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Le Jeu de Robin et Marion

Le Jeu de Robin et Marion est une pièce pastorale du poète d'Arras, Adam de La Halle. On admet généralement qu'il la composa pendant les dernières années de sa vie, dans l'Italie méridionale, où il mourut vers 1287; mais on n'en a aucune preuve. On y voit figurer dix personnages, Robin, Marion, un chevalier, six bergers et une bergère.

C'est une pastourelle écrite dans un cadre nouveau. Un chevalier qui chasse au faucon dans une prairie rencontre une jeune bergère et s'arrête pour lui offrir son amour. Marion aime un paysan, Robin; elle éconduit le galant chasseur. Robin vient à son tour et Marion lui conte l'aventure. Les deux amoureux dînent sur l'herbe, puis Robin retourne au village chercher quelques amis qui viendront fêter avec eux, et au besoin les aideront à repousser le chevalier s'il s'avise de revenir. Celui-ci repasse en effet, mais avant le retour de Robin, et Marion est seule à se défendre contre ses nouvelles tentatives : elle sort encore une fois victorieuse de la lutte, et le chevalier passe sa mauvaise humeur sur le dos de Robin, qu'il rencontre. A la vue de Marion, Robin oublie vite les coups qu'il a reçus, et, ses amis arrivant, on organise la fête : des jeux, des chants, des danses et un festin sur l'herbe. Tel est le cadre du tableau dont le sujet est une peinture des moeurs rustiques légèrement esquissée pour des spectateurs aristocratiques.
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Jeu de Robin et Marion (extrait)

[Au début, Marion seule auprès de ses moutons, chante son fiancé Robin. Arrive un chevalier et le dialogue suivant s'engage entre lui et la bergère.]

« LE CHEVALIER. - Dis-moi, ne vis-tu pas un oiseau voler par-dessus ces champs?

MARION. - Sire, oui, je ne sais combien. Encore il y en a, en ces buissons, et chardonnerets et pinsons, qui chantent très joliment.

LE CHEVALIER. - Dieu m'aide! belle au corps gent, ce n'est point ce que je demande, mais vis-tu par ici en avant vers cette rivière quelque cane1?

Marion. - C'est une bête qui brait, j'en vis hier trois, sur ce chemin, tous chargés, aller au moulin. Est-ce ce que vous demandez?

LE CHEVALIER. - Or, je suis très bien renseigné! dis-moi, vis-tu pas quelque héron?

MARION. - Harengs2? Sire, par ma foi, non : je n'en vis pas un depuis le Carême; que j'en vis manger chez dame Eme, ma grand-mère, à qui sont ces brebis.

LE CHEVALIER. - Ma foi, je suis maintenant ébaubi, jamais je ne fus si raillé.

MARION. - Sire, par la foi, que vous me devez, quelle bête est-ce sur votre main?

LE CHEVALIER. - C'est un faucon.

MARION. - Mange-t-il du pain?

LE CHEVALIER. - Non, mais bonne Viande.

MARION. - Cette bête?  Regardez, elle a la tête en cuir3. Et où allez-vous?

LE CHEVALIER. - Vers la rivière.

MARION. - Robin n'est pas de cette manière. En lui, il y a bien plus de gaîté. Dans notre village, il fait beaucoup de bruit quand il joue de sa musette.

LE CHEVALIER.  - Or dites, douce bergerette, aimeriez-vous un chevalier?

MARION. - Beau sire, tirez-vous arrière, je ne sais ce que chevaliers sont. Sur tous les hommes du monde je n'aimerai que Robin. Il vient au soir et au matin, à moi, tous les jours et par habitude, et il m'apporte de son fromage. Encore en ai-je dans ma robe, et un gros morceau de pain, qu'il m'apporte pour dîner. » (Robin et Marion, Scène II).

Notes :

1. Il y a ici, dans le texte du XIIIe siècle. un jeu de mots intraduisible. A cette époque, le mot ane (a bref) signifie cane, la femelle du canard. Marion, pour se moquer du chevalier, affecte de comprendre âne (a long).

2. Autre jeu de mots; les paysans, dans certaines régions, prononcent en on la finale en. Mais là encore, Marion fait une confusion volontaire.

3. Le faucon porte, quand il est sur le poing du chasseur un chaperon de cuir.

Ce Jeu ne fut pas représenté du vivant de l'auteur; il paraît, d'après le prologue dont il est précédé, qu'il fut donné sur la scène pour honorer sa mémoire. (H. D.).



En bibliothèque - Ce texte été publié par Monmerqué dans son Théâtre français au moyen âge, et par Renouard, Fabliaux et Contes, Paris, 1829.Histoire littéraire de la France, t. XX.
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