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Fléchier

Valentin Esprit' Fléchier est un évêque de Nîmes, né en 1632 à Pernes, diocèse de Carpentras, mort à Montpellier en 1710. Au siècle précédent, sa famille avait rendu, dans les guerres contre les hérétiques, des services qui lui valurent des titres de noblesse, auxquels elle dérogea assez promptement, car il semble bien résulter d'une repartie de Fléchier que son père tenait un commerce de chandelles. Comme un évêque de cour se plaignait de rencontrer en lui un confrère éloquent, mais non gentilhomme, il lui répondit : 
« Avec cette manière de penser, je crains, monseigneur, que si vous étiez né ce que je suis, vous n'eussiez jamais fait que des chandelles. » 
Il fut confié de bonne heure à un oncle maternel, Hercule d'Audrifret, qui dirigeait alors un collège des pères de la Doctrine chrétienne à Tarascon. A quinze ans il avait achevé ses humanités et il se distinguait déjà dans la versification latine, qu'il ne cessa jamais de cultiver et qui facilita ses premiers succès dans le monde, mais dont les procédés reparaissent fâcheusement dans ses meilleures oeuvres. En 1648, il entra dans la congrégation des Doctrinaires, dont son oncle venait d'être nommé supérieur général. Il professa les humanités à Tarascon et à Draguignan, puis, à partir de 1652, la rhétorique à Narbonne, où il prononça, en 1658, l'oraison funèbre de l'archevêque Claude de Rébé. Ce fut en cette année-là qu'il sortit de la congrégation des Doctrinaires. Il voulait demeurer à Paris, où il était venu pour les funérailles de son oncle, mais on ne lui permit pas de résider dans la maison de cette ville, parce qu'il appartenait à la province de Toulouse.

Resté à Paris, Fléchier y commença fort obscurément, faisant le catéchisme aux enfants, dans une paroisse. Bientôt après, il entra comme précepteur dans une famille noble, ce qui lui permit de se faire connaître à quelques personnes dont la protection lui fut très utile. Conrart, secrétaire de l'Académie, le présenta à M. de Montausier, à M. de Caumartin et à Mme de Sévigné. Admis dans la société de l'hôtel de Rambouillet, il y eut du succès : surnommé Damon par Mme Deshoulières et Acaste par Senecé. En 1662, il décrivit en vers latins, sous le titre de Cursus regius, un carrousel que Louis XIV avait donné pour divertir Mlle de La Vallière; l'année suivante, il reçut une pension annuelle de trois mille livres, en qualité de poète latin. En 1665, il accompagnait à Clermont M. de Caumartin, qui allait y présider les Grands Jours d'Auvergne; il rédigea pour Mme de Caumartin un récit de ce voyage. Cette relation, fort intéressante pour les lecteurs profanes, et où le bel esprit semble oublier le prêtre, a été retrouvée en manuscrit et publiée pour la première fois en 1844, sous le titre : Mémoires sur les Grands Jours de Clermont. A un genre fort voisin et à la même époque de sa vie appartient le commencement de la correspondance peu grave que Fléchier entretint pendant de longues années avec MIIe de Vigne et plus tard avec Mme Deshoulières. Il se guérit tard, s'il se guérit jamais, des habitudes de galanterie littéraire qu'il avait contractées en l'hôtel de Rambouillet.

En 1668, le duc de Montausier lui procura l'emploi de lecteur du Dauphin. Jusqu'à sa nomination à l'évêché de Lavaur, Fléchier resta attaché à la personne de ce prince, pour lequel il écrivit une Histoire de Théodose, qui ne fut publiée qu'en 1679. Le peu de mérite que possède cet ouvrage provient de qualités qui conviennent mieux à la chaire qu'à l'histoire. Dès qu'il se mit à travailler à la prédication, Fléchier y obtint un succès qui alla toujours croissant. En 1672, il fut appelé à prononcer l'oraison funèbre de Mme de Montausier. L'année suivante, il fut nommé à l'Académie, en remplacement d'Antoine Godeau, évêque de Vence; reçu le même jour que Racine, il prononça un discours qui fut très applaudi, tandis que celui du poète produisit un si piteux effet que l'Académie ne prit même pas la peine de l'insérer dans ses recueils. 
 

L'Hôtel de Rambouillet

« Quand la nature ne lui aurait pas donné tous ces avantages, elle (Julie d'Angennes) aurait pu les recevoir de l'éducation; et pour être illustre, il suffisait d'avoir été élevé par madame la marquise de Rambouillet. Ce nom, capable d'imprimer du respect dans tous les esprits où il reste encore quelque politesse; ce nom qui renferme je ne sais quel mélange de la grandeur romaine et de la civilité française; ce nom, dis-je, n'est-il pas un éloge abrégé de celle qui l'a porté et de celles qui en sont descendues! C'était d'elle que l'admirable Julie tenait cette grandeur d'âme, cette bonté singulière, cette prudence consommée, cette piété sincère, cet esprit sublime, et cette parfaite connaissance des choses, qui rendirent sa vie si éclatante.

Vous dirai-je qu'elle pénétrait dès son enfance les défauts les plus cachés des ouvrages d'esprit et qu'elle en discernait les traits les plus délicats? Que personne ne savait mieux estimer les choses louables, ni mieux louer ce qu'elle estimait? qu'on gardait ses lettres comme le vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langage? Souvenez-vous de ces cabinets que l'on regarde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l'incomparable Arthénice, où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. Ce fut là que, tout enfant qu'elle était, elle se fit admirer de ceux qui étaient eux-mêmes l'ornement et l'admiration de leur siècle.

Il est assez ordinaire aux personnes à qui le ciel a donné de l'esprit et de la vivacité d'abuser des grâces qu'elles ont reçues. Elles se piquent de briller dans les conversations, de réduire tout à leur sens, et d'exercer un empire tyrannique sur les opinions; l'affectation, la hauteur, la présomption corrompent leurs plus beaux sentiments; et l'esprit qui les retiendrait dans les bornes de la modestie, s'il était solide, les porte ou à des singularités bizarres, ou à une vanité ridicule, ou à des indiscrétions dangereuses. A-t-on jamais remarqué la moindre apparence de ces défauts en celle dont nous faisons aujourd'hui l'éloge. Y eut-il jamais un esprit plus doux, plus facile, plus accommodant? Se fit-elle jamais craindre dans les compagnies? Était-elle éloignée de la cour, on eût dit qu'elle était née pour les provinces. Sortait-elle des provinces, on voyait bien qu'elle était faite pour la cour. Elle se servait toujours de ses lumières pour connaître la vérité des choses, et pour entretenir la charité, et croyait que c'était n'avoir point d'esprit que de ne pas l'employer ou à s'instruire de ses devoirs, ou à vivre en paix avec le prochain. »
 

(Fléchier, Oraisons funèbres).

Les oraisons funèbres formant le principal titre de Fléchier à la célébrité, leur date nous semble devoir être notée, comme celle des événements les plus considérables de sa vie : la duchesse de Montausier, 2 janvier 1672, en l'église de l'abbaye d'Hière; la duchesse d'Aiguillon, 12 août 1675, en l'église des Carmélites de la rue Chapon; Turenne, 10 janvier 1676, en l'église Saint-Eustache; le premier président de Lamoignon, 18 février 1679, en l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet; la reine Marie-Thérèse d'Autriche, 24 novembre 1683, en l'église des religieuses du Val-de-Grâce; le chancelier de France Michel le Tellier, 29 mai 1686, en l'église de l'Hôtel-Royal des Invalides; Marie-Anne-Christine de Bavière, Dauphine de France, 15 juin 1690, en l'église Notre-Dame; le duc de Montausier, 11 août 1690, en l'église des Carmélites du faubourg Saint-Jacques. 

Le roi lui avait donné l'abbaye de Saint-Severin et la charge d'aumônier ordinaire de Mme la Dauphine; en 1685, il le nomma à l'évêché de Lavaur, relevant la valeur de cette nomination par de gracieuses paroles : 

« Je vous ai fait un peu attendre une place que vous méritiez depuis longtemps; mais je ne voulais pas me priver sitôt du plaisir de vous entendre. » 
Entrant dans l'épiscopat, Fléchier céda pour vingt-cinq mille écus sa charge d'aumônier de la Dauphine.
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Aventure arrivée â Scudéry et à son frère

 « On leur avait donné une chambre dans l'hôtellerie, qui n'était séparée que d'une petite cloison d'une autre chambre où l'on avait logé un bon gentilhomme d'Auvergne, si bien qu'on pouvait les entendre discourir. Ces deux illustres personnes n'avaient pas grand équipage, mais ils traînaient partout avec eux une troupe de héros qui les suivaient dans leur imagination; et, quoiqu'ils allassent à petit bruit, ils avaient toujours dans l'esprit de grandes aventures; quoiqu'ils n'eussent qu'à compter avec leur hôte, ils avaient de grandes affaires à démêler avec les plus grands princes du monde; si bien que leur conversation la plus ordinaire était un conseil d'État; et sans s'émouvoir ils faisaient le procès aux plus redoutables princes. Durant quinze jours qu'ils furent en chemin, ils firent donner je ne sais combien de batailles. Qu'il est beau de voir toutes les intrigues d'un siècle passer par l'imagination de deux personnes qui font le destin de ceux qui faisaient autrefois celui du monde! Dès qu'ils furent arrivés à Lyon, et qu'ils eurent pris une chambre dans l'hôtellerie, ils reprirent leurs discours sérieux, et tinrent conseil s'ils devaient faire mourir un des héros de leur histoire; et, quoiqu'il n'y eût qu'un frère et une soeur à opiner, les avis furent partagés. Le frère, qui a l'humeur un peu guerrière, concluait d'abord à la mort; et la soeur, comme d'une complexion plus tendre, prenait le parti de la pitié, et voulait bien lui sauver la vie. Ils s'échauffèrent un peu sur ce différend, et Sapho étant revenue à l'autre avis, la difficulté ne fut plus qu'à choisir le genre de mort. L'un criait qu'il fallait le faire mourir très cruellement, l'autre lui demandait par grâce de ne le faire Mourir que par le poison. Ils parlaient si sérieusement et si haut que le gentilhomme d'Auvergne, logé dans la chambre voisine, crut qu'on délibérait sur la vie du roi; et, ne sachant pas le nom du personnage, prit innocemment le héros du temps passé pour celui du nôtre, et fit un attentat d'un divertissement imaginaire; il s'en va faire sa plainte à l'hôte, qui, ne prenant point ce fait pour intrigue de roman, fit appeler les officiers de la justice pour informer sur la conjuration de ces deux inconnus. Ces messieurs, qui croient qu'ils ont seuls le pouvoir de faire mourir, se saisirent de leurs personnes, et jugeant à leur mine et à la tranquillité de leur esprit qu'ils n'étaient point si entreprenants qu'on les figurait, leur firent la grâce de les interroger sur-le-champ, s'ils n'avaient point eu dans l'esprit quelque grand dessein depuis leur arrivée : M. de Scudéry répondit que oui; s'ils n'avaient point menacé la vie du prince de mort cruelle ou de poison : il l'avoua; s'ils n'avaient pas concerté ensemble le temps et le lieu : il tomba d'accord; s'ils n'allaient point à Paris pour exécuter et pour mettre fin à leur dessein : il ne le nia point. Là-dessus on leur demande leurs noms, et ayant oui que c'étaient M. et Mlle de Scudéry, ils connurent bien qu'ils parlaient plutôt de Cyrus et d'Ibrahim que de Louis, et qu'ils n'avaient d'autre dessein que de faire mourir en idée des princes morts depuis longtemps. Ainsi leur innocence fut reconnue; ces messieurs se retirèrent après leur avoir demandé pardon, chargés de honte et pleins de respect, et ceux qui faisaient le procès aux héros donnèrent grâce à ces hommes simples. »
 

(Fléchier, Mémoires sur les Grands-Jours d'Auvergne).

Deux ans après, il fut promu à l'évêché de Nîmes, beaucoup plus riche et par conséquent plus envié. A cette occasion, il adressa à Louis XIV une lettre souvent citée et qui mérite de l'être; il y exprime avec dignité, quoique dans le style maniéré qui lui était devenu naturel, sa reconnaissance pour la grâce que le roi lui avait faite et son désir de rester à Lavaur. Dans le diocèse de Nîmes plus encore que dans celui de Lavaur, les protestants étaient nombreux; on a souvent loué la bénignité de Fléchier envers eux. Il mérite cet éloge encore moins que Bossuet et Fénelon, à qui il a été pareillement décerné. Sans doute, ces évêques, qui n'étaient ni sots ni méchants, aimaient mieux obtenir la conversion des hérétiques par persuasion que par contrainte, mais ils la voulaient à tout prix; quand la douceur se montrait inefficace, ils n'hésitaient nullement à recourir à la rigueur, conformément à la tradition constante du clergé de France. Loin de les atténuer, Fléchier aggrava les procédés autorisés par les édits de persécution; il dépassa même les désirs de la cour. Les édits permettaient d'enlever aux familles protestantes les enfants âgés de moins de douze ans, pour les faire élever dans la foi catholique, aux frais de leurs parents; Fléchier les enlevait au-dessus de cet âge, malgré les remontrances d'un ministre du roi. 

En 1698, sur les conseils de Bossuet et de l'archevêque de Paris, Louis XIV demanda aux évêques s'il ne convenait pas de ne plus contraindre les hérétiques d'assister à la messe; les évêques du Languedoc, Fléchier en tête, déconseillèrent ce projet. Quand il fut adopté, ils sollicitèrent et obtinrent une exception pour leur province. Les protestants finirent par se révolter; Fléchier soutint contre eux les cadets de la croix, que le maréchal de Montrevel lui-même réprouvait (Camisards). Dans sa Relation du fanatisrne, il s'évertua à ridiculiser et à calomnier les malheureux qu'il avait contribué à exaspérer. 

Ces importantes réserves faites, il ne reste plus guère à rapporter que des louanges méritées. Fléchier fut un évêque éclairé, zélé et charitable. Il réunissait tous les ans dans des assemblées tenues à l'évêché les prêtres de son diocèse, et il s'efforçait de rétablir parmi eux la discipline, les bonnes moeurs et l'étude. Lui-même employait ses loisirs à composer des ouvrages de littérature et d'histoire ou à diriger les travaux de l'académie qu'il avait fondée à Nîmes. Gardien vigilant de la dignité du culte, il n'approuvait, parmi les pratiques extérieures, que celles que l'Eglise a consacrées par un long usage; il interdisait son diocèse aux confréries de pénitents blancs; il ne craignait pas de manifester sa défiance à l'égard des pèlerinages et des miracles nouveaux, et il osait écrire que de nos jours le véritable miracle est une piété édifiante. Plus énergiquement que Bossuet, il affirmait la souveraineté des conciles généraux et les droits des évêques dans leurs diocèses.
 

Autoportrait de Fléchier

[ Il nous reste de Fléchier un portrait peint par lui-même. Dans une page adressée à un de ses amis, et qui nous parait être une de ses meilleures, parce que le sujet devait lui plaire, et que le genre convenait à sa manière, il s'est décrit tel qu'il se voyait. Comme rien n'est parfait en ce monde, et que chacun, dit-il, a ses endroits faibles, il confesse un défaut : sa mémoire un peu ingrate, non pas infidèle. Pour le reste, il détaille les traits de son caractère, par l'indication d'un grand nombre de qualités aimables, qu'il possédait vraisemblablement à un dégré quelconque, et dont il convient de lui laisser le mérite, ne fût-ce que pour avoir naïvement cru les avoir, ce qui était les désirer. Voici les principaux de ces traits : ]
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 « .. Sa figure n'a rien de touchant ni d'agréable; mais elle n'a rien aussi de choquant. Sa physionomie n'impose pas, et ne promet pas au premier coup d'oeil tout ce qu'il vaut : mais on peut remarquer dans ses yeux et sur son visage je ne sais quoi qui répond de son esprit et de sa probité... Son esprit ne s'ouvre pas tout d'un coup, mais il se déploie petit à petit, et il gagne beaucoup à être connu. - Il n'a jamais brigué de suffrage : il a voulu être estimé par raison, non par cabale... Il sait se servir de son esprit; mais il ne sait point s'en prévaloir; et quoiqu'il se sente et s'estime ce qu'il vaut, il laisse à chacun son jugement... II se renferme en lui-même, et se rend la justice qu'on lui refuse... Quand on l'élève, il se tient dans une honnête modération, et sa pudeur est embarrassée; mais si l'on veut l'abaisser, il prend une fierté qui le met au-dessus de tous... Il n'envie la gloire de personne, mais il aime à ouir de la sienne... - Il a un caractère d'esprit net, aisé, capable de tout ce qu'il entreprend. Il a fait des vers fort heureusement; il a réussi dans la prose; les savants ont été contents de son latin : la cour a loué sa politesse, et les dames les plus spirituelles ont trouvé ses lettres ingénieuses et délicates. Il a écrit avec succès; il a parlé en public, même avec applaudissement... Pour son style et ses ouvrages, il y a de la netteté, de la douceur et de l'élégance la nature y approche de l'art, et l'art y ressemble à la nature. On croit d'abord qu'on ne peut ni penser ni dire autrement; mais après qu'on y a fait réflexion, on voit bien qu'il n'est pas facile de penser et de dire ainsi. Il a de la droiture dans le sens, de l'ordre dans le discours et dans les choses, de l'arrangement dans les paroles, et une heureuse facilité, qui est le fruit d'une longue étude. On ne peut rien ajouter à ce qu'il écrit, sans y mettre du superflu, et l'on n'en peut rien ôter, sans y retrancher quelque chose de nécessaire... - Tous les honneurs du monde lui paraîtraient trop achetés, s'ils lui avaient coûté quelque bassesse... Quoiqu'il n'y ait guère d'homme qui sache mieux louer que lui, il n'a jamais voulu vendre, ni même donner mal à propos ses louanges... Il est facile, populaire, officieux à ceux qui sont au-dessous de lui, commode à ses égaux. Pour les grands qui se prévalent de ce qu'ils sont, il les respecte de loin, et les abandonne à leur propre grandeur... Son coeur a de la grandeur et de la générosité; aucun intérêt ne le touche, et il ne voudrait avoir du bien que pour être en état d'en faire... Il a toujours cru que le mérite pouvait se passer de la fortune. Il s'est contenté de l'un, et ne s'est point inquiété de l'autre. »
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[C'est le portrait d'un sage; mais il n'est pas indifférent de constater qu'il ne contient aucun trait caractérisant un prêtre ou simplement un chrétien, et que toutes les maximes de cette sagesse peuvent être énoncées par une morale absolument indépendante de l'Evangile.]

L'appréciation de Fléchier sur ses propres ouvrages a été reproduite plus haut; elle nous semble très juste. Il ne visait pas au génie et n'exagérait point son talent; il ne prétend nullement aux qualités qu'on lui reproche de n'avoir pas; mais il possède vraiment celles qu'il réclame. Sur ses lettres, il est assez difficile de n'être pas du sentiment des femmes spirituelles de son temps, et de ne pas les trouver ingénieuses et délicates : souvent précieux, mais jamais ridicule. Il est plus incontestable encore qu'il avait un caractère d'esprit net et aisé; qu'il a écrit avec succès et parlé en public avec applaudissement; que son style a de la netteté, de la douceur et de l'élégance; qu'il s'y révèle un grand art; qu'on y trouve de la droiture dans le sens, de l'ordre dans le discours et dans les choses, de l'arrangement dans les paroles et une heureuse facilité, fruit d'une longue étude. 

Ses contemporains y trouvèrent davantage. On dit qu'en apprenant sa mort, Fénelon s'écria : Nous avons perdu notre maître. Le roi aimait à l'entendre, et le disait. Mme de Sévigné exprimait son admiration avec son impétuosité habituelle. Ce sentiment devait être alors celui de toutes les femmes et de la plupart des hommes de la cour et de la ville. Comme on ne pouvait éviter de comparer entre eux deux prédicateurs célèbres pour leurs oraisons funèbres, il est probable que beaucoup préféraient Fléchier à Bossuet, pour les raisons qui leur auraient fait préférer Mignard à Michel-Ange, peut-être même à Raphaël. Quelques-uns seulement protestaient contre ce goût, mais tout bas, comme La Bruyère, d'une note sourde et chagrine. Naturellement une réaction devait se faire, excessive comme toutes les réactions. On trouvera chez les professeurs de belles-lettres les critiques dont Fléchier a été l'objet. En énumérant ses défauts on a trop souvent oublié ses qualités, et en signalant son habileté il semble qu'on a parfois voulu amoindrir sa valeur; quelques-uns même l'ont appelé un rhéteur. La probité de Fléchier dément cette qualification : il n'a jamais loué ou blâmé que ce qui méritait de l'être. Il est bien vrai qu'il serait difficile de trouver chez lui une observation profonde ou même une pensée réellement originale; il est vrai aussi qu'il a usé avec un art consommé de tous les procédés que la rhétorique enseigne; il en a plus d'une fois abusé. Mais il a autre chose: dans ses oraisons funèbres, particulièrement celles qui ont des femmes pour sujet, et surtout dans ses sermons, il y a des choses excellentes, en grand nombre, parfaitement disposées, exprimées dans le langage qui convenait le mieux et à ces choses et aux personnes pour qui elles étaient dites. Ce n'est pas sans raison que Fénelon l'a appelé notre maître; il fut un des maîtres de la chaire catholique. (E.-H. Vollet).
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Exorde de l'Oraison funèbre de Turenne

« Fleverunt eum omnis populus Israel planctu magno, et lugebant dies multos, et dixerunt : « Quomodo cecidit potens qui salvum faciebat populum Israel? » Tout le peuple le pleura amèrement; et, après avoir pleuré durant plusieurs jours, ils s'écrièrent : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël? »

Je ne puis, messieurs, vous donner d'abord une plus haute idée du triste sujet dont je viens vous entretenir qu'en recueillant ces termes nobles et expressifs dont l'Écriture sainte se sert pour louer la vie et pour déplorer la mort du sage et vaillant Macchabée. Cet homme, qui portait la gloire de sa nation jusqu'aux extrémités de la terre, qui couvrait son camp du bouclier et forçait celui des ennemis avec l'épée, qui donnait à des rois ligués contre lui des déplaisirs mortels, et réjouissait Jacob par ses vertus et par ses exploits, dont la mémoire doit être éternelle; cet homme, qui défendait les villes de Juda, qui domptait l'orgueil des enfants d'Ammon et d'Ésaü, qui revenait, chargé des dépouilles de Samarie, après avoir brûlé sur leurs propres autels les dieux des nations étrangères; cet homme, que Dieu avait mis autour d'Israël comme un mur d'airain, où se brisèrent tant de fois les forces de l'Asie, et qui, après avoir défait de nombreuses armées, déconcerté les plus fiers et les plus habiles généraux des rois de Syrie, venait tous les ans, comme le moindre des Israélites, réparer avec ses mains triomphantes les ruines du sanctuaire, et ne voulait d'autre récompense des services qu'il rendait à sa patrie que l'honneur de l'avoir servie; ce vaillant homme, poussant enfin avec un courage invincible les ennemis qu'il avait réduits à une fuite honteuse, reçut le coup mortel et demeura comme enseveli dans son triomphe. Au premier bruit de ce funeste accident, toutes les villes de Judée furent émues, des ruisseaux de larmes coulèrent des yeux de tous leurs habitants. Ils furent quelque temps saisis, muets, immobiles. Un effort de douleur rompant enfin ce long et morne silence, d'une voix entrecoupée de sanglots que formaient dans leurs coeurs la tristesse, la pitié, la crainte, ils s'écrièrent : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël? » A ces cris, Jérusalem redoubla ses pleurs, les voûtes du temple s'ébranlèrent, le Jourdain se troubla, et tous ses rivages retentirent du son de ces lugubres paroles : « Comment est mort cet homme puissant qui sauvait le peuple d'Israël? »
Chrétiens, qu'une triste cérémonie assemble en ce lieu, ne rappelez-vous pas en votre mémoire ce que vous avez vu, ce que vous avez senti il y a cinq mois? Ne vous reconnaissezvous pas dans l'affliction que j'ai décrite? et ne mettez-vous pas dans votre esprit, à la place du héros dont parle l'Écriture, celui dont je viens vous parler? La vertu et le malheur de l'un et de l'autre sont semblables; et il ne manque aujourd'hui à ce dernier qu'un éloge digne de lui. Oh! si l'esprit divin, l'esprit de force et de vérité, avait enrichi mon discours de ces images vives et naturelles qui représentent la vertu, et qui la persuadent tout ensemble, de combien de nobles idées remplirais-je vos esprits, et quelle impression ferait sur vos coeurs le récit de tant d'actions édifiantes et glorieuses!

Quelle matière fut jamais plus disposée à recevoir tous les ornements d'une grave et solide éloquence que la vie et la mort de très haut et très puissant prince Henri de La Tour-d'Auvergne, vicomte de Turenne, maréchal général des camps et armées du roi, et colonel général de la cavalerie légère? Où brillent avec plus d'éclat les effets glorieux de la vertu militaire conduites d'armées, sièges de places, prises de villes, passages de rivières, attaques hardies, retraites honorables, campements bien ordonnés, combats soutenus, batailles gagnées, ennemis vaincus par la force, dissipés par l'adresse, lassés et consommés par une sage et noble patience? Où peut-on trouver tant et de si puissants exemples que dans les actions d'un homme sage, modeste, libéral, désintéressé, dévoué au service du prince et de la patrie; grand dans l'adversité par son courage, dans la prospérité par sa modestie, dans les difficultés par sa prudence, dans les périls par sa valeur, dans la religion par sa piété? Quel sujet peut inspirer des sentiments plus justes et plus touchants qu'une mort soudaine et surprenante, qui a suspendu le cours de nos victoires et rompu les plus douces espérances de la paix? »
 

(Fléchier, Oraisons funèbres).


En bibliothèque. - Nous avons indiqué la date des Oraisons funèbres. Chacune d'elles lut imprimée (Paris) après avoir été prononcée; première édition complète (Paris, 1691, 2 volumes). Autres ouvrages édités pendant la vie de Fléchier: Vie du cardinal Commendon, traduite du latin de A.-M. Gratiani (Paris, 1671) ; Histoire de Théodose le Grand (Paris, 1679); Histoire du cardinal Ximenès (Paris, 1693, 2 volumes). Après la mort de l'auteur parurent d'autres volumes : Panégyriques et autres sermons (Paris); Lettres choisies sur divers sujets (Paris, 1715, 2 volumes); Sermons de morale prêchés devant le roi, avec des Discours synodaux et les sermons prêchés aux Etats du Languedoc et dans la cathédrale (Paris, 3 volumes, préface de l'abbé Du Jarry); Oeuvres mêlées comprenant Harangues, Compliments, Discours, Poésies latines et françaises (Paris); Mandements et lettres pastorales (Paris). Editions des Oeuvres complètes : Nîmes, 1782, 10 volumes; Paris, 1825-1828, 10 volumes; Paris, 1856-1857, 2 volumes. Sont restés en manuscrit 6 volumes d'un Recueil des antiquités du Languedoc. Les Mémoires sur les Grands Jours tenus à Clermont en 1665-1666, publiés pour la première fois en 1844 (Paris), ont été réédités avec notes de Cheruel et préface de Sainte-Beuve (Paris, 1856).
 
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Dictionnaire biographique
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