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Philippe V, le Long

Philippe V, dit le Long, roi de France et de Navarre (1316-1322), né en 1294, mort à Longchamp dans la nuit du 2 au 3 janvier 1322 (Moyen âge, Capétiens). Deuxième fils de Philippe le Bel et de Jeanne de Navarre, Philippe reçut comme apanage le comté de Poitiers, avec cette réserve qu'il devait faire retour à la couronne en cas d'extinction de la ligne masculine. Fiancé dès 1295, il épousa, en janvier 1307, Jeanne, fille et héritière d'Othon IV, comté de Bourgogne. Sa femme fut arrêtée, avec les autres brus du roi en 1314 et reléguée à Dourdan, mais, déclarée pure et non coupable, elle fut réconciliée avec son mari, Philippe avait été envoyé à Avignon par son frère Louis X pour faire hâter l'élection du successeur du pape Clément V mort depuis 1314, et non encore remplacé. Il était à Lyon quand il apprit la mort de son frère. Il se hâta alors de revenir, mais auparavant, il fit enfermer les cardinaux sous la garde du comte de Forez. L'élection de Jean XXII suivit bientôt, le 1er août. 

Pour la première fois depuis l'avènement des Capétiens, la question de la succession au trône se posait en France : Louis X était mort le 5 juillet 1316, ne laissant qu'une fille de son mariage avec Marguerite de Bourgogne, mais sa seconde femme, Clémence de Hongrie, était enceinte. A peine arrivé à Paris, après avoir fait célébrer à Saint-Denis les funérailles de son frère, Philippe de Poitou réunit le Parlement

« dans lequel il fut sagement réglé, par le conseil des grands et des chevaliers du royaume, que ledit Philippe défendrait et gouvernerait le royaume de France et celui de Navarre, pendant dix-huit ans, quand même la reine Clémence, que son frère avait laissée grosse, accoucherait d'un enfant mâle. C'est pourquoi sur son grand sceau était écrit : Philippe, fils du roi des Français, régent des royaumes de France et de Navarre » (Continuateur de Guillaume de Nangis).
A peine régent, Philippe fit un projet de croisade auquel le pape Jean XXII s'opposa à cause de l'état troublé de l'Europe; puis il dut s'occuper de la question d'Artois. Robert, neveu de la comtesse d'Artois, prétendait avoir été frustré du comté, prenait la ville d'Arras, le château de Saint-Omer et refusait de comparaître devant le Parlement ou il était cité. Philippe prit l'oriflamme et s'avança jusqu'à Amiens. Un arrangement intervint alors, et Robert vint se mettre dans les prisons du roi; il en sortit bientôt et renonça à ses droits sur le comté.

Le 15 novembre 1316, la reine veuve Clémence, de Hongrie accoucha d'un fils, mais celui-ci mourait le 19. Il est connu sous le nom de Jean Ier le Posthume. La question
de succession se posait de nouveau. Philippe se proclama roi et, le 9 janvier 1317, il était sacré à Reims. Mais d'assez nombreuses protestations s'élevèrent. Charles, comte de la Marche, frère du roi, quitta Reims le matin même de la cérémonie, le duc et la duchesse de Bourgogne, les comtes de Valois, Alençon; Evreux, Bourbon, Anjou, Dreux, Bretagne, etc., déclarèrent que les droits de Jeanne, fille de Louis X, devaient être examinés avant que l'on procédât au sacre. La cérémonie eut cependant lieu, mais on ferma les portes de le ville pour se mettre à l'abri d'un coup de main. Dès son retour à Paris, Philippe réunit, sous la présidence du cardinal Pierre d'Arrablai, 

« beaucoup de grands, de nobles et d'hommes puissants du royaume, avec la plupart des prélats et des bourgeois de Paris » (Cont. de Guillaume de Nangis).
Ce furent les États généraux du 2 février 1317, qui approuvèrent le couronnement de Philippe, jurèrent de lui obéir, et après lui, à son fils Louis, et déclarèrent que 
« les femmes ne succèdent pas à la couronne du royaume de France. » 
C'est ce que l'on a appelé depuis la loi salique. L'Université de Paris approuva, mais ne prêta pas le serment. Cependant les intrigues des adversaires de Philippe continuaient autour du roi et dans les provinces. Le pape intervint et menaça d'excommunier celui qui continueraient à faire de l'opposition. Du reste les deux principaux chefs de la faction revinrent bientôt à l'obéissance : le fils unique de Philippe, Louis, mourait; et Charles de la Marche se trouvait, d'après la nouvelle loi, l'héritier présomptif de son frère; d'autre part, le duc de Bourgogne, Eudes IV, épousa la fille aînée du roi, Jeanne, qui lui apportait en dot le comté de Bourgogne, ainsi réuni au duché. Les barons vinrent alors prêter hommage au roi, Sanche, roi de Majorque lui-même, pour la ville de Montpellier. Seul, Édouard II, roi d'Angleterre, refusa, et Philippe, ne voulant pas se mettre sur les bras une guerre avec l'Angleterre, renonça à exiger le serment.

Le roi de France avait du reste d'autres affaires à régler. Une querelle était engagée avec la Flandre depuis les dernières années du règne de Philippe le Bel. Après bien des pourparlers, des menaces de guerre, des traités inexécutés, la paix fut définitivement signée le 2 juin 1320 sous les auspices du pape et de son envoyé, le cardinal Gosselin. Louis de Nevers épousait la troisième fille de Philippe V et devait succéder au comte Robert de Flandre; il recouvrait, à cette occasion, les comtés de Nevers et Rethel antérieurement séquestrés les villes de Lille, Douai et Orchies étaient définitivement abandonnées à la France avec une somme de 200 000 livres. Par une clause originale, les Flamands s'engageaient à soutenir le roi contre leur comté si celui-ci violait la paix.

La même année 1320, une révolte des Pastoureaux se produisit. Sous la conduite d'un prêtre interdit et d'un moine défroqué, une foule de paysans déclarèrent partir pour la croisade (Croisade des enfantsLes Croisades de 1217 à 1270). Ils arrivèrent à Paris, s'emparèrent du Châtelet, délivrèrent quelques prisonniers, précipitèrent le prévôt du haut des degrés, puis, après s'être rangés en bataille dans le Pré aux Clercs sans que l'on osât les attaquer, ils se dirigèrent vers le Midi, pillant le pays, massacrant les Juifs. Ils furent arrêtés et taillés en pièces par le bailli de Carcassonne. Du reste, le gouvernement de Philippe le Long se chargea de persécuter lui-même leurs ennemis. Les Juifs, expulsés par Philippe le Bel,  étaient rentrés en France. Ils furent accusés de s'être entendus avec les lépreux pour empoisonner les puits et les sources (Les pestes au Moyen Âge). Le roi ordonna de les poursuivre sévèrement, et d'atroces exécutions eurent lieu dans toute la France, en Aquitaine, à Tours, à Chinon. Ceux contre lesquels on ne put rien trouver furent bannis, et leurs richesses confisquées. Le roi tira 150 000 livres de ceux de Paris seulement.

Mais le règne de Philippe le Long est intéressant surtout au point de vue de l'administration. Il fut 

« un des rois les plus laborieux de la lignée capétienne. Il avait le génie organisateur. Il a laissé un nombre incroyable d'ordonnances, de règlements et de lettres. Chaque année du règne, de 1316 à 1322, est marquée par une série d'ordonnances très étudiées, fort complètes. C'est comme la codification successive de tous les progrès de fait réalisés par les institutions royales depuis un siècle, travail nécessaire, dont l'heure était venue. Le règne de Philippe V est comme le tournant de l'histoire des institutions capétiennes. Par les ordonnances rendues au nom du roi, elles sont organisées, pourvues des rouages essentiels pour l'avenir. La période de création se clôt au milieu de toute cette réglementation; une nouvelle période s'ouvre, qui doit donner le développement normal » (Coville ap. Lavisse et Rambaud, Histoire générale, t. III, pp. 57 et 60). 
Une grande partie de ces ordonnances furent rendues après une consultation d'États, soit généraux, soit partiels, car Philippe le Long
« s'efforça d'associer ses sujets à ses entreprises, sans doute pour éviter le retour des troubles provinciaux » (id., ibid.),
et aussi sans doute parce que l'irrégularité de son avènement l'obligeait à se faire soutenir par l'opinion publique. Il est bon de remarquer du reste que les sujets du roi étaient beaucoup moins réformateurs que lui, et que quelques-unes de ses réformes les plus radicales et les plus en rapport avec les idées modernes, échouèrent devant l'opposition invincible qu'il rencontra chez eux. Pendant les premiers temps de son règne surtout, les assemblées furent très fréquentes, presque constantes, à Paris et dans les villes du Centre et du Midi. Ces assemblées, par suite de la fréquence même de leurs réunions, commencèrent à prendre conscience de leur importance. Ce ne sont plus les délégués envoyés auprès de Philippe le Bel pour écouter les ordres du roi et y obéir, ce sont presque des mandataires du peuple, conscients de leur opinion, et qui ne craignent pas de la manifester. Des discours sont prononcés, on demande des réformes administratives, des mesures capables de « ramener à l'âge d'or du règne de saint Louis ».

L'énumération complète des ordonnances de Philippe V nous entraînerait trop loin; tout au plus, pour donner une idée de l'oeuvre législative de ce règne de moins de six ans, peut-on indiquer quelques-uns des sujets auxquels elles touchent : l'organisation de l'Hôtel du roi (1316, 1317, 1318, 1322), du Conseil (1316, 1318), du Parlement (1316, 1318, 1319 [les prélats ne doivent plus assister à ses séances, car le roi  « se fait conscience de eus empeschier au gouvernement de leurs expérituautés »] 1320), les forêts (1316, 1317), l'amortissement (1320), l'administration financière (1318, 1320), la comptabilité et le Trésor 1317,1318,1320), la Chambre des Comptes (1318, 1320), etc. 

Une des questions qui tenaient le plus au coeur du roi fut aussi celle au sujet de laquelle il eut à faire face à la plus vive opposition de la part de ses sujets. Philippe V pensait à établir l'unité de poids, de mesures et de monnaies dans tout son royaume. ll y avait là une idée neuve et intelligente. Le roi n'était cependant pas poussé par l'amour du bien public, il voyait, dans la refonte des monnaies et dans l'attribution au roi seul du privilège de monnayage, une source de bénéfices; mais ses sujets eurent peur et se refusèrent obstinément à le suivre dans la voie de la réforme. Il fit saisir par les baillis et sénéchaux les pièces en fabrication, les espèces fabriquées, les coins, même ceux d'Édouard II en Guyenne et les fit envoyer à Paris pour les faire essayer devant la Chambre des Comptes; il racheta les monnaies de Chartres et d'Anjou, de Clermont et du Bourbonnais, mais quand il voulut obtenir des États l'établissement d'une monnaie unique, il se heurta à leur force d'inertie. 

Ceux de la langue d'oil demandèrent bien que « le roi ordonne que les barons cessent d'ouvrer par aucun temps », mais ceux de la langue d'oc réclamèrent que l'on laissât cours aux monnaies seigneuriales « ça arrière faites de bon coin et de bonne forge », et, en tout cas, réclamèrent une monnaie spéciale pour la langue d'oc. De février 1318 à sa mort, Philippe V essaya de faire entendre raison à son peuple, il n'y réussit pas, et, en octobre 1321, les États d'Orléans manifestèrent des résistances plus vives et plus craintives.

« Les réponses sont naïves, enfantines, d'autant plus significatives. Elles montrent la force des habitudes locales, de la vie isolée et défensive; on était accoutumé aux monnaies, aux mesures locales; c'était même un orgueil que d'avoir ses mesures. La portée générale de la réforme demandée échappait. Et puis on sent que le vrai, le grand souci, c'est avant tout d'échapper à une nouvelle aide, quel qu'en soit le but, l'utilité même; devant cette préoccupation tout cède » (Coville, loc. cit.).
Les principaux résultats acquis à la suite de ces nombreuses ordonnances sont les suivants : il centralise les recettes à Paris, sous l'autorité d'une sorte de surintendant, le « souverain établi au-dessus des trésoriers » assisté de deux « trésoriers semestres » et du « clerc, du trésor›; il supprime les garnisons des châteaux qui ne sont pas situés sur la frontière, enlève aux seigneurs, comme droits royaux, l'aubaine, la mainmorte, l'épave, etc., organise la comptabilité régulière de l'armée, renouvelle les déclarations sur l'inaliénabilité et l'imprescriptibilité du domaine dont il assure la bonne administration, etc.. Enfin à ses bonnes villes, qui lui avaient rendu tant de services, il accorde des capitaines, et des armes déposées en lieu sûr et pouvant être délivrées en cas de besoin. A son avènement, il avait réuni au domaine le Poitou et la Saintonge, son apanage.

Le peuple se souvenait surtout des impôts alourdis et de la misère subie. Le roi lui-même semble avoir eu, au dernier moment, une sorte de remords, si l'on en croit le moine continuateur de Guillaume de Nangis. Attaqué dès le commencement d'août 1321 d'une dysenterie et d'une fièvre quarte, il languit cinq mois; un mieux se manifesta après une procession des moines de Saint-Denis qui lui apportèrent des reliques, mais une rechute s'étant produite, Philippe dit :

« Je sais que j'ai été guéri par les mérites et les prières de saint Denis, mais que ma rechute est venue de mon mauvais gouvernement ».
Les contemporains rapportent qu'il était religieux, de moeurs douces, porté à la modération; on lui attribue même cette belle parole : 
« II est beau de pouvoir se venger et de ne pas le faire ».
Il aima les lettres, s'entoura de poètes provençaux et écrivit lui-même des poésies provençales. 

Son fils unique, Louis, était mort en 1317; il laissait des filles : Jeanne, femme d'Eudes IV, duc de Bourgogne; Marguerite, femme de Louis de Nevers, comte de Flandre; Isabelle, femme de Guigues VIII, dauphin de Viennois, puis de Jean, baron de Faucogney en Franche-Comté; enfin Blanche, religieuse à Longchamp. Charles IV (le plus jeune des fils de Philippe le Bel) lui succéda. (J.-G. Kergomard).

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Dictionnaire biographique
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