l'espèce : Spencer Ego-altruisme
Amour de la société : Durkheim Morale sociologique
Entraide : L. Bourgeois Morale de la solidarité
Bien altruiste Altruisme : A. Comte Morales sentimentales
Bienveillance : Hutcheson
Sympathie : A. Smith
Sentiment de l'honneur
Bien idéal Idéal esthétique : Platon Esthétisme
Bonheur raisonnable : Aristote Eudémonisme rationnel
Obéissance à la nature : Zénon Stoïcisme
Respect de la loi : Kant Morale formelle
Bien rationnel : Saint Thomas Morale de l'ordre

On voit que tous les motifs des actions humaines se ramènent à quatre : au plaisir, à l'intérêt, au sentiment, au bien rationnel. Mais, en dernière analyse, ces divers motifs ne sont que des formes de trois principaux : l'inclination, l'intérêt, le bien ou le devoir.

L'inclination.
L'humain agit d'abord par inclination, pour satisfaire un penchant. Ce motif qui précède toute réflexion et qui serait plus justement nommé mobile, est le plus ancien de tous. L'enfant n'en connaît guère d'autre. Les moralistes l'ont souvent décrit sous les noms de plaisir ou de passion. Il représente en nous l'influence persistante de la spontanéité ou de l'instinct, et peut d'ailleurs revêtir les formes les plus diverses, les plus viles comme les plus nobles, selon les individus. D'autant plus puissant que la personne a moins appris à se gouverner elle-même, ce penchant est aveugle et variable comme la sensibilité dont il procède.

L'intérêt.
L'intérêt, c'est-à-dire la recherche du bonheur personnel, est au contraire un motif essentiellement réfléchi : il implique l'idée du moi, l'idée de l'avenir, et une préoccupation constante des suites plus ou moins lointaines et de l'utilité finale de l'action. Plus tardif que l'inclination, il est aussi plus cohérent, plus uniforme : c'est qu'il résulte de la subordination de tous les penchants à un penchant fondamental, celui de la personnalité, et cette subordination même est l'oeuvre de la volonté et de l'intelligence.

Le devoir.
Enfin, dans certains cas, on voit l'individu agir, même contre son inclination ou son intérêt, parce qu'il juge qu'agir ainsi est bien, que c'est ce qu'il doit faire, que c'est son devoir en un mot. Ce troisième motif paraît donc être une idée pure, l'idée d'une fin meilleure que toutes les autres, non pas seulement pour nous mais en soi. Il est accompagné d'un sentiment particulier, le sentiment de l'obligation qui ne se confond ni avec l'attrait de l'agréable ni avec l'attrait de l'utile. C'est le propre de l'humain que d'agir ainsi pour une idée pure, l'idée de ce qui doit être fait, l'idée du rationnel absolu ou du meilleur, au point de lui sacrifier parfois ses inclinations, son intérêt, sa vie même.

Ces trois motifs ne s'excluent pas nécessairement entre eux. Une même action peut être en même temps conforme à l'inclination, à l'intérêt et au devoir : telle est, pour le savant, la recherche de la vérité. Quelquefois le devoir s'allie à l'inclination pour combattre l'intérêt, ou à l'intérêt pour combattre l'inclination. Mais on ne voit jamais mieux combien il est distinct de l'un et de l'autre que dans les cas où il les combat l'un et l'autre.

En somme, l'inclination et l'intérêt peuvent se ramener à l'unité tous deux ne sont au fond que la sensibilité, tantôt aveugle et livrée à elle-même, tantôt éclairée et dirigée par l'intelligence. Le devoir c'est l'intelligence, la raison elle-même qui commande, abstraction faite de la sensibilité.

Il nous reste maintenant à rechercher la nature et l'origine de cette idée du bien ou du devoir.

La définition de la conscience morale. 
La conscience morale est la faculté de juger du bien et du mal. Il ne faut pas la confondre avec la conscience psychologique. La conscience psychologique est l'intuition de ce qui se passe en nous-même, non seulement de nos actions mais de nos sensations, de nos émotions, de nos pensées; la conscience morale est l'appréciation de nos seules actions et aussi des actions d'autrui. La première est un témoin, la seconde est un juge.

La conscience psychologique nous est commune (au moins sous sa forme spontanée) avec les animaux; elle naît en nous avec la vie et est perpétuellement en exercice. La conscience morale est le propre de l'humain, elle n'apparaît pas dès l'origine et ne s'exerce pas toujours. La conscience morale juge nos semblables aussi bien que nous.

Les phénomènes de la conscience morale. Les jugements moraux.
Les phénomènes qu'on peut rapporter à la conscience morale sont de deux sortes : intellectuels et affectifs, jugements et sentiments.

Les jugements de la conscience se produisent soit avant, soit après l'action.

1° Avant l'action, nous jugeons qu'elle est bonne ou mauvaise, qu'il est bien ou mal d'agir ainsi, et partant, si cette action est en notre pouvoir, que nous devons ou la faire ou nous en abstenir.

La conscience joue ici le rôle d'un conseiller ou plutôt d'un législateur, d'un souverain : elle nous dicte notre conduite, elle commande ou défend comme ferait un maître. 

Deux notions fondamentales sont impliquées dans ce premier jugement : 

a) la notion du bien en soi, de l'idéal moral, auquel l'action est conforme ou contraire; 

b) la notion du devoir, de l'obligation morale, c'est-à-dire de la nécessité d'accomplir cette action ou de s'en abstenir par cela seul qu'elle est conforme ou contraire au bien en soi. Ces deux notions sont indissolublement liées l'une à l'autre : cela est bien et je peux le faire; donc je dois le faire; telle est la formule générale de tous les jugements moraux qui précèdent l'action.

2° Après l'action, nous jugeons qu'elle est bonne ou mauvaise, c'est-à-dire faite par respect pour le devoir ou au mépris du devoir, et partant, qu'elle entraîne le mérite ou le démérite de son auteur.

C'est ici que la conscience fait l'office du juge : elle absout ou condamne, loue ou blâme, récompense ou punit.

Deux notions nouvelles apparaissent dans ce second jugement a) la notion du bien moral et b) la notion du mérite et du démérite ou de la responsabilité morale. Elles paraissent aussi liées l'une à l'autre par une synthèse a priori. De même que le bien à faire, le bien possible, est obligatoire, de même le bien réalisé est méritoire.
Il importe de distinguer avec précision le bien en soi et le bien moral. Le premier est le bien de l'action; le second, le bien de l'intention.

Venir en aide aux malheureux est en soi une bonne action; mais elle n'est moralement bonne que si elle est faite par devoir et non par inclination ou par intérêt.

Il s'ensuit qu'une action bonne en soi peut être moralement mauvaise (si elle est faite dans une mauvaise intention) et inversement qu'une action mauvaise en elle-même peut être moralement bonne (si son auteur ignore qu'elle est mauvaise et a l'intention de bien faire).

Le bien en soi est antérieur au devoir dont il est le fondement c'est parce que l'action est bonne en elle-même qu'on doit la faire. Le bien moral lui est postérieur, car il consiste uniquement dans la volonté d'obéir au devoir.

En somme, le bien en soi, c'est l'idéal moral; le bien moral, c'est l'effort de la volonté pour se conformer à cet idéal.

Kant distingue à peu près de même dans les actions la légalité (qui est la conformité extérieure à la loi, c'est-à-dire au bien) et la moralité (qui est la volonté intérieure du bien).

Les sentiments moraux. 
Ces jugements sont accompagnés de sentiments qui peuvent être plus ou moins vifs, plus ou moins durables, selon les personnes et les circonstances et qui se divisent aussi en deux groupes, les uns précédant, les autres suivant l'action.

Les premiers sont un sentiment d'amour et de respect pour le bien, un sentiment de crainte, de répugnance, quelquefois d'horreur pour le mal. 

On peut y voir les formes diverses d'un même sentiment fondamental, le sentiment de l'obligation, identique, d'après Kant, au sentiment du respect. L'humain ne peut concevoir le bien sans éprouver en présence de cette idée un sentiment qui tout ensemble l'attire et le tient à distance, le respect, mélange indéfinissable de crainte et d'amour. Le bien est l'idéal désiré en nous par la raison; et c'est pourquoi il nous attire. Mais en même temps il nous dépasse et nous domine; il exerce une contrainte sur nos penchants inférieurs, sur l'animal qui est en nous; nous nous sentons petits devant lui; et c'est pourquoi il nous tient, pour ainsi dire, à distance. 

Le respect est donc, d'après Kant, qui en a fait l'analyse, le sentiment moral par excellence; il ne s'attache qu'à l'idée du devoir dont il est le signe. Si nous respectons des personnes, c'est parce que nous respectons en elles le devoir qu'elles personnifient à nos yeux.

Les sentiments qui succèdent à l'action sont la satisfaction morale ou le remords, si nous sommes acteurs; l'estime ou le mépris, l'admiration ou l'indignation, l'enthousiasme ou l'horreur, si nous sommes simples témoins.

Tels sont les principaux phénomènes de la conscience morale.

La nature de la conscience morale.  La doctrine du sens moral. 
Il reste à en donner l'explication. On peut ramener à trois toutes les explications proposées : 

1° la conscience morale est un sens ou un instinct; 

2° elle est un résultat de l'expérience; 

3° elle est une forme de la raison.

La conscience morale est un sens ou un instinct.
La première doctrine est celle de l'école écossaise, qui donne à la conscience le nom de sens moral.

De même que la nature nous a donné un sens pour distinguer les bonnes et les mauvaises saveurs, elle nous a donné un sens pour distinguer les bonnes et les mauvaises actions; et de même qu'au sens du goût est joint un instinct qui nous fait préférer ce qui lui est agréable et rejeter ce qui lui est pénible, de même au sens moral est joint un instinct qui nous pousse à rechercher les bonnes actions et à éviter les mauvaises.

Il s'ensuit que l'humain juge du bien comme du beau, non par expérience ou par raison, mais par le sentiment immédiat qu'il en éprouve. Le bien, c'est ce qui plaît au sens moral; le mal, c'est ce qui lui déplaît. Le jugement par lequel nous déclarons une action bonne ou mauvaise est donc postérieur au sentiment moral dont il n'est que l'effet et la traduction.

L'école écossaise, tout en remarquant que les actions qui plaisent au sens moral sont d'ordinaire celles qui sont conformes à l'intérêt général de l'espèce humaine, ne donne pas d'autre explication de l'existence de ce sens que la constitution originelle de notre nature ou la volonté du Créateur.

Herbert Spencer, qui est en même temps disciple de Reid (par l'intermédiaire d'Hamilton) et de Darwin, considère ce sens, ainsi que tous les autres, comme un legs héréditaire, et il admet qu'il a été acquis par nos ancêtres à mesure que l'expérience les instruisait des actions utiles ou nuisibles à l'espèce humaine.

Il se peut que l'humain éprouve pour certaines actions une répugnance ou même une horreur irraisonnée, instinctive, et que ce soit là un des éléments constituants de la conscience morale; mais ce n'est pas une raison pour l'expliquer par un sens ou un instinct spécial. Une telle hypothèse est ce que Leibniz appelait de la « philosophie paresseuse. » Rien ne prouve en effet que ce sentiment ne résulte pas, comme le prétendent les empiriques, soit d'une expérience ou habitude précoce, soit, comme le prétendraient les rationalistes, d'un jugement spontané et à peine conscient. Il ne suffit pas, en tous cas, à constituer la conscience morale tout entière : dans la grande majorité des cas, nous jugeons qu'une action est bonne ou mauvaise avant d'éprouver aucune émotion morale; ou, si les deux phénomènes sont à peu près simultanés, il est visible que l'émotion est l'effet et non la cause du, jugement. Souvent même, nous nous défions de notre sensibilité morale et nous nous efforçons de demeurer calmes et froids pour apprécier plus exactement la valeur morale des actions. Le bien et le mal ne sont donc pas simplement pour nous ce qui plaît ou déplaît à notre sens moral; nous avons pour en juger un autre criterium, lequel ne peut venir que de l'expérience antérieure ou de la raison.

Quant à la doctrine d'Herbert Spencer, elle fait en somme dériver la conscience de l'expérience, et quelque part qu'elle fasse à l'expérience collective des ancêtres transmise aux humains d'aujourd'hui par l'hérédité, elle ne peut refuser à l'expérience individuelle de ces humainss mêmes le pouvoir de compléter et de modifier la conscience morale. Elle revient donc finalement à l'hypothèse empirique.

L'explication empirique de la conscience morale. 
L'école empirique fait sortir la conscience morale de l'expérience par l'intermédiaire de l'association des idées et de l'habitude. L'expérience génératrice de la conscience est celle des caractères et des effets sociaux de nos actions.

Dans toute société véritable, il existe une autorité qui prescrit ou défend certaines actions qu'elle juge avantageuses ou nuisibles. Cette autorité loue et blâme, récompense et punit. Elle peut être exercée soit par les parents, soit par les chefs religieux, soit par les chefs politiques, soit enfin et surtout par l'opinion de la majorité.
Il s'ensuit que chez tous les humains appartenant à une telle société l'idée d'un ordre ou d'une défense, l'idée d'une obligation, d'un devoir s'associe indissolublement aux idées de certaines actions, et cette idée est elle-même accompagnée d'un sentiment de contrainte et de désir ou de crainte (selon que les actions sont louées et récompensées ou blâmées et punies). Comme cette association se fait dès la première enfance, l'habitude en dérobe l'origine et, plus tard, même en l'absence de toute autorité, les actions paraissent prescrites ou défendues, c'est-à-dire bonnes ou mauvaises, en vertu de leur nature même.

Les partisans de cette doctrine croient la vérifier en faisant voir que là où manquent les conditions de sa genèse, la conscience morale manque; et qu'elle se modifie dans la mesure même où ces conditions se modifient. On peut, avec Paul Janet  (La Morale), résumer ainsi cette double loi : 

« chez les peuples sauvages, moralité nulle; chez les peuples civilisés, moralité contradictoire. »
Tout d'abord, l'idée même du devoir fait nécessairement défaut là où aucune autorité n'intime ses ordres ou ses défenses à l'individu et ne les appuie d'une sanction. C'est ce qui arrive chez les sauvages, du moins ceux qu'ont inventé les philosophes; c'est ce qui peut arriver chez les peuples civilisés pour tout individu soustrait dès l'enfance à toute autorité, et pour ces peuples eux-mêmes, si toute autorité vient un jour à disparaître parmi eux.

D'autre part, comme les ordres et les défenses sont attachés dans les différentes sociétés aux actions les plus diverses, la conscience morale change avec les pays et les époques. Ce qui est bien pour les uns est mal pour les autres et vice versa. De là ces contradictions de la conscience morale si éloquemment signalées par Pascal après Montaigne : 
« On ne voit presque rien de juste ou d'injuste qui ne change de qualité en changeant de climat. Trois degrés d'élévation du pôle renversent la jurisprudence. Le droit a ses époques. L'entrée de Saturne au Lion nous marque l'origine d'un tel crime. Plaisante justice qu'une rivière borne! »
Cette doctrine contient une grande part de vérité. La conscience morale est un tout complexe où entrent certainement les expériences et associations d'idées dont on vient de parler; il se peut même que ces éléments prédominent dans l'esprit de certains individus au point qu'ils semblent le constituer tout entière; mais la question est de savoir si elle n'enferme et ne suppose rien autre chose.

On peut distinguer dans les idées morales de l'humanité la forme et le fond. La forme, ce sont les idées mêmes du bien et du mal, du devoir, du droit, etc., avec les sentiments qui les accompagnent; le fond, ce sont les idées des diverses actions auxquelles cette forme est appliquée. Or, si la matière des idées morales varie extrêmement avec les individus, les pays et les époques, la forme en est universelle et invariable. Tous les humains ne placent pas, il s'en faut, le bien et le mal dans les mêmes actions; mais tous les humains (en tant qu'ils sont capables d'exprimer leur humanité) distinguent un bien et un mal, l'un qu'on doit faire, l'autre dont en doit s'abstenir.

Cette forme du bien et du devoir, l'empirisme l'explique par l'existence d'une autorité sociale qui commande et défend. Mais l'explication, ce semble, est superficielle. On peut en effet se demander si l'existence même de cette autorité ne présuppose pas les idées qu'on prétend lui faire engendrer. Si elle n'est pas autre chose que la force et si on lui obéit seulement par crainte des coups, il est douteux qu'elle réussisse jamais à produire même un simulacre de conscience morale. Si elle est autre chose que la force, c'est que les humains reconnaissent en elle un pouvoir légitime et raisonnable auquel il est bon d'obéir, et c'est cette idée plus ou moins confuse du bien qui est le fondement même de l'autorité. Dès lors, les prescriptions et les défenses de l'autorité, avec les sanctions qui les appuient, pourront donner à l'idée du devoir plus de précision et de puissance, elles pourront même peut-être la suppléer chez quelques-uns, mais, à considérer l'humanité dans son ensemble, elles ne pourront pas la créer, parce qu'elles n'en sont elles-mêmes que des conséquences.

En fait, il n'est pas d'autorité dans les sociétés humaines, qui ne se recommande du droit et du devoir : toutes se prétendent légitimes, quelques-unes même sacrées. Sans doute un grand nombre de leurs prescriptions sont inspirées ou par l'intérêt de ceux qui les exercent, ou par l'intérêt général de la communauté; mais souvent aussi elles se réfèrent à certains principes de justice, de dignité, de piété qu'elles supposent par cela même déjà présents et agissants dans les consciences humaines.

C'est ce fond de moralité antérieur à toute autorité sociale qui, permet de comprendre les transformations mêmes des institutions et des lois. Comment l'individu pourrait-il juger les prescriptions de l'autorité, les approuver et les désapprouver, leur décerner luimême l'éloge ou le blâme, si sa conscience était le reflet de cette autorité, l'écho de ces prescriptions? Or, c'est la critique incessante des institutions et des lois par les individus qui contribue à les rapprocher de plus en plus de l'idéal de la justice et de la moralité parfaites.

La conscience morale semble donc contenir en elle, indépendamment de toute expérience, la notion ou le sentiment du bien. L'humain a le besoin, le pressentiment inné de l'idéal moral. Mais il reste à expliquer comment cette forme des idées morales, est susceptible de tant d'applications diverses et contradictoires.

Les mêmes causes qui expliquent les contradictions et les erreurs humaines en toute autre matière suffisent aussi à expliquer les contradictions et les erreurs de la conscience morale.

Parmi ces causes, les plus influentes sont, nous le savons, l'intérêt et la passion. Or elles n'agissent nulle part avec autant de force. que dans le domaine des choses morales. 

« Si la géométrie, dit Leibniz, s'opposait autant à nos passions et à nos intérêts présents que la morale, nous ne la contesterions et la violerions guère moins, malgré toutes les démonstrations d'Euclide et d'Archimède, qu'on traiterait de rêveries et croirait pleines de paralogismes. » (Nouveaux Essais, liv. I, chap. II, §12). 
D'autre part, l'influence de l'exemple, de la tradition, de la coutume est, ici plus grande que partout ailleurs : elle explique comment la conscience morale de l'individu est souvent toute pénétrée des préjugés de ses contemporains ou de ses devanciers.

Maintenant, si l'on examine de près ces contradictions et ces erreurs, on voit qu'elles sont presque toujours relatives non aux principes fondamentaux de la morale, mais aux conséquences plus ou moins lointaines qui en dérivent, et qu'elles résultent d'une expérience et d'une analyse insuffisantes. Ainsi les Anciens condamnaient le prêt à intérêt, et les modernes l'autorisent; les uns et les autres en vertu de ce même principe-

« Nul ne doit s'enrichir au détriment d'autrui.» 
Seulement, faute d'une expérience et d'une analyse suffisante des faits économiques, les anciens voyaient dans le prêt à intérêt l'enrichissement du prêteur au détriment de l'emprunteur, tandis que les modernes, mieux informés, voient dans le prêt gratuit (s'il est imposé par la loi) l'enrichissement de l'emprunteur au détriment du préteur. Les humains sont donc souvent d'accord, sans le savoir, sur les principes moraux; mais, ne considérant pas de la même façon les données de fait auxquelles ils les appliquent, ils en tirent des conséquences diverses et contradictoires. 

Souvent aussi ils tirent d'un principe moral les conséquences les plus extrêmes sans s'apercevoir qu'elles sont contredites par un autre principe qui limite le premier, et sans s'efforcer de concilier ces principes entre eux ou sans y réussir.

Mais les principes moraux eux-mêmes ne peuvent être déterminés sans le concours de l'expérience et de la réflexion, et par conséquent il y a encore ici une place pour les contradictions et les erreurs. 

Le bien, fondement de tous les devoirs, est l'idéal de on a appelé classiquement la nature humaine dans l'individu et la société. Or cette prétendue nature humaine est en réalité une élaboration historique, au cours de laquelle l'humain se fait une plus haute idée de ses devoirs envers lui-même. 

De même l'humain se cosntitue dès l'origine au sein d'une société : son idéal moral est un idéal social, mais la société pour lui, ce n'est encore que la famille ou la tribu; il ne se reconnaît donc pas de devoirs envers les étrangers. A mesure que la société humaine s'élargit, les devoirs sociaux s'étendent.

Il suffit cependant d'éliminer toutes ces causes de variation pour voir que l'accord tend à se faire entre les humains sur toutes les grandes vérités morales. 

Ainsi tout d'abord que des philosophes, faisant autant que possible abstraction des traditions et des coutumes, s'efforcent de constituer la morale par une méthode rationnelle sans égard aux intérêts et aux passions des humains, on les verra aboutir à des conclusions concordantes. Manou, Confucius, Socrate, Kant, malgré la différence des milieux et des époques, parlent le même langage. 

En outre, l'humanité elle-même semble se rapprocher de plus en plus de l'unité morale, comme si le temps éliminait à la longue toutes les causes de diversité. On peut se demander si la conscience morale a plus d'autorité chez les humains d'aujourd'hui que chez ceux d'autrefois, si elle exerce sur leur conduite et leurs moeurs une influence plus efficace : on ne peut douter qu'elle n'ait chez eux une plus grande compétence, et qu'elle ne leur enseigne plus clairement et plus complètement leurs devoirs.

On peut en conclure que la conscience morale n'est pas un simple amas d'opinions fortuites, changeant indéfiniment avec les accidents de la vie des individus et des peuples : elle contient un élément fixe et universel (l'idée du Bien) et, malgré les perturbations causées par des influences extérieures, elle se développe et progresse selon une loi constante et générale.

La conscience morale et la raison.
Mais, si la conscience morale ne dérive pas tout entière de l'expérience, elle implique par cela même la raison : elle est la raison appliquée au règlement de la vie, ou, comme l'appelle Kant, la raison pratique.

On peut comprendre de deux manières différentes les rapports de la conscience morale et de la raison : 

1° la conscience morale est une espèce de raison, qui n'a de commun avec la raison ordinaire ou raison spéculative que son caractère a priori;

2° elle est une forme de la raison, et par conséquent la raison pratique et la raison spéculative sont au fond réductibles à l'unité : elles ne diffèrent que comme les deux emplois d'une seule et même force.

Dans la première hypothèse (qui est, d'après ses partisans, celle de Kant) les notions de la conscience morale (bien, devoir, etc.) sont les catégories de l'action comme les notions de la raison (substance, cause, fin, etc.) sont les catégories de l'expérience et de la pensée; elles sont comme elles a priori, universelles et nécessaires, mais ont dans l'esprit une autre origine et peuvent par conséquent avoir une autre valeur.

Dans la seconde hypothèse, la raison étant vraiment une, la rai son spéculative et la raison pratique diffèrent par leurs applications; mais les notions qui les constituent l'une et l'autre ont nécessairement même origine et même valeur.

Or, en fait, les notions de la conscience morale sont foncièrement identiques à celles de la raison. La notion du bien en soi ou de l'idéal moral, c'est la notion d'une fin absolue; la notion du devoir, c'est la notion d'une loi ou nécessité universelle. Mais les notions de fin, de loi, d'universel et d'absolu sont les notions mêmes de la raison spéculative.

La conscience morale, en son essence, ce n'est donc pas autre chose que la raison s'efforçant d'introduire l'ordre dans la vie humaine; de même que l'intelligence spéculative ou scientifique, c'est la raison s'efforçant d'introduire l'ordre dans l'expérience et la pensée.

Ainsi la raison ne s'intéresse pas seulement à l'intelligibilité des choses : elle s'intéresse aussi à l'intelligibilité de la vie humaine. Seulement l'intelligibilité des choses est déjà réalisée en soi, et notre raison ne peut que la découvrir. L'intelligibilité de la vie humaine ne se réalise que par l'effort même de notre raison. De là le caractère essentiellement pratique des notions et des vérités morales.

La valeur de la conscience morale. 
La valeur qu'on attribue à la conscience morale diffère évidemment selon la nature et l'origine qu'on lui suppose. On peut, à cet égard, distinguer trois doctrines principales :

1° D'après la plupart des philosophes des écoles écossaise et éclectique, la conscience est infaillible : c'est une voix intérieure qui révèle et dicte à chacun ses devoirs, un oracle qui répond toujours à quiconque l'interroge et qui ne répond jamais que la vérité.

Mais cette doctrine est manifestement contraire aux faits. Comme l'associationnisme et l'évolutionnisme l'ont fait voir, la conscience s'est souvent contredite; elle s'est souvent trompée. Chacun peut constater en soi qu'elle est parfois ignorante et muette, parfois aussi incertaine et perplexe. La science morale serait superflue si la conscience morale était toujours et nécessairement infaillible.

2° D'autre part, si l'on admet que la conscience s'explique tout entière par la coutume, l'éducation et l'hérédité, on ne peut plus, ce semble, lui reconnaître aucune valeur. Telle était, en effet la doctrine des sophistes et des sceptiques. 

Les partisans de l'associationnisme et de l'évolutionnisme (Stuart Mill, Spencer) prétendent cependant conserver son autorité à la conscience : on peut se demander si ce n'est pas une inconséquence de leur part. La conscience morale, dans leur doctrine, n'est qu'une habitude ou un instinct qui lui-même résulte d'une habitude. Le plus souvent utile à l'espèce, elle peut être nuisible à l'individu, par exemple lorsqu'elle le pousse à sacrifier son intérêt à l'intérêt d'autrui. Dès lors, sachant qu'elle n'est qu'un produit d'associations accidentelles, l'esprit ne verra plus qu'une illusion dans l'obligation qu'elle impose, et la raison, n'y trouvant rien de rationnel, ne consentira plus à lui obéir. C'est le propre de la réflexion de dissoudre tous les instincts et toutes les habitudes qui ne sont pas légitimés par la raison.

3° La conscience morale n'a donc quelque valeur et quelque autorité que si elle se ramène à la raison. 

Mais, nous le savons, elle ne s'y ramène pas tout entière. La raison chez l'humain est, d'ailleurs, inséparable de l'expérience, de la sensibilité, de toute sa nature; et voilà pourquoi elle a son évolution et son histoire; voilà aussi pourquoi, absolue en son essence, elle devient plus ou moins relative en ses manifestations. En tant qu'elle nous prescrit certains devoirs, la conscience morale n'a qu'une valeur relative : il reste à savoir, en effet, si elle ne se trompe pas, si ces devoirs sont fondés en raison; mais en tant qu'elle nous prescrit le devoir en général, la conscience a une valeur absolue. Telle la raison spéculative est infaillible quand elle affirme que tout ce qui arrive a une cause, mais elle peut se tromper quand elle affirme qu'un certain effet vient d'une certaine cause.

Kant, il est vrai, a prétendu que la raison pratique avait une valeur supérieure à la raison spéculative. Cette assertion ne nous semble pas justifiée. Tout au contraire, la raison spéculative a cet avantage qu'elle est indéfiniment confirmée par l'expérience (du moins en ses plus importantes affirmations, telles que, par exemple, le principe de causalité). La raison pratique n'a pas de vérification expérimentale. Kant lui-même se demande si un seul acte vraiment moral a été jamais accompli dans l'humanité. Au fond, la raison spéculative et la raison pratique impliquent l'une et l'autre le même postulat fondamental, le postulat d'une harmonie préétablie entre la raison même de l'humain et la nature des choses. Ce postulat devient de plus en plus pour la raison spéculative objet de science (sans le devenir jamais entièrement) : pour la raison pratique, il demeure toujours objet de foi. (E. Boirac).

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