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Savigny

Friedrich-Karl von Savigny est un célèbre jurisconsulte allemand, né à Francfort-sur-le-Main le 24 février 1779, mort à Berlin le 25 octobre 1861, et communément regardé comme le premier romaniste du XIXe siècle. C'est à tort qu'on l'a parfois représenté comme issu d'une famille protestante chassée de France par la révocation de l'édit de Nantes. Sa famille était bien d'origine lorraine et de religion réformée, mais elle s'était établie dès le début du XVIIe siècle en Allemagne où la plupart de ses ancêtres occupèrent des fonctions politiques on administratives. Son père, qu'il perdit à douze ans, représentait à Francfort les princes du cercle du Haut-Rhin. 

Son premier maître de droit fut son tuteur, de Neurath, assesseur de la chambre impériale de Westlar, qui lui fit apprendre les premiers éléments de jurisprudence, suivant un système, alors en vogue, de demandes et de réponses apprises par coeur, dont le pédantisme dogmatique correspondait assez fidèlement au courant juridique prépondérant dans l'Allemagne d'alors. Peut-être, à la vérité, l'aridité de ces premières leçons ne fit-elle que faire mieux apprécier à Savigny l'enseignement plus intelligent et plus libre qu'il trouva ensuite à l'Université de Marbourg, où il se rendit dès l'âge de seize ans et où son professeur préféré fut le romaniste Weis. Weis appartenait, par opposition, à l'école dogmatique qui dominait alors en Allemagne, à l'école dite élégante qui, par l'intermédiaire des jurisconsultes hollandais, avait conservé, en la clarifiant et en l'appauvrissant un peu, la méthode d'interprétation historique et philologique des sources pratiquée en France au XVIe siècle par Cujas et ses disciples. Il ne semble pas, à vrai dire, avoir aussi bien aperçu que, par exemple, son contemporain Hugo, la possibilité d'appliquer à l'histoire du droit les idées nouvelles émises en matière de critique homérique par Wolf; mais il avait en même temps qu'une connaissance solide des textes, un goût presque passionné pour les oeuvres des anciens interprètes du droit romain qui en faisait un guide très attachant pour un étudiant avide d'érudition.

Sauf un semestre passé à Göttingen, où l'enseignement lui plut moins, et un premier voyage d'exploration scientifique consacré à visiter une partie des bibliothèques et des universités d'Allemagne, Savigny avait passé cinq années, sous la direction de Weis, à Marbourg, quand il y soutint le 31 octobre 1800 sur le concours formel des délits (De concursu delictorum formali) une thèse de doctorat est restée classique. C'est aussi à Marbourg que la réputation vint le trouver, qu'il devint célèbre avant d'avoir vingt-cinq ans, à la fois comme professeur et comme écrivain : comme professeur, par l'enseignement qu'il ouvrit, aussitôt docteur, en qualité de privat docent, pendant un semestre, sur le droit pénal, puis sur le droit romain qu'il ne devait plus abandonner; comme écrivain, par la publication faite en 1803 de son fameux traité, Das Recht des Besitzes (1803, in-8; trad. franç. sur la 7e éd. allemande paru. Staedler, 1866), qu'il avait écrit pour montrer la discordance des textes et de leur interprétation traditionnelle, et dont l'apparition provoqua dans tous les milieux juridiques une sensation d'étonnement admiratif. 

Le succès de son enseignement et de son livre lui attira immédiatement l'offre de chaires dans d'autres universités, par exemple dans celles de Greifswald et d'Heidelberg. Mais il déclina ces propositions, et il interrompit même temporairement son cours de Marbourg pour continuer ses recherches à travers les bibliothèques et les dépôts de manuscrits qui le conduisirent à passer, en 1805, près d'une année entière à Paris, avec sa jeune femme, soeur du poète Brentano, et de l'amie de Goethe, Bettina d'Arnim, et avec l'un de ses plus anciens élèves, le philologue, ancêtre des folkloristes, Jakob Grimm, Après avoir appartenu pendant deux ans à l'Université bavaroise de Landshut, il fut prié, en 1810, d'accepter dans l'Université modèle que le gouvernement prussien voulait fonder à Berlin, une chaire de droit romain qu'il devait occuper pendant trente-deux ans avec un éclat inconnu depuis le temps de la Renaissance, et où il eut pour élèves la plupart des jurisconsultes allemands les plus connus du milieu du siècle.

L'année 1815 est peut-être ensuite l'année la plus marquante dans l'histoire de son activité scientifique. C'est en cette année, qu'à l'occasion de la proposition faite par Thibaut de donner un code uniforme à l'Allemagne, il écrivit sa brochure, Vom Beruf unserer Zeit für Gesetzgebung und Rechtswissenschafte (1815, in-8; 4e éd., 1892), où il repoussait la codification comme au moins prématurée et où il formulait le programme de l'école historique selon lequel le droit de chaque époque n'est pas le produit arbitraire de la volonté d'un législateur, mais un effet nécessaire des circonstances, intelligible seulement par une étude minutieuse de tous les éléments de sa formation historique.

La même année, il fondait avec le germaniste Eichhorn et son disciple Goeschen la Zeitschrift für geschichtliche Rechtswissenschaft (1815-1850, 15 vol. in-8), destinée à devenir l'organe de cette école, revue dans laquelle il publia la plupart de ses dissertations relatives à l'histoire du droit romain ou aux textes anciens nouvellement retrouvés, parmi lesquels, le plus important, le manuscrit des Institutes de Gaius, fut découvert l'année suivante, à Vérone, par son ami Niebuhr. Enfin, c'est encore en 1815 qu'il publia le premier volume de sa Geschichte des rümischen Rechts im Mittelalter (1815-1831, 6 vol. in-8; 2e éd., 1834-1852, 7 vol. in-8 ; trad. franç. seulement partielle par Guenoux, 1839, 4 vol. in-8), dont l'idée première lui avait été suggérée depuis plus de quinze ans par Weis, à la préparation de laquelle avaient été particulièrement consacrés ses voyages scientifiques de France et d'Allemagne, plus tard complétés par des années de séjour en Italie, et qui se révéla tout de suite comme la mine la plus étonnamment abondante de documents et de faits ignorés, qui, pour ne citer qu'un de ses résultats essentiels, a réfuté définitivement l'erreur auparavant courante, selon laquelle le droit romain serait mort tout entier sans laisser de vestiges à l'époque des invasions et ressuscité brusquement au XIe siècle.

En 1840, de Savigny, qui n'avait écrit pour ainsi dire aucun travail de droit pratique depuis trente-sept ans, depuis l'apparition du traité de la possession, entreprit la publication du dernier de ses grands ouvrages System des heutigen römischen Rechts (1840-1849, 8 vol. in-8 ; trad. franç. par Guenoux ; 1840-1849, 8 vol. in-8 ; 1855, 8 vol. in-8), destiné à présenter dans un ordre méthodique un exposé d'ensemble du droit romain encore en vigueur en Allemagne, et il en parut cinq volumes en moins de deux ans. 

Mais, en 1842, le jurisconsulte, dont le temps n'avait déjà été que trop absorbé par des fonctions judiciaires ou administratives, dans lesquelles il eût été plus facile de le remplacer que dans ses travaux scientifiques (membre du conseil d'Etat depuis 1817, de la haute cour de la province depuis 1819, etc.), fut appelé à une nouvelle fonction politique qui l'enleva presque définitivement à la science et à l'enseignement. Il fut chargé d'un ministère créé pour lui sous le titre de ministère de la révision des lois et dans lequel il n'eut pas d'ailleurs à faire cette codification qu'il jugeait prématurée en 1815, mais simplement à préparer quelques projets de lois spéciaux. Il y resta six années, pendant lesquelles il ne parut qu'un volume du System. Les événements de 1848 mirent fin au ministère. Mais Savigny, âgé de près de soixante-dix ans, ne se remit plus aux grands travaux littéraires. 

Il termina la partie générale du système en en donnant assez rapidement les tomes VII et VIII; il aborda même la partie spéciale, en publiant deux volumes Das Obligationenrecht (1851-1853, 2 vol. in-8 ; trad. franç. par Gérardin et Jozon, 1862, 2 vol. in-8; 2e éd. 1873); il s'occupa aussi de réunir en cinq volumes de mélanges ses principaux articles (Vermischte Schriften, 1850, 5 vol. in-8); puis, en 1863, cinquante ans après la publication du livre sur la possession, il prit la résolution qu'il observa, d'arrêter, sans attendre la décadence, sa production et son enseignement, et il vécut encore huit années dans-le repos et les honneurs avant de terminer sa glorieuse existence à plus de quatre-vingt-deux ans accomplis.

L'Allemagne et l'Europe savante, qui avaient en 1850 célébré le cinquantenaire de son doctorat et qui purent, encore dix ans plus tard, en fêter de son vivant le soixantième anniversaire, lui rendirent, après son décès, dans un nombre infini de discours, d'articles et de brochures, tous les hommages que méritaient son rôle et son oeuvre. Depuis, l'heure des jugements plus libres est arrivée et il est venu des critiques qu'il serait puéril de passer sous silence, mais dont on peut dire, somme toute, qu'elles n'effacent aucun de ses mérites essentiels.

On doit assurément regretter le temps énorme qu'il a dépensé dans l'exercice de fonctions administratives et judiciaires, et en particulier dans son ministère de six ans non pas surtout parce que ce ministère fut assez pauvre en réformes, mais parce que le temps qu'il y a passé l'a détourné d'une activité scientifique supérieure, et parce que six années où il ne parut qu'un volume du System ne sont pas payées par une loi passable sur le change et une loi médiocre sur le divorce. Quant à son activité scientifique elle-même, sans parler de critiques d'ensemble qui ont été formulées contre sa méthode, surtout par de Jhering, et qui attestent seulement des diversités de tempéraments dont la science profite, sans rien dire non plus de ces réfutations de détail, auxquelles la marche de la science condamne tous les ouvrages d'une portée un peu large et en particulier ceux qui sont les initiateurs des progrès les plus marqués, en négligeant même certaines tendances rétrogrades qu'on a faussement imputées au principe de l'école historique et qu'on pourrait plus justement discerner par endroits chez Savigny, on peut se demander sérieusement si la longue existence de Savigny a rempli parfaitement tout le programme qu'il s'était tracé et que sa haute intelligence et son incomparable savoir le rendaient particulièrement apte à réaliser. 

On remarque avec surprise que le fondateur de l'école historique n'a abordé l'histoire du droit romain que dans les monographies élégantes rassemblées dans les Vermischte Schriften, au lieu d'en donner un exposé d'ensemble. On a regretté qu'il ait abordé si tard et laissé si loin de sa fin ce tableau du droit romain actuel, qui paraissait devoir être le résumé de son long enseignement. On a pu dire que sa Geschichte des römischen Rechts im Mittelalter ne répond pas à son titre, que, si les deux premiers volumes donnent sinon une histoire complète du droit, au moins une histoire des sources, de l'organisation judiciaire, et de l'enseignement, les cinq derniers, allant du XIIe siècle à la fin du XVe, se limitent à une histoire des jurisconsultes et des universités telle qu'elle eût pu être conçue par un disciple de Weis, avant la fondation de l'école historique.

Rien de tout cela n'est absolument faux, et tout cela pent s'expliquer par une même raison, par une certaine défiance sinon de ses propres forces, tout au moins de ses matériaux, qui portait l'auteur à renoncer à certaines tâches, dont il jugeait encore l'accomplissement impossible, à les ajourner pour d'autres travaux qui lui en paraissaient la condition préalable. De même qu'il avait jugé en 1845 la codification prématurée, il n'a pas jugé l'heure venue pour la publication d'une histoire du droit privé romain, qui ne pouvait être rendue possible que par une suite de recherches particulières dont il a donné le modèle; il n'a abordé la confection du System qu'après quarante ans d'enseignement, parce qu'il reculait toujours le moment, oh ses recherches lui paraîtraient assez complètes, ses idées assez mures pour une rédaction définitive, et il a donné, au lieu d'une véritable histoire du droit romain du XIIe siècle au XVe, une série de listes de jurisconsultes et de titres d'ouvrages, parce qu'il estimait, avec raison, que ce travail rebutant de dépouillement de manuscrits et de livres introuvables, dans l'accomplissement délicat et ingénieux duquel il n'a pas été dépassé, était le préliminaire indispensable de toute tentative sérieuse de généralisation un peu étendue. 

On peut déplorer qu'il ait, sous ce rapport, plus d'une fois péché par excès de scrupule, et l'on peut aussi s'étonner de voir que de notre temps et dans un pays aussi curieux que l'Allemagne moderne des moindres reliques de ses grands hommes, on ait si discrètement interprété la clause de son testament dans laquelle il chargeait Rudorff de décider ce qui méritait la publicité dans ses notes de cours et ses travaux inédits. Mais l'oeuvre de Savigny n'en demeure pas moins aussi considérable que son action a été profonde, l'école qu'il a fondée n'en a pas moins élevé les études de droit romain à une hauteur qui n'avait pas été atteinte, et il n'en reste pas moins lui-même un des plus grands parmi les jurisconsultes de tous les temps. (P.-F. Girard).

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