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Littérature juive
L'Agada
On désigne par le mot agada (agadta, en araméen; haggada en hébreu) un genre littéraire particulier, qui est répandu sous d'autres noms en Orient, et qui, sous le nom d'agada, a en un très grand développement chez les Juifs. L'agada (littérature agadique ou littérature haggadique) paraît remonter jusqu'aux premiers temps du Second Temple; elle a surtout été florissante dans les siècles qui ont précédé et suivi immédiatement la naissance du christianisme; elle a profondément pénétré la littérature chrétienne et est restée vivante, chez les Juifs, jusqu'en plein Moyen âge. Il n'est pas très facile de dire quel a été le sens original du mot ni s'il est vrai qu'il ait désigné d'abord des traditions orales destinées à compléter le texte écrit de la Bible, surtout dans les parties historiques de ce livre. Il semble probable que le sens du mot a varié avec le temps et qu'il est devenu de plus en plus compréhensif, à mesure que la littérature agadique s'enrichissait de variétés nouvelles. 

On oppose ordinairement l'agada à la halakha. La halakha est la règle de conduite pratique, le guide officiel de la vie religieuse et civile, elle est décrétée par l'autorité compétente (les docteurs) dans des formes déterminées, elle se veut obligatoire pour tout juif orthodoxe et a force de loi. L'agada, au contraire, dans sa belle époque au moins, est la prédication des orateurs populaires, la conférence devant la foule, l'exposition libre et familière de pensées et de sentiments accessibles aux masses, ou, comme l'indique le sens du mot, une homélie, L'halakhiste est, jusqu'à un certain point, le successeur de l'ancien prêtre, le dépositaire des traditions religieuses et des rites; l'agadiste est, au contraire, le successeur des prophètes; l'agada est, au moins dans les premiers siècles, un prophétisme d'allure moins fière, mais plus souple et plus varié. La halakha se renferme dans le champ de la casuistique religieuse, elle est
l'oeuvre des écoles, et se traduit en règles et formules qui ont la sécheresse d'un code ou l'aridité d'un procès-verbal; elle n'a rien de littéraire.

L'agada, au contraire, est, à une certaine époque, la vraie littérature des Juifs, son domaine est aussi vaste que la pensée humaine; elle renferme tous les genres, depuis les proverbes, les maximes et les contes, jusqu'aux spéculations élevées de la politique, de la morale et de la philosophie. Que ne renferme-t-elle pas? La philologie, la grammaire, les sciences naturelles et occultes, l'astronomie, l'ethnographie, la médecine, l'histoire, la géographie, tout est ou peut devenir matière à agada. Ce qui en fait l'unité et le charme, c'est le tour particulier qu'elle donne à toutes choses. Même dans les sujets de pure science, ses procédés n'ont rien de scientifique, elle mêle à tout une pointe d'imagination et de fantaisie. Pour l'agadiste, les faits ne sont rien par eux-mêmes, mais ne valent que par le sens qu'il y met, la signification historique, prophétique ou morale qu'il leur donne. Il y voit absolument tout ce qu'il veut, et avec une entière sincérité; sous l'empire de la pensée ou du sentiment qui le domine, il ne sait pas lui-même, et ses auditeurs ne savent pas davantage où finit, dans ce qu'il dit, la réalité et commence la fiction. Il a une poétique spéciale à laquelle il soumet l'histoire, les faits, les textes, avec une bonne foi absolue. Il croit à ses naïves inventions, elles sont pour lui la vérité, une vérité particulière, dont il n'est pas entièrement dupe, sans doute, mais qui lui fait un plaisir extrême. Il a probablement commencé par expliquer la Bible, et l'agada aura tout d'abord été un midrasch), comme la halakha.

L'agadiste se sera d'abord préoccupé de résoudre les difficultés du texte biblique, principalement dans le Pentateuque, d'éclairer les passages obscurs et de remplir les lacunes qui l'affligeaient. Il a des renseignements particuliers sur la création du monde, sur la distance du ciel à la terre, sur la taille d'Adam; il sait ce que faisait Abraham dans la maison de son père et au milieu des idoles; à quelle école a été le patriarche et d'où lui est venue la croyance au Dieu unique; il sait par quels artifices Esaü a obtenu les préférences de son père, pourquoi Moïse avait la parole difficile, comment il se fait que les années d'Adam additionnées avec celles de David (930+70) fassent juste le nombre 1000. S'il veut tirer quelque chose d'un texte, il a des procédés particuliers : il fait la somme de la valeur numérale des lettres qui composent les mots, ou bien il décompose les mots en acrostiches, ou change les voyelles à sa fantaisie (Cabale). Aucune difficulté historique ou littéraire ne peut l'arrêter; pour lui, Job a été écrit par Moïse; Cyrus, Darius et Artaxerxès ne sont qu'un seul et même personnage. Il est de bon conseil en toutes circonstances, il a des recettes de bonne femme contre le mal de tête ou la colique, il sait éloigner les chiens enragés, expliquer les songes, conjurer les mauvais esprits.

Ces enfantillages ne sont que les jeux de l'agada; quand elle traite les sujets de prédilection, elle quitte le ton folâtre ou enjoué qu'elle a le plus souvent, elle devient grave, tendre, ardente, passionnée. L'agada, dans les premiers siècles surtout, est l'écho des pensées, des sentiments, des douleurs et des espérances qui agitent le peuple juif. L'agadiste n'est que l'interprète de la foule qui l'écoute; son agada est, en réalité, une oeuvre collective et impersonnelle. Le peuple juif, dans cette époque de fermentation intellectuelle qui a préparé et fondé le christianisme, était agité par le problème de son existence nationale. D'après l'ancienne tradition des prophètes, ce problème, purement politique, se liait étroitement, dans sa conscience, aux questions philosophiques les plus élevées sur l'avenir de l'humanité, la justice de Dieu, la rémunération future, la paix et la fraternité universelles. Il s'imposait aux agadistes, il était l'objet de leurs constantes préoccupations. 

Ce sont eux d'abord qui expriment les sentiments patriotiques du peuple juif vaincu et soumis par les Romains, entretiennent la haine de l'usurpateur, prédisent sa chute dans des apocalypses enflammées, ou le percent d'épigrammes dont les sous-entendus perfides échappent à l'espion romain, mais sont avidement saisis par le public. Esaü, Edom, Amalec, Aman font les frais de cette polémique et paient pour les Romains, comme plus tard Hénoch et Bileam pour les chrétiens. La justice de Dieu se manifestera par l'écrasement de l'ennemi, la relèvement des Juifs, l'union de tous les peuples, la venue du Messie. Ils inventent les scènes grandioses qui annoncent l'ère nouvelle, les batailles colossales, la révolution des éléments, les pluies de feu et de sang, l'embrasement universel.

En attendant, ils consolent le peuple en discutant contre les hérétiques, les incrédules, les païens, les samaritains et les chrétiens, s'amusent des bévues de leurs adversaires, réfutent victorieusement leurs objections. Ou bien, pour soulager ses douleurs, ils le jettent dans le mysticisme, lui montrent les splendeurs des tentes célestes, la vertu des lettres et des nombres, se font les agents des théories philosophiques des Grecs et deviennent, parmi les Juifs, les propagateurs du gnosticisme. Rien de plus tendre que leur morale, dans sa naïveté; leur théodicée est enfantine et grossière, sans doute, mais elle donne à la religion un caractère intime et touchant; ils traitent Dieu avec une familiarité charmante, en font un bon docteur qui étudie consciencieusement la loi ou un père de famille véritable qui veille sur ses enfants. Ils sont les philosophes, les moralistes et les tribuns de la nation. 

On le voit, le champ de l'agada est illimité, elle a, dans ses belles parties, une véritable grandeur morale et une profonde signification historique. L'agada est née en Palestine, elle y a été cultivée en partie par des docteurs que leurs confrères de la halakha traitaient avec hauteur, comme des ignorants capables tout au plus d'amuser la foule. Mais ces pauvres gens étaient la voix de la nation; ce sont leurs fictions, leur poésie, leur morale, leurs idées religieuses qui se sont, par le christianisme, diffusées à travers le monde. Les Evangiles, à certains égards et dans certaines de leurs parties au moins, sont une belle agada dont le succès a été prodigieux (Renan, les Evangiles; Paris, 1877). Avec eux et les premiers écrits de la littérature chrétienne, l'agada s'est perpétuée dans l'Eglise.

L'Église romaine a été bien ingrate contre cette création littéraire qui lui fournit encore aujourd'hui de si jolis traits et qui a été pour elle un si puissant moyen de propagande. Lorsque, au Moyen âge, elle faisait le procès au Talmud et le brûlait quelquefois, c'est dans l'agada principalement qu'elle cherchait les éléments de ses réquisitoires, c'est là qu'elle trouvait les erreurs, sottises, turpitudes, blasphèmes, sacrilèges et abominations qui la scandalisaient. La bulle que le pape Grégoire IX adressa, en 1239, à divers princes d'Europe et qui amena la célèbre controverse tenue à la cour de France en 1240, emprunte à l'agada ses principaux chefs d'accusation. Il est impossible de faire un plus grossier contre-sens. L'agada ne peut pas être prise à la lettre, ceux qui n'en comprennent pas la signification poétique ou le sens caché sont comme devant un livret dont la musique est perdue. Ces contes, ces légendes, toutes ces inventions folles, sont remplis d'allusions et de sous-entendus, ils disent tout autre chose que ce qui est dans les paroles; souvent ils ne disent rien, ce sont d'élégants et d'agréables badinages, des imaginations folâtres où se complaît un peuple vif et spirituel.

Si l'on ne considère, dans la littérature agadique, que les produits des premiers siècles, qui sont les plus importants, les plus intéressants et qui répondent le mieux à la définition que nous venons de donner de l'agada, on les trouvera principalement dans le Talmud, où ils figurent à côté de la halakha, en partie dans la mischna et dans les écrits rabbiniques similaires, puis dans les traductions araméennes du Pentateuque (Targoum), dans l'ancien Midrasch. 

Philon, avec ses allégories (sans parler d'autres juifs d'Égypte), est aussi un agadiste et la traduction des Septante est pleine des idées répandues par l'école homilétique. Esther, Judith, Tobit, la plupart des livres apocryphes de l'Ancien Testament et les apocalypses nombreuses écrites avant et après la naissance du christianisme, tant chez les Juifs que chez les chrétiens, appartiennent aussi à ce cycle littéraire. Enfin, si l'on entend par agada tout ce qui, au moins jusqu'à une époque assez moderne, a été écrit chez les Juifs en dehors de la halakha, on y fera entrer tous ces ouvrages de morale, d'histoire, de mystique, d'exégèse biblique et autres qui ont été écrits par les Juifs.  Il est impossible d'énumérer ici tous ces ouvrages. Nous signalerons seulement ici le recueil de maximes intitulé Abot, l'ancienne chronique appelée Rouleau des jeûnes (Megillat Tannit), la chronique de José bon Halafta (du IIe siècle, intitulée Seder-Olam), celle qui est appelée Josippon et enfin le célèbre livre cabalistique appelé Livre de la création

De la Palestine, l'agada a passé, comme on a vu, chez les Juifs égyptiens, elle s'est répandue également chez ceux de la Babylonie. Après l'établissement des Juifs dans les pays occidentaux, elle a été cultivée en France; un rabbin de Narbonne, Moïse le prédicateur, de la seconde moitié du XIe siècle, est connu comme un des agadistes les plus remarquables; un rabbin du XIIIe siècle, probablement d'origine française, Simon Kara, a pour ainsi dire clos la période agadique en composant, vers l'époque où ce genre littéraire paraissait avoir donné tous ses fruits, une espèce d'encyclopédie agadique connue sous le nom de Jalkout. L'agada continue pourtant à vivre plus ou moins obscurément et à se reproduire principalement dans les poésies synagogales et dans les écrits cabalistiques, mais ses beaux temps sont finis et elle n'est plus que l'écho d'elle-même. (Isidore Loeb).

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