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Innocent III

Innocent III, Lothario Conti, est le 181e, pape. Il a été élu le 8 janvier 1198, et est mort le 17 juillet 1216. Il était né en 1161 à Anagni (Campagne de Rome). Son père, le comte Trasimundo de Segni, appartenait à la famille des Conti, qui donna neuf papes à l'Eglise.
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Innocent III, pape.
Le pape Innocent III.

Après avoir étudié la théologie à Paris, sous Pierre de Corbeil, et le droit canon à Bologne, il revint à Rome. Il y était clerc régulier de Latran depuis son enfance; en 1190, âgé de moins de trente ans, il fut créé cardinal-diacre de Saint-Sergius et Saint-Bacchus par Clément III, son oncle maternel. Ce pape étant mort l'année suivante et ayant été remplacé par Célestin III, de la famille rivale des Orsini, Lothario Conti fut tenu éloigné des affaires ecclésiastiques pendant ce pontificat. Il consacra ses loisirs à l'étude et à la composition de trois ouvrages, dont deux nous sont parvenus. Le plus connu porte un titre qui semble montrer que, pour dominer le monde, il n'est pas inutile de le mépriser : De Contemptu mundi sive de miseria humanae conditionis (Louvain, 1563, in-4 ; Bonn, 1856, in-8). Le jour même de la mort de Célestin III, il fut élu pape. Il était âgé de trente-sept ans; comme il n'était encore que diacre, il fallut lui conférer les ordres supérieurs, de sorte que sa consécration n'eut lieu que le 21 février.

Ce règne est généralement considéré comme le plus brillant de l'histoire de la papauté; il présente, en quelque sorte, l'accomplissement du rêve de Grégoire VII, dont Innocent III reprit, amplifia et réalisa la doctrine et l'oeuvre.  Il fut le premier qui prit officiellement le titre de vicaire de Jésus-Christ, de vicaire de Dieu, et qu'il entendait exercer tous les pouvoirs que ce titre implique. 

Dès son avènement, profitant de la mort récente de Henri VI, il exigea un serment de fidélité, de la part du préfet de Rome, qui représentait l'empereur; en même temps, il revendiqua et exerça le droit de nommer le sénateur qui présidait à l'administration municipale et qui auparavant était élu par le peuple. En écartant ainsi l'intervention de l'empereur et celle du peuple, il fut le premier qui établit pratiquement et monarchiquement l'autorité temporelle des papes sur la ville. Il la maintint absolue, malgré une révolte des Romains, qui l'obligea de quitter Rome en 1203.

En Toscane, il forma une ligue à l'aide de laquelle il expulsa des domaines de la comtesse Mathilde les aventuriers qui se les étaient partagés et qui prétendaient les occuper au nom de l'empereur; il prit possession de la Marche d'Ancône, du duché de Spolète et du comté d'Assise. Même avant qu'il eût rétabli et fortifié par ces mesures la souveraineté du Saint-siège sur l'Italie centrale, son autorité s'était étendue dans le royaume de Sicile. Pour assurer ce royaume à son fils Frédéric, la veuve de Henri VI, qu'on soupçonnait d'avoir empoisonné son mari, s'empressa de demander l'investiture au pape, consentit à payer un tribut et renonça aux privilèges ecclésiastiques dont jouissait la royauté sicilienne. Elle mourut en novembre 1198; par son testament, elle avait prié Innocent de se charger de la tutelle de son fils et de gouverner pendant sa minorité. Il lui fit donner une brillante éducation, et, au prix de guerres où diverses défaites furent compensées par le succès définitif, il lui conserva l'héritage sicilien des Hohenstaufen ( Frédéric II).

En Allemagne, les princes avaient élu Frédéric du vivant de son père, avant même qu'il fût baptisé (Francfort, décembre 1196). Après la mort de Henri VI, ils revinrent sur cet acte, alléguant que le serment de fidélité n'avait pu être valablement prêté à un enfant qui n'avait point encore reçu le baptême. Innocent, à qui il ne convenait pas que le roi de Sicile régnât sur l'Allemagne, s'abstint de faire valoir les droits de son pupille. Les Guelfes avaient élu Othon, duc de Brunswick et de Saxe; les Gibelins, Philippe, duc de Souabe et frère de Henri VI. Des deux côtés, on s'adressa au pape. Il répondit qu'on aurait dû le faire avant l'élection, parce que c'était le Saint-siège qui avait transféré l'empire d'Orient en Occident, et que la dignité impériale ne pouvait être conférée que par lui seul; mais il ne se prononça pas d'abord entre les compétiteurs. Plus tard (1201), il écarta Frédéric à cause de sa jeunesse; Philippe, « comme persécuteur, issu d'une famille de persécuteurs », et il se déclara pour Othon. Celui-ci jura de protéger les droits et possessions du Saint-siège, et de lui rendre l'obéissance et l'honneur dus par un roi catholique. Philippe, persistant dans ses prétentions, fut excommunié, niais ses partisans lui restèrent fidèles; il put résister à son rival et au pape qui le protégeait, jusqu'à ce qu'il fut assassiné par Othon de Wittelsbach (juin 1208). Alors toute l'Allemagne reconnut Othon IV. 

En mars 1209, à Spire, il prêta un serment par lequel il renouvelait la promesse de respecter et de protéger les territoires, fiefs et droits du Saint-siège, tels qu'ils étaient définis par ce siège; renonçait à la part que le concordat de Worms avait laissée aux empereurs dans l'élection des évêques; s'engageait à n'empêcher aucun appel à Rome, à remettre à l'Eglise tout ce qui appartient au domaine spirituel, et à lui fournir assistance pour l'extirpation des hérésies. Le 27 septembre, Innocent le couronna empereur. Mais les Allemands ne pouvaient se résigner à la perte de l'Italie : Guelfes ou Gibelins, les empereurs devaient compter avec ce sentiment national. Aussitôt après son couronnement, Othon IV revendiqua les fiefs enlevés à l'Empire par le pape, le plein exercice des droits impériaux en Italie, les domaines de la comtesse Mathilde et même le royaume de Sicile; il envahit ce royaume et le conquit jusqu'au détroit de Messine. Innocent l'avait excommunié et déposé (novembre 1210); il lui opposa son pupille. Les partisans des Hohenstaufen abandonnèrent Othon; les archevêques de Magdebourg et de Mayence et le roi de Bohème se rallièrent à Frédéric; il fut élu dans une diète tenue à Nuremberg (octobre 1211); cette élection ayant été confirmée à Francfort, il fut couronné une première fois à Mayence (décembre 1212). Six mois après, il renouvelait toutes les concessions qu'Othon avait promises au Saint-siège. Il avait conclu une alliance avec Philippe-Auguste, sous les auspices du pape; la bataille de Bouvines (1214) acheva la ruine de son rival, qui fut réduit à ses Etats héréditaires de Brunswick. Le 25 juillet 1215, Frédéric reçut la couronne royale à Aix-la-Chapelle; il promit de partir pour la croisade. En 1216, lors d'une diète à Strasbourg, il supprima le dernier souci d'Innocent relativement à l'Italie, s'engageant à laisser à son jeune fils Henri le royaume de Sicile comme simple fief du siège apostolique, sans aucune relation avec l'Empire.

En 1193 (1194), dans une assemblée de seigneurs et d'évêques, réunie à Compiègne et à laquelle assistait l'archevêque de Reims, légat du pape, les évêques avaient déclaré nul, pour cause de parenté, le mariage de Philippe-Auguste avec Ingelburge de Danemark. En 1196, Célestin III, à qui Ingeburge avait fait appel, annula cette décision et défendit à Philippe de prendre une autre femme; néanmoins, il épousa Agnès de Méranie (juin 1196). En 1199, Innocent lui enjoignit de la renvoyer et de reprendre Ingeburge. Cette sommation restant sans effet, l'interdit fut jeté sur le royaume (13 janvier 1200). Le roi résista, chassant de leurs demeures les évêques et les clercs qui obéissaient à l'interdit, confisquant leurs biens et accablant d'exactions ceux qui les écoutaient. Mais enfin il dut se soumettre et renvoya Agnès. Un concile fut assemblé à Soissons (carême 1201); avant qu'il eût statué, Philippe lui fit annoncer qu'il avait repris Ingeburge. Ayant ainsi éludé le jugement, il enferma la reine au château d'Etampes. L'interdit fut levé sans pénitence, Innocent se trouvant satisfait d'une simple soumission, parce que le roi avait été induit à son second mariage par la décision du concile de Compiègne, vraisemblablement aussi parce qu'il voulait se ménager une alliance utile. Il légitima même, par bulle du 2 novembre 1201, les enfants que Philippe avait eus d'Agnès. 

En 1203, Innocent prétendit soumettre à son arbitrage Philippe-Auguste et Jean Sans Terre, les menaçant de mettre leurs royaumes en interdit. Philippe, qui était en pleine victoire et qui se sentait soutenu, cette fois, par la conscience de ses sujets, indignés des crimes et de la lâcheté de son adversaire, et de la protection que le pape semblait lui offrir, saisit l'occasion qui se présentait d'affranchir la royauté de la domination que l'Eglise lui imposait depuis trois siècles; il n'obéit pas. Ses grands vassaux promirent de le soutenir; onze des premiers barons publièrent la lettre suivante : 

« Je fais savoir à tous que j'ai conseillé au seigneur Philippe de ne faire aucune paix ni trêve avec le roi d'Angleterre, par l'ordre ou l'exhortation du seigneur pape. Que si le pape entreprenait de faire au roi aucune violence à ce sujet, j'ai promis à celui-ci, comme à mon seigneur lige, que je viendrai à son secours de tout mon pouvoir, et que je ne ferai de paix avec le seigneur pape que par l'entremise du seigneur roi. » (Dumont, Corps diplomatique du droit des gens; Amsterdam, 1726 et suiv).
Innocent comprit les dangers de cette résistance; il ne donna pas suite à ses menaces, se contentant d'affirmer théoriquement son droit et son devoir de juger tout ce qui concerne le péché. Il écrivit au roi et aux évêques de France (1204) qu'on s'était mépris sur ses intentions : 
« Nous ne voulons pas nous arroger le droit de juger ce qui touche le fief, mais nous avons le droit de juger ce qui concerne le péché, et il est de notre devoir d'exercer ce droit contre le coupable, quel qu'il soit. » 
Cette lettre forme la célèbre décrétale Non novit.

Dès 1198, Alphonse IX, roi de Léon, avait été contraint par interdit à se séparer de sa cousine germaine, qu'il avait épousée. 

L'interdit qui produisit les effets les plus manifestes et qui affirma le plus péremptoirement le droit du pape à disposer de la couronne des princes fut celui qui frappa l'Angleterre, sous Jean sans Terre. Il y avait eu une double élection pour l'archevêché de Canterbury; Innocent écarta les deux élus et fit nommer le cardinal Etienne Langton, qui lui était dévoué. Le roi ayant refusé de reconnaître cette nomination, le pape l'excommunia et mit l'interdit sur l'Angleterre. Jean se vengea, en opprimant le clergé; Innocent le déposa (1212) et donna l'Angleterre au roi de France. Philippe-Auguste convoqua à Soissons un parlement de ses barons; ils se lièrent avec lui par traité pour attaquer l'Angleterre (1213); et on rassembla de toutes parts des soldats et des vaisseaux. Un légat, qui surveillait les apprêts de l'expédition, passa en Angleterre, avertit Jean du danger qui le menaçait et le pressa de se soumettre à l'Eglise. Jean, effrayé, consentit à tout ce qu'on lui demanda : il fit oblation de son royaume au Saint-siège; et celui-ci le lui donna en fief, sous une redevance annuelle de mille marcs d'argent. La protection du suzerain étant due au vassal, le légat du pape signifia à Philippe de se désister de toute entreprise contre Jean, devenu feudataire du Saint-siège. Philippe fut indigné; mais, comme il ne pouvait agir qu'en qualité d'exécuteur des ordres du pape, il dut obéir. En 1215, les barons et les évêques, soutenus par les petits tenanciers et les bourgeois, forcèrent Jean de signer la Grande Charte des libertés communes. Innocent, dont cet acte atteignait la suzeraineté, le déclara nul et en condamna les instigateurs. Jean recruta une armée d'aventuriers pour reprendre par la force ce qu'il avait concédé. Mais ses violences et les condamnations du pape restèrent vaines : les Anglais gardèrent la Grande Charte. Cependant le tribut fut payé pendant près d'un siècle.

Ce que ce roi fit par contrainte, Pierre II d'Aragon l'avait fait spontanément. Avant lui, les rois de son pays n'étaient ni sacrés, ni religieusement couronnés. Quand ils se mariaient ou qu'ils avaient atteint l'âge de vingt-cinq ans, on les faisait chevaliers, et ils prenaient le titre de roi. Pierre voulut être couronné par le pape II, vint à Rome, et Innocent le soumit à une cérémonie qui symbolisait sa doctrine sur les deux puissances. Le roi d'Aragon déposa sa couronne sur l'autel de l'église de Saint-Pierre; le pape la lui remit, et il devint vassal tributaire du Saint-siège (1204). Plus tard, ayant pris la défense de son beau-frère, Raymond, comte de Toulouse, il fut tué à la bataille de Muret (1203) et son jeune fils fut pris. Alors Innocent, en sa qualité de suzerain, prit cet enfant sous sa protection, le tira des mains de Simon de Montfort et le mit en possession de son royaume. Vers la même année (1204), deux autres princes demandèrent la couronne au pape : Joanice, roi des Bulgares, et Otokar Ier de Bohême. Joanice la reçut des mains de Léon, légat du pape, et soumit ses sujets à l'Eglise romaine. La couronne de Bohème fut remise par Othon, alors roi favori du pape.

Afin d'éviter les répétitions, nous renvoyons aux pages de ce site consacrées aux Croisades, à l'Empire latin de Constantinople et aux Cathares, pour les détails de faits advenus sous le pontificat d'Innocent III, et auxquels il prit une part éminente : IVe croisade, conquête de Constantinople ; Ve croisade, persécution des Albigeois, oppression, déposition et spoliation des princes qui les toléraient. Innocent refusa d'autoriser l'expédition contre Constantinople, qui détournait de son but la IVe croisade; mais, après la victoire des Latins, il approuva le fait accompli, parce qu'il réalisait un de ses voeux les plus chers : soumission ou destruction de l'Eglise grecque et qu'il imposait son autorité à la chrétienté tout entière. En la répression des Albigeois, il n'usa pas seulement, dans la mesure de la nécessité contemporaine, des droits qu'il s'attribuait sur les princes et sur les peuples; mais il s'appliqua à armer l'Eglise pour l'avenir, en lui soumettant toutes les forces du bras séculier, et en établissant des institutions qui devaient assurer la découverte et l'extirpation de toutes les hérésies (V. Inquisition).  Pour les principaux actes relatifs à l'histoire des ordres religieux, V. Saint Dominique, Saint François d'Assise, Trinitaires.

Dès le commencement de son règne, Innocent s'était proposé de réunir un concile universel; il ne put réaliser ce projet que sur la fin de sa vie. Il fit la convocation par bulle du 19 avril 1513, avec indication pour le mois de novembre 1515. Le concile se réunit le 11 novembre dans l'église patriarcale de Latran. Ce fut un des plus nombreux que l'Eglise ait jamais vus. Le pape y était entouré de 71 patriarches et métropolitains, parmi lesquels les patriarches de Constantinople et de Jérusalem, de 412 évêques, de près de 900 abbés et prieurs. Les patriarches d'Alexandrie étaient représentés par des députés. Il y avait aussi des ambassadeurs des principaux princes de la chrétienté. L'élection de Frédéric II fut confirmée lors de ce concile, et une croisade y fut décrétée. Les maximes qu'Innocent avait appliquées à ses entreprises contre les Albigeois y furent formellement édictées :

« Aucun prince ne devra tolérer les hérétiques dans ses Etats. Quiconque refusera d'obéir aux injonctions de l'Eglise, relativement à l'extirpation de l'hérésie, sera excommunié et dépossédé par la force des armes, si nécessaire. Dans ce cas, ceux qui s'armeront contre lui jouiront des mêmes privilèges que les croisés pour la Terre sainte. »
Il reste de ce pape de nombreuses décrétales, des lettres relatives à des objets divers, des mémoires sur son administration, des sermons, des traités de morale et de controverse. La plupart de ses ouvrages sont écrits en un latin qui n'est pas sans élégance; ses traités et surtout ses sermons présentent, parmi des allégories forcées, et avec les procédés artificiels propres à la manière de son temps, l'expression d'une pensée profonde et d'un intense sentiment religieux et moral; des passages d'une éloquence tantôt haute, tantôt touchante. On lui attribue le Stabat Mater, qui est plus vraisemblablement de Jacopone de Todi. (E.-H. V.).
Innocent III, Lando Sitino, est un antipape élu en 1178, pour remplacer l'antipape Calixte III, qui venait de se soumettre à Alexandre III. En janvier 1180, Alexandre le fit enfermer dans un couvent.
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