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Ténédos (Bozcaada)

Ténédos, appelée encore aujourd'hui Ténédo par les Grecs, et Bozcaada  (Boghaz-Adassi ou Bocasadasi = l'île du détroit) par les Turcs, est une île turque de la mer Egée, située en face de la côte de l'ancienne Troade.  Superficie : 42 km². Population : 2600 habitants. Sol accidenté, sec, pierreux, souvent stérile, mais produisant des melons renommés; vignobles, amandiers, pêchers.

Elle est séparée du continent par un détroit, qui a selon Strabon quarante stades de largeur ( = 7,5 km). Le même auteur ne donne à cette île que quatre-vingts stades de circonférence (environ 14,5 km), mais elle en a bien le double. Selon Pline, Ténédos est située à cinquante-six milles au nord de Lesbos, et à douze milles au sud du promontoire Sigée, qui forme l'entrée du détroit de l'Hellespont, appelé plus tard détroit de Gallipoli et enfin des Dardanelles. Ténédos serait assez arrondie si elle n'avait une pointe qui s'allonge vers le sud-ouest; ses rivages sont garnis de rochers qui la rendent presque partout inabordable; son territoire est montagneux et pierreux, peu fertile en grains et en légumes; mais la vigne y réussit parfaitement.

Tous les voyageurs modernes s'accordent à faire l'éloge du muscat de Ténédos. 

« Je ne pardonnerai jamais aux Anciens, dit Tournefort, de n'avoir pas fait le panégyrique de cette liqueur, eux qui ont affecté de célébrer les vins de Scio et de Lesbos. On ne saurait les excuser en disant qu'on ne cultivait pas la vigne à Ténédos dans ce temps-là; il est aisé de prouver le con traire par la médaille de Ténédos où l'on voit à côté de la hache à deux tranchants une branche de vigne chargée d'une belle grappe de raisin."
Le vin ordinaire de Ténédos ressemble un peu au vin de Bordeaux; mais il ne supporte pas le transport et ne se conserve pas longtemps dans les caves. Du haut du promontoire le plus élevé de l'île , on en aperçoit toute la surface sillonnée de coteaux couverts de petites vignes basses et cultivées à peu près comme dans les vignobles de la Bourgogne, avec cet avantage que ni la grêle ni la gelée ne viennent jamais détruire la récolte. De ce point de vue, le spectacle de la mer et des terres environnantes est grandiose et varié; 
« A l'Ouest, dit Dallaway, Lemnos et son volcan épuisé forment un cône immense, dont la pointe perce les cieux; au Nord-Ouest sont les îles d'lmbros et de Samothrace; et au delà, des sommets de montagnes plus élevées qui les dominent, l'entrée de l'Hellespont, et un peu plus loin le cap Sigée et toute la forêt au long de laquelle Alexandrie est située, et la chaîne de montagnes de l'Ida. On ne distingue le mont Athos qu'au soleil couchant à l'Ouest. »
Outre ses vins, Ténédos produit d'excellents melons. On n'y voit guère d'autres arbres que des figuiers et des amandiers. Elle est remplie de perdrix rouges; et dans le temps du passage des cailles tout le territoire est couvert de ces oiseaux voyageurs. L'eau de Ténédos est excellente. Dans toutes les parties de l'île il y a des sources; mais on n'y retrouve plus cette fontaine, dont parle Pline, qui au solstice d'été débordait toujours de trois heures à six heures de nuit.

Dans l'Antiquité, Ténédos avait une ville appelée Eolis ou Eolica, deux ports, un temple d'Apollon Sminthien, comme l'atteste, dans Homère, l'invocation du prêtre Chrysès. On sait l'origine de ce surnonm, tout local, donné au dieu de Delphes. Des mulots, que les Crétois, les Troyens, les Éoliens appellent sminthoi, faisaient de grands ravages dans la plaine de Troie. On cousulta l'oracle de Delphes, qui ordonna de sacrifier à Apollon Sminthien. Nous avons deux médailles sur lesquelles sont représentés des mulots avec la tête radiée d'Apollon. Pococke croit que ce temple d'Apollon Sminthien était sur la belle esplanade qui est au pied du château, qui domine encore la ville actuelle, et où il a vu éparses sur le sol plusieurs colonnes cannelées de marbre blanc d'environ deux pieds et demi de diamètre. Du reste on ne retrouve presque aucun vestige de l'ancienne Eolica, dont la prospérité datait du temps de la guerre de Troie, et dont la décadence et la ruine sont antérieures à l'ère chrétienne. Un sarcophage, quelques inscriptions, des monnaies, des tronçons de colonnes cannelées, des fragments de piliers, des morceaux de pavé de marbre, tels sont les seuls débris que l'on ait retrouvés sur le sol de Ténédos. Et encore, que de villes antiques n'ont pas laissé autant de souvenirs!

La ville actuelle de Ténédos est petite et concentre pratiquement toute la population de Ténédos. La ville est adossée à un coteau que domine une forteresse de forme triangulaire, bâtie par les Turcs. Elle est environnée de fortes murailles de pierre de taille, et garnies de quelques tours. Autrefois le château était la seule partie de la ville habitée par les Turcs. Le port de Ténédos était formé par un môle qui est aujourd'hui entièrement couvert par les eaux; mais on a entassé de grosses pierres sur ses fondations, et elles servent à amortir les vagues. Une chaîne de montagnes entoure le bassin. Au midi on voit une rangée de moulins à vent et un petit fort.

On a parlé très diversement du port de Ténédos. Virgile le traite fort sévèrement, et déclare que les vaisseaux n'y trouvent qu'un méchant abri, statio malefida carinis. Mais voici Dapper qui dit que Ténédos a un fort bon port pour des saïques et d'autres barques turques de moyenne grandeur, de même que pour d'autres bâtiments légers. Seulement les grands navires n'y peuvent mouiller; mais les vaisseaux des anciens, et surtout ceux du temps de la guerre de Troie, pouvaient s'y trouver fort à l'aise. Chandler est encore plus favorable. Le port de Ténédos, dit-il, offre un abri commode aux vaisseaux à destination de Constantinople (Istanbul), et ils trouvent dans la rade un mouillage sûr pendant les vents étésiens ou vents contraires, ainsi que dans le gros temps. D'un autre côté, Pouqueville affirme que l'île de Ténédos n'a qu'un mauvais port; Pococke était aussi de cet avis. Il est certain que l'on fréquente peu le port de Ténédos; la plupart des vaisseaux que les vents retiennent à l'entrée des Dardanelles vont mouiller dans la rade qui est près du continent. Voilà donc des témoignages qui peuvent rétablir l'autorité de Virgile.

Histoire légendaire de Ténédos; sa fondation.
On lit dans Diodore de Sicile.

"L'île de Ténédos fut peuplée de la manière que nous allons exposer. Tenès, fils de Cycnus, roi de Colone, dans la Troade, était un homme distingué par son courage. Ayant rassemblé un certain nombre de colons, il partit du continent, et vint occuper l'île appelée Leucophrys, qui était située en face et déserte. Il en distribua le territoire à ses sujets; il y fonda une ville et l'appela de son nom Ténédos. II gouverna sagement, et, comblant les habitants de bienfaits, il s'acquit pendant sa vie une grande réputation, et mérita après sa mort les honneurs divins. On lui éleva un temple, et on institua en son honneur des sacrifices dont l'usage a subsisté jusqu'à ces derniers temps. » 
Voilà la tradition la plus dépouillée d'ornements; mais les Ténédiens avaient une autre légende au sujet de leur Tenès. Cycnus, disaient-ils, était fils de Poséidon; il épousa
Proclée, sour de Calétor, qui fut tué par Ajax dans le temps qu'il voulut brûler les vaisseaux de Protésilas. De ce mariage étaient nés un fils et une fille, Tenès et Hémithée. Après la mort de Proclée, Cycnus épousa Philonome, fille de Cragasus. Devenue belle-mère de Tenès, Philonome conçut pour ce jeune homme une passion interdite; repoussée par Tenès, comme Phèdre par Hippolyte, elle passa de l'amour à la fureur, et se plaignit à son époux que son fils avait voulu l'outrager. 

Etienne de Byzance ajoute qu'elle produisit pour témoin un joueur de flûte de sa cour. Cycnus, confiant, comme Thésée, dans la vertu de sa femme, ordonna le supplice de Tenès. Il le fit enfermer dans un coffre et jeter à la mer, avec sa soeur Hémithée, qui voulut partager son sort. Le coffre flottant sur la mer, fut poussé par les vagues sur la côte de l'île de Leucophrys. Tenès en devint roi, et l'appela Ténédos. Bientôt Cycnus est détrompé; il reconnaît l'innocence de son fils, et se rend à Ténédos pour se réconcilier avec lui. Mais Telles ne veut point pardonner; et bien loin de recevoir son père repentant, il va au port et coupe avec une hache le câble qui tenait attaché le vaisseau de Cycnus. Plus tard, cette hache fut consacrée dans le temple de Delphes par le Ténédien Périclytus, et les Ténédiens en consacrèrent deux dans le temple de leur ville.

Ces aventures firent du bruit, et donnèrent lieu à deux proverbes. Quand on voulait parler d'un faux témoin, on disait que c'était un joueur de flûte de Ténédos; et l'on citait la hache de Ténédos lorsqu'il était question d'une affaire qu'il fallait décider sur-le-champ, ou quand il s'agissait de rendre une justice prompte et rigoureuse. Du reste, le proverbe de la hache de Ténédos avait encore une autre origine. Le roi Tenès était un sévère justicier; il avait ordonné que la hache et le bourreau fussent toujours près du juge pour exécuter le coupable. Aristote, cité par Étienne de Byzance, donne encore une autre explication. Il dit qu'un roi de Ténédos avant porté une loi qui condamnait les adultères à être décapités avec la hache, le premier qui encourut ce châtiment fut son propre fils. Le géographe ajoute qu'on représenta sur les médailles de l'île les têtes des deux coupables adossées, et au revers la hache, instrument de leur supplice. Goltzius a donné le type d'une semblable médaille, dont l'interprétation a fort occupé des savants qui n'ont pas voulu se contenter de celle d'Étienne de Byzance.

Une autre question, plus importante dans le sujet qui nous occupe, serait de savoir quelle était la situation politique de Ténédos avant l'époque de Tenès, qui fut contemporain de la guerre de Troie, et que l'on ne peut raisonnablement regarder comme le premier fondateur de la ville de Ténédos, ainsi que le fait Diodore de Sicile. Comment supposer, en effet, que Ténédos se soit tout à coup élevée de l'état d'île déserte à la condition de cité riche et célèbre, ainsi que l'atteste Virgile quand il fait dire à Enée:

Est in conspectu Tenedos, notissima fama
lasula, dives spum, Priami dum rogna manebant?
Cette prospérité ne peut s'expliquer que par l'existence d'une population industrieuse et commerçante, antérieure à l'émigration de Tenès. D'ailleurs, la légende relative à ce héros nous le montre accueilli par les habitants de l'île, qui, charmés de sa beauté et de ses vertus, le proclament leur roi. Cette population primitive de Ténédos devait être en communauté d'origine avec celle des côtes et des îles voisines. De plus , si l'on remarque que parmi les noms an. ciens de cette île, qui s'est appelée tour à tour Calydna, Lyrnessus, Leucophrys, on trouve aussi celui de Phénice, on en pourra conclure qu'elle reçut un établissement de Phéniciens. Son heureuse situation à l'entrée de l'Hellespont dut la faire rechercher de ces hardis navigateurs, qui furent autrefois les maîtres du commerce de toute la Méditerranée; et il y a lieu de croire qu'ils ne négligèrent pas cette importante position. Bochart va jusqu'à donner une origine phénicienne au nom de Ténédos, qu'il tait dériver de Ten-edan, qui signifie dans la langue des Phéniciens argile ou terre-rouge, dont il prétend que l'on faisait dans cette île une excellente poterie, semblable à celle de Samos.

La grande expédition des Grecs contre la cité de Priam vint arrêter le cours de cette prospérité; ils ravagèrent Ténédos, lorsque Tenès y régnait encore; ce prince périt de la main d'Achille, et les insulaires portèrent une loi qui défendait de prononcer le nom d'Achille dans le temple de celui qu'ils regardaient comme leur fondateur.

C'est de Ténédos que Virgile fait partir les deux prodigieux serpents qui traversent la mer pour venir dévorer Laocoon et ses fils.

C'est aussi derrière les hauteurs de Ténédos que la flotte grecque alla se cacher, pour faire croire aux Troyens qu'elle avait regagné les rivages de la Grèce et préparer le succès de la ruse d'Ulysse.

Le souvenir de ces poétiques aventures , rendu impérissable par les beaux vers de Virgile, s'empare aussitôt de l'esprit du voyageur qui s'arrête un instant à Ténédos , pendant l'aller ou le retour du chemin d'Istanbul. Impatienst de vérifier les détails de ces fictions, qui l'ont charmé autrefois, par l'étude des contrées qui en furent le théâtre, il demande s'il n'y a pas dans l'île quelques serpents dont la forme et la vue puissent rappeler les traditions de l'épopée.

On lui répond qu'il n'y a pas de reptiles à Ténédos. Que s'il veut savoir où la flotte des Grecs se cacha la veille du sac d'Ilion, on lui montre une petite anse entre deux rochers nus qui s'élèvent sur le rivage, mais où douze petites barques pourraient à peine trouver place. Si l'on s'avise d'entretenir les Ténédiens des souvenirs héroïques de Priam et d'Hector, d'Agamemnon et d'Achille et de la catastrophe d'Ilion, dont la plaine s'étend sous leurs yeux, on n'en obtient pas de réponse. Tout ce qu'ils savent en fait d'histoire des temps passés, c'est que les Russes, à la fin du XVIIIe siècle, ont fait une descente dans l'île, alors assez florissante, et devenue misérable depuis les ravages de cette invasion. 

Etablissement des Eoliens à Ténédos . 
Détruite par les Grecs, Ténédos fut plus tard repeuplée et relevée par eux. Vingt ans avant le retour des Héraclides dans le Péloponnèse, commença l'émigration éolienne. La première expédition fut conduite par Pisandre , un des principaux citoyens de Lacédémone, et même par Oreste, que Pindare lui associe, et qui aurait conduit « sur les rives de Ténédos une troupe éolienne aux armes d'airain. » Mais il est certain qu'Oreste mourut en Arcadie, dans un âge très avancé, et paisible possesseur du trône de ses pères. Reste Pisandre, qui seul colonisa Ténédos et en fit une cité éolienne.

« Hellanicus, dans le premier livre de ses Eoliques, parlait de l'émigration de Pisandre, sur laquelle il ne nous reste plus d'autres documents que ceux que le viens de citer d'après Pindare et son scoliaste. Cependant Ténédos fut toujours, dès cette époque, comptée au nombre des colonies éoliennes; les fragments publiés par Hudson lui donnent l'épithète d'éolienne; Denys le Périégète applique spécialement à cette île aussi bien qu'à celle de Lesbos le titre d'îles des Éoliens; et son commentateur dit que Ténédos renfermait une ville éolienne, témoignage qu'il avait tiré d'Hérodote. »
L'émigration éolienne continua à se porter du côté où elle avait pris sa première direction. Pendant un siècle elle versa une nombreuse population grecque sur les côtes de la Mysie et dans les îles voisines. Ainsi se forma l'amphictyonie éolienne, qui se composait de Ténédos, la plus ancienne de toutes, des cinq villes de Lesbos, de la capitale des Hécatonèses, de Tempos, Cilla, Notium, Aegircessa, Pitana, OEges, Myrine et Gryneum sur le continent. Les assemblées générales de ces villes, les anciennes villes des Éoliens, se tenaient dans le temple d'Apollon Grynéen. Les autres cités éoliennes postérieures à la fondation de cette ampbictyonie n'y furent jamais admises.

Etat de Ténédos depuis le VIe siècle jusqu'à l'ère commune.
Après l'époque de l'établissement des Éoliens, Ténédos ne reparaît dans l'histoire qu'au VIe siècle, au temps où la domination des Perses s'établit sur les Grecs d'Asie Mineure et des îles. Les Éoliens avaient pris part à la révolte d'Ionie; les habitants des
Îles avaient soutenu l'insurrection des villes du continent, auxquelles les unissaient les liens de leurs amphictyonies. les îles échappèrent à la conquête de Cyrus, qui ne possédait pas de marine; mais leur liberté succomba après la bataille de Lada, où les Perses furent vainqueurs. Darius avait à sa disposition les forces de la marine phénicienne. Il existait une antique rivalité entre les Phéniciens et les Grecs, qui se disputaient depuis tant de siècles le commerce de la Méditerranée. Grâce à ces divisions, les Perses, puissance purement continentale, purent assujettir et contenir l'un par l'autre ces deux peuples commerçants. Quand la révolte de l'lonie eut été comprimée (498), la flotte des Perses se répandit sur les côtes d'Asie, et enveloppa toutes les Sporades. Ténédos fut prise dans ce grand coup de filet. Elle suivit Xerxès dans son expédition contre les Grecs et fournit son contingent dans les quarante navires que lui envoyèrent les Éoliens asiatiques. 

Après les batailles de Salamine et de Mycale, elle fit partie de l'empire maritime fondé par les Athéniens, qui bientôt comprit mille cités de l'Europe de l'Asie et des îles. Ces villes étaient de trois sortes : 1° les villes sujettes, 2° les villes alliées, 3° les colonies. Ténédos était de la première classe, et fut assujettie à un tribut. C'est sans doute à cette époque que se rapporte la médaille de Ténédos où l'on voit l'empreinte d'une chouette. 

Les Ténédiens restèrent fidèles aux Athéniens pendant toute la guerre du Péloponnèse; ils leur dénoncèrent la révolte de Lesbos, ils fournirent des contingents pour l'expédition de Syracuse. Soumise aux Lacédémoniens après la chute d'Athènes, Ténédos rentra dans la confédération athénienne en 378. Sparte, qui axait alors sur les bras à la fois Thèbes du côté de le terre et Athènes du côté de la mer, perdit son double empire continental et maritime. Dans ce conflit, Ténédos fut ravagée par Nicoloque, lieutenant du Spartiate Antalcidas, qui lira de cette île une grosse contribution. Les généraux athéniens accoururent de Thasos et de Samothrace pour la secourir; mais ils ne purent arriver à temps : Nicoloque avait regagné Abydos, après avoir fait aux insulaires tout le mal qu'il avait pu.

Déjà affaiblie par la guerre sociale (358), la domination d'Athènes sur les îles d'Asie fut tout à fait renversée parles progrès de la Macédoine et l'expédition d'Alexandre en Asie. Les Ténédiens se donnèrent à ce prince, et consacrèrent des stèles en son honneur. Pendant la diversion que le Rhodien Memnon fit dans la mer Égée, pour la replacer sous l'autorité du grand roi, Tenédos fut reprise par les Perses. La mort de Memnon fit échouer cette tentative, si habilement connue, et Alexandre apprit en Égypte que Ténédos , qui n'avait cédé aux Perses qu'à contre-coecur, s'était replacée sous sa domination.

Il est difficile de dire précisément quelle fut la condition de Ténédos pendant les confits suscités par l'ambition et les rivalités des successeurs d'Alexandre. Comme la plupart des îles de la côte d'Asie, elle parvint sans doute à conserver sa liberté civile et intérieure, tout en subissant le patronage des rois qui s'emparèrent successivement de la domination des contrées occidentales de l'Asie Mineure, les Séleucides d'abord, et ensuite la dynastie de Pergame. 

Au temps où les Romains commencent à se mêler des affaires des Grecs asiatiques, Ténédos paraît entraînée dans le mouvement général qui portait ceux-ci vers un peuple dont ils attendaient leur délivrance. Il est plus d'une fois fait mention de cette île dans les guerres maritimes par lesquelles se prépara la chute des dynasties de Macédoine et de Syrie. Sa position y attirait souvent les escadres des puissances belligérantes, et son port recevait continuellement les navires des Romains, des Rhodiens et des rois de Pergame.

Après la formation de la province d'Asie (129), Ténédos fut à la disposition des Romains, quine lui laissèrent qu'une ombre de liberté. Verrès, qui dévasta tout l'archipel, comme un pirate, extorqua aux Ténédiens des sommes d'argent considérables, et leur enleva, malgré leurs supplications et leur désespoir, la statue de Ténès, héros fondateur de leur cité, qui était un chef-d'oeuvre de sculpture. 

C'est près de Ténédos que peu de temps après, en 73 avant J.-C., Lucullus détruisit une partie de la flotte que Mithridate envoyait en Italie au secours de Spartacus, et dont il acheva le reste auprès de Lemnos; exploit que Cicéron célèbre en termes magnifiques. On sait encore par Cicéron que les Ténédiens adressèrent des réclamations à Rome pour obtenir le maintien de leurs immunités, souvent violées sans doute par les gouverneurs romains, comme le prouve la conduite de Verrès.
 

"La liberté des Ténédiens, dit-il dans une lettre à Quintus, a donc été tranchée à la ténédienne, par la hache! Excepté Bibulus et moi, Calidius et Favonius, personne n'a dit un mot pour eux. »
Cette allusion, suffisante pour le frère de Cicéron, qui était au courant des affaires de Ténédos, est incomplète pour nous, et nous laisse incertains sur la décision prise par le sénat au sujet des réclamations de cette cité. Mais peu importe notre ignorance sur ce point : la sujétion de Ténédos nous apparaît ici tout entière, et bien longtemps avant d'être déclarée, avec les autres îles, sous Vespasien, province de l'Empire romain, Ténédos était, comme elles, à la discrétion du peuple romain, devenu par sa politique et ses armes le protecteur et le maître de tous les Grecs du continent et des îles.

Ténédos au cours de l'ère commune.
Le premier évêque connu de Ténédos est Diodore ou Dioscore, qui assista au concile de Sardique (347), assemblé sous la protection de l'empereur Constant, et où l'on condamna l'arianisme. Au siècle suivant Anastase, évêque de Ténédos, se, signale par son zèle à combattre l'hérésie de Nestorius, qui distinguait en Jésus deux personnes comme deux natures, et niait l'union substantielle en lui de la divinité et de l'humanité.

Au concile de Chalcédoine (451) qui condamna Eutychès, auteur de l'hérésie des monophysites, paraît l'évêque Florentins, dont la juridiction s'étendait à la lois sur Ténédos, Lesbos, et d'autres Églises voisines. Ce diocèse dépendait de la province ecclésiastique de Rhodes.

Au VIe siècle, l'empereur Justinien fit construire à Ténédos un magasin pour y déposer les blés apportés d'Alexandrie, lorsque les vaisseaux qui en étaient chargés seraient arrêtés par les vents contraires à l'entrée de l'Hellespont. Ce magasin était un vaste bâtiment de deux cent quatre-vingts pieds de long sur quatre-vingt-dix de large. Par ce moyen les cargaisons faites dans les ports d'Egypte risquaient moins de se perdre, et le grain se conservait sans avarie jusqu'à ce qu'il pût être transporté dans la capitale.

Dans la suite, Ténédos éprouva différentes vicissitudes pendant les troubles du Bas-Empire. Elle fut souvent saccagés par les pirates qui infestèrent si longtemps la mer Egée; les Arabes ne l'épargnèrent pas dans leurs courses; les Vénitiens s'en emparèrent après la quatrième croisade; Vatace la leur reprit. Elle fut ensuite exposée aux incursions des Turcs, qui sous le règne d'Osman, en 1307, commencèrent à dévaster toutes les îles de la Méditerranée, depuis le Bosphore jusqu'au détroit de Gibraltar.

Néanmoins Ténédos resta jusqu'au XVe siècle au pouvoir des Chrétiens. En 1353, Jean Paléologue Ier, chassé de Constantinople par Jean Cantacuzène, se réfugia dans l'île de Ténédos avec son second fils, Manuel, et sa femme, Hélène. Cantacuzène avait résolu de dépouiller les Paléologues et d'assurer le trône à sa maison. Il fit proclamer empereur son fils Matthieu; mais il fallait qu'il fût couronné par le patriarche de Constantinople, et l'on connaissait l'attachement de Calliste au Jeune Paléologue. Néanmoins, Cantacuzène essaya de le gagner; il lui envoya une députation, dont faisait partie Josèphe, évêque de Ténédos. Mais rien ne put ébranler Calliste.

" Puisque vous êtes si opiniâtre, lui dit l'évêque d'Ainos, il ne reste plus qu'à nommer un autre patriarche. - C'est tout ce que je souhaite , répliqua avec vivacité l'inflexible prélat. "
Calliste fut déposé par une assemblée d'évêques dévoués à Cantacuzène; car cette Eglise grecque, qui ne voulait pas se réunir au Saint-siège, était à la merci du pouvoir temporel. Le patriarche déposé se retira à Ténédos, auprès du prince pour lequel il s'était sacrifié.

Deux ans après, Jean Paléologue rentrait triomphant à Constantinople, et Cantacuzène s'enfermait volontairement dans un monastère (1355). En quittant Ténédos, Paléologue en avait confié le gouvernement à un Italien appelé Martin. Or, les Grecs voyaient avec jalousie les Latins s'établir dans leur île et y devenir plus riches et plus puissants qu'eux. 

L'un des principaux Grecs de Ténédos, Pergamène, engagea ses compatriotes à se révolter contre l'empereur pour se débarrasser des Latins. Au premier bruit de cette conspiration, Jean Paléologue équipa plusieurs galères, et fit voile vers Ténedos. Dès qu'il parut, tout rentra dans l'ordre; les habitants se soumirent, et livrèrent Pergamène, que l'empereur envoya à Thessalonique pour y être renfermé dans une étroite prison. Jean Paléologue resta dans l'île pendant quelque temps, pour y éteindre jusqu'aux dernières étincelles de la rébellion.

Cependant ces dissensions des princes grecs avaient favorisé les progrès des Turcs. Cantacuzène les avait appelés en Europe : ils dominaient sur les deux rives de l'Hellespont; le commerce des Italiens était menacé de perdre ses voies de communication. Les Vénitiens voulaient au moins s'assurer Ténédos, qui était à la fois un rempart contre les Turcs et un établissement très propre à protéger leur commerce, dans la mer Egée et dans la mer Noire. Ils chargèrent Nicolo Faliero, leur bayle ou consul à Constantinople,de proposer à l'empereur de leur céder Ténédos. Mais Jean Paléologue ne voulut pas consentir à cette cession, quelque avantageuses que fussent les offres qui lui furent faites (1364); mais peu de temps après il se vit forcé d'abandonner cette île, sans compensation. Renversé du trône par une révolte de son fils Andronic, et jeté en prison, Jean Paléologue s'était adressé pour trouver les moyens de recouvrer sa liberté au Vénitien Carlo Zeno. Venise était particulièrement intéressée à cette délivrance; car la rébellion du jeune Andronic était soutenue par les Génois, dont elle favorisait les intérêts commerciaux (1377). Pour stimuler le zèle de Carlo Zeno, l'empereur captif lui envoya un diplôme signé de sa main, par lequel il cédait aux Vénitiens cette île de Ténédos, dont ils convoitaient la possession depuis si longtemps, et qu'il avait refusé de leur vendre à des conditions avantageuses. Il y avait alors à Constantinople une escadre de dix galères, chargée d'escorter le convoi des marchandises de la mer Noire et commandée par Marc Justiniani. Dès que Carlo Zeno lui eût remis la concession impériale, Justiniani se hâta de cingler vers Ténédos. L'officier grec qui commandait dans l'île ne fit aucune difficulté de la livrer, en voyant la signature de l'empereur son maître. Justiniani établit dans la capitale de l'île une forte garnison; puis il remit à la voile pour Venise. Le sénat vénitien fit équiper des renforts, et décida que Carlo Zeno et Antonio Venieri seraient chargés du gouvernement et de la défense de cette importante acquisition.

Cependant les Génois de Galata, apprenant ce qui venait de se passer, en conçurent de vives inquiétudes. Ils sentaient que les Vénitiens, devenus maîtres de Ténédos, pourraient profiter de le position de cette île pour leur intercepter toute communication, non seulement avec Gênes, leur métropole, mais encore avec, presque toutes les nations de l'Europe, et que leur commerce en souffrirait un préjudice inappréciable. Ils se concertèrent avec Andronic, qui avait aussi de vifs ressentiments contre les Vénitiens. On équipa une flotte de vingt-deux galères; Andronic en prit le commande. ment, et vint mettre le siège devant Ténédos (novembre 1377). Mais la bravoure de Carlo Zeno et de ses soldats lui fit éprouver de telles pertes, qu'il fut bientôt obligé de se rembarquer honteusement avec ses alliés les Génois. Mais ceux-ci ne se tinrent pas pour battus; la guerre continua entre Gênes et Venise, et devint générale. Gênes se dédommagea de son échec sur Ténédos par la prise de Famagouste; elle pressa si vigoureusement les hostilités, que Venise se vit à deux doigts de sa perte. Mais Victor Pisani sauva sa pairie par la victoire de Chiozza (1580), qui détermina les Génois à consentir à la paix. Elle fut conclue à Turin, au mois d'août 1381, sous la médiation du comte de Savoie. Par ce traité Venise gardait Ténédos; mais elle était obligée d'en démolir les fortifications. Ce ne fut que deux ans après que cette convention de la paix de Turin reçut une entière exécution.

Ténédos fut enlevée aux Vénitiens par Méhémet Il. ils ne désespérèrent pas de la recouvrer. Pendant la guerre de Candie (Crète), la flotte vénitienne reparut dans la mer Egée, et s'empara en 1656 de Ténédos, après un siège de quatorze jours. L'Hellespont fut bloqué :. le prix des vivres renchérit subitement à Constantinople; l'oque de riz monta à cent cinquante aspres, et le prix de toutes les denrées suivit une progression proportionnée. Les Turcs équipèrent une flotte de trente-deux galères pour débloquer les Dardanelles et reprendre Ténédos; mais à deux reprises différentes un furieux vent du Nord les empêcha de prendre terre, et ils ne purent rien faire
de toute l'année, Ce ne fut qu'en 1657 qu'ils purent forcer le Vénitien Loredano, qui défendait la place avec une garnison de sept cents hommes, à se rendre à composition. A partir de ce temps Ténédos ne sortit plus des mains des Ottomans. Les Grecs de cette île ne prirent pas part à la guerre de l'indépendance : Ténédos resta la principale station navale des Turcs pendant cette guerre; mais le 9 novembre 1822 leur flotte y fut incendiée par Canaris.

"Nous étions deux brûlots pour l'expédition de Ténédos, disait Canaris à un capitaine anglais qui l'interrogeait sur cet exploit, un Hydriote et moi. Les garde-côtes de Ténédos nous voient sans défiance doubler un des caps de l'île. Nous portions pavillon turc, et paraissions fuir la poursuite de quelques bâtiments grecs. Obligés de passer entre la terre et les vaisseaux turcs, il me fut impossible de m'accrocher comme la première fois au bossoir de l'amiral. Je profitai donc du mouvement de la vague pour faire entrer mon beaupré dans un des sabords du navire turc, et dès qu'il fut ainsi engagé, j'y mis le feu en criant aux Ottomans : Cornus, vous voilà brûlés comme à Chios! La terreur se répandit aussitôt parmi eux; fort heureusement, car mon brûlot ne s'étant pas bien enflammé, je remontai à bord pour y mettre une seconde fois le feu, et je pus me retirer dans mon canot sans aucun danger, car ils ne tirèrent pas même un coup de fusil. »
Le vaisseau amiral s'embrasa avec une telle rapidité, que de plus de deux mille hommes qui le montaient, le capitan-pacha et une trentaine des siens parvinrent seuls à se dérober à la mort. 

Cependant, le second brûlot, commandé par l'Hydriote Cyriaque, mettait le feu à l'un des plus gros navires de la flotte turque; les canons, qui s'échauffent, tirent successivement ou par bordées, et quelques-uns, chargés de boulets et d'obus, propagent l'incendie. Les soldats de la forteresse, croyant les Grecs entrés dans le port de Ténédos, canonnent les vaisseaux musulmans. Ceux-ci sortent confusément de la rade, se brisant, s'incendiant les uns les autres. Dans le canal de Ténédos, ils sont assaillis par une violente tempête. Pendant que les Turcs se débattaient au milieu des flammes et des flots, les équipages des brûlots , formant un total de dix-sept hommes, assistaient à la destruction de la flotte du sultan. Les deux vaisseaux incendiés parles brûlots sautèrent avec un épouvantable fracas; deux frégates et une corvette, abandonnées de leurs équipages, furent emportées par les courants jusqu'aux atterrages de Paros; d'autres périrent, corps et biens; deux autres frégates et douze bricks firent côte sur les plages de la Troade. 

« O Ténédos! Ténédos! s'écrie Pouqueville, s'exaltant par le récit de cette oeuvre de destruction, ton nom rendu célèbre par la Iyre d'Homère et de Virgile, ne peut plus être oublié quand on parlera de la gloire des enfants des Grecs. » 
Quant aux Grecs de Ténédos, ils restèrent entièrement étrangers à cet enthousiasme, et ne bougèrent pas plus qu'auparavant. Leur île demeura sous la domination des Turcs, Lorsque Michaud et Poujoulat visitèrent l'Orient, en 1830, ils trouvèrent les Ténédiens très satisfaits de leur condition. 
« Les Grecs de Ténédos ne ressemblent point à ceux que nous avions vus sur les côtes d'Asie; la révolution de Morée ne les occupe point; ils paraissent plus tranquilles et plus heureux. Il y a quelques mois que la Porte a mandé à Stamboul quatre primats de Ténédos, pour savoir si les Grecs avaient des plaintes à former; les primats ont répondu que la population grecque de l'île était contente du gouvernement. » 
(L. Lacroix).
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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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