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Lazarillo des Tormes, de Hurtado de Mendoza

Lazarillo de Tormes est un roman espagnol de Diego Hurtado de Mendoza (1554). L'illustre historien et diplomate, si bien nourri des chefs-d'oeuvre de l'Antiquité, s'est délassé de ses travaux austères dans ce petit livre, qui ouvrit la voie à ce qu'on a appelé la littérature picaresque. Nous devons à ce genre Guzman d'Alfarache et Gil Blas

Hurtado de Mendoza eut le mérite de l'originalité, en rompant avec les magiciens, les fées, les paladins errants et tout le matériel usé des romans du Moyen âge; il emprunta son piquant récit à la vie réelle et à ce qu'elle avait à la fois de plus infime et de plus jovial; ses personnages sont, outre le héros, qui est un vagabond, des mendiants, des aubergistes voleurs, des moines crapuleux, des légistes de contrebande, des filles de joie. Tout cela grouille et vit d'une vie intense, dans ces pages rapides et colorées.

Lazarillo, dont la première position dans le monde est de servir de chien à un aveugle, passe tour à tour au service d'un prêtre, d'un hobereau de province, d'un moine marchand d'indulgences, d'un chapelain, d'un alguazil, et finit par se marier avec une gourgandine. Il n'a jamais vu que l'envers de la société, et c'est cet envers qu'il décrit très spirituellement dans le récit que l'auteur place dans sa bouche.

Chaque épisode de cette vie accidentée est un petit chef-d'oeuvre de malice et de bonne humeur. Rien n'égale la vivacité du récit de la vie du petit drôle, quand il accompagnait son aveugle, un mendiant de la pire espèce, dont il ne recevait que des coups; il s'en débarrasse fort méchamment comme on pourra en juger à la lecture de l'extrait suivant : 
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 Comment Lazarillo fit faire un vilain saut à son aveugle

« Cependant, voyant les mauvais tours que mon maître me jouait, je résolus définitivement de le quitter. Il y avait longtemps que j'en avais formé le dessein; mais cette dernière aventure acheva, de me décider, et je l'effectuai de la manière suivante :

Nous allâmes le lendemain demander l'aumône par la ville. Il avait beaucoup plu la nuit, et là pluie tombait encore en larges ondées. Nous nous étions mis à couvert sous le portail d'une église pour y attendre les fidèles au passage pendant toute la journée. Mais lorsque la nuit vint et que la pluie redoubla de violence, l'aveugle me dit en soupirant :

- Lazarillo, cette pluie est bien fâcheuse, plus la nuit s'avance, plus fort elle tombe; retournons de bonne heure au logis, il n'y a rien de bon à gagner à relier dehors par un pareil temps.

Pour gagner notre hôtellerie, il fallait traverser un ruisseau qui avait beaucoup grossi. Je lui dis donc :

- Maître, le ruisseau est comme une rivière, mais je vois un endroit où il n'est pas large, et par où, en sautant, nous le pourrdons passer aisément sans nous mouiller.

Il approuva mon conseil et répliqua :

- Tu as raison, Lazarillo, et je t'aime bien; mène-moi vers cet endroit-là : l'eau ne vaut rien en ce temps d'hiver, et surtout il n'est pas sain d'avoir les pieds mouillés.

Trouvant là une magnifique occasion de me venger d'un seul coup de tous les horions que je lui devais, je le conduisis et le plaçai vis-à-vis d'un pilier de pierre qui soutenait la façade d'un vieil hôtel de l'autre côté du ruisseau :

- Vous voilà à l'endroit le plus étroit, lui dis-je, vous n'avez qu'à sauter.

Or, comme il pleuvait fort, mon aveugle se mouillait; et l'envie qu'il avait d'aller chercher un abri, ou pour mieux dire le diable qui me voulait donner le moyen de me venger de lui, lui aveugla si bien l'esprit, qu'il se fia pour lors entièrement à moi et me dit :

- Place-moi donc bien à l'endroit qu'il faut, Lazarillo, et saute le premier.

Je n'y manquai pas; je le plantai, bien en face le pilier, puis, ayant sauté, je m'allai mettre derrière ledit pilier, ne perdant pas un seul de ses gestes et dans la posture d'un homme qui veut se garantir du choc d'un taureau, et je lui dis :

- Allons, prenez votre élan et sautez le plus loin que vous pourrez.

A peine avais-je achevé de parler, que mon homme, comme un bélier qui veut choquer contre un autre, recula d'un pas en arrière, se lança et vint donner la tête la première de tout le poids de son corps contre le pilier; le coup en retentit comme d'une grosse calebasse qu'on aurait cassée, l'aveugle tomba à la renverse, les quatre fers en l'air, à demi mort, et la tête fendue comme une grenade trop mûre.

Le voyant se débattre dans la boue, je lui dis :

- Vous qui aviez si bon nez pour flairer l'andouille, que n'avez-vous flairé le pilier? Or flairez-le présentement tout à votre aise.

Puis l'abandonnant aux mains de plusieurs personnes qui étaient accourues à ses cris, je gagnai d'une seule traite la porte de la ville sans regarder derrière moi, et j'arrivai avant la nuit close à Torrijos.

Je n'ai jamais su ce que devint mon premier maître, j'avoue que je ne m'en suis jamais mis en peine. »
 

(H; de mendoza, Les Aventures de Lazarillo de Tormes).

Ses aventures avec les moines et la satire de leurs moeurs ignobles parurent si fortes à l'Inquisition que le livre fut mis à l'Index; ces amusants chapitres ont été longtemps retranchés dans un certain nombre d'éditions espagnoles. Toutes les peintures de la vie commune sont d'une grande vérité; elles ont classé ce roman parmi les meilleurs du genre. (PL).

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