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Le Familistère de Guise
Le Familistère de Guise est le nom d'une association et d'un l'établissement fondés à Guise (Aisne) par Jean-Baptiste André Godin. La forme juridique et la philosophie du lieu ont changé depuis l'origine, mais l'industrie y est restée celle de la fonte émaillée. Dans l'esprit de son fondateur, l'association du travail et du capital était conçue de façon à mettre « les équivalents de la richesse » à la portée de tous les travailleurs. Au départ, le Familistère, c'est plus spécialement, en dehors des ateliers et magasins, le « palais social » destiné à réaliser, par l'habitation « unitaire », la satisfaction de tous les besoins de la vie humaine avec le minimum de frais et le maximum d'avantages. C'est en avril 1859 que Godin, qui, depuis 1846, avait transporté à Guise l'industrie des poêles et fourneaux de fonte par lui créée à Esqueheries, et qui avait travaillé dès l'origine à améliorer le sort de ses ouvriers, posa les fondations du Familistère, lequel fut occupé dès 1860, mais ne s'acheva qu'en 1877. 

Le but était de « réunir un certain nombre de familles dans des locaux confortables spécialement agencés en vue du bien-être commun; d'organiser les assurances mutuelles au profit des malades, invalides, vieillards, veuves, orphelins, enfin de toute personne ou famille dont les ressources sont impuissantes à lui garantir le nécessaire (d'après ce principe fondamental, que toute société doit assurer la subsistance de tous ses membres); de donner au travailleur le logement à proximité de l'atelier; de pourvoir aux approvisionnements ; d'assurer l'éducation et l'instruction jusqu'à l'apprentissage. d'offrir les délassements indispensables à la santé physique, intellectuelle et morale ».

En dépit des critiques qu'on peut toujours adresser à une oeuvre humaine, surtout quand elle provient d'une initiative aussi neuve et aussi hardie, il n'y avait encore pas eu une tentative plus remarquable et plus probante pour nous acheminer sans secousse du régime du salariat, si gros de souffrances et de dangers, au régime de l'association. Le Familistère a eu une succursale à Laeken, près de Bruxelles (Belgique).

Le Familistère du temps de Godin

L'idée mère de la société dont le Familistère n'est que le « palais social », c'était de « répartir équitablement les bénéfices industriels et commerciaux et d'assurer la transmission constante de la propriété sociale aux mains des travailleurs actifs ». En effet, bien que Godin ait fait, au premier chef, oeuvre de philanthrope en fondant cette société, le but de ce disciple de Fourier n'était pas seulement de soustraire à la pauvreté quelques milliers d'ouvriers : il voulait prouver que l'alliance du travail et du capital n'est pas une utopie et n'impose de sacrifices à aucune des parties. Il a donc fait acte d'initiative éclairée et généreuse plutôt que de pure charité. Il s'est associé ses ouvriers en prenant leur travail même pour apport social et en le faisant participer aux bénéfices au même titre que son propre travail comme directeur; mais il n'a nullement sacrifié la rémunération du capital apporté soit par lui seul à l'origine, soit par ses associés dans la suite. C'est une chose très remarquable, et là précisément est la haute portée de cette expérience, que l'intérêt légal de 5% a toujours été servi au capital de commandite, et que, indépendamment de ses appointements de gérant et de sa participation aux bénéfices comme travailleur, Godin a même retiré en moyenne un revenu annuel de 6% des capitaux engagés dans l'association, cela pendant que les ouvriers, sans chômer jamais, touchaient des salaires constamment supérieurs à ceux de la région, et que les habitants du Familistère, au nombre de 1200, jouissaient de tous les bienfaits de la mutualité.

Le « palais social » est construit au milieu d'un terrain de 10 hectares environ, traversé et contourné par l'Oise. Une partie de la propriété est aménagée en promenades et jardins d'agrément; une autre, au temps de Godin, est consacrée à la culture des légumes par les membres de l'association. Le bâtiment principal fait face à la ville sur une étendue de 180 m; il a 1200 portes ou fenêtres soumises à l'impôt. Il comprend trois parallélogrammes formant chacun une cour intérieure couverte d'un vitrage à la hauteur des toits. Autour de ces cours sont disposés les logements, qui ont tous leur entrée sur la cour : ceux des étages ouvrent sur des galeries où l'on accède par des escaliers situés aux quatre coins. Les entrées de l'établissement (non pas les portes, car il n'y a pas de clôtures) sont placées aux coins de chaque parallélogramme. Des bâtiments annexes, construits sur les mêmes données, contiennent en plus une population de 600 habitants. D'autres sont affectés aux magasins coopératifs : boulangerie, boucherie, épicerie, étoffes, combustibles, etc.; d'autres aux bureaux, aux bains et lavoirs, aux écoles, à la « nourricerie », au « pouponnat », au théâtre. On se loue autant des effets moraux de l'habitation en commun que de ses avantages matériels. Ingénieurs et directeurs sont tous logés dans l'établissement. Tout le monde se connaissant, il ne peut y avoir de misère ignorée et délaissée. Chacun vivant sous les yeux de tous, nul n'abuserait facilement des services d'assurance mutuelle. L'éducation et l'instruction des enfants est surtout facilitée par le voisinage immédiat des écoles et la participation de tous à la surveillance. La population du Familistère n'a jamais donné lieu à aucune intervention de la justice extérieure. Lorsqu'un logement est vacant, une annonce insérée dans les tableaux d'affichage en indique le prix; les demandes sont remises sous pli cacheté et la location est consentie au plus offrant. Le soin du logement individuel est laissé à la charge des familles. Chacun est chez soi. L'administration n'intervient jamais au foyer domestique; mais elle assure la propreté générale, l'hygiène et les services communs : éclairage au gaz, eau à chaque étage (fournie par un puits artésien), bains et piscine d'eau chaude, buanderie modèle, corps de pompiers. Les services publics du Familistère occupent 64 personnes, des femmes pour la plupart. Tous sont rétribués. Les malades sont soignés à domicile. Les écoles ne s'élèvent pas au-dessus du degré primaire, mais elles pourraient rivaliser avec les meilleures. Un cours complémentaire garde les élèves zélés jusqu'à quinze ou seize ans. La bibliothèque renferme 3000 volumes. Le théâtre offre 1200 places. On célèbre plusieurs fêtes par an, surtout celles du Travail et de l'Enfance.

La mutualité est organisée d'une manière complète au Familistère du moins pour les besoins généraux des individus, et les services qu'elle rend dépassent, dit-on,
toutes les prévisions des théoriciens. Assurance ou nécessaire à la subsistance et des pensions de retraite; assurance contre la maladie (deux sections distinctes, une pour les hommes, l'autre pour les femmes); fonds de pharmacie : toutes ces assurances sont gérées par des comités spéciaux qu'élisent les intéressés, et les membres de ces comités sont rétribués proportionnellement au temps qu'on leur demande. Pour le nécessaire à la subsistance, le taux du minimum journalier est fixé à 1,50 F pour un veuf ou une veuve chef de famille, 1 F pour une veuve sans famille, 1  F pour un homme invalide dans une famille, 75 centimes pour une femme, 1 F pour les jeunes gens de plus de seize ans, 75 centimes de quatorze à seize ans, 50 centimes pour les enfants de deux à quatorze ans, 25 centimes au-dessous de deux ans. Pour les pensions de retraite, le tarif minimum assure : aux hommes, 1 F par jour après quinze ans de service, 1,50 F après vingt ans, 2 F après vingtcinq ans, 2,50 F après trente ans; aux femmes, 75 centimes, 1 F, 1,25 F et 1,50. Mais, pour empêcher les pensionnaires de jeter la perturbation dans les salaires en offrant leurs services au rabais, les droits à la pension sont suspendus pour tout pensionnaire qui accepterait des fonctions salariées en dehors de l'association, sans y être autorisé par le conseil de gérance.

Pour le détail de l'organisation, nous ne pouvons que renvoyer aux écrits spéciaux mentionnés à la bibliographie. Ce qui mérite avant tout l'attention, ce sont les règles précises qui, dans cette société si originale, ont présidé à l'association du capital et du travail. La participation du travail aux bénéfices trop souvent fixée d'une manière arbitraire dans les essais qu'on en a faits, l'a été par Godin avec autant de rigueur que de simplicité, d'après ce principe que chacun des éléments producteurs doit participer aux bénéfices dans la proportion des services qu'il a rendus. Or, les facteurs de toute production sont au nombre de trois : les ressources et utilités gratuites fournies par la nature et la société, le travail actif des individus, le travail économisé, ou capital. Les ressources fournies par la nature constituent le droit des pauvres : la société doit avant tout prélever sur ses bénéfices de quoi assurer l'existence de tous ses membres, conformément au taux indiqué ci-dessus, en payant la différence toutes les fois qu'une famille ne gagne pas, au total, le minimum nécessaire pour subsister. Quant à la part de bénéfices revenant respectivement au travail et au capital, on admet qu'elle sera équitable si elle est proportionnelle au nombre de francs payés au travail sous forme de salaires, au capital sous forme d intérêt. Ainsi,, le Familistère payant annuellement environ 1,888,000 F en salaires, et seulement 230,000 F pour l'intérêt de la commandite, la participation aux bénéfices y est huit fois plus considérable pour le travail que pour le capital. Quant à la répartition individuelle, elle est facile : le droit de chacun est proportionnel à ce qu'il a reçu dans l'année en salaires et intérêts. Du reste, les bénéficiaires sont répartis en cinq catégories selon les conditions d'âge et de services qu'ils remplissent: à savoir : les associés, les sociétaires, les participants, les auxiliaires et les intéressés. En 1884, les travailleurs possédaient par leur participation aux bénéfices 1,969,000 F de la valeur du fonds social, et on entrevoyait déjà le jour oùe la totalité du fonds social serait leur propriété, le commanditaire étant remboursé de toutes ses avances. 

Après Godin

Godin hâta ce jour, lorsqu'en mourant, en 1888, il laissa la moitié de ses biens, soit environ 2,5 millions à la Société du Familistère. Sa veuve, Marie Moret, a continué, d'ailleurs, à faire partie de la société en en devenant son qu'administrateur-gérant. Pourtant, au fil des années et des administrateurs successifs, l'état d'esprit et les valeurs que Godin avaient insufflés et su maintenir ont fini par s'estomper. Malgré le maintien de la forme coopérative initiale, une classe dirigeante s'est créée au sein du familistère, jalouse de ses prérogatives, et surtout préoccupée d'enjeux industriels que d'enjeux sociaux. Des tensions apparaissent dès l'entre-deux guerres. Au cours des années cinquante, rentabilité oblige, le personnel est réduit de moitié. En juin 1968  de la Société du Familistère change de statut juridique et devient une société anonyme (Godin SA), qui sera rachetée deux ans plus tard par la société Le Creuset. Les Cheminées Philippe rachèteront finalement l'usine en 1988 et lui rendront son dynamisme perdu. 

Quant aux bâtiments du Familistère, ils sont, eux, classés monuments historiques depuis 1991. Depuis la Première Guerre mondiale au cours de laquelle une partie des bâtiments à été détruite, le site n'a cessé de se dégrader, et il a fallu attendre l'an 2000 pour qu'un programme de réhabilitation (Utopia) voie le jour. Ajoutons que Quelques dizaines de familles d'anciens de la compagnie Godin continuent des vivre dans les logements du Familistère. (A. Marion).

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Dictionnaire Villes et monuments
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