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Histoire du Languedoc
Le Languedoc de 1271 
à la Guerre de Cent ans
Aperçu
Antiquité et Haut Moyen-âge
Guerre des Albigeois* De 1271 à la Guerre de 100 ans
Des Guerres de Religion à la Révolution

Epoque royale

Le Midi était vaincu, mais il n'avait pas renoncé à tout espoir, et, de 1229 à 1249, il va essayer à plusieurs reprises de recouvrer l'indépendance perdue. A vrai dire, durant ces vingt ans, les agents de la royauté ne s'inquiètent guère de faire accepter par les populations le nouvel état de choses ; jusqu'à l'arrivée des enquêteurs royaux en 1248, les Méridionaux sont en butte à toutes sortes de tracasseries et de violences, exposés aux exactions d'officiers royaux, ignorants des usages, des droits du Midi, peu soucieux des privilèges des villes et qui ne pensent qu'à remplir le trésor royal et à terroriser les habitants.  Aussi les proscrits, les bandits qui ont cherché un asile, les uns en Aragon, les autres dans les Etats du comte de Toulouse, dont quelques-uns occupent encore divers châteaux fortifiés, — le dernier, Quéribus, ne succombera qu'en 1255, — entretiennent avec les vaincus des relations constantes, et, à deux reprises différentes, ils les entraînent dans de nouvelles aventures. 

En 1240, le vicomte dépossédé de Carcassonne, Trencavel, soutenu par une poignée de proscrits, soulève tout le pays de Carcassonne et une partie du Bitterrois; il occupe la majeure partie des petites villes, massacre les garnisons françaises et vient mettre le siège devant la cité. La place, commandée par le sénéchal Guillaume des Ormes, se défend vigoureusement, et, après de rudes attaques, les envahisseurs doivent lever le siège et fuir devant l'armée de secours amenée de France. La répression est sanglante et les vainqueurs pénètrent jusque dans la haute vallée de l'Aude, qu'ils n'ont pas encore parcourue. 

Raimond VII n'avait pris aucune part à cette tentative; deux ans plus tard, jugeant les circonstances plus favorables, sûr de l'alliance du roi d'Angleterre Henri III et des barons poitevins soulevés contre le jeune Alphonse, il se met en pleine révolte contre le roi de France. Mais Louis IX conduit l'affaire avec vigueur; Henri III est battu, obligé de regagner Bordeaux, Raimond VII, abandonné de son principal allié, le comte de Foix, et la paix de Lorris, sollicitée humblement par lui (1249), est suivie de la soumission définitive du Midi. L'Inquisition, dont le comte de Toulouse a voulu modérer l'action, reprend ses poursuites et procède à ces vastes enquêtes dont nous avons quelques débris et qui englobaient des centaines et des milliers de prévenus. En 1245, le château de Montségur, dans la seigneurie de Mirepoix, est pris de vive force; c'était le dernier asile des derniers défenseurs de l'indépendance méridionale, réduits par la défaite à vivre en véritables bandits. La situation du pays est pire que jamais.

Fort heureusement Louis IX va dans la mesure du possible apporter à ces maux quelque remède. Tout d'abord il envoie en 1248 des clercs enquêteurs, chargés d'informer sur la conduite des agents royaux, de réparer les torts causés et de faire toutes les restitutions imposées par l'équité. Ces longues enquêtes prouvent le sens politique de ce prince qui a compris que la main-mise sur le Sud a son prix; sans doute, les hérétiques et leurs partisans restent toujours proscrits, sont toujours hors la loi; mais cette exclusion que condamnent nos idées modernes paraissait toute naturelle aux gens du XIIIe siècle. Rappelons d'ailleurs que Louis IX ira dans cette voie des réparations aussi loin que le lui permettront les préjugés religieux de son temps; dès 1254, il publie une ordonnance célèbre dont plusieurs articles ont pour but de prévenir le retour de certains abus constatés par les enquêteurs. Un peu plus tard, en 1259, un autre statut, encore plus remarquable, marque les cas fort nombreux où on devra restituer les domaines confisqués depuis 1209. Jusqu'à la fin du règne de Louis IX, des enquêteurs vont parcourir le pays, travaillant à cette oeuvre de pacification et d'apaisement. 

De ce règne date également l'organisation administrative du Languedoc royal; deux sénéchaussées sont créées, l'une à Carcassonne, l'autre à Nîmes; dans chacune d'elles des vigueries et des bailliages. Le ressort de ces circonscriptions, à la fois administratives et militaires, comprend non seulement le domaine direct, mais encore les fiefs relevant du roi. De ce règne date aussi la création du port royal d'Aigues-Mortes. Enfin n'oublions pas que le Languedoc renferme à cette époque deux enclaves : la baronnie de Montpellier, relevant de l'évêque de Maguelonne et possédée par le roi d'Aragon, et le comté de Melgueil, confisqué jadis par la papauté sur Raimond VI et confié par Innocent III à la garde de l'évêque de Maguelonne. L'ancienne noblesse dans les territoires de Carcassonne, de Razès et de Béziers a été dépossédée en majeure partie, et une nouvelle aristocratie s'est formée, composée surtout de ceux qu'on appelle seigneurs terriers, descendants des compagnons de Simon de Montfort.

Telle est la situation du Languedoc royal, jusqu'à la mort de Louis IX en 1270. Un mot maintenant du sort des pays laissés à Raimond VII par le traité de 1229. Ce prince avait conservé le Toulousain, l'Albigeois méridional, le Quercy, le Rouergue, l'Agenais et le Venaissin. Pendant vingt ans, il travaille, par des acquisitions multipliées, par la fondation de quantité de villes neuves, à reconstituer ses revenus fortement diminués. En 1242, il tente vainement un effort pour mettre à néant le funeste traité de Paris; un peu plus tard, à deux reprises différentes, il cherche à se marier pour avoir un fils à qui léguer ses Etats dont ce même traité a disposé. Il échoue encore. Il n'est pas plus heureux dans ses rapports avec l'Eglise romaine; il est obligé de laisser l'Inquisition s'établir dans ses Etats et poursuivre ses sujets; il doit payer les professeurs de l'université de Toulouse qui travaillent à ramener le Midi à la foi orthodoxe, et ces marques multipliées de soumission ne paraissent pas encore suffisantes à la cour pontificale, qui ne lui accorde jamais la consolation, ardemment sollicitée par lui, de faire inhumer en terre sainte son père Raimond VI. Enfin au moment où il va partir pour l'Orient, il meurt à Millau le 27 septembre 1249, à la grande désolation de ses sujets. 

Il a pour successeur sa fille Jeanne, ou plutôt le mari de celle-ci, Alphonse, comte de Poitiers, frère cadet de Louis IX, prince de tempérament faible et d'âme froide, mais  administrateur et juge consciencieux. Il ne s'attache pas à gagner l'affection de ses nouveaux sujets pour lesquels il est de tout point un étranger, et, sauf en deux occasions, il ne visite pas le Midi, résidant presque toujours aux environs de Paris ou à la cour de son frère. Il n'en fut pas moins un prince tempéré, très soucieux de ses intérêts, mais respectueux des droits d'autrui, et sous ce régime sévère, mais équitable, cette partie du Midi jouit d'une paix absolue et d'une prospérité indéniable. Fidèle à la tradition monarchique, il montre peu de sympathie pour les libertés municipales, concède de nouvelles chartes de privilèges civils, mais cherche à restreindre l'autorité des consuls de Toulouse. Il avait pris part à la funeste expédition d'Egypte et partagé les périls et la captivité de son frère; de retour en Europe, il ne se mêle que par occasion des affaires politiques du royaume. Très attaché à son frère, il prend la croix une seconde fois avec lui, prépare pendant de longues années une nouvelle expédition et suit Louis IX en Afrique; il échappe à la peste qui décime l'armée et revient mourir en Italie, à Savone, où il expira le 21 août 1271; sa femme Jeanne de Toulouse, qui l'a suivi, succombe à son tour quatre jours plus tard (25 août). Le gouvernement d'Alphonse a laissé des traces durables dans l'organisation administrative du Languedoc; la sénéchaussée de Toulouse avec ses jugeries date de ce règne, et c'est à ce prince qu'on doit la fondation d'une foule de bastides ou villes neuves dont quelques-unes sont aujourd'hui des villes importantes.

A qui allaient revenir les Etats d'Alphonse et de Jeanne? Ils ne laissaient pas d'enfants, et, d'après le traité de Paris, les anciens domaines de Raimond VII devaient être réunis à la couronne. Jeanne, par testament du 23 juin 1270, avait cherché à prévenir cette réunion en léguant à Charles d'Anjou le Venaissin, et à sa cousine Philippe de Lomagne, comtesse de Périgord, le reste de ses Etats. Mais ces dispositions ne devaient pas être respectées. A peine la mort des deux princes connue, le roi Philippe III ordonne au sénéchal de Carcassonne de prendre possession des terres vacantes, pour prévenir une tentative de l'infant d'Aragon qu'appelaient quelques mécontents de Toulouse. L'opération a lieu sans résistance; du testament de Jeanne de Toulouse, on ne tient aucun compte; la légatrice, Philippe de Lomagne, perd le procès intenté par elle en parlement (1274), et le Venaissin comme le reste est occupé par les officiers royaux; toutefois, après de longs attermoiements, l'Agenais est restitué à Edouard Ier, roi d'Angleterre (1279), conformément au traité de 1258; pour le Quercy, le souverain anglais reçoit une rente; enfin le pape Grégoire X se fait céder le Venaissin (1274), à la possession duquel le Saint-siège n'avait d'ailleurs en réalité aucun droit.

Le nouveau régime établi, Philippe III juge utile de frapper un grand coup et de montrer aux Méridionaux la puissance de la royauté. Roger-Bernard, comte de Foix, avait pris les armes contre le sieur de Cazaubon; pour le réduire, le roi convoque ses barons, tout l'ost de France, et une armée formidable envahit le comté de Foix. Roger-Bernard doit se rendre à discrétion, est emmené en France, et tout le comté occupé par Ies troupes royales ; il sera d'ailleurs restitué au possesseur légitime en 1277. Le nouveau roi suit pour le reste la même politique que son père; le pays est sagement administré, des enquêteurs le parcourent sans cesse, redressant les torts, restituant les droits ou les terres injustement occupées. La province envoie des troupes en Navarre, sous Eustache de Beaumarchais, sénéchal de Toulouse (1275 et années suivantes). 

Un peu plus tard, elle obtient la création d'une cour suprême de justice, qui siège à Toulouse, à titre de délégation du parlement de Paris, et qui épargne aux plaideurs languedociens de longs voyages et des frais inutiles (1279); cette utile institution fonctionne à peu près régulièrement pendant une dizaine d'années. Les années suivantes sont marquées par le complot d'Aimeri, vicomte de Narbonne, qui a cherché à s'unir avec le roi de Castille (1282), et par l'occupation momentanée de la baronnie de Montpellier par les troupes royales, occupation qui oblige le roi de Majorque à se reconnaître arrière-vassal de la couronne de France pour cette baronnie. L'expédition d'Aragon (1285) est funeste au Languedoc; non seulement cette province contribue à cette entreprise impolitique et fournit de l'argent et des hommes, mais elle a à souffrir du passage de l'armée, puis, après l'évacuation de la Catalogne, des incursions des troupes espagnoles et des attaques des corsaires italiens et catalans. 

Le pouvoir royal fait chaque jour dans la province de nouveaux progrès. Philippe le Bel acquiert la partie de Montpellier possédée par l'évêque de Maguelonne, la seigneurie de Lunel, entre en paréage avec les évêques de Mende, du Puy et de Viviers; d'autre part, l'organisation administrative se complète et à dater de 1302 apparaissent les Etats de Languedoc, première forme de l'assemblée qui administrera cette province jusqu'en 1790. Enfin la cour soumet et punit sévèrement le comte de Foix, devenu pourtant plus puissant que jamais par son mariage avec l'héritière du Béarn. L'état du pays serait satisfaisant sans les exigences du Trésor; pour cette nouvelle administration, pour les guerres incessantes avec l'Angleterre et la Flandre, ii faut des ressources que ne peuvent donner les anciens impôts. De là une rapide modification dans le gouvernement; une des institutions tutélaires de Louis IX, les enquêteurs royaux, se transforme, et les clercs qui parcourent sans cesse le pays n'ont plus qu'une mission, procurer de l'argent au pouvoir central par tous les moyens possibles. La royauté, n'ayant pas encore de budget fixe, vit de ressources extraordinaires ou d'emprunts onéreux. Cet état de choses se perpétuera jusqu'au règne de Charles VII, moment où les taxes deviendront régulières et annuelles, sauf à grossir chaque année. Une autre cause de mécontentement pour les populations méridionales, ce sont les procédures inquisitoriales. 

Le mouvement cathare est agonisant, et c'est ce moment que ce tribunal extraordinaire choisit pour redoubler de rigueur; Philippe le Bel un instant juge opportun d'intervenir et, au moment même où il lutte contre Boniface VIII, il accueille les plaintes de ses sujets. Trois agents royaux, Jean de Picquiguy, vidame d'Amiens, Richard Neveu, archidiacre de Lisieux, et Gilles de Remi, viennent s'informer des faits (1301-1304); les inquisiteurs sont convaincus d'excès de pouvoir et les dominicains, parmi lesquels se recrutent les juges de la foi, sont en butte aux violences des populations soulevées. On décide en 1304 que des commissaires royaux visiteront les prisons inquisitoriales et que les juges spéciaux ne pourront siéger sans les évêques du pays. Mais cette satisfaction incomplète ne pouvait faire oublier leurs longues souffrances aux malheureux Méridionaux; les frères mineurs et principalement le célèbre Bernard Délicieux se mettent à la tête du mouvement. 

On brise les portes du mur de Carcassonne; on poursuit partout les frères prêcheurs et bientôt ne trouvant plus d'appui auprès de la cour, qui a abandonné leur cause, quelques désespérés font appel à l'étranger et entrent en relations avec l'infant de Majorque, don Ferrand, entreprise périlleuse, bientôt découverte et sévèrement châtiée. Bernard Délicieux est arrêté en 1305 par ordre de Clément V, et les consuls de Carcassonne et leurs complices mis à mort. Le malheureux Bernard, après quatorze ans de détention, sera définitivement jugé par ordre du cruel et vindicatif Jean XXII en 1319. Un décret du concile de Vienne de 1312 adoucit légèrement la rigueur des tribunaux d'Inquisition, mais si cette juridiction extraordinaire perd un peu plus tard de son activité (vers 1335), ce n'est pas faute de zèle, mais faute de victimes à poursuivre. Du début du XIVe siècle datent la dernière tentative de quelques villes méridionales pour secouer le joug des Capétiens, et l'extinction définitive des doctrines, dont la propagation a jadis servi de prétexte à la croisade de 1209.

Au même régne appartiennent encore plusieurs faits importants, la suppression de l'ordre du Temple dont les biens immenses sont en partie confisqués, en partie dévolus à l'ordre de Saint-Jean, la création de l'évêché de Pamiers, premier essai de démembrement du vaste diocèse de Toulouse, enfin l'expulsion des juifs et la confiscation de leurs biens. Cette population malheureuse avait jusqu'à l'arrivée des officiers royaux joui dans le Midi de la France d'une prospérité relative; pouvant posséder des biens immobiliers, commerçants actifs, les juifs avaient contribué pour une bonne part à la prospérité matérielle du pays. Dans presque toutes les villes ils avaient des synagogues, des écoles dirigées par des rabbins célèbres dont les historiens vantent la science; au XIIe siècle le fameux Benjamin de Tudèle ne tarit pas en éloges sur les maîtres de Lunel, de Béziers et de Montpellier. 

Sous Alphonse, sous Louis IX même, le sort des juifs a changé, et ces deux princes, oublieux de leur équité dont ils ont pu faire montre par ailleurs, les ont soumis aux plus cruels traitements, confisquant à deux reprises leurs biens et les obligeant par un long et arbitraire emprisonnement à racheter leur liberté et leur vie. Philippe le Bel ne manque pas de suivre ce triste exemple et en 1306, mettant le comble à l'iniquité, il fait saisir leurs biens et les chasse du royaume, dénués de toutes ressources. Mesure impolitique dont la prospérité du pays devait longtemps se ressentir. Plus tard, les juifs reviendront en Languedoc, mais ils n'y formeront plus une caste puissante et respectée, et devront acheter chèrement des officiers royaux une précaire et éphémère protection.

Les règnes des fils de Philippe le Bel, de 1314 à 1328, ne sont marqués en Languedoc que par quelques événements notables. Pour d'abord le remaniement par Jean XXII des circonscriptions épiscopales de l'évêché de Toulouse, ce pape fait une province comptant 8 diocèses : Toulouse, Montauban, Lavaur, Saint-Papoul, Mirepoix, Pamiers, Rieux et Lombez; il crée également le diocèse de Castres, détaché d'Albi, ceux de Saint-Pons, de Thomières et d'Alet, pris sur celui de Narbonne. La mesure était-elle nécessaire? On peut assurément en douter; le vie religieuse n'en sera pas plus active en Languedoc, et ces nouveaux sièges seront durant trois siècles distribués un peu au hasard aux favoris de la royauté et de la cour pontificale. 

Bien plus prospères sont les couvents dominicains, augustins et mineurs de Toulouse, de Montpellier et de Narbonne, et les universités de Toulouse et de Montpellier. Dans la première de celles-ci l'enseignement du droit, dans la seconde l'enseignement de la médecine restent toujours florissants; quelques-uns des meilleurs juristes de la couronne et de la papauté et des praticiens renommés doivent leur instruction à ces célèbres écoles. Vers le même temps, les capitouls de Toulouse fondent la célèbre académie du Gai Savoir, tentative louable, mais impuissante; l'âge d'or de la littérature provençale est terminé. 

L'histoire même du pays jusqu'au début de la guerre de Cent ans est marquée par les événements accoutumés, demandes de subside, exactions des officiers royaux. Les pastoureaux en 1320 ravagent le pays, puis on y persécute les lépreux; les comtés de Foix et d'Armagnac recommencent de temps à autre à se faire la guerre, enfin, en Albigeois, les héritiers du dernier seigneur de Castres se disputent avec acharnement les lambeaux de ce petit territoire.

Le Languedoc pendant la guerre de Cent Ans

L'année 1337 marque le début de la funeste guerre de Cent ans qui va couvrir la France de ruines et compromettre l'oeuvre de plus d'un siècle de paix intérieure. Le Languedoc tout d'abord ne souffre qu'indirectement; il fournit des hommes et de l'argent; mais le théâtre de la guerre se trouve hors de ses limites, en Agenais et en Périgord. Néanmoins, à mesure que l'ennemi fait des progrès, le danger se rapproche, et après les courses du comte de Derby (1345), après la bataille de Crécy et l'échec de Jean de Normandie sous Aiguillon (1346), les frontières de la grande province royale sont absolument découvertes. Les villes démantelées recommencent à s'entourer de hautes murailles, la peste noire décime la population; la situation déjà fort critique va encore s'aggraver par les fautes du nouveau roi, Jean II, successeur de Philippe VI. Ce dernier prince, si malheureux à Crécy, a marqué son règne en Languedoc par plusieurs actes utiles, notamment l'achat de Montpellier et de Lattes, acquis en 1349 du dernier roi de Majorque, l'infortuné Jacques II (1349); par contre, une partie de la seigneurie d'Alès a servi à payer rachat du Dauphiné, cédé par le dernier dauphin, Humbert. Dès 1350, le pays est profondément troublé, et les différents gouverneurs qui se succèdent ne parviennent pas à y rétablir la tranquillité. Des bandes anglaises commencent à parcourir le territoire et pénètrent jusqu'à Saint-Antonin; le nouveau lieutenant du roi, le comte Jean d'Armagnac, auquel le roi Jean a confié la province, va se montrer impuissant à la défendre. 

En 1355, la trêve expire et la guerre recommence, désastreuse pour le Languedoc, grâce à l'impéritie du comte d'Armagnac. Le fameux prince Noir parcourt impunément le pays jusqu'à Narbonne, brûlant les villes ouvertes, pillant les villages, ruinant, en un mot, une bonne moitié de cette riche contrée. Il se retire après avoir atteint son but, terrorisé le Midi français, ouvert la voie et donné l'exemple à tous les bandits qui suivront sa trace. La bataille de Poitiers, perdue en 1356 par le roi Jean, met le comble aux malheurs du pays. Sans doute, plus sages que leurs compatriotes du Nord, les Etats de Languedoc oublient les fautes du pouvoir central et octroient les ressources nécessaires pour lutter contre l'ennemi extérieur; ils prêtent un concours dévoué au comte d'Armagnac, puis à son successeur, le comte de Poitiers, fils du roi, plus tard duc de Berry, mais la situation n'en est pas moins terrible, et si le Languedoc évite heureusement une nouvelle invasion, il ne s'épuise pas moins d'hommes et d'argent. Enfin en 1360, le traité de Brétigny le réduit aux trois sénéchaussées de Toulouse, Carcassonne et Beaucaire; de province centrale. il devient pays frontière; de nouvelles charges lui sont imposées pour racheter de captivité le misérable Jean, et les grandes compagnies vont l'envahir.

Ces bandes indisciplinées et féroces, que la paix a privées de leur gagne-pain, se jettent sur le Bas-Languedoc et y commettent les plus épouvantables ravages; du Rhône à Carcassonne, le pays est en feu et les routiers étendent leurs courses jusqu'en Gévaudan et en Velay. D'autre part, le comte de Foix; Gaston-Phoebus, attaqué par son ennemi héréditaire le comte d'Armagnac, envahit le Languedoc occidental et triomphe à Launac (décembre 1362); enfin un prétendant au trône de Castille, Henri de Transtamare, est venu avec une foule de ses partisans chercher un asile en France, et ces hôtes incommodes traitent le pays en terre conquise. Fort heureusement, à Jean II succède Charles V, et ce nouveau roi va travailler énergiquement à rétablir la paix dans les provinces qui lui restent. Son frère Louis d'Anjou, esprit aventureux, mais capitaine habile et administrateur actif, devient gouverneur du Languedoc et s'occupe de pacifier le pays. On trouve de l'argent pour acheter le départ des grandes compagnies, que Du Guesclin emmène en Espagne pour chasser don Pedro le Cruel et établir sur le trône Henri de Transtamare (1366); il est vrai que les mêmes aventuriers, l'année suivante, viennent combattre pour don Pedro avec le prince Noir, mais nombre d'entre eux ont laissé leurs os dans ces périlleuses entreprises. 

Cependant certains bandits n'ont pas suivi Du Guesclin et continuent à vivre de rapines dans cette grasse terre de France, moins âpre que la Castille ou l'Estrémadure. En somme, le traité de Brétigny n'a été exécuté ni d'une part ni de l'autre, et quand Charles V juge le moment venu de le dénoncer (1369), il ne fait que reconnaître officiellement ce qui existe; depuis neuf ans, la guerre n'a pas cessé. Le moment était favorable : Edouard III était vieux et affaibli, le prince Noir malade venait de s'aliéner la noblesse de son duché d'Aquitaine et de mécontenter tout le monde par sa hauteur. Aussi les succès des troupes françaises, bien commandées, bien équipées, dépassent toutes les espérances; c'est au tour des Anglais de fuir devant les armées de Charles V.
De 1370 à 1376, grâce aux subsides votés libéralement par les assemblées de Languedoc, le duc d'Anjou peut reconquérir par les armes ou à force d'argent le Rouergue, le Quercy et l'Agenais; les grands feudataires de Gascogne, Albret, Armagnac, etc., ont vendu chèrement leur adhésion à la cause française. Si les villes se soumettent, ce n'est pas par enthousiasme, mais par politique, pour éviter une lutte coûteuse, d'issue incertaine, et par fatigue de la guerre; le patriotisme, tel qu'il est entendu aujourd'hui, est encore inconnu aux Méridionaux du XIVe siècle — la fidélité à la couronne en tient lieu en partie — mais il naîtra sous Charles VII dont les Languedociens seront les derniers défenseurs et les meilleurs auxiliaires.

Toutes ces campagnes au surplus sont fort coûteuses, et, à mesure que le Languedoc s'épuise, les exigences du duc d'Anjou s'accroissent. Bien plus, en 1376, il conçoit de
nouveaux projets; il achète les droits de la fille du dernier roi de Majorque Isabelle de Montferrat, et ce projet chimérique, pour lequel il dépense sans compter, risque d'amener une guerre entre la France et l'Aragon. En 1377, il réconcilie, il est vrai, définitivement, les comtes d'Armagnac et de Foix, mais la province est épuisée, elle succombe sous le poids des taxes, et des révoltes sanglantes au Puy, à Montpellier, à Clermont de Lodève, sont pour ainsi dire les signes avant-coureurs de l'insurrection des Tuchins (1378-1379). Ces soulèvements sont durement réprimés, mais Charles V, qu'effraye l'approche de la mort, se décide à donner une satisfaction à ses malheureux sujets, dont les plaintes sont venues jusqu'à lui; il rappelle le duc d'Anjou et fait gouverner le pays par quelques conseillers. Du Guesclin vient une dernière fois essayer d'expulser du Gévaudan les routiers anglais; il meurt devant Châteauneuf-de-Randon le 13 juillet 1380. Deux mois plus tard, Charles V expirait, après avoir, si l'on en croit des écrivains contemporains, témoigné l'intention de confier le Languedoc au comte de Foix.

Cette mesure salutaire ne pouvait être du goût des oncles et tuteurs du nouveau roi, et, dès novembre 1380, le duc de Berry se faisait donner le gouvernement du Languedoc, avec les pouvoirs d'un lieutenant général; n'était abandonner une moitié du royaume à l'influence de la maison d'Armagnac, alliée au nouveau gouverneur. Le pays était dans un état lamentable, épuisé d'argent, ravagé par les bandes armées qui occupaient nombre de places fortes, devenues autant de repaires de bandits; aussi, tandis que le Languedoc occidental, après quelques hésitations, embrasse le parti du comte de Foix et soutient ce prince rebelle, la partie orientale de la province va devenir le théâtre de la célèbre insurrection des Tuchins. 

La guerre civile dure plusieurs mois; une assemblée des communes convoquées à Mazères par le comte de Foix (avril 1381) reconnaît l'autorité de ce dernier et lui accorde des subsides; il détruit quelques compagnies de routiers (La criminalité au Moyen âge) et refuse de se soumettre à l'autorité du duc de Berry. Celui-ci n'en continue pas moins ses préparatifs et arrive au mois de juin. Il entre en négociation avec Gaston-Phoebus, et dès le mois de septembre l'accord était conclu virtuellement, le comte renonçait à ses prétentions et le duc de Berry pouvait travailler à la soumission de la province, qui ne s'opéra pas sans résistance de la part des habitants dont ces luttes intestines avaient encore accru la misère. Le nouveau gouvernement fonctionne à peu près régulièrement à dater de 1382, et la manière dont il se conduit justifie toutes les craintes des Languedociens.

La première chose à faire était de racheter les places occupées par les routiers; on décide la levée d'une imposition, mais il fallait la percevoir; d'où la révolte des Tuchins qui, en 1382 et 1383, ensanglante les diocèses de Nîmes et de Maguelonne et quelques pays voisins. Le nom de Tuchins désigne plus particulièrement les paysans révoltés qui, supportant en somme tous les malheurs sociaux, étaient les plus misérables et les plus exaspérés; aussi leur soulèvement eut-il le caractère d'une guerre sociale et sauvage. Beaucoup de nobles et de bourgeois pactisèrent avec eux. La répression fut épouvantable, et, une fois le pays à peu près pacifié, le duc de Berry, dont l'avidité est célèbre, se mit à l'exploiter largement. 

Dès 1383, on rétablit les aides abolies par Charles V, et, l'année suivante, on accorde à tout le pays des lettres d'abolition générale, moyennant le payement d'une amende énorme . C'est à la levée de cette somme  dont une bien faible partie devait entrer dans les coffres royaux, que le duc de Berry va apporter tous ses soins de 1384 à 1388. L'état du pays continue donc d'être absolument misérable; les routiers le parcourent toujours librement, l'anarchie administrative est au comble; enfin en 1389, Charles VI, qui a résolu de gouverner par lui-même, suspend le duc de Berry de ses fonctions et vient lui-même en Languedoc s'assurer de la situation de la province : des réformateurs sont nommés, quelques officiers du duc punis, et la sollicitude du jeune prince pour ses sujets se marque plus d'une fois durant ce long voyage. 

Charles s'abouche avec Gaston-Phoebus, qui, vieilli, sans enfant, lègue le comté de Foix à la royauté. Les années suivantes sont plus tranquilles; la province est administrée sagement par le maréchal de Sancerre une partie des routiers est expulsée, et, dans un second voyage en 1394 et 1393, Charles VI complète son oeuvre. Malheureusement la maladie dont ce prince souffre devient de plus en plus terrible; en 1401, le duc de Berry se fait rétablir dans le gouvernement du Languedoc et les mauvais jours recommencent; le duc, après la mort de son neveu d'Orléans, s'attache tout d'abord au parti armagnac; il est un instant dépouillé de son autorité; la guerre civile éclate et bientôt la guerre étrangère vient s'y joindre. 

En 1416, Jean de Berry meurt, laissant tout le pays en feu; les comtes de Foix et d'Armagnac se font la guerre, et les deux partis, armagnac et bourguignon, se disputent le pouvoir. En 1417, la reine Isabeau de Bavière, alliée fidèle du duc de Bourgogne, parvient à occuper une bonne partie du Languedoc; le vicomte de Lomagne, lieutenant du comte d'Armagnac, est expulsé, et le prince d'Orange, chef du parti bourguignon, semble près de triompher. Le comte de Foix, Jean de Grailly, se met alors en avant et arrive à se faire nommer gouverneur du pays, à la fois par le dauphin, chef du parti armagnac, et par le roi, instrument du duc de Bourgogne. Mais le dauphin se décide bientôt à venir en personne en Languedoc (1420); il chasse les derniers chefs bourguignons, destitue le comte de Foix, et c'est cette province ainsi reconquise qui va pendant dix ans lui fournir les ressources nécessaires pour soutenir la lutte contre l'étranger, maître du Nord et de la capitale du royaume.

L'histoire des années suivantes est de plus en plus triste; le Languedoc prend sa part et sa large part des maux dont souffre la France entière. Le comte de Foix, qui est devenu gouverneur de la province, ne s'occupe guère du pays que les routiers ravagent en toute sécurité. Au premier rang de ces bandits figure le célèbre aventurier espagnol, Rodrigo de Villandrando. Une fois le calme un peu rétabli, le roi prend différentes mesures pour éloigner les routiers; les uns vont se faire tuer en combattant contre les Suisses, d'autres servent dans les dernières guerres contre les Anglais de Guyenne; enfin le reste entre définitivement au service de la royauté et forme le noyau des premières compagnies d'ordonnances. En 1453, les Anglais sont enfin expulsés et cette fois sans espoir de retour. Une ère de tranquillité relative va commencer pour la France méridionale; elle ne cessera que vers 1560, à l'ouverture des Guerres de religion.

De 1453 à 1560

Nous disons tranquillité relative, car ces cent ans ne se passent ni sans troubles, ni sans malheurs. Tout d'abord, dans les dernières années de Charles VII, campagne contre le comte d'Armagnac (1444) qui voulait conquérir le Comminges, campagne terminée par la réunion de ce dernier comté à la couronne. Sous Louis XI, le Languedoc est obligé de payer des tailles de plus en plus fortes et plus d'une fois ce roi despotique lève les impositions sans demander le consentement des Etats ; il a en effet bien des affaires sur les bras; il veut conquérir le Roussillon et la Cerdagne; il lutte contre les grands du royaume (ligue du Bien public), enfin il doit soumettre définitivement la maison d'Armagnac. Il réussit dans toutes ses entreprises; les deux provinces espagnoles sont réunies pour un temps au royaume, et il triomphe des grands feudataires; le dernier comte d'Armagnac périt à Lectoure en 1473, et son cousin Nemours est décapité en 1477. Les domaines d'Armagnac sont en partie réunis au domaine; une bonne part paye les services des fidèles de Louis XI, dont l'un, un aventurier italien, Boffile de Juge, devient comte de Castres. Enfin c'est sous Louis XI que la limite occidentale du Languedoc est définitivement fixée; on en détache en 1469 et on rattache au duché de Guyenne, apanage de Charles, frère unique du roi, le pays à l'Ouest de la Garonne; Charles meurt en 1472, mais jamais les localités ainsi distraites ne seront rendues au Languedoc, perte sensible pour la sénéchaussée de Toulouse.

A dater du règne de Louis XI, le gouvernement de Languedoc est confié aux princes de la maison de Bourbon, qui le posséderont jusqu'à la trahison du connétable, en 1523. Sous Charles VIII, les représentants de la province prennent une part active aux délibérations des fameux Etats de Tours; une partie des terres aliénées par le précédent roi sont de nouveau réunies à la couronne, puis le pays est agité par une longue guerre entre les deux branches de la maison de Foix, celle de Navarre-Albret et celle de Narbonne, guerre sanglante qui durera de longues années et ne se terminera qu'au début du XVIe siècle. En rendant le Roussillon et la Cerdagne à l'Aragon pour obtenir la neutralité de cette puissance lors de l'expédition de Naples, Charles VIII fait de nouveau du Languedoc une province frontière, et, quand Ferdinand le Catholique s'est déclaré contre la France, le diocèse de Narbonne est exposé aux attaques des ennemis; Salces est occupé par eux en 1496. Sous Louis XII (1498), la situation du pays reste la même; il paye sa part des sommes destinées aux ruineuses expéditions d'Italie, et en 1503, lors de la guerre entre l'Espagne et la France, tout le pays jusqu'à Narbonne est horriblement ravagé par les bandes espagnoles.

Sous François Ier, l'histoire du Languedoc est peu fertile en événements. En 1523, le connétable de Bourbon passe à l'ennemi; trois ans plus tard, il est remplacé par le célèbre Anne de Montmorency qui se donne pour lieutenant Pierre de Castelnau-Clermont. En 1533, le roi parcourt avec la famille royale et toute la cour la province qui s'épuise pour lui faire bon accueil. En 1536, Charles-Quint, qui a occupé la Provence, arrive jusqu'au Rhône et menace le pays d'une nouvelle invasion; il échoue dans son entreprise, mais ses troupes ont cependant ravagé les pays frontières vers Narbonne et Leucate. L'année suivante, François Ier vient lui-même à Montpellier, pendant que ses plénipotentiaires discutent les conditions de la paix avec les envoyés de l'empereur à Fitou, entre Narbonne et Perpignan (1537-1538). Enfin, en juillet de la même année, la paix est conclue entre les deux monarques dans la célèbre entrevue d'Aigues-Mortes. Deux ans plus tard, la guerre éclatait de nouveau; les milices et la noblesse du Languedoc vont servir au siège de Perpignan (1542) que fait échouer l'impéritie du maréchal de Montpezat. En 1544, tout le pays est en alarme; on craint une descente de l'ennemi vers Aigues-Mortes; on s'attend à une invasion du côté de Carcassonne. Le traité de Crépy-en-Valois met fin pour quelque temps aux hostilités (1544).

Henri II rend au connétable de Montmorency le gouvernement du Languedoc, et cette charge restera dans la famille presque sans interruption jusqu'en 1632. Anne lève des troupes dans son gouvernement pour aller châtier durement les Bordelais révoltés (1548). Un peu après, le roi crée, pour faciliter l'administration de la justice, un certain nombre de présidiaux, connaissant en dernier appel des affaires les moins importantes; c'est le premier essai qu'on puisse citer de simplification de l'organisation judiciaire; la réforme fut complétée et étendue plus tard; elle ne supprima pas d'ailleurs toutes les anomalies et tous les abus. 

L'histoire du pays jusque vers 1560 ne présente aucun fait bien saillant; c'est toujours la même succession monotone de sessions d'États, de levées d'impôts, de querelles entre les différentes administrations; de temps à autre, la peste ou quelque famine. Vers l'an 1560, entre en scène un nouvel élément, le parti réformé. (A. Molinier).

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Dictionnaire Territoires et lieux d'Histoire
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