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Le commerce
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Les économistes ont donné du mot commerce un grand nombre de définitions, fort discordantes entre elles, et révélant des divergences profondes dans les théories auxquelles elles correspondent. Nous rappellerons seulement ici les principales. D'après J.-B. Say,
le commerce est « l'industrie qui met un produit à la portée de celui qui doit le consommer» (Epitome);
le commerce consiste donc à acheter pour revendre. J.-B. Say a restreint le sens du mot commerce en le distinguant de l'échange. Cette définition paraît contestable parce que le commerce est tout autre chose qu'une industrie; il ne transforme en rien le produit, ne faisant que le déplacer, ou même que l'échanger sur place. 

D'autres économistes se sont donc attachés à cette face de la question : le comte Verri, dans ses Meditazioni sulla economica politica, affirme que

« le commerce n'est réellement autre chose que le transport des marchandises d'un lieu dans un autre ». 
Dunoyer, dans son livre De la liberté du travail, s'exprime en ces termes :
« Nous faisons tous des échanges dans la société, nous sommes tous marchands de quelque chose, nous sommes tous commerçants; mais commercer, marchander, vendre, acheter, échanger n'est proprement un métier pour personne. »
Il juge donc qu'on a eu tort d'appeler commerce l'art qui fait office de déplacer, de transporter, de distribuer dans le monde les choses nécessaires à la satisfaction de tous les besoins et à l'exécution de tous les travaux. Il reconnaît donc la réalité de la fonction commerciale, et l'exactitude de la définition qu'on en donne ne conteste que la propriété du terme par lequel on la désigne. 

D'après son étymologie, en effet, on peut appliquer le mot de commerce à l'ensemble des relations que les humains ont les uns avec les autres pour la satisfaction de leurs désirs; on dira alors avec Carey (Principes de la science sociale) que le commerce est l'acte d'échanger des idées et des services, 

« tout acte d'association étant un acte de commerce, les termes société et commerce ne sont que des modes différents d'exprimer une idée identique ». 
Cette définition paraît trop large. Carey lui-même est obligé d'employer constamment le mot trafic pour désigner ce que le vulgaire appelle commerce, cette partie du travail humain qui a pour objet le transport et la distribution des denrées ou marchandises. 

En somme, aucune des définitions relatées ci-dessus n'est complètement satisfaisante. Retenons-en seulement cette constatation que le commerce est une des formes essentielles de l'activité humaine opérant l'échange des marchandises; les phases principales sont le transport des marchandises et leur distribution entre les consommateurs. 

On peut aussi rappeler ici l'analogie proposée par Herbert Spencer : le commerce qui est la fonction de distribution, joue dans un organisme social le même rôle que la circulation dans un organisme animal. (A.-M. B.).
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Jaipur : commerçant de rue.
Un commerçant de rue à Jaipur, en Inde. © Photo : Serge Jodra, 2011.

L'échange.
La base du commerce, c'est l'échange, c. -à-d. la convention par laquelle un ou plusieurs personnes cèdent une chose qu'ils possèdent pour obtenir une autre chose possédée par celui ou ceux avec qui ils sont en rapport. L'analyse de l'acte primitif de l'échange est fort intéressante, plutôt il est vrai tour fixer la théorie que pour décrire le mécanisme primitif réel, car en cette matière comme en bien d'autres, il est vraisemblable que la forme primitive ne fut pas la plus simple. C'est une observation que les sociologues font partout, qu'il s'agisse du commerce, de le propriété ou de la famille. Nous y reviendrons après cette description analytique de l'échange que nous empruntons à Courcelle-Seneuil. 

Robinson et Vendredi sont sur une île...
La réalisation d'un échange suppose l'état de paix entre ceux qui y concourent et l'indépendance de chacun d'eux. Supposons deux humains libres et indépendants, d'humeur pacifique, qui vivent seuls dans une île et se rencontrent; l'un a préparé du combustible en abondance pour faire son feu, mais manque de vivres; l'autre vient de chasser, a tué une grande quantité de gibier, mais n'a pas de bois; tous deux sont fatigués. Le bûcheron et le chasseur ayant chacun surabondance de ce qui manque à l'autre, il suffit d'un accord entre eux pour les tirer tous deux d'embarras. Ils le peuvent, sans confondre les produits de leur travail respectif; ils font un échange; celui qui a du bois en cède une partie et acquiert du gibier; celui qui a du gibier en abandonne une partie et reçoit du bois. La raison qui détermine cet échange, c'est que chacun des contractants obtient ainsi ce qu'il désire au prix d'un effort bien moindre que s'il se le procurait directement. Il est inutile de faire intervenir aucun sentiment de sympathie, de solidarité; l'intérêt bien entendu suffit à motiver l'échange; celui-ci est pour le chasseur et le bûcheron un moyen d'acquisition comme un autre. Le service que chacun d'eux reçoit de son semblable en tirant de son travail une somme d'avantages plus grande que s'il était isolé, cette coopération de faits résulte uniquement des circonstances et de l'égoïsme de chacun.

Analysons maintenant les conditions de l'échange. Le chasseur a cédé au bûcheron une quantité définie de gibier contre une quantité définie de combustible. Supposons que comparées au point de vue du poids, ces quantités représentent cinq unités de gibier contre cent unités de bois; on dira que dans cet échange cinq unités de gibier en ont valu cent de combustible. Cet échange a été conclu à ces conditions, la valeur relative du bois et du gibier a été fixée (pour cette fois) à cette proportion, par l'accord des volontés des deux contractants. Cet accord librement conclu est la cause de l'échange. Mais quels en ont été les motifs? Ils ne sont pas purement arbitraires; au contraire, ils se retrouvent dans tout échange. Le but a été, avons-nous dit, de se procurer la plus grande somme d'utilités en faisant le moindre travail possible; par l'échange, on sacrifie une somme de travail effectué pour obtenir le produit cédé; on fait ce sacrifice afin d'obtenir un objet dont l'utilité se mesure à la somme de travail à effectuer pour se le procurer. Le jugement du contractant dépend du besoin ou du désir qu'il a de l'objet à acquérir et de son évaluation du travail à faire pour l'acquérir par lui-même. En tout cas, le chasseur ne donnerait pas cinq unités de gibier s'il jugeait possible d'obtenir cent unités de bois au prix d'un moindre sacrifice, et le bûcheron ne donnerait pas cent unités de bois s'il suffisait d'en donner cinquante pour avoir la même quantité de gibier. Si le chasseur n'avait eu qu'un médiocre désir de combustible, peut-être n'eût-il consenti à céder qu'une ou deux unités de gibier en échange de cent de bois; inversement, si le bûcheron avait préféré chasser lui-même que de céder une grande quantité de bois, peut-être la chasseur ayant un excédent de gibier, peu utilisable pour lui, eût-il cédé cinq unités de gibier contre vingt ou dix de bois. Plus le désir de l'un des contractants est ardent, plus ses besoins sont pressants, plus il est disposé à offrir; moins ses besoins sont grands, plus il est disposé à demander. Il y a plus : chacun tient compte des dispositions qu'il constate chez l'autre; il est disposé à demander d'autant plus que l'autre offre davantage; au contraire, plus celui-ci élève ses prétentions, plus il baisse les siennes. L'échange se conclut au point où l'offre et la demande se font équilibre. Les principaux facteurs sont donc la quantité de l'objet possédé par chaque contractant, le désir que chacun a de la marchandise de l'autre. Mais il faut retenir que l'échange est une lutte; au point de vue des individus, celui-là a l'avantage dans cette lutte qui a le plus de produits et le moins de besoins; au point de vue des produits, celui-là a le plus de valeur, de puissance dans l'échange, qui est le plus difficile à obtenir, et est l'objet de la plus vive convoitise.

Dans cette lutte de l'échange, l'avantage appartient nécessairement au mieux armé; si le bûcheron n'a pas d'aliments, ni de moyen de s'en procurer directement, il peut être obligé de céder la totalité de son bois en échange de très peu de gibier. On a comparé cette situation à celle d'Esaü vendant son droit d'aînesse pour un plat de lentilles, mais ici l'échange est d'un autre ordre. Un navigateur français, le capitaine Péron, resté dans une île déserte avec, quelques hommes pour chasser le phoque, se trouva à court de vivres avant le retour de son navire; survint un bâtiment américain; il voulut lui acheter une barrique de riz de 500 livres; on lui demanda six cents peaux de phoque, c.-à-d. soixante fois plus qu'il n'eût donné dans un port continental; il finit par conclure l'échange en donnant trois cents peaux. Dans l'échange, l'homme en proie à des besoins impérieux est à la merci de celui qui peut les satisfaire; s'il est moins prévoyant, moins bien renseigné, moins tenace que l'homme avec qui il contracte, il subit la conséquence de cette vulnérabilité. 

« Le marchandage si habituel et si obstiné qui a lieu sur les petits marchés n'est autre chose que la suite d'efforts et de ruses par laquelle deux personnes en lutte d'échange cherchent à se vaincre l'une l'autre, chacune dissimulant le mieux qu'elle peut ses besoins, en même temps qu'elle tâche de deviner ceux de l'adversaire et d'en profiter. Le moyen le plus usité dans le marchandage est la lenteur à conclure, parce qu'on espère que le temps amènera l'adversaire à capituler. Cette lenteur qui ralentit les transactions et fait perdre un temps précieux est inévitable sur les petits marchés où le marchandage se conserve par la nature des choses, parce qu'il procure quelquefois de grands avantages à ceux qui y sont habiles; elle disparaît promptement lorsque les marchés s'agrandissent, parce qu'alors elle devient pour celui qui en a l'habitude une cause d'infériorité. » (Courcelle-Seneuil, Traita d'économie politique, t. I, p. 223, 2e éd.).
Dans les cas cités plus haut, même si l'échange dépouille complètement celui que la faim met à la discrétion de son adversaire, il ne faut pas oublier qu'en somme si dures qu'en soient les conditions, cet échange reste pour lui un avantage : il améliore un peu sa situation. En revanche, les désirs causés par des passions peuvent décider un contractant à des échanges complète ment nuisibles (commerce de stupéfiants, par exemple). Mais en principe, l'échange se conclut parce qu'il offre à chacun des contractants un avantage.

Envisagé en lui-même, limité à son effet immédiat, l'échange ne donne qu'un bénéfice subjectif; chacun des deux contractants que nous avons pris pour exemple, le chasseur et le bûcheron, y a vu un moyen d'acquérir une somme d'utilités plus grande que celle qu'il possédait; mais si l'on envisage la société qu'ils forment on l'ensemble des richesses de l'île, la totalité des produits dont y disposent les hommes, on constate que l'échange n'a rien changé que dans l'appropriation des richesses existantes produites par leur travail; ces richesses (bois et gibier) existaient avant l'échange. Le rôle capital de cette opération n'apparaîtra que par ses conséquences psychologiques, lorsqu'il provoquera la division du travail. 

Notons aussi que la règle adoptée pour l'échange, cinq unités de gibier pour cent de bois (ou toute autre proportion), c.-à-d. la valeur relative des objets de commerce, n'affecte en rien la somme des richesses existantes; d'ailleurs, les besoins de chacun des contractants se modifieront selon les facilités plus ou moins grandes qu'ils ont à satisfaire.

Du moment que le chasseur et le bûcheron ont tiré avantage d'un échange, fût-il accidentel la première fois, ils chercheront à le répéter; leur coopération deviendra ainsi permanente, l'un acquérant le bois par son travail et le gibier par l'échange, l'autre le bois par l'échange et le gibier par son travail. Mais ceci nous conduit à la question de la division du travail que nous examinerons ailleurs. Il faut seulement noter que la proportion fixée pour l'échange d'une certaine quantité de bois pour une certaine quantité de gibier peut varier chaque fois, selon que varie. sont les éléments analysés, quantité de chaque produit, désir de chaque contractant.
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Une marché aux chevaux, dans le Kentucky.
Un marché aux chevaux et aux mules à Campton, dans le Kentucky (Etats-Unis).
Photo : Marion Post Wolcott, 1940.

La concurrence.
Il convient maintenant de faire intervenir un autre facteur, la concurrence. Supposons qu'au lieu de deux habitants, l'île en renferme quatre, deux chasseurs et deux bûcherons, tous indépendants les uns des autres. Si chaque chasseur rencontre isolément chaque bûcheron, les échanges entre eux se feront comme ils ont été décrits; mais si les deux couples se trouvent réunis simultanément en un même endroit, les conditions seront différentes. Les deux chasseurs offrent du gibier et demandent du combustible; les deux bûcherons offrent du combustible et demandent du gibier; il ne dépend plus de la décision d'un seul chasseur de fixer la valeur de son produit; s'il exige cent unités de bois pour cinq de gibier et que l'autre chasseur ayant plus de gibier en offre six ou sept unités pour la même quantité de bois, les bûcherons en profiteront. Il est vrai «eux-mêmes sont dans le même cas l'un vis-à-vis de l'autre. L'équilibre des offres et des demandes, c.-à-d. des désirs des contractants, s'établira « au point déterminé par la volonté de celui des deux chasseurs dont le besoin était le plus pressant et qui pouvait offrir le plus de gibier en échange, et par celle du détenteur de combustible dont le besoin était le plus pressant et qui pouvait offrir la plus de bois-». 

La concurrence a donc pour premier effet l'abaissement de la valeur du produit au grand avantage des contractants. On s'en rendra compte, surtout si l'on suppose que le chasseur, qui avait le plus besoin de bois, avait rencontré isolément le bûcheron qui désirait le moins de gibier et réciproquement; le chasseur et le bûcheron qui avaient respectivement le plus de désirs ont beaucoup gagné à la concurrence. Au début du XIXe siècle, pendant la guerre de l'indépendance, les Chiliens, producteurs de cuivre, ayant grand besoin de fer, échangeaient aux Anglais le cuivre pour un poids égal de fer; en Europe, où il y avait d'autres producteurs de fer, ils eussent obtenu une quantité bien plus considérable de ce métal en échange du leur.

La concurrence a d'autres effets; le premier est d'accroître la somme des quantités échangées et, par suite, de stimuler la production; tel bûcheron qui n'aura obtenu que trois unités de gibier pour cent de bois renoncera à abattre du bois ou n'en abattra que peu; s'il espère obtenir une proportion double de gibier, il abattra peut-être quatre fois plus de bois. A mesure que le nombre des concurrents s'accroît, la psychologie individuelle de chacun joue un moindre rôle, et il court moins de risque d'être exploité en raison de l'urgence de ses besoins; l'échange prend un caractère de plus en plus impersonnel, il met en présence une certaine quantité de besoins et une certaine quantité de produits; l'échange se poursuit, en raison de l'offre et de la demande, jusqu'à épuisement de l'une ou de l'autre. 

L'offre et la demande. La valeur.
Les trois termes de l'échange, offre, demande et valeur, varient incessamment en raison des besoins et de la somme de produits antérieurement accumulés. Ces diverses variatlions réagissant les unes sur les autres, le problème est plus compliqué qu'il ne le paraît à première vue; comme il s'agit du problème fondamental du commerce, nous l'exposerons avec quelque détail, conformément à la remarquable analyse de Stuart Mill (Principes d'économie politique, trad. Dussard, t. II, pp. 15 et 16).

La valeur dépend de l'utilité et de la difficulté d'acquisition; dans le commerce, la valeur résulte de l'équilibre entre l'offre et la demande. L'offre indique la quantité de marchandise qu'on offre de vendre, que peuvent acquérir ceux qui la désirent en un temps et en un lieu donnés; mais la demande, qu'entend-on par là? Ce n'est pas seulement le désir de posséder l'objet; un mendiant peut désirer un diamant; ce désir n'aura nulle influence sur l'échange des diamants; on distingue donc du désir la demande effective, offre d'un objet échangeable contre le diamant. Mais si la demande désigne la quantité demandée, on constate sur-le-champ que cette quantité varie même dans un temps et un lieu donnés en raison de la valeur, de la quantité qu'on peut obtenir en échange du produit qu'on offre; si l'article est à bon marché, on en demande davantage, par conséquent la demande résulte en partie de la valeur, de même que la valeur résulte de la demande. Voici comment Stuart Mill résout la difficulté :

« Désignons par le mot demande la quantité demandée, tout en nous rappelant qu'il ne s'agit pas d'une quantité fixe, mais presque toujours variable selon le cours de la valeur, et supposons que la demande d'un article excède l'offre, c.-à-d. qu'il y ait des personnes prêtes à acheter, au prix courant, une quantité plus grande que celle qui est offerte. Les acheteurs entrent en concurrence et la valeur de l'article s'élève. De combien? En raison, pensera-t-on peut-être, de la quantité qui manque, d'un tiers, par exemple, si cette quantité est un tiers. Nullement, car lorsque la valeur s'est élevée d'un tiers, il peut arriver que la demande excède encore l'offre. La valeur peut s'élever encore sans que la demande soit satisfaite et, en ce cas, la concurrence des acheteurs continue. Si l'article est de première nécessité et tel que l'on consente à le payer à tout prix, un déficit d'un tiers peut élever le prix au double, au triple, au quadruple. Le prix des céréales s'est élevé en Angleterre de 100 à 200 % et au-dessus lorsque tout le monde évaluait le déficit de la récolte d'un sixième à un tiers de la moyenne et lorsque ce déficit était couvert en partie par des envois de l'étranger. S'il y avait un déficit d'un tiers de récolte sans aucune réserve de l'année précédente et sans aucune espérance d'importation, le prix pourrait quintupler, sextupler ou même décupler. Au contraire, il peut arriver que la concurrence s'arrête avant que la valeur se soit élevée en raison du déficit; une hausse de moins d'un tiers pourrait porter l'article au delà des moyens ou de la volonté de tous les acquéreurs. A quel point précis s'arrêtera donc la hausse? Au point, quel qu'il soit, où l'offre et la demande se retrouvent en équilibre : au prix qui fait retirer un tiers de la demande ou qui fait venir une offre d'un tiers de plus. Lorsque,, d'une manière ou d'une autre ou des deux manières à la fois, la demande se trouve exactement égale à l'offre, la hausse ne va pas plus loin. Le cas inverse n'est pas moins facile à décrire. Au lieu que la demande excède l'offre, supposons que l'offre excède la demande. La concurrence agira sur les vendeurs : la quantité excédante ne pourra trouver des acheteurs qu'à la condition que l'on provoque une demande supplémentaire égale à elle. On y parvient par le bon marché : la valeur s'abaisse et met l'article à la portée d'un plus grand nombre de consommateurs ou décide ceux qui existent déjà à faire des achats plus considérables. La baisse de valeur nécessaire pour rétablir l'égalité est différente, selon les cas. Les articles sur lesquels elle est la plus considérable sont aux deux extrémités de l'échelle; ce sont les objets de première nécessité ou les objets de luxe et de goût destinés à une classe peu nombreuse de consommateurs. S'agit-il de céréales? Ceux qui en ont assez n'en prendront pas davantage sous l'influence du bon marché; ils aimeront mieux dépenser sur d'autres articles ce qu'ils économisent sur le prix de leur nourriture, et l'accroissement de consommation qui résulte du commerce des grains n'absorbe, l'expérience l'établit, qu'une petite portion de l'excédent produit par une récolte abondante. La baisse ne s'arrête que lorsque les cultivateurs retirent leurs grains du marché et les gardent dans l'espoir que les prix se relèveront ou lorsque des spéculateurs viennent acheter le blé parce qu'il est à bas prix et l'emmagasinent pour le revendre lorsque la demande augmentera. Que l'offre et la demande soient égalisées par une augmentation de demande à la suite de l'abaissement du prix ou par le retrait d'une partie de l'offre, le résultat est le même, l'égalité. Ainsi, nous voyons que l'idée de rapport entre l'offre et la demande serait déplacée et n'a rien à faire ici; s'il faut chercher un terme dans le langage des mathématiques, il convient d'employer celui d'équation. Il faut que l'offre et la demande, la quantité offerte et la quantité demandée soient égalisées. S'il se produit une inégalité, elle est cou verte par la concurrence et la chose a lieu par la hausse ou la baisse de la valeur. Si la demande augmente, la valeur s'élève; si la demande diminue, la valeur baisse; si l'offre est insuffisante, la valeur monte; si l'offre augmente, elle descend. La hausse et la baisse ont lieu jusqu'à ce que l'offre et la demande soient exactement égales l'une à l'autre, et la valeur à laquelle une marchandise s'élève n'est autre que celle qui, sur ce marché, détermine une demande suffisante pour absorber toutes les quantités offertes ou attendues. »

Cette loi de la valeur, de l'offre et de la demande ne s'applique rigoureusement qu'aux marchandises qui ne peuvent être multipliées à volonté. Quoi qu'en dise Stuart Mill, ce sont les plus nombreuses; toutefois, il y a lieu de noter que, dans les organisations sociales de notre temps, la quantité de beaucoup de produits peut (encore) être accrue fortement en peu de temps. La loi que nous venons d'établir n'en reste pas moins vraie pour chaque marché et pour chaque opération commerciale. La question soulevée se réfère aux rapports du commerce et de la production.

Le mécanisme de l'échange que nous venons de décrire est la forme primitive du commerce au point de vue analytique, mais il ne faudrait pas en conclure que réellement les choses ont commencé ainsi, par un échange débattu entre deux producteurs autonomes possédant chacun un produit utile à l'autre. Notre chasseur qui a tué trop de gibier pour sa consommation l'abandonnera; s'il en fait part à un autre ce sera par sympathie, ou plutôt en mettant en commun les produits de leur double activité, en s'associant. Lorsque Robinson Crusoé s'associe Vendredi, ils échangent non des produits mais des services; l'un fait cuire le gibier tué par l'autre; l'association a précédé l'échange commercial, comme la société a dû précéder le commerce. La forme élémentaire de cette association est celle qui lie le mâle et la femelle, lesquels se prêtent assistance réciproque; lorsque la famille se forme, elle implique toujours coopération de ses divers membres. Il y a bien dans ces associations échange de services, mais il n'y a pas commerce, au sens usuel du mot. 

Toute association, tout contrat formel ou tacite, suppose un échange. L'échange commercial porte sur les denrées, les objets matériels, sa distinction est capitale; l'échange de services contre des services, l'échange de services contre des produits sont des actes essentiels de la vie d'une société, mais ils ne sont pas compris dans le commerce, à moins d'appliquer (comme le fait à peu près Carey) ce mot à l'ensemble des relations des humains entre eux. Il comprendrait alors l'échange de services entre femme et mari, entre les membres d'une communauté, tous les faits de solidarité, notamment ceux sur lesquels sont fondées les sociétés et les cités animales.

On sait également, depuis les travaux de Claude Lévi-Strauss que le mariage, tel qu'on peut l'observer dans la plupart des sociétés, peut aussi se comprendre comme une transaction commerciale dans laquelle deux groupes sociaux échangent des femmes.  Mais notre but est ici d'exposer en termes simples des notions de base de l'économie, et non d'aller fouiller la complexité des sociétés réelles. Nous limiterons donc l'acception du mot commerce à l'échange des produits contre les produits. C'est une des formes principales de l'activité humaine.

Le transport. 
Le plus souvent l'échange commercial implique un transport. En effet, pour qu'il y ait lieu à échange, il faut avant tout que les produits soient différents; la différence de nature entre les produits suppose souvent une différence dans les lieux de production, une distance à parcourir pour aller de l'un à l'autre. 

L'échange commercial est précédé ou accompagné d'un transport. Comme l'agent du transport est presque toujours différent des producteurs qui échangent leurs marchandises, un grand nombre d'économistes en ont conclu qu'il fallait distinguer ce qu'ils ont nommé l'industrie voiturière de l'industrie commerciale. On justifie cette scission par des arguments abstraits : imaginez un système de distribution des produits par autorité, dans une société communiste; il n'y a pas commerce et il y a transport et répartition de produits par une industrie voiturière. La vérité, c'est que même dans ce cas extrême il y aurait échange entre les producteurs, échange dont les conditions seraient réglées par une autorité centrale, où les règles de proportionnalité, par exemple, ne seraient plus observées. En fait, le transport des objets est ou bien un acte de gouvernement ou bien un acte commercial; il nous faut seulement retenir de l'objection ce fait qu'il y a des transports qui ne relèvent pas du commerce. Il y a aussi des actes commerciaux qui n'impliquent aucun déplacement des marchandises; ce sont ceux où l'on opère seulement sur le temps, achetant un objet dans un lieu et l'y conservant un certain temps pour le revendre dans le même lieu lorsque sa valeur aura augmenté. C'est là le commerce de spéculation qu'il faut distinguer du commerce de distribution. Mais cette observation est théorique, car les deux opérations (spéculation et distribution) se combinent le plus souvent. Bref la distinction proposée correspond bien à une certaine spécialisation dans les travaux des grandes sociétés de l'époque actuelle, mais elle est surtout théorique et artificielle et n'a guère plus d'importance que d'autres subdivisions telle que celle qui distingue commerce de gros, de détail, etc.

L'étude des phénomènes commerciaux plus qu'aucune autre a souffert de la tendance des économistes à rédiger des formules abstraites, à créer par l'analyse logique des lois qu'ils déclarent permanentes et universelles. On arrive ainsi à des affirmations aussi étranges que celle de Stuart Mill : l'échange n'est pas la loi fondamentale de distribution des produits. Rarement une théorie logique a conduit à des principes plus manifestement contraires à la nature des choses; sans échange, il n'y aurait aucune distribution de produits; sans échange commercial, il n'y en aurait presque aucune.

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