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Théocrite,
le seul grand poète de la période alexandrine, le créateur
de l'idylle ,
qu'il porta du premier coup à la perfection, naquit à Syracuse
(fin du IVe siècle, vers 320 ou
315). Il habita, dans sa jeunesse, l'île de Cos ,
où il connut
Philétas et son groupe;
puis il vécut dans la Grande-Grèce ,
puis à Alexandrie ,
où il sut éviter les défauts provenant de l'influence
locale. Protégé dû roi Ptolémée
Philadelphe, courtisan assez fier de Hiéron
II, ami d'Aratos et rival de Callimaque,
il composa plusieurs de ses oeuvres dans la capitale d'Alexandrie, où
il mourut, à un âge avancé sans doute vers le milieu
du IIIe siècle : la date est incertaine.
On possède sous son nom quelques
inscriptions ou épigrammes
(une vingtaine), une pièce figurative intitulée Syrinx,
les
lambeaux, conservés par Athénée,
d'un éloge
de Bérénice, mère de Ptolémée
Philadelphe, et surtout trente petites pièces ou idylles .
La plupart sont des bucoliques
ou poèmes pastoraux : cinq, dans le nombre, passent pour apocryphes
(XIX, XX, XXI, XXIII, XXVII); les vingt-cinq autres roulent sur des sujets
très différents. Chansons érotiques, plus ingénieuses
qu'ingénues, mimes
selon la manière d'Hérodas, poèmes rustiques, débris
d'épopées ,
récits lyriques ,
sorte d'épître
même, que ne trouve-t-on pas dans les menus chefs-d'oeuvre en miniature
de ce recueil, admirable de vérité et de variété?
Si l'inspiration, en général, est courte, l'exécution
est toujours d'une main habile, d'un fini précieux, d'une touche
à la fois experte et naïve, d'une exquise précision,
d'une grâce et d'un naturel merveilleux. Les descriptions, souvent
à peine esquissées, sont ravissantes, étant animées
par le sentiment sincère de cette belle nature clémente et
radieuse qu'il sait peindre des plus brillantes couleurs, en amant et en
poète.
Le génie de Théocrite est
essentiellement personnel, dans un monde qui l'est fort peu. Doué
d'une sensibilité vibrante, que n'a pas émoussée le
labeur attentif du lettré, il fait montre, par surcroît, d'un
savoir-faire dramatique, qu'il consacre à retracer des scènes
bourgeoises ou paysannes de la vie intime et familière : témoin
le langage, pris sur le vif, de cette charmante et satirique comédie
des Syracusaines. Gorgo et Praxinoa, deux bavardes commères
alexandrines, qui ne se gênent pas pour débiner entre elles
leurs maris absents, s'en vont, en traversant la cité populeuse
encombrée de chars, assister à la fête d'Adonis ,
célébrée par la reine Arsinoé,
femme de Ptolémée Philadelphe.
Elles jacassent, s'agitent, et parviennent enfin au but après mille
incidents. La Magicienne, autre mime ,
est le monologue ardent d'une femme qui recourt aux sortilèges pour
regagner le coeur de celui dont elle est éprise.
Avec les mimes, procédé tout
sicilien dont le Syracusain Sophron, au Ve
siècle, avait donné le modèle, il faut encore distinguer
les morceaux épiques et mythologiques, et les bucoliques ,
si fréquemment imitées, spécialement par Virgile.
Les premiers, exigus de dimensions, sobres de traits, charment par l'heureux
choix des motifs, l'imprévu des épisodes, l'adresse délicate
de la narration. Les principaux sont les Dioscures ,
l'Épithalame
d'Hélène ,
l'Heraclès
tueur du lion ,
où le héros
est représenté contant, chez Augias ;
à un serviteur de quelle façon il a triomphé du lion
de Némée ,
et l'Héraclès enfant, qui montre le premier exploit
du fils de Zeus
et d'Alcmène ,
âgé de dix mois, étouffant dans son berceau deux dragons
monstrueux envoyés par Héra
pour le dévorer.
La pastorale ,
forme particulière du mime ,
est un drame en raccourci, d'origine sicilienne : décor restreint,
action simple, personnages peu nombreux. La muse champêtre de Théocrite
est un pur délice : ses pipeaux prennent, sans effort, tous les
tons tour à tour. Sainte-Beuve loue
avec raison le parfum des bois et l'odeur de bruyère ou de brise
marine qui circulent à travers les propos familiers de ces pêcheurs,
de ces bergers, chevriers, pâtres et bouviers, musiciens et chanteurs,
de ces nymphes ,
vrais
enfants de la solitude (le mot est de Pierron), qui se querellent ou
se raillent, s'insultent ou se battent, se déclarent leur flamme
ou se repoussent, rivalisent de chansons
ou se font des cadeaux; jeunes êtres parfois grossiers et sensuels,
violents et passionnés, qui savourent copieusement la joie de vivre,
de s'aimer, de s'apostropher, au besoin, en une langue tantôt caressante
et chaleureuse, tantôt énergique et colère.
Parmi ces pièces, les unes, comme
Thyrsis,
Amaryllis, les Chanteurs bucoliques ,
échappent à l'analyse : elles valent par le détail
piquant du dialogue. D'autres sont de plus longue haleine et, partant,
plus attachantes. La Quenouille (id. XXVIII), « modèle
d'honnête galanterie », est une aimable et courte lettre d'envoi
où le poète adresse l'outil pour filer à la femme
d'un ami, le médecin Nicias. Dans le Cyclope
(id. XI), Polyphème ,
jeune et amoureux, assis au haut d'un roc sur la grève, tâche
d'endormir par ses chants sa passion dédaignée : l'orgueilleuse
et farouche Galatée ,
insensible aux biens dont il lui offrait le partage, l'a trouvé
trop laid pour l'agréer comme époux. Les Thalysies,
ou la Fête de Déméter
(id. VII), nous transportent en plein champ :
«
l'odeur d'un riche été flotte dans l'air, mêlée
à celle de l'automne ».
Semichidas (Théocrite lui-même)
et ses camarades, qui se rendent à l'endroit où l'on solennise
les verdoyantes fêtes de la moisson en offrant aux dieux les prémices
des fruits de la terre, rencontrent en chemin le chevrier Lycidas, poète
à ses heures; et, par de rustiques légendes et de gais refrains
d'amour, ils trompent la longueur de la route ensoleillée. Citons
encore une innocente églogue
enfantine : Daphnis
et Ménalcas (id. VII). Comme contraste, on peut rapprocher des
Thalysies
la causerie des deux Pêcheurs pauvres et laborieux, dont l'un
a rêvé qu'il capturait dans ses filets un magnifique poisson
d'or : l'illusion se dissipe vite au réveil. Il faut recommencer
à gagner péniblement son pain, conclut avec mélancolie
son compagnon.
Par l'originalité, la puissance
et l'éclat, par la pureté des contours; la diversité
de l'accent, là largeur et la suavité des tableaux agrestes
enfermés en des cadres de taille modeste, par l'invention d'un excellent
réalisme, le chantre de Syracuse ,
bien qu'il n'ait laissé qu'un mince volume de vers, appartient,
sans conteste, à la famille des grands poètes de l'Antiquité
grecque. Entre tant de beaux esprits, ses contemporains, il brille par
sa sincérité, ennemie de tout pédantisme philologique.
Son style, alerte et libre, parfois un peu trop, apparaît toujours
parfaitement naturel, accessible. Il faut en étudier de près,
avec soin, la contexture pour saisir l'habile symétrie des dialogues,
l'agencement exact des couplets lyriques, la recherche des effets d'harmonie
qui dénotent la plus savante culture, la composition la plus réfléchie,
le goût le plus subtil. Le vers hexamètre épique, riche
en dactyles, souvent coupé après le quatrième pied
(césure bucolique), prédomine en son oeuvre, ainsi que le
dialecte dorien populaire de la Sicile (excepter la XXVe
idylle, écrite en dialecte ionien). La phrase est souple, élégante,
claire, dégagée de toute entrave. La maîtrise de l'écrivain
est si achevée que le travail ne s'aperçoit pas dès
l'abord. C'est le privilège des grands artistes. Théocrite
inaugure supérieurement le genre durable où doivent s'illustrer,
après lui, ses disciples latins et français, Virgile,
Pierre
de Ronsard et André Chénier.
(Victor Glachant). |
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