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Les arts décoratifs
Les métiers d'art
La distinction entre les grands arts - les beaux-arts - et les arts décoratifs est toute moderne. Cette division est plus conventionnelle que réelle et il serait difficile, dans beaucoup de cas, de savoir où finit le grand art et où commence l'art de l'ornement. Toute oeuvre n'est véritablement artistique qu'à la condition de constituer une création originale, et il existe parfois plus de talent dans la composition d'un meuble, d'une faïence ou d'une tapisserie que dans l'exécution médiocre d'une statue ou d'un tableau. Quoi qu'il en soit, on est habitué à ranger l'architecture, la sculpture et la peinture, qui semblent en communication plus intime avec les conceptions de l'esthétique pure, dans la classe de l'art, tandis que les nombreuses applications de l'industrie artistique, auxquelles le fini de l'exécution prête la majeure partie de leur valeur, sont désignées sous la dénomination générale d'art décoratif; on parle aussi d'artisanat d'art ou de métiers d'art lorsqu'on veut  mettre l'accent sur le savoir-faire qui est impliqué, ou même lorsqu'on veut se référer au contexte économique dans lequel s'insère cette activité. Malgré cette classification, l'art et l'industrie vivent en contact perpétuel et se doivent l'appui réciproque qui est indispensable à leur développement; l'artiste étant souvent forcé d'emprunter la main de l'ouvrier pour traduire sa pensée, et celui-ci ayant besoin d'un modèle qui lui indique les lignes générales de l'oeuvre qu'il est chargé d'exécuter. Autant dire que la distinction entre beaux-arts et arts décoratifs relève d'abord de facteurs culturels : la division sociale du travail, résultant elle-même de choix et de déterminants politiques.

En France, pendant de longs siècles les artistes  furent avant tout des ouvriers habiles, faisant partie de maîtrises dont tous les membres avaient les mêmes charges et les mêmes droits. Ces corporations avaient succédé aux anciennes associations ouvrières de la Gaule romaine et à celles qui s'étaient développées dans l'enceinte des couvents pendant les premiers siècles du Moyen âge. Les architectes portaient alors le titre de maçons ou de maîtres des oeuvres de maçonnerie; les sculpteurs s'appelaient imagiers ou tombiers et les peintres étaient  de simples enlumineurs. La Renaissance vint apporter quelques changements à cette organisation en plaçant un certain nombre d'artistes dans une situation privilégiée à la cour des rois de France. C'est sous le règne de Louis XIV qu'une modification importante vint transformer les conditions d'existence des artistes. La création de l'Académie royale de peinture et de sculpture eut pour conséquence d'introduire l'art patronné par le gouvernement et d'établir deux catégories d'artistes. Toutefois l'Académie de Saint-Luc avait conservé ses anciennes traditions et comptait dans ses rangs des peintres et des sculpteurs auxquels notre génération ne comprend pas qu'on ait préféré certains noms justement oubliés de l'Académie officielle. En même temps les maîtrises des orfèvres, des ciseleurs, des menuisiers-ébénistes et des diverses industries gardaient fidèlement leurs habitudes séculaires de loyauté et d'habileté dans le travail.

L'établissement de l'Académie des beaux-arts qui, dans les premières années du XIXe siècle, vint remplacer l'ancienne Académie royale, consacra définitivement la séparation entre l'art et l'industrie. La faveur publique s'éloignait alors de tout ce qui rappelait les chefs-d'oeuvre de l'art national, pour adopter un style néo-grec. Tous les objets empreints de la grâce exquise des derniers temps étaient méprisés et remplacés par des imitations bâtardes de l'Antiquité. De simples ouvriers devaient suffire pour cette besogne banale, et l'on vit se tarir la source abondante à laquelle la France avait puisé sa renommée artistique et sa prospérité commerciale. Toute préoccupation d'élégance et d'ornement disparut tandis que la production devenait purement industrielle. 
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Masque en faïence.
Masque en faïence. © Elsa Soucasse.

Un très vif mouvement de réaction s'est produit dans la seconde moitié du XIXe contre le dédain injustifiable de cet art national. Le réveil des études historiques fit mieux connaître le véritable esprit des civilisations qui s'étaient succédé, et il a poussé les amateurs et les curieux à en recueillir les débris. De nombreuses expositions rétrospectives permirent d'établir des comparaisons entre la composition harmonieuse des oeuvres anciennes et le manque de style qui caractérisait trop souvent celles de l'époque moderne. On a reconnu que pour ressusciter la tradition de la fabrication française il fallait retrouver les anciens procédés oubliés, et que la condition primordiale pour relever la production industrielle était de l'enlever aux mains ignorantes qui la dirigeaient, pour la confier à des artistes connaissant les principes spéciaux de l'ornementation. Ces préoccupations nouvelles ont donné naissance à l'art décoratif moderne dont le développement a exercé une influence capitale sur la situation économique des contrées manufacturières de l'Europe

L'art décoratif tel qu'on le comprend à partir de ce moment est distinct de la peinture, de la sculpture, de la gravure et de l'architecture; il embrasse tout ce qui ressort de l'industrie (ou de l'artisanat) et contribue à l'ornementation extérieure et intérieure de l'habitation, à l'ameublement et au vêtement. Ce vaste programme se sectionne en plusieurs subdivisions générales dont les plus importantes sont : la peinture décorative, l'ébénisterie, la céramique, la verrerie, l'émaillerie,  la ciselure, l'industrie des tissus et des étoffes (à laquelle on joindra la tapisserie, la broderie, etc.), l'orfèvrerie et les arts du corps (la bijouterie, l'habillement, l'art des parfums, la cosmétique, le tatouage, etc.). 

Les règles de l'art décoratif retrouvées. 
L'industrie moderne, n'avant plus à sa disposition les éléments qui assuraient la prospérité des grandes époques disparues, s'est efforcée de les remplacer par des établissements où les jeunes artistes puissent retrouver l'équivalent des leçons si fructueuses de l'apprentissage. De là proviennent les nombreuses écoles de dessin que tous les gouvernements ont encoragé à l'envi, en y adjoignant des écoles professionnelles. C'est qu'en effet l'ouvrier ne complète vraiment son instruction que dans l'atelier où il voit travailler les anciens imbus des traditions du métier et qu'il ne devient artiste que si, maître de son outil et de sa matière, il sait associer à son oeuvre le charme du goût et l'originalité de la composition. L'oubli de cette règle a été l'uns des causes de l'abaissement qu'ont longtemps connu les métiers d'art en France. Depuis les premières années du XIXe siècle déjà, on s'était habitué à demander des modèles à des artistes de grand talent, croyant ainsi faire renaître l'excellence perdue de la fabrication; mais ces artistes, suivant les théories abstraites de l'art et étrangers aux obligations imposées à l'industriel par la matière, par les procédés du travail et par la destination des objets, ne pouvaient composer que des dessins propres à diriger ces efforts dans une voie mauvaise. D'un autre côté les industriels étaient insuffisants, faute d'éducation première, pour créer les compositions qui leur manquaient. Bien que maîtres de tous leurs procédés, ils ignoraient la loi des proportions et les principes du style qui ne s'acquitèrent que par une longue étude du dessin. Il était donc nécessaire d'organiser un enseignement s'étendant depuis les écoles primaires jusqu'aux écoles d'apprentissage, afin de doter l'industrie des artistes qui lui faisaient défaut. Les objectifs visés n'ont été atteints qu'après plusieurs décennies.

Un des principes fondamentaux de l'art décoratif est que la forme et la matière d'un objet doivent s'accorder à la chose à laquelle il est destiné, tout en ne se confondant pas avec la seule fonction technique de l'objet. En un mot, l'adéquation de l'objet à son usage ne suffit pas; pour parler d'art, il faut également qu'il y ait du style. Il faut aussi rechercher des dispositions simples et en rapport avec la nature des objets, sans donner, par exemple, à un motif d'ameublement, les lignes architecturales d'un monument grandiose. Les artistes doivent également comprendre que la matière elle-même a ses exigences et qu'il est imprudent d'imiter en fer une forme qui a été conçue pour le bois et réciproquement. Ce sont des lois immuables que les anciens peuples ont observées. Il existe assurément des exceptions à cette règle, mais l'artiste doit toujours s'efforcer d'y revenir s'il veut rester dans le vrai et produire de véritables chefs-d'oeuvre. Chaque composition doit présenter un tout harmonieux de style et de proportion qui soit en rapport direct avec la richesse de la décoration, sans que ce suprême complément tende à absorber le double caractère de la forme et de la destination. 

Chacune des périodes successives de l'histoire de l'art a eu son style particulier dont les moindres traditions sont soigneusement relevées par les archéologues. Une étude trop minutieuse en serait dangereuse pour les artistes industriels qui y perdraient bien vite leur originalité en ne produisant que des imitations inférieures. Ils y puisent tous, au contraire, un grand élément de succès s'ils étudient les ouvrages du passé, dans le seul but de se rendre compte des procédés de fabrication de ces objets et s'ils savent s'en inspirer pour inventer des compositions répondant aux besoins nouveaux de leurs contemporains.

Les arts décoratifs, étant une application de l'art à nos usages actuels avec toutes les ressources de la science et des procédés du métier, ont, comme les beaux-arts, besoin d'architectes, de peintres et de sculpteurs qui viennent surélever les travaux des ouvriers artistes dans chaque branche de la fabrication. L'étude de ces spécialités distinctes se trouvait souvent confondue dans les ateliers du Moyen âge et de la Renaissance d'où sortaient des personnalités artistiques assez vigoureuses pour entreprendre la construction et la décoration complète d'un édifice. Aujourd'hui, les spécialités sont trop nettement accusées pour qu'on puisse ressusciter ces artistes universels, mais les artisans ont compris de nos jours qu'il est indispensable de lutter contre cette subdivision abusive du travail qui s'est introduite dans les ateliers au grand détriment de la qualité de l'exécution. Il est bien préférable, en effet, qu'un ciseleur sache monter la pièce qu'il a habilement burinée, qu'un sculpteur puisse assembler le meuble dont il a entaillé les panneaux, en un mot qu'un ouvrier soit susceptible d'achever complètement l'oeuvre à laquelle il a concouru. (A. de Champeaux).

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Dictionnaire Architecture, arts plastiques et arts divers
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