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Maucroix

François de Maucroix est un poète français, né à Noyon en 1619, mort à Reims en 1708. Ce compatriote de Jean Calvin, cet ami de La Fontaine était fils d'un procureur et fut amené fort jeune à Paris, après avoir, à ce qu'on croit, commencé ses études à Château-Thierry. Bien qu'il possédât à un degré éminent le goût de la littérature, l'instinct poétique, ce jeune homme dut songer à se créer une position et se fit avocat; mais sa timidité naturelle et son aversion pour la procédure le forcèrent bientôt it chercher une autre voie. C'est l'abbé d'Olivet qui nous l'apprend. 

Maucroix arrivait dans le bon temps pour les Iettrés, car les troubles de la Fronde ne devaient éclater que quinze ans plus tard. Au palais, où il ne plaida que quatre ou cinq fois, Il se lia avec le célèbre Patru, l'oracle du barreau, et, dans un autre milieu, il fréquenta La Fontaine, Racine, Boileau, Conrart, Pellisson, Tallemant des Réaux, Perrot d'Ablancourt, c'est-à-dire les académiciens et les gens de plume dont on faisait le plus de cas dans le monde de l'intelligence.

D'assez bonne heure, Maucroix quitta Paris et se rendit à Reims pour y faire partie de la maison de M. de Joyeuse, lieutenant du roi au gouvernement de Champagne. Fut-il secrétaire, homme d'affaires ou intendant de ce grand personnage? C'est ce que l'on ne nous a pas appris. Sainte-Beuve croit que le jeune homme fut là " sur un pied d'agréable domesticité ", et la chose semble assez vraisemblable.

Notre personnage eut son petit roman de jeunesse, dans cette noble maison, car il s'éprit de la charmante et spirituelle Henriette-Charlotte, fille de son patron. C'était viser trop haut; Maucroix la comprit et resta alors dans les limites du respect et de la conve nance. Tallemant narre à sa façon l'aventure et nous dit que l'amour du secrétaire fut partagé par la jeune personne.

" Comme ce garçon est bien fait, a beaucoup de douceur et beaucoup d'esprit, et fait aussi bien des vers et des lettres que personne, à quinze ans elle eut de l'inclination pour lui. " - " Mlle de Joyeuse, ajoute Sainte-Beuve, était une trop grande dame pour que Maucroix pût prétendre même à se déclarer. Aussi son amour et sa douleur, dans les élégies qu'il composa d'abord, prennent-ils un caractère de regret, de résignation et de sacrifice auquel nos bons aïeux ne nous ont pas accoutumés, et qui ne sera guère dans l'habitude de Maucroix; lui-même. Il est amoureux, il est fidèle, mais ce n'est point en vertu d'un téméraire espoir."
Le critique donne ici quelques vers composés par le secrétaire. Ce morceau dénote un grand respect pour l'objet aimé, indique la ferme intention de se garder avec soin " de la moindre licence ". Le poète, en outre, s'étonne et tremble d'avoir tant usé, et pourtant cette audace se réduit, en réalité, à peu de chose :
Quand je pense aux grandeurs dont l'éclat l'environne
De sa témérité mon courage s'étonne,
Je doute du beau feu dont je me sens épris 
Et ne puis croire encor d'avoir tant entrepris.
Cet amour finit comme il devait finir, et l'on maria Mlle de Joyeuse.
"Elle fut fiancée, dit Sainte-Beuve, au marquis de Lénoncourt, et Maucroix, au même moment où il étouffait sa douleur, était chargé par l'amant et le fiancé, qu'éloignait un devoir militaire, de faire des vers élégiaques destinés à la jeune épouse. Ce serait un moyen de se venger de son rival en pareil cas que de lui faire de mauvais vers. Maucroix n'y songea pas, lui; seulement, il exhala son dépit contre ce rival dans une épigramme. "
Tallemant des Réaux relate cet amour avec des détails qui ne sont pas précisément clairs et qui donnent beaucoup à penser. Si Mlle de Joyeuse ne faillit pas, elle fut du moins assez faible en plusieurs occasions, et elle eût succombé avec un homme moins scrupuleux, moins platonique et plus entreprenant que ne l'était l'honnête Maucroix. Cependant Lénoncourt ayant été tué en 1643 au siège de Thionville, la demoiselle fut mariée au marquis de Brosses, de la maison de Thiercelin, qui ne la rendit pas heureuse. Ceci se passa durant une absence de notre soupirant, qui était allé à Paris pour y chercher quelques distractions dont il avait grand besoin, et pour revoir ses amis, ses confrères et ses protecteurs, parmi lesquels il faut citer le surintendant Fouquet et Brulart de Sillery, évêque de Soissons et membre de l'Académie française.

Revenu à Reims, Maucroix acheta une prébende vacante, et, renonçant par là à la carrière laïque, non au monde, toutefois, à Satan ni à ses pompes, il devint chanoine de la cathédrale. Il n'avait pas plus de vingt-huit ans alors. Notre personnage n'était pas poussé par le désespoir amoureux ou par une vocation bien arrêtée, mais seulement par le besoin de se faire une position, comme on dit en langage ordinaire;

"Il cherchait une vie agréable, un arrangement honnête et facile, et la suite de ses relations avec la marquise de Brosses le prouva trop bien. Cependant, disons à son honneur que, lorsque la marquise, ayant épuisé ses coquetteries à la cour et en tous lieux, délaissée de son mari, frappée dans sa beauté, se voyant malade et dépérissante, cherchait un lieu où s'abriter, ce fut à Reims, chez de Maucroix et son frère, qu'elle fut recueillie, qu'elle reçut les derniers soins et qu'elle mourut. "
Pour se bien rendre compte de la vitalité rare, de la persistance du sentiment qu'éprouvait Maucroix, il suffit de lire ce passage d'une de ses lettres, écrite longtemps après à une femme d'esprit :
"Par le plus grand bonheur du monde j'ai recouvré un portrait de la personne que j'ai la mieux aimée, combien y a-t-il? Plus de quarante ans! ce sont bien des ans! J'en fais faire une copie, la copie est presque achevée : elle ressemble fort à l'original, qui ressemblait fort à la belle. J'en ai une joie, je ne m'en sens pas [...] toutes mes plaies se sont rouvertes."
Il ne faut pas prendre ceci trop à la lettre, et l'on doit faire la part du badinage épistolaire, comme le dit fort justement Sainte-Beuve, si habile à découvrir et à dégager les nuances délicates des talents :
"Maucroix n'est ni un modèle de constance et de sentiment, ni un exemple de régularité ecclésiastique; n'allez pas en conclure qu'il fut un homme de scandale, ni encore moins un homme irréligieux..."
Il fut aimable, léger, doux, bonhomme comme son ami La Fontaine, de moeurs faciles, mais jamais libertin par tempérament ou de parti pris, comme les abbés de Chaulieu, de Grécourt et d'autres. C'est une personnalité pleine de charme et de suavité. Nous renvoyons le lecteur à la peinture faite de main de maître par Sainte-Beuve.

Avant de nous livrer à l'appréciation de la manière du chanoine de Reims, finissons-en avec les circonstances d'une vie qui, à part la passion de jeunesse dont nous venons de parler et une maladie grave qui atteignit notre poète à Paris (1682) et décida, paraît-il, de sa conversion, s'écoula paisiblement et sans encombre.
 

Stances

« Heureux qui sans souci d'augmenter son domaine 
Erre, sans y penser, où son désir le mène,
Loin des lieux fréquentés;
Il marche par les champs, par les vertes prairies, 
Et de si doux pensers nourrit ses rêveries 
Que pour lui les soleils sont toujours trop hâtés;

Et couché mollement sous son feuillage sombre, 
Quelquefois sous un arbre il se repose à l'ombre,
L'esprit libre de soin;
Il jouit des beautés dont la terre est parée;
Il admire des cieux la campagne azurée,
Et son bonheur secret n'a que lui de témoin...

Cependant vers leur fin s'envolent ses années, 
Mais il attend sans peur des fières destinées
Le funeste décret;
Et quand l'heure est venue et que la mort l'appelle, 
Sans vouloir reculer et sans se plaindre d'elle, 
Dans la nuit éternelle il entre sans regret. »
 

(F. de Maucroix).

Chérissant la douce paresse du lettré, son benoît préau, son jardin, sa jolie maison, cet homme de loisir, de rêverie et de calme existence " eut pourtant quelques occasions de voyages, de luttes et des instants de carrière publique ". Chaudement recommandé par Pellisson à Fouquet qui recherchait les gens d'esprit, il fut envoyé à Rome sous le nom d'abbé de Cressy, pour nous ne savons quelle mission diplomatique. Compromis jusqu'à un certain point, quand éclata la catastrophe qui ruina le surintendant, il dut comparaître devant une commission de justice. L'affaire, du reste, n'eut pas de suite pour lui; mais son rappel subit et les petits désagréments qui en résultèrent, lui gâtèrent ce voyage d'Italie, firent tache dans ses souvenirs.

Malgré sa répugnance pour tout embarras d'affaires, il fut quelque temps l'un des deux sénéchaux du chapitre de Reims, dont il lui fallut défendre les droits et les intérêts. Nous le voyons ensuite à Paris en 1682, nommé secrétaire général de l'assemblée du clergé, où l'on entendit Bossuet, et qui produisit la déclaration des cinq articles de l'Église gallicane.

Maucroix reçut plusieurs fois dans sa paisible retraite champenoise ses bons amis Boileau et Racine, quand ils voyageaient à la suite du roi, On cite des lettres de Despréaux et du La Fontaine à notre chanoine.

Au point de vue poétique, Maucroix, épigrammatique et badin dans sa première manière, est de la famille de Maynard, de La Monnoye, de Régnier, de Racan et d'Horace. II ne faut pas s'étonner chez le prêtre les petits vers libres de l'avocat, surtout à une époque où nul n'était exempt du libertinage de l'esprit; nous n'exceptons ni les graves personnages, ni les magistrats, ni les gens d'Eglise. N'avons-nous pas un madrigal de Fénelon, simple abbé, qui, probablement alors, ne se doutait guère qu'il serait un jour archevêque et précepteur d'un prince?

Les épigrammes contre le mariage ont toujours été fort prisées; Maucroix en fit deux
gui sont excellentes; l'une date de la jeunesse, l'autre de la vieillesse :

Ami, je vois beaucoup de bien 
Dans le parti qu'on me propose; 
Mais toutefois ne pressons rien, 
Prendre femme est étrange chose;
Il faut y penser mûrement. 
Gens sages, en qui je me fie, 
M'ont dit que c'est fait prudemment 
Que d'y penser toute sa vie.
Est-il possible, nous le demandons, de tourner plus finement une malice, de finir mieux
une épigramme?

Même genre et même sujet :

Gui, sur le déclin de mes jours,
Me propose Anne en mariage,
Qu'on dit qui sait mieux que Bouhours
Les secrets de notre langage.
Mais il veut en vain me prouver 
Que je ne saurois mieux trouver,
J'élude aisément ses sophismes; 
Anne et moi n'aurions pas la paix :
C'est une puriste, et je fais 
Souvent au lit des solécismes.
L'idée est plaisante, et le tour fort original. Voici maintenant quelque chose de plus
leste encore, une quasi-gravelure, digne des meilleurs rimeurs en ce genre : Sur une jeune fille qui était morte de la jaunisse : 
La fille qui cause nos pleurs 
Est morte des pâles couleurs 
Au plus bel âge de sa vie. 
Pauvre fille, que je te plains 
De mourir d'une maladie 
Dont il est tant de médecins!
"Ces vers furent chantés dans tout Paris ou ces sortes de pensées font toujours fortune", nous dit le recueil de Bruzen de La Martinière. 

Maucroix cultiva aussi la chanson, l'air, comme on disait alors. Cela se chantait sur le luth et charmait la cour d'Anne d'Autriche, régente : 

Amants, connaissez les belles,
Si vous voulez être heureux : 
Elles ne font les cruelles 
Que pour allumer vos feux. 
Si votre fière maîtresse 
Fait voir un petit courroux, 
Profitez de sa faiblesse; 
Elle souffre plus que vous. 
Quand tout bas elle soupire, 
Ne soyez pas interdit; 
Ecoutez ce qu'on veut dire, 
Et non pas ce que l'on dit...
Le poète a aussi rimé à la façon d'Horace, de Malherbe et de Racan, mais sans autant de succès; on doit lire, pour s'en convaincre, la pièce qui débute ainsi :
Heureux qui, sans souci d'augmenter son domaine 
Erre, sans y penser, où son désir le mène,
Loin des lieux fréquentés!
Il marche par les champs, par Ici vertes prairies, 
Et de si doux pensers nourrit ses rêveries, 
Que pour lui les soleils sont toujours trop hâtés...
Maucroix fut invariablement fidèle au souvenir de La Fontaine; il conservait avec soin et montrait avec attendrissement le cilice dans lequel le fabuliste était mort. C'était sa précieuse, sa chère relique d'amitié et son préservatif des tentations de la chair.

Vieux et ne songeant plus qu'à sa fin prochaine, Maucroix fit ces vers :

Chaque jour est un bien que du ciel je reçoi, 
Je jouis aujourd'hui de celui qu'il me donne;
Il n'appartient pas plus aux jeunes gens qu'à moi,
Et celui de demain n'appartient à personne.
On doit à notre auteur diverses traductions, qui furent estimées et qui sont estimables; nous allons les mentionner parmi ses productions : Homélies de saint Chrysostome au peuple d'Autriche (Paris, 1671); Histoire du schisme d'Angleterre, trad. du latin, de Saunders (Paris, 1675); Vie des cardinaux Polus et Campège (1677); ceci fait suite à l'Histoire du schisme d'Angleterre; De la mort des persécuteurs de l'Eglise, trad. de Lactance (Paris, 1679); Abrégé chronologique de l'histoire universelle (1653); Ouvrages de prose et de poésie des sieurs de Maucroix et de La Fontaine (Paris, 1685); le deuxième volume seul est de Maucroix et renferme la traduction des Phiilippiques de Démosthène, d'une des Verrines de Cicéron, de l'Eutiphron, de l'Hippias et de l'Euthydemus de Platon; ces trois derniers morceaux sont précédés d'un avertissement sur Platon par La Fontaine; Homélies morales, trad. d'Astérias, évêque d'Amasie (1695); OEuvres poslhumes de Fr. de Maucroix (Paris, 1710), précédées d'une préface de l'abbé d'Olivet; ces ouvrages posthumes se composent de traductions du Dialoque des orateurs de Quintilien, des Philippiques de Démosthène et des Catilinaires de Cicéron; Nouvelles oeuvres de l'abbé de Maucroix (1726), publiées par la comtesse de Montmartin à qui l'auteur avait appris le latin et inculqué l'amour des lettres (Verdun, 1708). Il y a là des traductions des Satires, des Epîtres et de l'Art poétique d'Horace.

N'oublions pas de dire en finissant que notre écrivain songea un moment à écrire un livre relatif rois de France de dynastie capétienne; mais, trop paresseux pour une pareille entreprise, il renonça bien vite à ce projet. (PL).

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