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La Jacquerie
1358
Le mot Jacquerie, qui est devenu en quelque sorte le nom générique des insurrections de paysans, ne doit s'appliquer qu'au terrible soulèvement du peuple des campagnes qui désola une partie de la France en 1358. L'étymologie de ce mot est assurée :
« Les nobles, dit la chronique de Jean de Venette à l'année 1356, commencèrent alors, pour tourner en dérision la simplicité des paysans et des pauvres gens, à leur donner le nom de Jacques Bonhomme. On désigna dès lors les paysans sous le nom de Jacques.-» 
Avant 1358, bien des insurrections analogues à la « Jacquerie » avaient eu lieu dans les mêmes régions, mais le mouvement de 1358 est particulièrement célèbre, parce qu'il a été très violent, et parce qu'il s'est produit dans des circonstances fort graves. 

Le 14 mai 1358, le régent ferma la session des Etats généraux de Compiègne en promulguant une ordonnance aux termes de laquelle les officiers royaux étaient chargés de faire réparer les châteaux forts et d'y mettre des garnisons. Selon Siméon Luce, cette mesure fut « l'occasion directe, immédiate, de la Jacquerie. Ces forteresses, dit-il, qui, loin de protéger les paysans, étaient le repaire de leurs plus mortels ennemis (les nobles, les brigands), on voulait les rendre plus redoutables encore aux dépens de ceux mêmes qu'elles devaient servir à mieux opprimer. » (Histoire de la Jacquerie; Paris, 1859, in-8, p. 56). Il ajoute : 

« C'est Etienne Marcel qui fit croire aux habitants du plat pays que la disposition de l'ordonnance était dirigée contre eux, que ces châteaux à mettre en état de défense étaient destinés surtout à seconder un redoublement de l'oppression seigneuriale. »
Flammermont (Revue historique, 1879, IX, p. 123) a combattu cette opinion. Il semble bien que l'ordonnance sur les forteresses (dont on a de nombreuses rééditions, antérieures et postérieures à 1358) n'est pas l'accident qui détermina « l'explosion de la haine accumulée depuis des siècles dans le coeur des paysans contre les seigneurs, les nobles et les gens de guerre », et qu'Etienne Marcel ne contribua pas à exciter l'insurrection. Il n'y eut pas complot; les « Jacques » se soulevèrent d'eux-mêmes, à la fin de mai 1358, parce que les gens de guerre qui occupaient la plupart des châteaux de l'lle-de-France et du Beauvaisis foulaient horriblement le pays. 
« C'est une rixe entre brigands et paysans qui fut la cause immédiate de la Jacquerie. » 
Cette rixe éclata, le 28 mai, au bourg de Saint-Leu; les campagnards eurent le dessus. Prévoyant un retour offensif de l'ennemi, ils ne se débandèrent pas après cette victoire; au contraire, ils formèrent une espèce d'armée où se développèrent bientôt, avec la conscience de sa force, des instincts de vengeance et de destruction. 
« Lorsque quelqu'un dit qu'il fallait rester unis, appeler aux armes tous les paysans, parcourir la campagne et massacrer les nobles, tous s'écrièrent : « Il dist voir. Honi soit celi par qui il demorra que tout fi gentil home ne soient destruit. » (Froissart).
Les Jacques, qui se recrutèrent d'abord à Saint-Leu, à Serens, à Nointel, à Cramoisi et aux environs, choisirent pour chef un paysan de Mello, appelé Guillaume Karle, vigoureux, beau parleur, qui avait été soldat; on cite encore, parmi les capitaines : Hue de Salleville, Jean Deshayes, Germain de Réveillon. Tous ces personnages prétendirent, plus tard, que les Jacques, confiants dans leur expérience militaire, les avaient forcés, sous peine de mort, à accepter le commandement. Quelques jours après l'échauffourée de Saint-Leu, Guillaume Karle disposait de cinq à six mille hommes; les vallées de l'Oise, de la Brèche et du Thérain étaient en feu. Les Jacques commirent alors d'affreuses cruautés, sans rencontrer de résistance. 

Si les « bonnes villes » avaient appuyé ce mouvement, qui s'annonçait formidable, peut-être aurait-il abouti à des résultats vraiment grands. Guillaume Karle comprenait très bien que, sans elles, la cohue des Jacques serait, un jour ou l'autre, dispersée. Mais Compiègne le repoussa; Senlis et Amiens refusèrent de lui ouvrir leurs portes; les Senlisiens se décidèrent à grand-peine à l'aider à détruire quelques repaires, comme le château de Sottemont, qui les gênaient eux-mêmes. Pendant le siège du château d'Ermenonville arrivèrent, il est vrai, dans le camp des Jacques, trois cents hommes d'armes parisiens qu'Etienne Marcel, sollicité de bonne heure par Karle de l'appuyer maté riellement et moralement, s'était décidé à lui envoyer, tant pour le renforcer que pour l'aider à contenir ses bandes indisciplinées. Marcel, au fort de sa lutte contre le régent et la noblesse, avait accueilli avec joie la nouvelle de l'insurrection; tandis que Jean Vaillant, prévôt des monnaies, conduisait à Ermenonville le contingent précitéé de trois cents hommes, deux autres capitaines parisiens, Pierre Gilles et Pierre des Barres, aidaient les paysans de Montmorency à détruire les châteaux d'entre Seine et Oise, qui empêchaient le ravitaillement de Paris.

Mais bientôt les Jacques firent horreur aux soldats de Marcel, comme aux gens de Compiègne, d'Amiens et de Senlis; il parut impossible aux Parisiens d'utiliser, en les encadrant, les brutes exaspérées dont Guillaume Karle était le chef. Quand on apprit à Ermenonville que Charles le Mauvais, à la requête des gentilshommes du Beauvaisis qui s'étaient enfuis dans le pays de Bray, marchait avec des troupes anglo-navarraises contre les Jacques établis à Mello, Jean Vaillant se replia sur Meaux (7 juin), tandis que Karle se hâtait de rejoindre ses partisans menacés. La bataille décisive eut lieu (10 juin) « sur le plateau qui s'étend au-dessus de Mello, du côté de Clermont en Beauvaisis ». Karle, attiré dans le camp navarrais sous prétexte de conclure une trêve, fut traîtreusement fait prisonnier avant l'action, et les Jacques furent écrasés; ceux qui se réfugièrent à Clermont furent livrés par les bourgeois. 

« Ainsi finit la Jacquerie, dit Flammermont, non loin du lieu où elle avait éclaté quatorze jours auparavant. » 
La répression qui suivit la bataille de Mello fut terrible; quand le roi de Navarre eut quitté le pays, les nobles, qu'il aurait peut-être voulu empêcher, moyennant le châtiment des principaux coupables et le paiement d'indemnités, d'exercer des représailles, se vengèrent.
« Les Jacques avaient détruit les châteaux, les nobles incendièrent les chaumières. » [Ils firent la chasse à l'homme, et, dès la Saint-Jean (24 juin),] « le nombre des victimes dépassait vingt mille »


Etienne Marcel, dans une lettre qu' il écrivit vers ce tamps-là aux villes de Flandre, décrit d'effrayants excès: 

« Pendant plus de deux ans la réaction fut abominable, et lés nobles et les brigands des grandes compagnies commirent autant et plus d'excès que n'en avaient commis les Jacques. » (Flammermont).
On a de Prosper Mérimée un drame intitulé : la Jacquerie, scènes féodales (Paris, 1828, in-8). (L.).
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