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Pompignan

Jean-Jacques Lefranc marquis de Pompignan, né à Montauban le 10 août 1709, mort en 1784. Après avoir fait chez les jésuites de solides humanités, dont il se souviendra toujours, il étudia le droit et fut nommé avocat général à la cour des aides de sa ville natale. Un discours ardent, où il s'emportait contre les abus qui existaient dans l'assiette et la perception de l'impôt, lui attira une disgrâce dont il se releva bientôt-: car nous le voyons successivement président de la cour des aides de Montauban, situation déjà occupée par son père, et conseiller d'honneur au Parlement de Toulouse

Néanmoins, il renonça vers 1745 à la magistrature pour ne plus s'occuper que de belles-lettres et de poésie. Déjà deux tragédies, Didon (1734) et Zoraïde (1735), une petite comédie satirique, les Adieux de Mars, un Voyage de Languedoc et de Provence, dans le goût de Chapelle et Bachaumont, avaient attiré quelque notoriété au jeune magistrat. Puis ce furent des dissertations sur des questions d'archéologie méridionale, des discours d'apparat. Enfin parurent les Poésies sacrées et philosophiques, qui consacrèrent sa réputation. Ces poèmes, imités de la Bible, étaient suivis de quelques odes, dont la fameuse sur la mort de J.-B. Rousseau. 
 

Ode sur la mort de J.-B. Rousseau 

[J.-B. Rousseau était mort à Bruxelles, en 1741, exilé. Son disciple et ami, Lefranc de Pompignan, consacra à sa mémoire cette ode, trop louée peut-être des contemporains, mais belle, à coup sûr, par la force et par le mouvement.]

« Quand le premier chantre du monde 
Expira sur les bords glacés 
Où l'Hèbre effrayé dans son onde
Reçut ses membres dispersés,
Le Thrace, errant sur les montagnes, 
Remplit les bois et les campagnes 
Du cri perçant de ses douleurs :
Les champs de l'air en retentirent
Et dans les autres qui gémirent, 
Le lion répandit des pleurs.

La France a perdu son Orphée!... 
Muses, dans ces moments de deuil, 
Elevez le pompeux trophée 
Que vous demande son cercueil :
Laissez, par de nouveaux prodiges, 
D'éclatants et dignes vestiges 
D'un jour marqué par vos regrets. 
Ainsi le tombeau de Virgile 
Est couvert du laurier fertile
Qui par vos soins ne meurt jamais.

D'une brillante et triste vie
Rousseau quitte aujourd'hui les fers; 
Et, loin du ciel de sa patrie, 
La mort termine ses revers.
D'où ses maux ont-ils pris leur source?
Quelles épines, dans sa course, 
Étouffaient les fleurs sous ses pas? 
Quels ennuis! quelle vie errante! 
Et quelle foule renaissante 
D'adversaires et de combats!

Jusques à quand, mortels farouches, 
Vivrons-nous de haine et d'aigreur?
Prêterons-nous toujours nos bouches 
Au langage de la fureur?
Implacable dans ma colère, 
Je m'applaudis de la misère 
De mon ennemi terrassé :
Il se relève; je succombe,
Et moi-même à ses pieds je tombe, 
Frappé du trait que j'ai lancé.

Songeons que l'imposture habite 
Parmi le peuple et chez les grands 
Qu'il n'est dignité ni mérite 
A l'abri de ses traits errants; 
Que la calomnie écoutée 
A la vertu persécutée
Porte souvent un coup mortel
Et poursuit, sans que rien l'étonne, 
Le monarque sous la couronne 
Et le pontife sur l'autel.

Du sein des ombres éternelles 
S'élevant au trône des dieux, 
L'envie offusque de ses ailes 
Tout éclat qui frappe ses yeux. 
Quel ministre, quel capitaine, 
Quel monarque vaincra sa haine 
Et les injustices du sort?
Le temps à peine les consomme; 
Et jamais le prix du grand homme 
N'est bien connu qu'après sa mort.

Oui, la seule mort nous délivre 
Des ennemis de nos vertus; 
Et notre gloire ne peut vivre 
Que lorsque nous ne vivons plus.
Le chantre d'Ulysse et d'Achille, 
Sans protecteur et sans asile, 
Fut ignoré jusqu'au tombeau.
Il expire : le charme cesse, 
Et tous les peuples de la Grèce 
Entre eux disputent son berceau.

Le Nil a vu sur ses rivages
De noirs habitants des déserts 
Insulter par leurs cris sauvages 
L'astre éclatant de l'univers.
Crime impuissant! fureurs bizarres!
Tandis que ces monstres barbares
Poussaient d'insolentes clameurs,
Le dieu, poursuivant sa carrière, 
Versait des torrents de lumière 
Sur ses obscurs blasphémateurs. »
 

(Lefranc de Pompignan, Odes, Livre III, 1742).

Dès ce jour, Pompignan fut célèbre; son siècle le considéra comme le second des lyriques français. Ce jugement nous paraît singulier. On ne peut cependant méconnaître chez Pompignan des qualités incontestables de facture, de rythme et d'harmonie, Le succès de ses poèmes lui ouvrit, en 1760, les portes de l'Académie. Le jour de sa réception, au lieu de se borner à faire l'éloge de son prédécesseur Maupertuis, il se lança dans une charge à fond contre les Encyclopédistes. La sortie était d'autant plus maladroite qu'il attaquait ainsi beaucoup de ses nouveaux confrères. 

Dès lors, Pompignan devint la bête noire du parti philosophique, la cible de Voltaire, de Morellet, etc. Les Quand, les Si, les Pourquoi, les Car, les Que, les Qui commencèrent à pleuvoir sur l'académicien de Montauban, à qui Voltaire donnait le coup de grâce avec sa mordante satire sur la vanité. Le « poète sacré » alla cacher son dépit dans son château de Pompignan : il employa ses dernières années à composer des traductions d'auteurs anciens. Ainsi parurent, sous son nom, des versions d'Eschyle, de Virgile, de Rutilius, élégantes et inexactes.

Jean-Georges Lefranc de Pompignan, frère du précédent, né aussi à Montauban le 22 février 1715, mort le 29 décembre 1790. Presque au sortir de Saint-Sulpice, il fut nommé par le cardinal de Fleury évêque du Puy. Il se fit remarquer par les discours qu'il prononça dans différentes assemblées du clergé; puis des ouvrages, où il combattait, l'incrédulité, le mirent aux prises avec les Philosophes, notamment avec Voltaire, qui dirigea contre l'Ami Jean-Georges la bonhomie gouailleuse des Lettres d'un Quaker

Elevé en 1774 à l'archevêché de Vienne, il fait partie en 1789 des Etats généraux et y joue un rôle qui contraste heureusement avec son attitude passée. En effet, le 22 juin 1789, il était à la tête des cent quarante-neuf membres du clergé qui allèrent se réunir au tiers. Cet acte lui valut d'être nommé, l'un des premiers, président de l'Assemblée Nationale. Le 4 août suivant, Louis XVI le charge de la feuille des bénéfices et le nomme ministre d'Etat. Il ne put, malgré les exhortations du pape Pie VI, détourner le roi d'apposer sa sanction à la constitution civile du clergé. Il laissait des écrits de controverse, des instructions pastorales, des mandements; en 1747, il avait prononcé l'oraison funèbre de la Dauphine et, en 1768, celle de Marie Leszczynska. (Jacques Lahillonne).

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Dictionnaire biographique
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