 |
Goujon (Jean).
- Sculpteur né probablement en Normandie
vers 1515, mort à Bologne ,
en Italie ,
entre 1564 et 1568. On ne sait presque rien de sa vie, sinon qu'il était
huguenot, ce qui ne l'empêcha pas d'être protégé
par Diane de Poitiers et Henri Il. Jean Goujon
tient une place centrale dans l'école française de sculpture.
Ses femmes se distinguent par la grâce et l'élégance
dans le mouvement. Personne mieux que lui n'a compris les lois particulières
du bas-relief qui doit être traité
de façon toute différente de la statue
ou du groupe, puisque le point optique est unique. Il modelait avec génie
un corps à peine émergeant du fond et méplat, de façon,
dit Alexandre Lenoir,
«
à lui donner de la rondeur par la manière dont il fixait
la lumière sur les parties saillantes et dont il savait la faire
glisser sur celles qu'il voulait sacrifier ».
Il eut pour collaborateurs Germain
Pilon,
Pierre Lescot, Philibert
de L'Orme, et donna des leçons à Bullant.
On ne sait où se forma Jean Goujon;
à Rouen, peut-être a-t-il fréquenté l'atelier
du sculpteur Quesnel. Son premier ouvrage connu existe encore dans cette
ville à l'église de Saint-Maclou
et consiste en deux colonnes placées en retrait sous les orgues.
Il exécuta également les portes
de cette église. Il eut aussi une large part dans la construction
du jubé de Saint-Germain-l'Auxerrois
qui, sauf les bas-reliefs de Goujon maintenant
au Louvre ,
fut détruit au milieu du XVIIIe
siècle par l'architecte Baccarit. Ce n'est que vers 1547 ou 1549
qu'il décora la Fontaine des Nymphes
dite Fontaine des Innocents
où la sculpture est si bien en harmonie
avec l'oeuvre architecturale qui est de Pierre Lescot.
Cette fontaine, d'abord placée rue aux Fers et adossée à
une maison de la rue Saint-Denis,
fut transportée en 1788 au milieu du cimetière des Innocents,
devenue ensuite place des Innocents; on l'a, à cette époque,
en quelque sorte repliée sur elle-même en lui ajoutant une
nouvelle arcade pour en faire un bâtiment
isolé à quatre faces, en couronnant ses frontons d'un dôme
en retrait et en y dressant au centre une vasque pyramidale d'où
l'eau s'échappe en cascades sur une suite de bassins. Les naïades
sont dessinées en perfection dans des proportions élégantes
et des attitudes gracieuses; sous les draperies légères,
on sent le modelé de leurs corps qui inspirent la volupté.
«
Voyez, disait Diderot, ces naïades abandonnées,
molles et fluantes de Jean Goujon. Les eaux de la fontaine des Innocents
ne coulent pas mieux, les symboles serpentent comme elles! »
Dans le bas-relief
du soubassement qui représente
le Triomphe de Vénus ,
Aphrodite
est étendue sur les eaux et folâtre avec de petits amours.
Deux autres bas-reliefs ornent le soubassement ; trois décorent
l'attique, et deux Renommées
brillent parmi les plus belles qu'a exécutées l'artiste qui
a traité souvent et avec une variété infinie d'arrangements
ce sujet allégorique. Telle qu'elle était disposée
à l'origine, elle figurait une loggia où l'on venait s'asseoir
pour voir tous les cortèges officiels qui devaient passer par cette
route. C'est même, semble-t-il, pour l'entrée de Henri
II (16 juin 1549) qu'elle fut commandée.
Pierre Lescot,
l'architecte du Louvre ,
son ami, lui fit exécuter aussi pour le Louvre des frontons circulaires
où l'on voit Mercure ,
l'Abondance ,
et, au milieu, deux génies
qui soutiennent des cartels aux armes de Henri II.
Aux entre-pilastres, des allégories représentent la Prudence
et le Courage du roi, agrémentées de trophées
et d'esclaves enchaînés. Ces immenses décorations rappellent
les frises de l'arc
de Titus. C'est aussi Jean Goujon qui exécuta
au palais du Louvre toutes les figures qui embellissent les croisées
circulaires formées en oeil-de-boeuf. Ces femmes élégantes
rappellent les nymphes
de la Fontaine des Innocents. Dans la salle des Cent-Suisses, on voit de
lui une tribune enrichie des plus beaux ornements et soutenue par quatre
caryatides
de 4 m de haut, taillées en ronde bosse les caryatides ont été
copiées par Jacques Sarrazin. Dans une autre salle du musée
du Louvre, il a sculpté une monumentale cheminée
où deux statues s'appuient sur une niche
circulaire servant de cadre à un buste.
L'hôtel Carnavalet ,
à Paris ,
a été enrichi par lui de bon nombre de bas-reliefs
: le Printemps, l'Été, l'Automne, l'Hiver. Nous y
admirons les petits génies au-dessus de la porte de l'escalier
et les têtes de satyres
sculptées sur les claveaux des arcades
de l'ancienne galerie à jour,
«
qui sont, à Paris ,
dit Montaiglon, le point de départ de tous les mascarons postérieurs
du même genre de la fin du XVIe et du XVIIe siècle, sans que
ceux-ci soient jamais arrivés à égaler les franchises
des accents de leurs aînés ».
On remarque encore deux Thémis ,
deux lions, plusieurs enfants qui soutiennent des cartouches, deux Renommées
et les figures de la Force et de la Vigilance, ainsi que
des armoiries. C'est lui qui orna la porte Saint-Antoine
de quatre petits bas-reliefs en pierre qui
rivalisaient de finesse avec les plus beaux camées. Ils représentaient
la
Seine, la Marne, l'Oise et Vénus
sortant des ondes. Ils ornèrent pendant quelque temps la façade
de la maison de Beaumarchais et se trouvent
aujourd'hui placés dans les galeries du Louvre .
Dans ce même musée, on voit un bas-relief représentant
Jésus
au tombeau, qu'il avait sculpté pour les Cordeliers
de Paris .
Cette oeuvre d'art a été sauvée de la destruction
en 1793, comme les bas-reliefs de la porte Saint-Antoine, par le chevalier
Alexandre Lenoir.
«
Les Grecs ,
dit Lenoir, n'ont rien produit de plus parfait que ce Christ. »
Jean Goujon avait exécuté aussi
(sans doute dès les années 1545 et 1546) la décoration
du château d'Ecouen deux Renommées
avec des branches de laurier ,
dans la cour; deux autres à la terrasse; la grande Victoire
marchant sur le globe du monde; des bas-reliefs
à la cheminée de la salle
des Gardes, et, pour le maître-autel
de la chapelle qui appartint ensuite aux
collections du duc d'Aumale à Chantilly ,
les statues de la Religion, la Foi, Saint
Jean, Saint Mathieu, Saint Luc, Saint Marc, le Sacrifice d'Abraham
et le Père éternel. Pour la décoration du portail
du château d'Anet ,
une Diane ,
portrait allégorique de Diane de Poitiers, duchesse de Valentinois,
en marbre, avec ses chiens
(Protyon et Syrius / Procyon et Sirius) et un cerf .
Ce groupe, le chef-d'oeuvre du maître, qui est placé au musée
du Louvre ,
était posé sur une espèce de vaisseau orné
d'écrevisses, de crabes et des chiffres de Diane de Poitiers et
de Henri Il. Au château d'Anet, on voyait
aussi, avec la Diane et huit Renommées, une Nymphe
à la fontaine, une autre Nymphe, Minerve ,
Mars ,
Jupiter
et huit Chérubins .
Citons encore les bronzes qui décoraient
la porte d'entrée du château,
le plafond en bois et les lambris sculptés de la chambre à
coucher de Diane de Poitiers. Il avait sculpté pour l'Hôtel
de Ville
de Paris les
Douze Mois de l'année, dans des panneaux de bois. A cette énumération,
nous devons ajouter les oeuvres qui ont été sauvées
à la Révolution par Alexandre Lenoir un bas-relief
allégorique représentant la Mort
et la Résurrection : sur le devant de la scène, près
d'une nymphe
assoupie, est placé un génie qui renverse le flambeau de
la vie, tandis que derrière elle on voit des faunes ,
des satyres
et des dryades ,
symbole de la fécondité, de la régénération,
de l'immortalité enfin, formant un concert mélodieux de leurs
instruments. La Diane
qui était placée à la Malmaison et qui est représentée
debout, tenant son arc dans l'attitude de s'élancer sur un animal,
est remarquable par la beauté de la pose, la souplesse des membres
et la légèreté de la draperie.
Jean Goujon avait illustré aussi
l'oeuvre de Vitruve et on lui a attribué
l'illustration d'un Plutarque dans le style de la fontaine des Innocents,
qui, dans une des bordures, porte le millésime de 1568 et est signée
O. Goujon. Il existe à la Bibliothèque nationale un portrait-frontispice
d'une traduction de Vitruve (1547), de Jean Martin, illustrée par
Jean Goujon; on a pensé parfois que c'était peut-être
un portrait de Goujon; dans les éditions suivantes, le portrait
ne figure plus. Dans le même album se trouvent des gravures
sur bois destinées à illustrer le Songe de Poliphile ou
l'Hypnérotomachie, gravures souvent attribuées à
Jean Goujon. La traduction de Vitruve était accompagnée d'un
opuscule du statuaire, le seul écrit qui reste de lui (Magasin
encyclopédique, 1814, p. 339; Poleni, Exercit. Vitruv.,
p. 63). Son Oeuvre, gravé au trait par Réveil, a été
publié avec un texte par J. G. Audot et André Pothier (Paris,
1829-1833, ou 1844, gr. in-8, 90 pl.).
Au sujet de la mort de Jean Goujon, des
légendes s'étaient accréditées qui ont été
détruites par Sandomi à la fin du XIXe
siècle. On racontait que le sculpteur protestant ,
avait été victime de la Saint-Barthélemy. En fait,
il n'est plus question de lui en France
à partir de septembre 1562. A ce moment, il se rendit en Italie ,
où sa trace a été retrouvée à Bologne ;
il y habitait place Saint-Michel et, en 1568, il était mort. (Victor
de Swarte). |
|