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Ernest Picard

Louis-Joseph-Ernest''Picard est un avocat et homme politique français, né à Paris le 24 décembre 1821, mort à Paris le 13 mai 1877. Il fit ses études de droit, prit le grade de docteur en 1846, et se fit inscrire au barreau de Paris. Pris en amitié par Liouville, membre célèbre du barreau de Paris, dont il épousa la fille, il ne tarda pas à se faire une clientèle importante par sa parole éloquente et brillante et son souple talent.

Il ne s'occupa pas de politique pendant la République de 1848 et les premières années de du Second Empire. Mais le despotisme brutal de l'Empire et son système de compression inspirèrent bientôt une vive répugnance à son esprit libéral très fin et plein de sens. Il devint un des actionnaires du Siècle, puis un des membres du conseil de surveillance de ce journal qui faisait, sous la direction de Havin, une opposition efficace, bien qu'assez modérée à l'Empire. 

En 1856, Picard devint membre du comité qui s'était constitué à Paris pour choisir des candidats d'opposition au Corps législatif pour les élections complémentaires du 27 avril. Peyrat ayant décliné la candidature, ou la proposa à Ernest Picard, qui hésita d'abord par modestie, mais finit par se décider, malgré les craintes du Siècle inquiet de la candidature d'un de ses membres. Picard fut élu au second tour de scrutin, le 10 mai, et alla compléter, au Corps législatif, le fameux groupe des Cinq, qui comprenait avec lui Emile Ollivier, Darimon, Hénon et Jules Favre.

Le rôle des opposants pendant le Second Empire était loin d'être enviable : la loi de sûreté générale avait terrorisé les citoyens; le Corps législatif était muet; les anciens républicains refusaient le serment, protestation stérile qui aboutissait à cette alternative-: abdication ou révolution. Les Cinq comprirent qu'il fallait substituer à la politique d'attitude la politique d'action, ou renoncer à la cause du libéralisme. Cette politique active fut inaugurée par E. Picard et Jules Favre, au nom des électeurs de la Seine qui les avaient envoyés, en même temps qu'Hénon, nommé à Lyon, au Corps législatif. L'éloquence somptueuse de J. Favre, la concision et la dialectique puissante d'Emile Ollivier propagaient les grands principes du libéralisme et revendiquaient dans cette lutte les droits de la nation, écrasée par le pouvoir personnel. La physionomie d'Ernest Picard se détacha pleine d'originalité, de vie et de relief.

Entré au Corps législatif le 11 février 1859, il y prit immédiatement la parole (17 février) et, à partir de ce moment, il n'y eut guère de débat intéressant, soit la liberté électorale, soit les questions financières ou administratives, où on ne le vit intervenir et payer de sa personne. A peine connu la veille, le nouveau député de Paris devint, en peu de temps, pur son talent, un des hommes les plus en vue de la Chambre et de la France : véritable tirailleur de l'opposition, il harcela le pouvoir avec un entrain, une verve spirituelle, une désinvolture charmante qui le rendirent aussitôt populaire à Paris. Sa parole était pressante et pratique : sans oublier les grandes doctrines générales, il en faisait de préférence des applications particulières; lorsqu'il prenait la parole, ce n'était pas pour remporter un succès d'esprit ou d'éloquence, mais pour arracher au pouvoir une concession; son opposition vigoureuse et hardie valait surtout par sa mesure. Son éloquence répond à ce que les anciens rhéteurs appelaient l'éloquence attique, par rapport à l'éloquence asiatique, grandiloquente et pathétique.

Sans autre appui que la raison, la justice et la vérité, il savait se faire écouter d'un auditoire malveillant : sa bonhomie malicieuse et pleine de sens, sa langue lumineuse et forte emportaient la conviction. Dans ses discours, il traitait particulièrement les questions relatives aux finances et à l'administration de Paris; ses discours sur l'exagération des travaux de Paris, sur les emprunts onéreux de la ville, sur les expropriations qui enrichissaient les spéculateurs, sont des chefs-d'oeuvre de fantaisie et de logique. Malgré les efforts du gouvernement, il fut réélu député par 17.644 voix aux élections générales de 1863. Il continua à faire la guerre la plus vive à l'administration de Haussmann, réclama pour Paris un conseil municipal élu, demanda l'abrogation de la loi sur la presse et se sépara d'Emile Ollivier lors de l'évolution de celui-ci (1864). 

La période de 1863 à 1869 est l'époque la plus remplie de sa vie parlementaire; il est l'on des chefs de ce grand parti de l'Union libérale, qui groupa en un seul faisceau toutes les forces de l'opposition contre l'Empire pour arriver à la constitution d'une République ouverte. Dans l'accomplissement de sa mission, Ernest Picard s'est partagé en deux tâches bien distinctes : orateur libéral, il a continué patiemment la revendication des libertés nécessaires, sans se laisser arrêter dans cette voie par les démonstrations trompeuses d'un prétendu libéralisme d'Etat; homme de gouvernement dans l'opposition, il a étudié et discuté avec un remarquable sens pratique, avec une haute clairvoyance, les lois d'organisation intérieure, les réformes législatives, les questions d'affaires.

Ses plus remarquables discours pendant cette période sont ceux : du 6 avril 1865, sur le choix des maires parmi les conseillers municipaux; du 2 juillet 1867, sur la politique de l'Empire; du 18 mars 1868, sur le droit de réunion; du 22 février 1869, sur le budget et les transformations de Paris. En 1869, la discussion relative à la suppression de la honteuse loi de sûreté générale lui donna l'occasion de prononcer un discours de la plus haute éloquence qui lui valut un admirable triomphe. En juin 1868, Picard était devenu, avec Jules Favre et Hénon, un des fondateurs de l'Electeur, qui se transforma plus tard dans l'Electeur libre, dirigé par son frère Arthur Picard. La réputation politique d'Ernest Picard était à son apogée : ses brillantes campagnes dans l'opposition et les services rendus à la cause de la liberté assuraient sa réélection. En mai 1869, il fut nommé député à la fois à Paris par 24.444 voix, et dans la 1re circonscription de l'Hérault au second tour de scrutin; il opta pour ce département, voulant laisser son siège de Paris à un membre de l'opposition.

Dans la nouvelle Chambre, le rôle de Picard se ressentit de la situation transformée. L'opposition, affaiblie depuis 1864 par la défection d'Emile Olivier et de Darimon, se fortifiait par l'arrivée d'hommes nouveaux et ardents, tels que Gambetta. Le Corps législatif se trouvait divisé en plusieurs groupes : l'ancienne majorité gouvernementale, le tiers parti avec les nouveaux députés dits indépendants (dirigés par Olivier qui, converti à l'Empire, souhaitait le pouvoir), enfin l'opposition. Celle-ci forma deux groupes : l'un, mené par Grévy et Gambetta, se déclara ennemi irréductible de l'Empire; l'autre, composé de 17 dissidents et conduit par Ernest Picard sous le nom de « gauche ouverte », se tenait à égale distance des irréconciliables (Gambetta) et des réconciliés (Ollivier). 

On lui reprocha d'avoir accepté l'Empire et de s'être rallié au ministère Ollivier : en réalité, tout en refusant nettement son concours à celui-ci, il ne lui fit pas la guerre de parti pris; loin de se contenter du simulacre de parlementarisme auquel s'était résigné E. Ollivier, il persista à combattre le pouvoir personnel, mais il ne voulut pas priver l'opposition de certains concours qu'il jugeait nécessaires. De là, une désunion dans les rangs républicains, qui se produisit dès les élections de 1869 : les plus illustres représentants de l'idée libérale virent se présenter contre eux des membres même de l'opposition (Rochefort contre Jules Favre, Gambetta contre H. Carnot). La scission s'accentua en mai 1870, au moment du plébiscite.

Pendant la session de 1870, Picard présenta un amendement important à la loi sur la responsabilité des fonctionnaires (23 mai) et prononça des discours sur la nomination des maires par les conseillers municipaux, il réclama le droit commun pour les municipalités de Paris et de Lyon, la dissolution de la Chambre, et vota contre la déclaration de guerre à la Prusse (La Guerre de 1870).

Le 4 septembre 1870, après Sedan et la chute de l'Empire, Ernest Picard, député de Paris, devint membre du gouvernement de la Défense nationale ; le 5 septembre il était nommé ministre des finances. Dans la journée du 31 octobre, Ernest Picard parvint à quitter l'Hôtel de Ville, envahi par les partisans de la Commune qui retenaient le Gouvernement prisonnier. Il se rendit au ministère de la guerre, organisa la résistance et contribua à la délivrance des membres du gouvernement, ses collègues, retenus prisonniers à l'Hôtel de Ville.

Le 25 janvier 1871, Picard accompagna à Versailles Jules Favre qui allait traiter avec Bismarck de la capitulation.

Le 8 février 1871, aux élections pour l'Assemblée nationale, Picard ne fut pas réélu à Paris, mais fut nommé député dans les département de Seine-et-Oise et de la Meuse, pour lequel il opta. Arrivé à Bordeaux, il donna sa démission de ministre, en même temps que ses collègues. Thiers, nommé chef du pouvoir exécutif, chargea Picard du portefeuille de l'intérieur dans son premier cabinet (19 février 1871). Après la journée du 18 mars à Paris, Ernest Picard prit une grande part aux mesures destinées à empêcher l'insurrection de s'étendre dans les départements. Cependant la Commune confisquait les biens qu'il possédait à Paris, et il était au même moment, à l'Assemblée, attaqué avec violence par les monarchistes. Assailli à la fois par les journaux réactionnaires, qui l'accusaient d'être révolutionnaire, et par les journaux républicains extrêmes, qui le traitaient de réactionnaire, il donna sa démission le 31 mai, aussitôt après l'écrasement de la Commune.

Il tombait victime de la sincérité de ses convictions; ses principes de gouvernement avaient toujours été d'accord avec son éloquence : modéré et précis dans ses conceptions sociales comme dans ses actes politiques, jamais il n'allait au delà de ce qu'il promettait dans ses engagements électoraux et politiques. Aussi n'eut-il ni principe à renier ni doctrine à désavouer : liberté, mais non impunité de la presse, liberté des opinions, régime parlementaire, responsabilité ministérielle : tels étaient les points principaux de son programme, auquel il n'ajouta rien et dont il n'abandonna rien. Il ne chercha pas à tromper les foules, il n'hésita jamais à leur dire la vérité. Sa vie politique présente une rare unité : modèle de probité dans la lutte, de modération dans la victoire, de sagesse parfois un peu timide dans la pensée, il réalise un type d'homme politique utile dans une république. Comme il arrive d'ordinaire aux esprits modérés, son bon sens souverain et sa sincérité, qui étaient sa grande force, firent aussi sa faiblesse : tandis que les monarchistes l'accusaient d'être un révolutionnaire, les masses populaires le suspectaient de tiédeur, à cause de sa haine des surenchères de promesses et de son horreur du masaniellisme électoral. 

Le 5 juin, Thiers le nomma gouverneur de la Banque; mais Picard refusa pour se consacrer à ses devoirs de député. Inscrit au centre gauche, il soutint constamment la politique de Thiers et continua à prendre une part active aux discussions de la Chambre; il déclara, le 8 juillet 1871, « que la République nouvelle est le meilleur des gouvernements ». Le 31 août, il appuya la proposition Rivet et la nomination de Thiers à la présidence de la République. Le 10 novembre 1871, Picard fut nommé ministre plénipotentiaire de France en Belgique; il continua à venir à Versailles siéger dans l'Assemblée. En 1872 cependant il ne prit pas part aux débats publics : il présenta seulement à son groupe (janvier 1872) une proposition ayant pour objet la proclamation de la République comme gouvernement définitif, le renouvellement par tiers de l'Assemblée et la création d'une nouvelle Chambre. 

En 1873, il vint soutenir la proposition Thiers, avant pour objet de constituer définitivement la République conservatrice. Après le renversement du président de la République par les partis monarchistes (24 mai), Picard donna sa démission de ministre plénipotentiaire; hostile à la politique du duc de Broglie, il vota contre le ministère de l'ordre moral, fit un discours contre l'urgence de la loi des maires (8 janvier 1874) et contribua à la chute du cabinet monarchiste. Le 12 juin 1874, sous le ministère Cissey-Fourtou, il dénonça la tolérance du ministre de l'intérieur vis à-vis des menées bonapartistes. En juillet il vota la proposition de Casimir-Perier, au sujet de la constitution de la République.

Appelé au Sénat, en 1875, en qualité de sénateur inamovible, il s'y occupa surtout de questions d'affaires et de législation et il y fut un des chefs du centre gauche d'alors, incarnation nouvelle de la politique qu'il avait soutenue toute sa vie, celle de la gauche ouverte et de l'union libérale. Il mourut le 13 mai 1877 et ses funérailles eurent lieu la jour même de la chute du ministère J. Simon et de la tentative de coup d'Etat de Mac-Mahon, au nom de l'ordre moral. Il eût certainement joué un rôle important dans la lutte qui s'engagea aussitôt et qui fit avorter cette tentative et amena le triomphe définitif de la République.

L'oeuvre d'Ernest Picard a marqué dans l'histoire de cette fondation; il y concourut à la fois par le poids de son influence personnelle et l'autorité de ses discours. Pour bien comprendre le charme que possédait sa personne, il suffit de relire les pages émues que Jules Favre lui a consacrées, évoquant « sa chère tête blonde, ses beaux yeux bleus pleins de douceur et de malice; il est au pied de la tribune, il va y monter, avec son sourire charmant, sa figure épanouie. Il va, d'un mot précis et fin, dégager la raison juste et vraie que le tourbillon du débat a noyée ».

Les discours parlementaires d'Ernest Picard ont été réunis et publiés, après sa mort, par les soins de sa famille, sous les titres suivants : les Cinq, 1859-1860 (1886); les Cinq, 1861-1863 (1882); l'Union libérale, 1864-1869 (1889); le Ministère Olivier, la République, 1870-1871 (1890); c'est le commentaire le plus éloquent de sa vie. Ses discours sont, comme on l'a dit, plus qu'un modèle de vertu civique, on peut y puiser un exemple de sagesse pratique. Ils enseignent comment quelques hommes vaillants et résolus arrivent, par la seule persévérance et la foi en leur cause, à triompher d'un régime tout-puissant; ils montrent aussi par quelle méthode et au prix de quelle modération on garde la liberté reconquise contre les retours offensifs du césarisme vaincu. (Ph. B.).

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