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Jurieu

Pierre Jurieu est un pasteur protestant, né à Mer, dans le Blaisois, le 24 décembre 1637, mort à Rotterdam le 11 janvier 1713. Le nom de Jurieu est inséparable de l'histoire du protestantisme français pendant le règne de Louis XIV. Après de fortes études à l'académie de Saumur, et un séjour on Angleterre, Jurieu fut successivement pasteur à Mer, à Vitry-le-François et professeur à l'académie de Sedan, où il professa  la théologie et l'hébreu  et  qu'il dut quitter pour se retirer à Rotterdam, où il devint l'un des pasteurs de l'église des réfugiés français. 
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Jurieu.
Pierre Jurieu (1637-1713).

Il avait compris, l'un des premiers, les dangers qui menaçaient la Réforme et, pour les prévenir, il devint le controversiste ardent, l'écrivain habile, dont Bossuet devait dire plus tard qu'il était « le tenant du parti ». Il n'est que peu d'exemples d'une aussi rare puissance de travail et d'un zèle aussi ardent pour la défense d'une cause vaincue. Au lendemain des longues controverses théologiques qui avaient mis aux prises les calvinistes et les jansénistes, Jurieu comprit que ces questions abstruses se limitaient à l'école et que la politique en tiendrait peu de compte. Il avait suivi de trop près les menées cléricales pour ne pas douter qu'elles ne tendaient à rien moins qu'à la révocation de l'édit de Nantes et à la ruine des libertés des réformés.

La controverse devait se transformer et descendre de la discussion érudite à l'exposition rapide et concluante. La publication d'un libelle, la Politique du clergé de France (1681) révéla un écrivain de grande qualité, d'une rare souplesse d'esprit, prompt à l'attaque, nerveux, mordant. Jurieu dévoilait, par des arguments décisifs, que le véritable auteur des maux dont souffraient les protestants était le clergé, qui demandait au pouvoir de servir ses desseins afin d'arriver à la destruction de l'hérésie et à rétablir, même au prix de la persécution la plus cruelle, l'unité de la foi. Bossuet ne devait pas avoir d'adversaire plus implacable que Jurieu, qui ne lui pardonnait pas de combattre des adversaires sans défense, et, de la terre d'exil où la parole était libre, il ne cessa de le poursuivre dans une polémique où revivent les passions de ces temps malheureux.

L'écrivain protestant ne se laissait pas éblouir par les affirmations superbes de Bossuet, dont il ne méconnut jamais la gloire, mais dont il perça à jour les sophismes. Dans son Préservatif contre le changement de religion (1680) comme dans ses Lettres pastorales aux fidèles qui gémissent sous la captivité de Babylone (1686-1689), Jurieu ruine l'argumentation de Bossuet en montrant avec dédain le néant de son affirmation, base de l'édifice catholique, que « la vérité est venue d'abord dans sa perfection ». Il n'était pas difficile à Bossuet de vaincre en un temps où la nécessité d'être de la religion du roi était la loi même du royaume; mais après deux siècles, si la beauté littéraire a sauvé l'Histoire des variations de l'oubli, il n'en est pas moins vrai que son oeuvre de penseur ne lui a pas survécu.

Jurieu, dans sa lutte avec Bossuet, est un précurseur des libertés modernes, car à sa politique d'intolérance il oppose ces fières paroles : 

« Le catholique romain en France, le protestant en Hollande et en Angleterre ne devrait jamais dire : votre religion est un obstacle invincible à votre fortune. »
Il est remarquable qu'un théologien d'une stricte orthodoxie, toujours en lutte, même sur la terre d'exil, avec ses collègues, instituant sans cesse des procès en hérésie, ait été le défenseur le plus ardent des libertés politiques. On ne peut s'expliquer que Jurieu soit devenu, pendant le règne de Louis XIV, le théoricien de la souveraineté du peuple qu'en mesurant exactement toute la portée de la révocation de l'édit de Nantes, non se plaçant au point de vue des pertes si considérables qui en résultèrent pour la France, qu'en y voyant un acte révolutionnaire qui devait frapper à mort le principe monarchique et par la main même de Louis XIV. 

L'édit de Nantes, enregistré par les parlements, juré par les rois, était la loi même du royaume, et les protestants ne crurent à la possibilité de sa révocation qu'à la veille même du jour où l'inique mesure fut prise, à la prière répétée du clergé, Ce fut alors que Jurieu attaqua avec puissance le principe de la souveraineté absolue, en montrant que Louis XIV avait perdu ses droits à la royauté en violant la loi qu'il devait observer. Dès 1685, dans ses Réflexions sur la cruelle persécution, il se déclare dégagé du lien de fidélité en dédiant ces pages véhémentes à Dieu, au roi des rois. 

Les années qui suivirent et qui amenèrent la chute des Stuarts comme la révolution d'Angleterre précisèrent ses vues politiques, et il en arriva à des formules d'une admirable netteté. On ne saurait assez s'étonner d'entendre un contemporain de Bossuet déclarer, dans la langue nerveuse du XVIIe siècle, 

« que le peuple fait les souverains et donne la souveraineté, donc le peuple possède la souveraineté dans un degré éminent, car elle est en lui dans sa source et même dans son premier sujet ». 
Ce n'est rien exagérer que de dire qu'il fut un précurseur du suffrage universel alors qu'il écrivit ces paroles : 
« Il faut qu'il y ait dans les sociétés une certaine autorité qui ne soit pas obligée d'avoir raison pour valider ses actes; or, cette autorité n'est que dans les peuples. »
Jurieu poursuivait d'une haine violente Louis XIV, et, s'il est été en son pouvoir de provoquer une révolution semblable à celle qui rendit la liberté aux Anglais, elle se fût produite. Il n'est pas de livre plus révolutionnaire sous l'Ancien régime que les Soupirs de la France esclave qui aspire après sa liberté (1689), où passent toutes les nobles indignations de l'exilé contre la tyrannie odieuse sous laquelle gémit sa patrie. Il y avait dans ce noble livre une vue si vraie de l'avenir qu'un siècle plus tard, à la veille de la Révolution française, il fut réimprimé sous ce titre : les Voeux d'un patriote (1788). 

Une étude approfondie de la politique de Jurieu montrerait la supériorité de sa pensée sur celle de Bossuet, qui tenta, mais en vain, de réfuter son adversaire en l'accablant de ses dédains. Il est certain que si le protestantisme français ne succomba pas sous la persécution, la polémique admirable de Jurieu en fut une des causes les plus déterminantes. Pendant vingt ans, il fut sans cesse sur la brèche, luttant contre les persécuteurs, sans en redouter aucun, ironique, véhément, et mettant au service des vaincus une langue admirable de force et de précision, une érudition peu commune, une dialectique puissante. Ses Lettres pastorales surtout, feuilles volantes, se répandirent dans toute la France et vinrent relever le courage des persécutés.

Mais ce n'était pas seulement contre les persécuteurs qu'il dirigeait ses coups; ses adversaires théologiques n'étaient pas mieux traités (Basnage, Saurin, Fénelon et d'Arnauld, etc). Ses différends avec Bayle sont restés fameux comme ses luttes dans les synodes wallons. Il serait inutile autant que fastidieux de citer les nombreux ouvrages nés de ces déplorables controverses aujourd'hui oubliées. Et cependant, cet écrivain si ardent, ce polémiste redoutable, s'il eût suivi ses penchants, serait devenu un mystique. On lui doit un Traité de la dévotion qui fut classique dans les églises du refuge; et il avait écrit l'Accomplissement des prophéties, explication étrange de l'Apocalypse. Mais, si l'on peut reprocher à Jurieu ses haines et ses emportements, la dureté de son orthodoxie, on ne pourra jamais oublier qu'il fut l'adversaire redoutable de la persécution religieuse et le précurseur des libertés politiques qui ont fait la France moderne. (Frank Puaux).

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