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Les Meistersinger

Les Meistersaenger ou Meistersinger, c.-à-d. en allemand 'maîtres chanteurs, sont des poètes d'origine bourgeoise, qui, à partir des premières années du XIVe siècle, continuèrent l'école lyrique des Minnesinger. Leurs associations furent appelées Meisterorden (ordres de maîtres) et Singschulen (écoles de chant); il y en eut à Mayence, Strasbourg, Ulm, Memmingen, Heilbronn, Nuremberg. En 1378, l'empereur Charles IV leur accorda des lettres de franchise et des armoiries particulières. Henri de Misnie passe pour le plus ancien des Meistersinger; on cite encore Henri de Mugeln au XIVe siècle, Muscatblut et Michel Behaim au XVe, Hans Sachs au XVIe.

Pour bien comprendre la substitution logique des Meistersinger à leurs chevaleresques prédécesseurs, il est nécessaire de considérer sommairement l'état politique et social de l'Allemagne à la fin du XIIIe siècle. L'abaissement de la féodalité avait notablement diminué l'importance et l'éclat des petites principautés, centres d'action des Minnesinger. Sous la protection d'une souveraineté plus forte que les autorités fragmentaires et souvent en luttes réciproques qu'elle tendait à remplacer, les cités s'édifiaient, le commerce, en se développant, y apportait plus d'aisance. La bourgeoisie, en succédant partiellement à la noblesse, devait naturellement souhaiter aussi une portion de son héritage intellectuel. Mais un tel héritage ne se pouvait transmettre qu'en se transformant. Moins de grandeur, moins de grâce, une réglementation excessive de la forme poétique, ainsi que nous l'allons voir, mais plus de familiarité et de vérité dans le détail des poèmes, souvent assez vulgaires, qui succédaient à ceux des Minnesinger : tels sont les principaux caractères de l'oeuvre de leurs héritiers.

Analogues aux confréries ou corps de métiers qui veillaient dans les villes du Moyen âge à la stricte observation des vieilles coutumes, les corporations de maîtres chanteurs, qui se recrutèrent parmi les autres, eurent aussi leurs règles sévères, étroites, et, à maints égards, absurdes. Pour être admis dans la corporation, il fallait subir un rigoureux examen en présence de quatre marqueurs qui constituaient le jury. Le lieu choisi pour l'épreuve était généralement une église, le sujet était emprunté à la Bible. Il s'agissait d'inventer, soit un nouvel arrangement des vers, soit une mélodie neuve, mais sans pour cela contrevenir en rien aux règles aussi strictes qu'immuables entre lesquelles l'inspiration avait grand-peine à se glisser. Un des marqueurs s'occupait de constater l'authenticité du fait choisi, un autre surveillait la prosodie, les deux derniers jugeaient les rimes et la mélodie. Il paraît même que les juges avaient aussi à examiner les opinions du candidat. Les trente-quatre fautes les plus importantes étaient soigneusement cataloguées et toute infraction sévèrement relevée. Ce code impitoyable, appelé Tabulature, était en réalité le seul juge, dont les autres n'avaient qu'à appliquer les décisions sans appel. La structure des chants était soumise à une réglementation spéciale; chaque chant de maître, ou Bar, comprenait différentes strophes, lesquelles se divisaient en deux stollen (littéralement tranches) chantées sur la même mélodie. Le chant se concluait par l'Abesang (envoi).

Henri de Meissen, dit Frauenlob, qui vint à Mayence en 1311 et y organisa la première confrérie de chanteurs, était un esprit intelligent, mais peu souple, qui imprima aux premiers statuts cette raideur non exempte de pédantisme dont la plupart de ses successeurs ne devaient guère s'écarter. Nombre de villes suivirent l'exemple de Mayence; mais Nuremberg peut être considérée comme la capitale du Meistersang (la corporation de cette ville comprenait deux cent cinquante membres au XVe siècle); Augsbourg venait en seconde ligne.

Les Meistersinger semblent avoir possédé une provision de mélodies à leur propre usage, qu'ils désignaient de noms absolument dénués de signification, du moins pour les non-initiés : tel mode était long, tel autre bref; les tons étaient bleus, rouges, etc.; l'air du rossignol, celui du pélican, ceux de l'arc-en-ciel, de la grenouille, du romarin, etc., se déroulaient dans une longue et grotesque énumération. Les quatre principales mélodies étaient appelées Gekrönten Töne (tons couronnés) et avaient pour auteurs Müglin, Frauenlob, Marner et Regenbogen. Les aspirants, dépourvus du génie créateur, devaient renoncer au grade de maître, mais pouvaient trouver place dans l'un des degrés inférieurs de la hiérarchie. Le premier prix consistait en une chaîne ornée d'une médaille à l'effigie du roi David; le second prix donnait droit à une guirlande de fleurs artificielles. Les mélodies des Meistersinger ne sont pas moins monotones que celles de leurs prédécesseurs. L'absence du rythme les empêcha généralement de devenir populaires. Quelques-unes le devinrent cependant, et, d'autre part, certains maîtres s'approprièrent des chants du peuple. Mais ce ne sont là que des exceptions. On y peut remarquer néanmoins plus de discrétion dans l'emploi des ornements. Les instruments employés pour l'accompagnement des chants étaient la harpe, le violon et la cithare. On se représentera le degré de minutieuse puérilité auquel étaient parvenus ces chanteurs, en apprenant qu'ils allèrent parfois jusqu'à mettre en musique l'indication du livre et du chapitre de la Bible d'où ils avaient tiré le sujet d'un poème, ou encore le nom du poète et la page du livre! Les plus fameux d'entre les Meistersinger furent Kantzler, Till Eulenspiegel, Muscatblüt, Heinrich de Mügeln, Puschmann, Pischart et surtout Hans Rosenblutt, Hans Folz et enfin Hans Sachs, le plus justement célèbre de tous. Disons seulement que Hans Sachs ne composa pas moins de 6.048 ouvrages, parmi lesquels 4.275 sont classés parmi les Meister-lieder (chants de maître).

La période la plus glorieuse du Meistersang comprend environ un siècle et demi, à partir de l'an 1400. Puis vint l'époque du déclin qui s'accentua rapidement pendant le XVIIIe siècle. La dernière confrérie s'éteignit à Ulm en 1839. En résumé, si l'on ne peut accorder aux Meistersinger la gloire d'avoir atteint un niveau bien élevé, aussi bien en poésie qu'en musique, on ne saurait leur contester le solide mérite d'avoir exercé une grande influence sur la formation du chant. Ils ont introduit la musique au foyer du bourgeois et de l'artisan, et, en la faisant servir à célébrer le vin, la bière et les joyeux festins, ils l'ont popularisée. N'oublions pas d'ailleurs que leur muse ne fut pas toujours triviale, mais qu'elle s'éleva souvent à la louange de Dieu et des saints. Pour étroites et pédantes que fussent leurs règles, elles n'en constituaient pas moins un moyen d'éducation. Rappelons enfin que ces orfèvres, ces tailleurs, savetiers, maçons et tisserands, jouèrent un rôle important dans l'oeuvre civilisatrice de l'Allemagne (aucun autre pays n'ayant connu l'équivalent de leurs corporations), et s'imposèrent assez à l'attention de l'autorité souveraine pour obtenir de l'empereur Charles IV, en 1378, des lettres de franchise et des armes particulières. Plusieurs d'entre les maîtres chanteurs, entre autres Hans Folz et Hans Sachs, embrassèrent les doctrines de Luther. (René Brancour).

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Dictionnaire biographique
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