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Le Moyen Âge
La vie culturelle dans l'Europe Latine
Le naufrage de l'Empire romain, même dès avant le Ve siècle,  laisse ses ruines entre les mains d'une classe dirigeante préoccupée de recueillir l'héritage de l'antique puissance, mais qui en même temps ne se reconnaît pas dans sa tradition culturelle. Le savoir intéresse bien moins les nouveaux maîtres de l'Europe que le pouvoir. Or, le pôle de ce pouvoir, le passage obligé si l'on veut se prétendre dépositaire de cette toujours aussi convoitée puissance de l'ancienne Rome, c'est son ancienne religion d'État, le Christianisme. Le principe sur lequel va reposer pratiquement toute la vie intellectuelle  pendant ce millénaire (et même, si l'on veut, jusqu'au temps de la Réforme) où se forgent les nouvelles entités politiques  européennes pourrait se résumer ainsi : celui qui a raison commande, or la religion seule peut fournir un tel critère, d'où la nécessité de constituer une doctrine religieuse, un dogme, qui sera l'outil de la légitimation du pouvoir temporel. 

On comprend que tous les aspects de la culture que l'on ne juge pas utiles à cette entreprise sombrent rapidement. Il existe sans doute quelques tentatives pour "sauver les meubles", et c'est le sens, par exemple, des Étymologies, cette compilation tentée au début du VIe siècle par Isidore, l'évêque wisigoth de Séville. mais il est déjà trop tard.  La vie intellectuelle s'est désormais pour l'essentiel réfugiée dans les monastères, où seule l'exaltation religieuse est valorisée. Quand on se souvient de la science et de la philosophie antiques, ou quand du moins on en ressent la curiosité, c'est seulement quand , pour préciser un point de doctrine, on cherche à consolider son argumentaire. Si Denys le Petit, au VIe siècle, par exemple, et encore, au VIIIe siècle Bède, se soucient d'astronomie, c'est qu'ils veulent fixer la date de Pâques. Il se trouve alors qu'un clan penche pour une date, et un autre pour une deuxième... Qui commandera à la fin? Caricature, sans doute. Mais la caricature recèle toujours sa part de vérité.

Pendant la première partie du Moyen âge, la christianisation d'une grande partie de l'Europe est restée très superficielle (Clovis était devenu Chrétien, les Francs beaucoup moins...). Les choses vont changer progressivement. A partir du XIe siècle, Les Croisades, calamiteuse expression d'un fanatisme religieux qui désormais affecte toutes les populations de l'Europe latine, en donnent la démonstration. En favorisant les contacts avec d'autres cultures, avec les Grecs de Byzance, avec les Arabes qui, depuis le VIIe siècle, occupent tout le Sud du bassin méditerranéen, elles vont cependant l'aider à se tirer de son enlisement dogmatique.

La vie intellectuelle se laïcise. Passée des monastères aux écoles cathédrales, elle  se déploie à partir de 1150 dans les universités, qui, au début, sont des corporations autogérés, dont les fleurons, un siècle plus tard, seront  Bologne, Paris, Oxford. La soif de connaissances se manifeste également par cette véritable industrie de la traduction (de livres arabes ou grecs) qui fleurit dans plusieurs grandes villes du Sud, à commencer par Salerne et Tolède, où se détache notamment la figure de Gérard de Crémone. La philosophie d'Aristote, est désormais connue. La force de la philosophie grecque en impose assez à la dogmatique chrétienne pour qu'on cherche à se la concilier. Bien sûr la philosophie aura une place subalterne, elle restera la servante de la théologie, mais un nouveau système va  être constituer autour de cette confrontation. Ce sera la scolastique (la philosophie de l'École) dont la figure centrale, au XIIIe siècle sera  Thomas d'Aquin. On s'y perd souvent en désespérantes arguties, mais le débat, apparu dès la fin du XIe siècle, qu'elle nourrit entre Nominalistes et Réalistes, reste un moment clé de l'histoire de la pensée. 

L'ouverture au monde qui caractérise la deuxième partie du Moyen âge se traduit aussi par l'inauguration de l'époque des grands voyages qui deviendra à partir du XVe siècle celle des grandes découvertes. Les voyages se font d'abord par terre. Au XIIIe siècle, Plan Carpin, Rubruquis, puis Marco Polo donnent à connaître l'Orient lointain, ce monde des steppes qui fait chaque jour sentir un peu plus sa pression sur l'Occident (Le Monde turco-mongol). Diego Cam, accoste au Congo, Barthélémy Diaz, puis Vasco de Gama ouvrent la route des Indes par le contournement de l'Afrique, Colomb atteint l'Amérique centrale, Cabot le Canada. Et depuis quelques décennies déjà l'imprimerie commençait à promettre des ailes aux idées... 

Dates-clés :
ca. 500 - Boèce écrit la Consolation de la philosophie.

ca. 800 - "Écoles" de Charlemagne, instituées par Alcuin.

1000 - Gerbert d'Aurillac (Sylvestre II), "pape de l'an mil". Premiers contacts avec la pensée arabe.

XIe s. - Roscelin et le Nominalisme.

XIIe siècle - Traductions de la Logique d'Aristote, de l'Algèbre de Kwarizmi, etc. Wace et Chrétien de Troyens auteurs de romans de chevalerie.

1215 - Statuts de l'université de Paris. 

1312 - Divine Comédie de Dante.

ca. 1450 - Invention de l'Imprimerie à caractères mobiles.

Le Haut Moyen âge

Le Ve siècle.
Les disputes religieuses au début du Moyen Âge restent celles qu'elles étaient à la fin de la période précédente. Nestorius, qui refuse à la vierge Marie le titre de mère de Dieu, est condamné dans le concile général d'Éphèse, en 431. Celui de Chalcédoine (451) censure Eutychès qui ne reconnaît en Jésus qu'une seule nature (Monophysisme). Les prédestinatiens méconnaissent chez l'humain le libre arbitre auquel, au contraire, les disciples de Pélage, combattus par saint Augustin, et les semi-pélagiens accordent trop de puissance. Quant à la littérature, elle ne pouvait prospérer. Le goût des études se conservait dans les monastères surtout en Gaule dans l'abbaye de l'île de Lérins dont les travaux ont été dépeints par saint Eucher (ou Euchère), évêque de Lyon vers 435. On n'a à citer pour la langue latine que les vers de saint Paulin de Nole, de Sidoine Apollinaire, noble arverne dont les panégyriques et les lettres révèlent les actions des empereurs et les moeurs des chefs barbares, de Prosper d'Aquitaine, plus connu par sa Chronique que par sa lutte poétique contre les semi-pélagiens; ou les ouvrages en prose de Vincent de Lérins, de Salvien, prêtre de Marseille, qui a rudement flagellé les vices des Romains et ne les trouve pas trop expiés par le fléau de l'invasion barbare; d'Hilaire d'Arles et du pape saint Léon Ier. L'histoire dogmatique de Paul Orose est empreinte de crédulité et de ferveur catholique. Les annales de la latinité classique se fermeront par le nom  du poète Claudien, qui est aussi loin de Virgile qu'il imite que Théodose était loin d'Auguste

Le VIe Siècle.
Le pape Grégoire le Grand, qu'un excès de fanatisme a poussé à détruire plusieurs monuments de l'ancienne littérature, réforme l'office divin, fonde une école de chant, compose des ouvrages de théologie et reprend énergiquement la tache de convertir les peuples barbares, beaucoup plus rétifs à sa religion que ne le sont leurs rois.

Comme les peuples se transforment et se mêlent, les langues évoluent. La poésie latine s'honore cependant encore des faibles productions d'Avitus et de Fortunatus. Les règles de la grammaire, qui seront bientôt oubliées, sont rappelées par Priscien.  Les écrits de Boèce resteront comme de précieux éléments de philosophie chrétienne pour le Moyen âge. Le latin est toujours la langue du droit, de l'histoire, de la théologie : les collections qu'on doit aux jurisconsultes employés par Justinien; les récits du Goth Jornandès sur les peuples germaniques; la Chronique ecclésiastique et civile des Francs, écrite avec une grande richesse de détails jusqu'en 591 par Grégoire de Tours, que continue sèchement Frédégaire; les travaux théologiques de Grégoire le Grand et de saint Césaire d'Arles; les compilations canoniques de Denys le Petit; les lettres de Cassiodore, secrétaire de Théodoric en Italie, et ses ouvrages divers, sont les seuls monuments importants de l'activité des esprits dans ce siècle.

Le VIIe siècle.
Les peuples germaniques rédigent ou modifient leurs lois qui dureront plus longtemps que leur puissance militaire. L'Europe a vu surgir presque autant de codes qu'il y a eu de déplacements de peuples barbares. Le droit romain cependant ne périt pas. Avant que la dynastie mérovingienne aille finir dans le cloître où Pépin l'enfermera, le moine Marculfe recueille les formules des actes ecclésiastiques et civils, et contribue ainsi à nous faire connaître l'histoire, les lois, les mœurs et la langue de cette époque. Le latin reste la langue de tous les recueils de lois ou de jurisprudence. 

Les moines de l'Irlande auront des émules dans ceux de la Grande-Bretagne; et il ne sera pas rare que des rois germains préfèrent le couvent au trône. Bède le Vénérable va bientôt écrire l'histoire ecclésiastique de l'Angleterre. A cette époque, l'hérésie est le point de contact, non le lien, entre l'Occident et l'Orient.

Le VIIIe siècle.
Les efforts de Charlemagne pour ranimer la littérature sont plutôt marqués par la multiplication des écoles que par d'importantes publications d'ouvrages. L'Anglo-Saxon Alcuin, qui dirigeait l'école du palais, et qui a ranimé le goût des études dans la célèbre abbaye de Tours, laisse quelques oeuvres médiocres en prose et en vers. La muse du Goth Théodulfe est un peu moins barbare. Éginhard est l'historien de ce règne; nous avons de lui des Annales et la Vie de Charlemagne. La fameuse chronique latine De vita et gestis Carolimagni n'a pas été composée par le véritable Turpin, archevêque de Reims, un des amis du roi franc. En Irlande, Irlandais, Jean Scot Érigène, cherche à mettre d'accord la théologie chrétienne et le néoplatonisme d'Alexandrie. Des livres d'Aristote, mal traduits, sont la base de l'enseignement scolastique : on y cherche des méthodes, on y recueille des subtilités.

Le IXe siècle.
Hincmar est associé, avec Raban Maur, aux discussions théologiques contre Gothescalc au sujet de la prédestination : il s'est rencontré à la cour de Charles le Chauve avec le philosophe Scot Érigène qui achevait alors sa carrière. Paschase Radbert présente au même prince son traité de l'eucharistie, premier grand travail de philosophie chrétienne où le dogme de la présence réelle dans l'Eucharistie soit établi tel que l'Église catholique l'enseignera ensuite.

La littérature latine nous offre avec ces noms celui d'Anastase, bibliothécaire et historien des papes, celui d'Éginhard, écrivain dont nous avons déjà parlé, plus véridique, mais moins brillant que le moine de Saint-Gall, romancier de cette épopée carolingienne, qui cependant écrit sous l'impression d'effroi causée par l'ébranlement de l'empire. Le caractère de ce siècle n'est donc pas l'inertie absolue, l'abandon général de tous les genres d'études. C'est au contraire une ignorance laborieuse, qui se nourrit assidûment de croyances obscures, d'épineuses controverses, et qui ne repousse que les lumières et le bon goût.

On voit naître ou grandir toutes les institutions qui plus ou moins développées, ou affaiblies, ou tempérées, devaient régir si longtemps la plus grande partie de l'Europe : les tournois, les épreuves judiciaires par l'eau, par le feu, par la croix et par les combats, les duels, la scolastique, les thèses, la rime, les jargons ou langues modernes, témoin les deux fameux serments de Strasbourg , en langue tudesque et en langue romane, l'an 842. La Chanson de Roland, la plus ancienne des chansons de Geste, qui sont des épopées historiques en langue romane, était peut-être déjà composée au temps de Louis le Débonnaire.

Le Xe siècle.
L'histoire littéraire, dans la langue latine, offre bien peu de noms : les plus remarquables sont ceux des chroniqueurs, Réginon, Flodoard, Liutprand, Aimoin. L'ouvrage de Liutprand, évêque de Crémone, qui a eu part aux affaires publiques qu'il raconte, qui a fait deux voyages à Constantinople, comme ambassadeur du roi d'Italie et empereur d'Occident, est presque le seul monument littéraire de l'Italie septentrionale : il est concis, et énergique, il amuse le lecteur; sa latinité paraît pure, en comparaison de celle des autres écrivains de son temps. C'est l'époque où la langue des anciens Romains s'est le plus altérée. Le tudesque est l'idiome vulgaire d'une grande partie de l'Europe occidentale et septentrionale; on l'écrit déjà en vers et en prose.

Au milieu de ces peuples, de ces seigneurs, de ces rois qui ne savent ni écrire ni lire, l'instruction livre au clergé l'administration des affaires civiles : la science est appelée clergie, les clercs dictent les testaments, règlent les mariages, les contrats, les actes publics; ils s'affranchissent de la juridiction séculière, et s'efforcent d'assujettir toutes les personnes et toutes les choses à leur propre juridiction. Les legs et les donations affluent aux églises, et aux monastères, surtout dans les dernières années de ce siècle.

Le temps des Croisades

Le XIe siècle.
Alors que sous l'impulsion de la papauté, commencent les Croisades, ces folles expéditions militaires destinées initialement à réouvrir l'accès aux lieux saints de Palestine, entre les mains des musulmans, la vie intellectuelle dans l'Europe latine semble trouver un nouveau souffle. La langue latine sert aux chroniqueurs et aux théologiens. Si l'on excepte les idées du moine Bérenger de Tours, qui nie la présence réelle du Christ, au temps de Grégoire VII, les questions de dogmes laissent un peu la place aux questions de philosophie : le débat des Réalistes et des Nominalistes commence a passionner l'École. C'est la querelle des universaux : Roscelin de Compiègne est le premier chef célèbre des Nominalistes; d'après eux, les idées générales, c'est-à-dire les essences de Platon, les formes-substantielles d'Aristote, et généralement les abstractions, n'existant que dans le langage, il faut n'attribuer d'existence réelle qu'aux individus, et reconnaître que les idées particulières, éléments de toutes les autres, naissent immédiatement des sensations; Lanfranc et Anselme, qui furent tour à tour abbés du Bec et archevêques-primats de Canterbury, réalistes déterminés, soutiennent, au contraire, l'existence des idées générales ou universelles. Cette dispute, qui est l'une des plus fondamentales de la philosophie, s'est prolongée dans les siècles suivants, au sein des chapitres et des monastères, où les études de l'Europe étaient concentrées et dégradées souvent par une scolastique barbare.

Entre les langues vulgaires, la langue tudesque donne en prose des traductions du Psautier et du Cantique des cantiques; en vers, une ode en l'honneur d'un archevêque de Cologne mort en 1075. En France la langue romane est assouplie par les troubadours et par les trouvères. Guillaume, comte de Poitiers, duc d'Aquitaine, rouvre la liste des troubadours; la galanterie et la bravoure inspirent les poètes grands seigneurs, l'art n'est pas alors une profession. Bien qu'on ne connaisse ni Homère ni Virgile, quelque souvenir des sujets antiques perce dans les épopées; une légende languedocienne a pour héros un seigneur des environs de Toulouse auquel le poète attribue les aventures d'Ulysse, La Chanson de Roland prend sous la plume d'un trouvère inconnu (le normand Turold?) la forme que nous lui connaissons. Dans ce siècle brillant de la chevalerie, un moine compose la fameuse chronique latine attribuée faussement â l'archevêque de Reims, Turpin, contemporain de Charlemagne : c'est un véritable poème.

Les éléments matériels manquaient aux travaux de l'intelligence: le papier de chiffon n'était pas inventé, la fabrication du papyrus d'Égypte avait presque cessé par les ravages des Sarrasins, et le prix du parchemin était devenu excessif. On s'avisa d'un triste expédient : on gratta d'anciens manuscrits pour les rendre propres à recevoir une nouvelle écriture (palimpsestes); des livres classiques se transformèrent en psautiers, en missels, en traités de liturgie et de théologie. Que de richesses de l'Antiquité ont dû être ainsi perdues pour alimenter le travail quotidien des monastères et des écoles! L'art gothique commence à élever les nefs hardies des cathédrales que les siècles suivants décoreront de vitraux.

Le XIIe siècle.
Ce siècle est riche en fondations d'écoles sacrées et profanes; on compose beaucoup de livres. La théologie n'est plus, autant qu'autrefois, l'élément dominant dans la littérature. Les hérésies de Gilbert de la Porrée, qui enseigne que la divinité n'est pas Dieu mais la forme selon laquelle Dieu est Dieu; d'Abélard et d'Arnaud de Brescia, qui attaquent la Trinité; des Vaudois, qui sont à la fois donatistes et iconoclastes; des Albigeois qui y ajoutent le manichéisme, entretiennent l'ardeur des discussions scolastiques. Abélard, le si savant introducteur de la doctrine conceptualiste dans la querelle des universaux, est pourtant bien plus célèbre encore par son amour pour Héloïse et par ses infortunes, que par sa science. Pierre Lombard, le maître des sentences, est l'auteur du premier traité scolastique, de théologie : c'est lui qui a multiplié les divisions et les sous-divisions, étendu l'usage de la synthèse, et propagé l'art syllogistique. Les universaux font fureur dans l'école : la doctrine de Guillaume de Champeaux, réaliste si violemment combattu par Abélard, semble à ce moment sortir vainqueur. Les entraves de la scolastique ont été secouées par l'intolérant saint Bernard : sa véhémence fanatique eût été à l'étroit dans les formes subtiles du syllogisme.

La littérature profane en langue latine donne les essais philosophiques de Jean de Salisbury, et les livres historiques d'Otto de Freising, parent des empereurs de la maison de Souabe.  Les langues modernes commencent à être employées en vers et en prose. Le XIIe siècle fournit de très riches collections d'épîtres: celles d'Abélard, de Suger, de saint Bernard, de Jean de Salisbury, de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, sont utiles par les documents qu'elles renferment, et la forme littéraire n'en est pas à dédaigner. Dans les pays occidentaux, l'idiome roman, ou latin rustique, premier élément du français, de l'italien, de l'espagnol et du portugais se perpétue par les chants des troubadours.

Les trouvères essayent de former la poésie française proprement dite; la même langue sert aux poètes de la Normandie et à ceux de la Bretagne insulaire. Le plus célèbre est maître Wace, clerc de Caen, né dans l'île de Jersey : il emprunta à une chronique en prose latine le sujet de son Roman de Brut, chronique rimée en vers romans de huit syllabes, histoire chevaleresque des rois de la Grande-Bretagne, depuis la guerre de Troie jusqu'en 680 de notre ère; le principal héros est le Cambrien Arthur qui, assisté de l'enchanteur Merlin, a institué la Table ronde où sont admis les chevaliers de tous les pays, Yvain, Lancelot, etc. Son autre poème, le Roman de Rou (Rollon), donne l'histoire des ducs de Normandie depuis Rollon jusqu'à la seizième année de Henri Il Plantagenet. Chrétien de Troyes, un des plus féconds trouvères, dans son poème du Chevalier au Lion, consacré à la gloire d'Yvain ou Owen, imite un barde breton du Clamorgan qui vivait au commencement du siècle; mais l'énergie et la vérité native du conte gallois disparaissent sous les idées plus raffinées et le langage descriptif du conteur. 

A ce siècle appartient la première version en prose française du roman de Lancelot du Lac, un des douze chevaliers de la Table ronde, qui avait été primitivement écrit en latin. Peu de gens entendaient le latin, excepté dans les monastères : "Y a plus laïz (laïques) que lettrés" dit un trouvère, aussi les poètes pour avoir des auditeurs et des lecteurs écrivaient en roman. Les moeurs féodales sont peintes avec une grande énergie dans une Chanson de Geste en langue romane, le Roman des Loherains, épopée en trois branches, qui représente la lutte des Lorrains, c'est-à-dire des Teutons, contre les Artésiens, c'est-à-dire les Français : dans le poème, les Français sont vaincus. On aime à chanter, en les transformant, les temps de Charlemagne (Les romans carolingiens) le héros des Teutons partage la sympathie des poètes avec le breton Arthur, et avec Alexandre le Grand, dont les romanciers feront aussi un chevalier entouré de douze pairs. Les romans de Charlemagne reposent sur l'hypothèse d'une expédition de ce prince en Palestine : les plus vieux manuscrits de la Chronique de Turpin, qui leur sert de base commune, sont du temps de Philippe Ier ou de Louis le Gros. Dans les romans de chevalerie, écrits en latin et en français, en vers et en prose, il est difficile de distinguer les textes et les versions, les originaux et les copies
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Ces romans, si répandus et si multipliés dans le XIIe siècle et dans le XIIIe siècle, ont aidé au mouvement des croisades, expéditions où la réalité est souvent si voisine du roman. Alors s'établissent des liens étroits entre la dévotion, la galanterie et la bravoure, et, de ces trois éléments, se composent les moeurs chevaleresques qui devinrent les moeurs de l'Europe. Plusieurs pays ont eu, comme la France, une littérature à l'usage de cette dévotion galante et guerrière.

Le XIIIe siècle.
Deux nouveaux ordres monastiques, fondés par saint Dominique, par saint François d'Assise, pour lutter contre l'hérésie (Cathares, notamment) par la parole, et pour ramener aux vertus par la mortification et la pauvreté, appartiennent à la fois à l'histoire de la religion et à celle des lettres. Les dominicains se rendent bientôt redoutables en se faisant inquisiteurs et en persécutant ceux qu'ils déclarent hérétiques; mais, malgré cet obscurantisme qui les anime, ils exercent malgré tout au final, comme les franciscains, une action bienfaisante sur les études. On s'étonne peu du crédit et des faveurs qu'obtinrent ces deux ordres, lorsque, dès leur naissance, on voit dans leur sein un si grand nombre d'étudiants, de professeurs, de prédicateurs et d'écrivains laborieux. Ils rendent de l'émulation aux anciens cénobites, chez qui le goût des études commençait à s'affaiblir, et au clergé séculier, qui, menacé dans ses droits et troublé dans l'exercice de ses fonctions par les entreprises de ces nouveaux auxiliaires, sentira le besoin de ne pas leur rester trop inférieur en instruction et en mérite.

Ce siècle vit encore naître d'autres ordres. Les carmes et les augustins, un peu postérieurs aux dominicains et aux franciscains, sont appelés, comme eux, ordres mendiants. Les célestins sont de la fin du siècle. L'ordre de la Merci a été fondé au début du siècle par Pierre de Nolasque, en vue de racheter les chrétiens esclaves chez les Maures. Le temps des Croisades approche cependant de son terme. D'un point de vue militaire et politique, ces entreprises auront été pour les latins un complet désastre. Mais pas du point de vue de la culture. Les nations occidentales ont été mises en rapport, non seulement entre elles, mais avec les Grecs et les Arabes, avec l'Asie et l'Afrique. Tant de voyages en Égypte, en Syrie, à Constantinople, n'ont pas été perdus : ce contact universel a influé sur les langues, sur les idées et sur les arts; il a rendu plus prompte et plus rapide la communication de toutes les connaissances, et a préparé de loin des progrès qui attendront encore, il est vrai, quelques siècles pour qu'on en récolte tous les fruits. On rapportait donc de l'Orient de la misère et des maladies, mais, aussi les lumières qui allaient agrandir la sphère des arts et de la littérature.

Au XIIIe siècle, l'obscurantisme véhiculé par les représentants de l'Église continue de se confronter, comme aux siècles précédents, aux survivances pré-chrétiennes qui s'expriment dans des débordements joyeux tels que la fête des fous ou la fête de l'âne en France. Les moeurs des palais et des châteaux ne sont ni plus pures ni plus nobles que celles des autres couches sociales. Les écoles abondent cependant : il y en a auprès de presque tous les monastères, alors si nombreux, et des églises cathédrales. Dans les villes, où l'enseignement se divise en plusieurs branches, et attire un grand concours d'étudiants, comme à Paris, à Angers, à Toulouse, à Montpellier, le nom d'université est appliqué au corps entier des maîtres et des disciples. Les statuts de l'université de Paris datent de 1215 : on distingue dans cette université quatre facultés, quatre nations d'étudiants, avec leurs syndics et un recteur; les quatre facultés sont la théologie, la jurisprudence, désignée sous le nom de décrétales, la médecine et les arts, qu'on appelle aussi philosophie et grammaire. La scolastique, avec ses formes pédantesques et ses syllogismes, domine les études et appauvrit l'intelligence : la raison, le goût, l'imagination et même la mémoire en sont altérées; une dialectique puérile et pointilleuse exempte souvent de penser. 

Les quatre livres de Sentences, de Pierre Lombard, sont commentés par Albert le Grand, saint Bonaventure, saint Thomas d'Aquin, Duns Scot : ils ont composé, sous le nom de Somme, d'imposants monuments de métaphysique, de théologieet de morale. Albert le Grand, qui est né en Allemagne, joint l'astrologie et l'étude des secrets de la nature à la politique. Saint Bonaventure qui ne sait pas, même dans les effusions de son coeur, s'affranchir toujours de la scolastique, entraîne les âmes chrétiennes dans une voie pleine d'attraits et de périls, le mysticisme. Le dominicain Thomas d'Aquin, son ami, a l'esprit inventif et profond; il propose une solution de la fameuse question des universaux

Duns Scot, franciscain, qui contredit saint Thomas, dispute beaucoup, n'invente rien, n'éclaircit aucune doctrine. La jurisprudence comprend le droit canon et le droit civil qui vient d'être enseigné avec éclat en Italie par Azon et par son disciple Accurse; en France, plusieurs villes, mais non Paris à cause de la défense expresse d'Honorius III, ont des cours de jurisprudence civile. Le droit écrit est suivi au sud de la Loire; le droit coutumier, au nord; mais le droit de Justinien, à force d'être enseigné dans les écoles, acquiert de l'autorité devant les tribunaux : les jugements par les pairs ou jurés deviennent plus rares; des canonistes et des légistes pénètrent dans le parlement, cour  suprême de justice royale. La médecine, la chirurgie, la pharmacie et la chimie s'étendent des Arabes aux chrétiens les écoles d'Italie commentent les travaux des musulmans. Raymond Lulle voudrait qu'on pût prêcher les infidèles dans leur langue afin de les convertir. On cherche par quelles relations se rattachent les divers genres de connaissances humaines : de là le projet d'en former des systèmes encyclopédiques, comme le Quadruple miroir, de Vincent de Beauvais.

Les sciences proprement dites font de précieuses découvertes ou appliquent aux arts des découvertes déjà faites. L'algèbre  emprunté par Fibonacci (Léonard de Pise) aux Arabes d'Afrique commence à se répandre dans l'Europe latine. Le cordelier-Roger Bacon décrit la poudre à canon, dont font déjà usage les Orientaux. La boussole commence à être pratiquée en Europe. L'invention des lunettes est peut-être de la fin du siècle. La science des astres reste sujette à beaucoup de superstitions : Roger Bacon admet des prédictions générales de l'astrologie; il ne rejette que les horoscopes personnels.

La géographie doit beaucoup au livre arabe d'Ibn-Al-Ouardi; aux navigations des Génois, des Pisans, des Vénitiens; aux relations d'Ascelin, de Plan Carpin, de Rubruquis, de Marco Polo, envoyés chez les Mongols; aux cartes qu'on commence à dessiner.

L'histoire, qu'on ne fait pas entrer dans le plan d'instruction des écoles, ne produit pas beaucoup de monuments distingués dans la langue latine, dont elle commence à s'affranchir. La chronique de Geoffroy de Villehardouin, qui raconte la conquête de Constantinople par les Français (Les Croisades), est écrite en prose vulgaire. Les ouvrages latins de Rigord, de Guillaume le Breton, de Guillaume de Nangis, religieux de Saint-Denis, ont moins d'attrait que la Vie de saint Louis, par Joinville, et que les grandes Chroniques conservées à Saint-Denis, qui forment comme le premier fond des histoires de France.

L'ancienne langue française, ou langue d'oïl, est préférée, même par des Italiens. Le Florentin Brunetto Latini, un des maîtres de Dante, écrit ou traduit en français son manuel général d'études, intitulé Trésor. La langue de l'Italie, dont les poètes avaient écrit jusque-là en vers provençaux, commence à se fixer : la Divine Comédie, de Dante, la plus étonnante production de cet âge, est en même temps l'un des plus anciens, comme l'un des plus illustres monuments de la littérature italienne. On n'enseigne dans les plus grandes écoles ni les langues modernes, ni les langues orientales, ni même la langue grecque, quoique le trône de Constantinople soit pendant plus de cinquante ans à des Français.

La langue latine, écrite et parlée d'une façon si incorrecte dans les écoles, règne encore dans la chaire : mais les prédicateurs commencent à entremêler dans leurs phrases latines des mots du langage vulgaire; en 1262, on rencontre les premiers exemples de ces prédications macaroniques.

La vraie langue française se forme par la poésie et par les romans. Les trouvères du nord sont plus nombreux et plus féconds que les poètes du midi : leur langue, moins élégante, moins douce, moins sonore, se développe davantage, devient plus expressive, quelquefois plus pittoresque; elle s'essaye dans vingt genres différents, ne brille encore dans aucun, prend cependant possession de la plupart, et se destine à les enrichir tous un jour. On compterait en ce siècle plus de deux cents poètes où rimeurs français. Ce sont des romans de chevalerie mis en rimes, des fabliaux, des lais. Les riches et le peuple étaient amusés par les fabliaux du trouvère Rutebeuf, souvent aux dépens de l'Église; mais le poète y gagnait à peine sa vie. On aimait beaucoup le Roman du Renard qui, sous des noms d'animaux, faisait la satire de tout ce qui était craint et vénéré dans la société féodale, surtout la noblesse et le clergé. Le Roman de la Rose, commencé par Guillaume de Lorris, qui meurt vers 1260 terminé par Jehan de Meung avant 1305, est un pénible tissu d'allégories froides et fastidieuses, en plus de vingt-deux mille vers, sans mouvement poétique, le plus souvent sans images ni pensées, avec beaucoup de descriptions et d'abstractions personnifiées. Les chants de Thibaut IV, comte de Champagne et roi de Navarre, sont d'un esprit fin et sensible; il participe des qualités des trouvères et de celles des troubadours. Les troubadours, au midi de la Loire, donnent de la souplesse et de l'harmonie à une langue sonore faite pour la poésie lyrique, pour l'amour, pour la satire, même pour les chants de guerre, comme le prouvent leurs sirventes; mais ils manquent d'une inspiration profonde et soutenue; ils ne laisseront aucune grande oeuvre et disparaîtront au milieu du choc terrible de la guerre des Albigeois.

Les seigneurs, les rois et les papes encouragent à l'envi les études publiques et tous les talents. Innocent III, Philippe-Auguste, saint Louis (Louis IX), Frédéric II, sont imités par des princes italiens et par des seigneurs français qui s'environnent de savants et de poètes : à Florence, le peintre Cimabué reçoit la visite de Charles d'Anjou. La lutte poétique de Wartbourg à la cour d'Hermann de Thuringe,1206-1207, entre les plus fameux Minnesinger, est contemporaine de l'épopée des Niebelungen attribuée à l'un de ces jouteurs, Henri d'Ofterding. Les artistes semblaient moins jaloux que les poètes de leur gloire personnelle : combien de statuaires et d'architectes, dont les oeuvres vivent et font l'admiration des siècles, dont les noms sont ignorés! L'auteur de la Sainte-Chapelle de Paris, un des chefs-d'oeuvre de l'art gothique, Pierre de Montereau (ou de Montreuil) est un architecte qui, a-t-on dit, fit un voyage en Palestine à la suite de saint Louis, travailla aux fortifications de Jaffa, et vit de près le système d'architecture des Arabes qui put l'inspirer.

Vers la Renaissance

Le XIVe siècle. 
Le XIVe siècle ne donne presque aucune invention importante, excepté peut-être celle du papier de chiffe : il en a été employé pour certains actes du procès des Templiers, qui se conservent en France aux Archives; l'usage de ce papier, devenu commun, contribuera à multiplier tous les genres de manuscrits. Les cartes à jouer datent des premières années de la démence de Charles VI, à la fin du siècle. La gravure en bois remonte au moins à la même époque. Quelques relations de voyages, entre autres celle de Jean Mandeville; étendent ou précisent les connaissances géographiques des Européens : on s'essaye à dessiner des cartes qui résument et fixent ces notions nouvelles. Parmi les sciences pratiques, la médecine est arrêtée dans ses progrès, parce que l'étude de l'anatomie n'est pas permise : une décrétale de Boniface VIII interdit les dissections et menace d'anathème ceux qui feront bouillir des cadavres pour en faire des squelettes. La chirurgie a de singulières recettes pour traiter les plaies; elle pratique les enchantements et recommande l'intercession des saints.

Si la littérature produit de grands noms, Abulféda, Dante, Pétrarque, Boccace, Chaucer, Froissart, ou encore Wycliffe, beaucoup rappellent de ternes et médiocres productions depuis longtemps flétries. Les controverses théologiques battent leur plein. Les franciscains raniment les disputes des écoles : il s'agit de savoir s'ils peuvent se dire propriétaires de quelque chose, même de ce qu'ils emploient pour se nourrir; ils se divisent sur la couleur, la forme et la matière de leurs habits. Le saint-siège se mêle lui aussi à ces débats, dont Guillaume d'Occam est un des grands acteurs; les membres les plus rebelles à la volonté pontificale sont brûlés. Occam renouvelle la secte des Nominalistes à laquelle appartient Buridan, recteur de l'université de Paris : même si celui-ci n'est cité ordinairement que pour le fameux argument de l'âne irrésolu, lorsqu'il raisonne sur le libre arbitre et sur l'équilibre des motifs déterminants, Buridan est, avec Occam, le penseur le plus intéressant de l'époque. Le XIIIe siècle, âge d'or de la scolastique, a fait place à un siècle de fer.

La contestation des dogmes de l'Église devient plus audacieuse à mesure que s'affaiblit l'autorité morale des papes qui consentent à résider à Avignon, captifs pendant soixante et dix ans sous la main des rois de France. Wycliffe (Wiclef) répand en Angleterre ses doctrines qui ébranlent la croyance aux dogmes : il nie la présence réelle et l'efficacité des sacrements; il conteste les vertus des papes et leur infaillibilité. Comme il parle de liberté, d'égalité même, les paysans des environs de Londres, excités par de fougueux sectaires, demandent en vain à l'insurrection une charte d'affranchissement. Wycliffe qui vit assez pour voir pendant huit ans l'Église déchirée par le grand schisme, est le précurseur des réformateurs et des schismatiques des siècles suivants. Au milieu des débats de l'Église, apparaît le plus beau monument dû à l'inspiration de l'Évangile, c'est l'Imitation de Jésus-Christ, l'éternelle consolation des âmes pieuses et tendres, oeuvre anonyme attribuée à des moines mystiques, quelquefois à Gerson le grand docteur de l'Église de France, ou à Thomas de Kempen (Hemerken).

Cette cour d'Avignon, cette nouvelle Babylone où l'or si souvent achètera les grâces et les indulgences, ajoute aux recueils de lois pontificales les Clémentines, de Clément V; les Extravagantes (décrétales en dehors (extra) des recueils précédents) de Jean XXII. En France, on réfute les maximes consignées dans ces codes. Le Songe du Vergier, ou disputation du clerc et du chevalier, est un monument de cette discussion.

L'histoire est assez riche dans ce siècle. Le doge, Andrea Dandolo, compose une histoire de Venise jusqu'en 1342. Malaspina est regardé comme le plus ancien historien de Florence, mais il aime trop les fables : ses récits sont continués par Dino Compagni, gibelin déguisé. Les trois Villani font honneur à Florence; Jean l'aîné est mort de la peste de 1348 (Les pestes au Moyen âge). Froissart, né dans le Hainaut, est le meilleur écrivain en prose française que le XIVe siècle ait produit : on reconnaît, à ses fréquentes digressions, un historien qui ne manque pas d'étude et d'expérience, et qui a cultivé les lettres. Mais il plaît surtout comme conteur, il écrit tout ce qu'il  voit dans les diverses cours où il reçoit l'hospitalité, sa Chronique est le reflet le plus brillant de la société féodale : il a visité la France, l'Angleterre, l'Espagne et l'Italie. Comme beaucoup de clercs-chevaliers qui vivaient auprès des princes, il a cultivé la poésie. L'Orient a aussi un célèbre historien et géographe dans l'Arabe Abulféda, prince d'Hamath en Syrie.

En France, deux conseillers du savant Charles V, Raoul de Presles et Nicolas Oresme, traduisent en français, l'un la Cité de Dieu de saint Augustin, l'autre divers traités d'Aristote et de Pétrarque. Un grand prédicateur espagnol, Vicente Ferrer de l'ordre des dominicains, est appelé par plusieurs princes étrangers.

L'exercice de la traduction sert peu à former une langue nouvelle; les romanciers et les poètes lui sont plus utiles, et lui donnent de la fécondité. Cependant, en Italie, les plus grands noms appartiennent en même temps à la littérature nationale et à la restauration de la littérature classique. Dante, Pétrarque, Boccace, ont cultivé les muses latines. Boccace a beaucoup écrit : outre son Décaméron, reflet des moeurs peu sévères de l'époque, il laisse deux romans en prose italienne, et d'autres ouvrages où les vers se mêlent à la prose. Pétrarque contribue à rétablir en Europe la littérature classique, abandonnée et presque ensevelie depuis plus de mille années. Après l'avoir recherchée, et pour ainsi dire exhumée du fond des bibliothèques, il l'a souvent imitée et quelquefois reproduite; dans sa jeunesse, il composa un drame latin. Son amour idéal pour Laure, et ses sentiments patriotiques, ont mieux inspiré ses stances et ses canzones. Ami des arts comme un Grec, de la liberté comme un Romain, tendre en un siècle galant, sensible chez des peuples chevaleresques, indépendant et modeste au sein des cours, franc et loyal à travers les perfidies, tout en représentant l'Antiquité il marche en avant de son siècle. La France a aussi ses érudits qui s'essayent dans la poésie ou le roman en langue vulgaire. On se contentera ici de nommer l'attachante figure de Christine de Pisan, fille de l'astrologue du roi Charles V, dont elle-même a été l'historienne, et qui compose en français le Trésor de la cité des dames et le Chemin de longue estude, traités de morale ornés de quelques fictions.

Dans le temps où s'éteint la poésie provençale, un moine des îles d'Or ou d'Hyères rédige dans la langue du midi des notices biographiques sur les troubadours. Les trouvères de ce siècle sont effacés par Chaucer : quelques-uns des sujets qu'il traite seront imités par William Shakespeare et par Pope, ses Contes de Canterbury sont un recueil en vers assez semblable au Décaméron de Boccace. Les Anglais le regardent comme l'inventeur de leur vers héroïque.

Les contes galants et chevaleresques continuent d'être un besoin des sociétés. Dans les cours, dans les châteaux et dans les cloîtres, on veut à tout prix des récits et des fictions. Il n'est pas rare que dans les entretiens du foyer chacun soit invité ou même obligé à débiter à son tour une histoire; les chevaliers ne dédaignent pas de cultiver l'art de raconter : les romans, les nouvelles, et les récits merveilleux avaient comme un fonds inépuisable dans les actions brillantes des preux, dans leurs hauts faits et dans leurs aventures galantes de guerre ou de tournois. Des chevaliers qu'on appelait sires clercs ont l'office de recueillir et de constater ces exploits. Le goût des compositions poétiques, particulièrement des chansons, des tensons ou jeux-partis se développe dans  France du Nord qui s'inspire de la Provence, peut-être dès le XIIe siècle : ces cours, présidées quelquefois par des princes, plus souvent par des dames, singeaient, dans les procès entre amants, les combats chevaleresques, les procédures des tribunaux, les disputes et les arguties des écoles : on proposait, on traitait en vers, on décidait souverainement d'érotiques et frivoles problèmes.

Les concours de poésie, que les rimeurs ouvrent entre eux , comme en Normandie, en Picardie, en Flandre, sont bien plus fréquents dans le midi : on rapporte à l'an1323, à Toulouse, où se tient un collège de la gaie science, l'institution des jeux Floraux, que la légende attribuera à Clémence Isaure

Les compagnies de troubadours et de trouvères, souvent errantes, amusent le public de leurs déclamations, de leurs chants et de leurs jongleries; longtemps ils ont tenu lieu de comédiens. Jusque dans la seconde partie du XIVe siècle, en France et en Italie, il n'y a pas de spectacles proprement dits : on ne voit aucun vestige de compositions théâtrales. Des drames hiératiques, des miracles et des mystères en l'honneur de Jésus, de la Vierge et des Saints furent les premières productions de l'art; ces représentations qui n'eurent d'abord pour acteurs que des clercs étaient souvent précédées ou suivies du sermon en prose qui leur servait de prologue ou d'épilogue : mais des épisodes mythologiques s'alliaient à l'histoire des martyrs, même au tableau de la passion de Jésus. Bientôt, en France, vont s'établir des confréries laïques d'acteurs de la Passion.

Les arts du dessin, qui ont donné dans le XIIe et le XIIIe siècle tant de beaux travaux d'architecture gothique, brillent surtout en Italie. Les Visconti font construire le pont et le palais de Pavie, commencent la cathédrale de Milan, tandis que les princes d'Este emploient les talents de l'architecte Bertolin, de Novare. Le Florentin Giotto, disciple de Cimabue, qui entreprend en 1334 la tour de Sainte-Marie del Fiore, est plus célèbre comme peintre, il a eu pour élève Taddeo Gaddi, et dans une certaine mesure pour dernier continuateur Fra Angelico, qui a déjà un pied dans la Renaissance; Simon de Sienne, autre émule de Giotto, fait un portrait de Laure que Pétrarque paye de deux sonnets; Jean de Pise (Pisano) est un habile sculpteur. En 1390à Bologne est posée la première pierre de l'église de Saint-Pétrone. On cite en France les sculptures de l'église de Notre-Dame, auxquelles travaille encore Jean Ravy; la magnifique église du monastère de Saint-Ouen, à Rouen, depuis 1318; la cathédrale de Bourges, achevée en 1324; les travaux de défense ou d'embellissement, ordonnés par Charles V à Paris; le pont Saint-Michel, le Châtelet, la Bastille, et la résidence royale de l'hôtel Saint-Pol.

La première partie du XVe
Dans la langue latine, la théologie peut revendiquer les noms de Pierre d'Ailly, qui a écrit sur la réforme de l'Église, et de Gerson, une des lumières de l'université de Paris et du concile de Constance, défenseur des principes gallicans, l'un des auteurs présumés de l'Imitation de Jésus; il s'est occupé d'astrologie et a censuré le Roman de la Rose. La littérature profane est cultivée surtout par Léonard Arétin (Leonardo Bruni),  Pogge et Guarini de Vérone : leur latinité a de la correction et de l'élégance, et n'est pas indigne quelquefois de celle des Anciens; la recherche, l'interprétation, ou la traduction des manuscrits perdus ou oubliés, des ouvrages historiques, des mémoires sur les événements publics du temps, des discours, des lettres, des satires prouvent leur goût et la fécondité de leur esprit.

La poésie italienne crée le genre fantasque et se plaît à la composition de sonnets. En France, l'historien Enguerrand de Monstrelet, moins habile et moins éclairé que Froissart, pâlit devant Alain Chartier, orateur et poète : cette bouche « de laquelle étaient issus tant de mots dorés » reçut, dit la légende, un baiser de la dauphine Marguerite, d'Écosse, belle-fille de Charles VII. Les poésies légères de Charles d'Orléans, le prisonnier d'Azincourt (Guerre de Cent Ans), ont du naturel et de la grâce, et sont empreintes d'un sentiment parfait de la mélodie; mais il paraît étranger aux fortes émotions de l'âme. Les compositions des mystères, jouées par les acteurs de la passion de Jésus; les moralités, les farces et les sotiesjouées par les clercs du palais, qui forment le corps de là basoche, entretiennent le goût du théâtre.

En Espagne, beaucoup de poètes de cour, érudits et maniérés; le roi de Castille Jean II; protecteur des lettres, son favori Alvaro de Luna, Iñigo de Santillana et le fils de ce-dernier, Pedro de Mendoza, donnent l'exemple. Déjà, au moyen de planches de bois solides, on était parvenu à représenter des mots et des lignes d'écriture sur les cartes à jouer; on avait imprimé des recueils d'images avec de courtes inscriptions, et des livrets d'église ou d'école. L'idée des types mobiles, premier germe de la typographie proprement dite, est conçue avant 1440 par Gutemberg ; les caractères mobiles de fonte, inventés enfin soit par Gutemberg soit par Fust, perfectionnés par Schoeffer, sont employés pour la première fois par ces trois artistes à l'impression d'une Bible, commencée à Mayence vers 1450. Les premiers livres imprimés avec une date positive sont les psautiers de Mayence de 1457 et 1459, le traité de Durand sur les offices divins en 1459, le Catholicon, ou dictionnaire latin de Jean Balbi en 1460. En moins de vingt ans, Rome, Venise, la France, l'Angleterre et l'Espagne ont des imprimeries; à la fin du siècle, on imprimera dans deux cents villes de l'Europe. Cette découverte trace dans l'histoire intellectuelle de l'Europe une ligne de partage de choix entre le Moyen âge et les Temps modernes (La Renaissance). (A19).

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