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Les
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| Véronèse
ou Veronese (Paolo Caliari ou Cagliari, dit Paul),
peintre né à Vérone Paolo, avant sa vingtième année,
avait déjà signé plusieurs retables dans les églises
de Vérone et décoré plusieurs façades de maisons
qui l'avaient mis en réputation. En 1551, l'illustre architecte
San Micheli, son compatriote, le chargea, avec Battista Zelotti, son cadet
de quelques années, de décorer la villa Soranza, près
de Castelfranco, qu'il venait de construire. Le jeune homme y fit preuve
d'une telle habileté que, l'année suivante, le cardinal
Jésus et le Centurion à Capharnaüm, par Veronese. Sa réputation toujours grandissante
engagea alors son compatriote, le P. Torlioni, prieur de Saint-Sébastien
à Venise, à le faire venir auprès de lui. En 1555,
il inaugura, par le plafond de la sacristie, le Couronnement de la Vierge « Paolo, lui dit-il, tu es l'honneur de la peinture vénitienne ! »Dès lors, le nom de Paolo Véronèse était populaire à Venise. Le jeune artiste ne pouvait hésiter; il se fixa dans cette ville admirable où l'activité du port, le mouvement des canaux et des ruelles, la grâce et la gaieté de la population, la somptuosité des installations patriciennes, le luxe et la variété des costumes, la fréquence et la splendeur des cérémonies publiques et des fêtes particulières, la magnificence de la nature et la liberté des moeurs offraient à son observation éveillée et à son imagination avide un inépuisable champ de travail et de création. Titien et Sansovino l'y décidèrent d'ailleurs en le désignant, avec six autres peintres déjà célèbres, pour prendre part à la décoration du plafond, dans la grande salle de la Libreria. Avant d'abandonner sa ville natale, Veronèse, toutefois, alla y repasser quelques mois. L'église Santa Maria della Vittoria (Déposition de Croix), le musée municipal (Portrait de Pace Guarienti) et d'autres édifices de Vérone conservent les souvenirs de ce séjour. Une prime avait été offerte par la république sérénissime pour le peintre de la Libreria dont les oeuvres seraient estimées les meilleures par un jury d'artistes. Cette prime, un collier d'or, décernée à Paolo Véronèse pour ses trois allégories (la Musique, la Géométrie et l'Arithmétique, l'Honneur) lui fut publiquement remise par Titien. Dès lors, le Véronais devient le peintre à la mode, le décorateur favori des nobles et des ecclésiastiques, à Venise et dans les provinces de terre ferme. Les commandes de toute espèce, fresques ou tableaux, sujets profanes ou sujets sacrés, allégories ou portraits, lui affluent de toutes parts. Sa fertilité d'invention, sa prestesse de main, sa sûreté de science et de goût, son aisance merveilleuse à transporter dans le monde idéal des visions symboliques toute la beauté et toute la force des créations réelles et vivantes, aussi bien qu'à les fixer, à d'autres moments, sur la terre, dans la franche vérité de leurs apparences, lui permettent de suffire à tout. Soit qu'il ranime les scènes de
l'histoire, de la légende, de l'allégorie par l'intervention
libre et aisée de figures contemporaines, soit qu'il ennoblisse
les scènes mêmes de la vie contemporaine par la simplicité
douce et heureuse avec laquelle il les sait voir, il exalte et poétise,
sans effort, sans manière, tout ce qu'il conçoit, observe,
représente, dans l'enchantement irrésistible d'une orchestration
incomparable de tonalités, à la fois brillantes et douces,
vigoureuses et délicates, d'autant plus séduisante et pénétrante
que la prodigieuse virtuosité du coloriste s'y développe,
comme celle des grands artistes de la Grèce antique, avec une aisance
plus naturelle et plus heureuse. Au Palais Ducal, c'est, dans la salle
du Grand Conseil, Frédéric Barberousse reconnaissant comme
chef de l'Église le pape Octavien (détruit dans l'incendie
de 1577), puis, dans la salle della Bussela, le plafond de Saint Marc
couronnant les Vertus théologales (musée du Louvre
La prédication de Saint Antoine, par Veronese. Quels travaux fit-il à Rome où
il ne resta sans doute pas inactif? Nous n'en savons rien; mais le musée
du Louvre C'est à cette époque, entre
1561 et 1570, qu'il immortalisa le luxe et la splendeur de Venise, la dignité
de ses patriciens, la beauté de ses femmes, l'éclat de ses
cérémonies, en peignant, sur des toiles colossales, sous
des prétextes religieux, pour des réfectoires de couvents,
cette série célèbre de banquets somptueux, les Cènes.
Déjà, avant de partir pour Rome, en allant faire ses adieux
à ses compatriotes de Vérone, il leur avait laissé,
dans le réfectoire du S. Nazzaro, un premier essai en ce genre,
la Madeleine ou le Repas de Simon le lépreux (auj. musée
de Turin Sans doute, le sujet religieux disparaît
dans l'éblouissement de cette fête princière; cependant,
la hardiesse du peintre à manier et poétiser l'anachronisme
pittoresque s'y montre si vive et si spontanée, que la dignité,
noble et affable, du Christ et de sa mère, n'y semble nullement
compromise par cette promiscuité de convives inattendus, non plus
que les opulents seigneurs, les dames superbes, les libres artistes ne
semblent déplacés et inconvenants dans cette apothéose
pompeuse où l'enchantement de la lumière et de la vie associe
et confond les divins humanisés et les mortels divinisés.
Ce festin triomphal devait être bientôt suivi par quatre autres
nouveaux banquets évangéliques qui, sans égaler les
Noces
de Cana pour le nombre et la variété des convives non
plus que, pour la magnificence de la mise en scène, comptent encore,
néanmoins, parmi les oeuvres les plus magistrales du XVIe
siècle; le Repas chez Simon, au couvent San Sebastiano (auj.
musée Brera, à Milan L'exécution rapide de ces grandes
toiles pour lesquelles le peintre ne se faisait aider que par un petit
nombre de collaborateurs, ne l'empêchait pas d'achever d'autres peintures,
de moindres dimensions, mais de perfection égale, dont la plupart
sont justement célèbres. Telles sont, avec les épisodes
complémentaires du Martyre de saint Sébastien, à
Saint-Sébastien (sans parler de nombreux retables et fresques dans
les églises et palais de terre-ferme, à Brescia, Vérone
Le mariage de sainte Catherine, par Veronese (1575). Son incroyable activité fut à
peine ralentie durant un court séjour à Vérone, en
1566, pour épouser la fille de son ancien maître, Elena Badile,
et l'on ne constate pas, sans admiration, qu'à cette période
de maturité débordante, se rattache encore l'exécution
du vaste ensemble de fresques qui décorent la villa des Barbaro,
à Maser, près de Trévise. C'est dans ce palais champêtre,
durant ses villégiatures, l'été, chez son ami Daniele
Barbaro, que son génie abondant et aimable s'est répandu
avec le plus de fantaisie aimable et de noble familiarité en visions
ou représentations plastiques et pittoresques d'une haute et irrésistible
séduction. Soit qu'au gré d'un caprice toujours magnifique
et élégant, il assemble, dans les voûtes, les divinités
de l'Olympe Le passage de Henri
III, roi de France, à Venise, en 1574, la mort de Titien le
27 août 1576, l'incendie du Palais Ducal le 20 décembre 1577,
qui anéantit les grandes oeuvres des maîtres du XVe
et du XVIe siècle, marquent, dans
la vie régulière et sédentaire de Véronèse,
quelques circonstances où son génie trouva encore des occasions
nouvelles d'affirmer sa supériorité. C'est durant les quinze
dernières années de sa vie que, devenu, à son tour,
plus que Tintoret trop excessif et trop personnel pour être suivi,
le vrai chef de l'école vénitienne,
il acheva, au Palais Ducal, la Sala del Collegio, et, dans la salle renouvelée
du Grand Conseil, la Prise de Smyrne et la Réponse de
Scutari, complétant son oeuvre et marquant l'apogée de
son génie poétique et pittoresque par le célèbre
plafond de l'Apothéose
Allégorie de la Force et de la Sagesse, par Veronese (1580). Aux yeux de beaucoup d'artistes, Paul Véronèse est le plus grand des peintres de Venise. Non qu'il ait possédé un talent supérieur, ou même égal, comme créateur ou novateur, à ceux de Giorgione, Titien ou Tintoret, mais parce que, venu après eux et profitant d'eux, il se développa et s'épanouit, dans l'allégresse heureuse d'une assimilation spontanée, avec une aisance et une abondance incomparables. Déjà très formé, nous l'avons vu, à vingt-huit ans, par l'étude de ses compatriotes à Vérone, de Mantegna et de Jules Romain à Mantoue, lorsqu'il s'installa à Venise, il y apporta, entre Titien et Tintoret, l'un contemplateur calme de la beauté, l'autre agitateur violent de formes et de lumières, un renouvellement et un agrandissement inattendus dans l'art de la décoration épique. Le contact de ces maîtres puissants, comme plus tard celui de l'Antiquité et du Vatican à Rome, ne firent que développer et exalter en lui des qualités, naturelles ou acquises, déjà mises à l'épreuve, science de coloriste, dessinateur, compositeur, abondance et liberté d'imagination poétique, observatrice, vivante. Aucun peintre n'a été plus
constamment, et avant tout, un peintre, un plus sûr charmeur des
yeux par l'unité et la sensibilité des harmonies colorées
que Paul Véronèse. Dans toutes ses toiles, petites
ou grandes, c'est toujours la même aisance, tantôt grave et
puissante, tantôt joyeuse et délicate, à transporter,
en des visions poétiques, les forces, les beautés, les grâces
du monde vivant. Aucun artiste, depuis les Grecs, n'a transformé
si sincèrement, si naturellement, les créatures terrestres
en créatures de rêve, les réalités en allégories.
La sérénité avec laquelle il se meut, sans préjugés,
sans pédantisme, sans effort, dans ses visions enchantées
où se mêlent et se confondent l'histoire et la légende,
le paganisme et le christianisme, le passé et le présent,
les saintes et les courtisanes, ravit les yeux, en même temps qu'elle
apaise l'esprit et berce la pensée. Si l'on remarque, en outre,
que ce décorateur, festoyant et poétique, est aussi, par
instants, quand il veut, un physionomiste délicat et un poète
attendri, exprimant, dans ses figures de femmes, saintes et vierges, la
tendresse, la souffrance, la douleur ( |
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© Serge Jodra, 2004. - Reproduction interdite.