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Elisabeth Ire

Élisabeth Ire Tudor, reine d'Angleterre, fille de Henri VIII et d'Anne de Boleyn, née à Greenwich le 7 septembre 1533, morte le 24 mars 1603. Elle fut reléguée, après la disgrâce de sa mère, qui suivit de près sa naissance, au château de Hunsdon (Herefordshire) et confiée aux soins de lady Margaret Bryan, auprès de sa soeur Marie (Tudor), son aînée de dix-sept années. Plus tard, elle fut admise à partager les jeux et les études de son frère Édouard (le futur Édouard VI, fils de Jane Seymour). Elle annonça de bonne heure de la gravité, du sang-froid et de l'énergie. Après la mort de Henri VIII, elle fut placée sous l'autorité et dans la maison de Catherine Parr, reine douairière. C'est là qu'eut lieu son intrigue fameuse (elle avait quatorze ans) avec sir Thomas Seymour, oncle d'Édouard VI et frère cadet du protecteur Somerset.

Sir Thomas, beau, brillant, fastueux, homme à bonnes fortunes, avait formé le projet d'acquérir par mariage une influence égale à celle du protecteur : il rechercha la main d'Élisabeth et, repoussé de ce côté, épousa Catherine Parr. Une fois installé en mari dans la maison de Chelsea où résidaient la reine douairière et Élisabeth, il recommença ses poursuites galantes auprès de celle-ci. La fille de Henri VIII, savante et intelligente, mais peu scrupuleuse, souffrit sans révolte les privautés de sir Thomas : on le sut plus tard, par les dépositions des domestiques. Catherine Parr mourut de suites de couches le 5 septembre 1548, et sir Thomas, veuf, intrigua de nouveau pour s'unir en légitime mariage à l'une des héritières en expectative de la couronne, cette Élisabeth dont il avait déjà fait la conquête. Mais le protecteur jaloux veillait : il fit conduire son frère à la Tour de Londres sous l'inculpation de haute trahison, en janvier 1549, et arracha à l'intendant, à la gouvernante d'Élisabeth, les aveux les plus mortifiants pour la délicatesse de la jeune fille. Seymour fut exécuté le 20 mars : Élisabeth accueillit cette nouvelle avec impassibilité : 

« Il est mort, dit-elle, s'il en faut croire Leti, en homme de beaucoup d'esprit et de peu de jugement. »
Mais cette impassibilité n'était que prudente dissimulation; elle souffrit pendant une année entière d'une maladie de langueur. Elle trouva heureusement de puissantes distractions dans l'étude; et c'est ici le lieu de dire quelle étonnante érudition elle acquit sous la discipline de son précepteur Roger Ascham. Ascham écrivait à Sturm, recteur du gymnase protestant de Strasbourg :
« Tout ce qu'Aristote requiert de qualités s'est donné rendez-vous dans sa personne. Elle a un peu plus de seize ans, et elle a la passion de la vraie religion et de la meilleure littérature. Elle parle le français et l'italien comme l'anglais; le latin avec facilité, propriété et jugement; le grec médiocrement, mais souvent et volontiers dans ses entretiens. Elle est fort habile en musique, sans y prendre grand plaisir. »
Un autre réformé, John Hooper, écrivait à Bullinger, de l'église de Zurich, en 1550, que miss Élisabeth 
« était devenue si forte en latin et en grec qu'elle était en état de défendre la vraie religion avec les arguments les plus justes et le plus heureux talent, de sorte qu'elle rencontrait pou d'adversaires dont elle ne triomphât ».
Édouard VI lui avait donné le château de Hatfield, à 19 milles au Nord de Londres, séjour qui lui resta toujours très cher; son livre de comptes qui nous a été conservé d'octobre 1551 à septembre 1552, accuse un revenu annuel de 5890 liv. st.; les dépenses étaient très minimes; Élisabeth, espoir du parti calviniste, affectait alors la plus grande simplicité dans sa mise et dans son train de vie. 

Pendant les troubles qui suivirent la mort d'Édouard VI, en 1553, elle eut une maladie très opportune qui lui permit de ne se pas déclarer soit pour lady Jane Grey, soit pour Marie Tudor; elle ne guérit que pour aller saluer à Londres Marie, décidément victorieuse. Marie la reçut bien; toutefois, entre les deux soeurs, l'antagonisme était fatal. 

« Comment l'empêcher, lorsque l'une des deux princesses ne pouvait être réputée fille légitime de Henri VIII sans que l'autre fût, en conséquence, réputée illégitime? » 
De plus 
« Marie avait un attachement invincible pour le catholicisme; au contraire, Anne Boleyn avait mis le protestantisme dans le berceau de sa fille ». 
Comme Élisabeth n'avait pas de goût pour le martyre, le différend au sujet du catholicisme n'était pas des plus graves; elle assista à la messe et consentit à une abjuration tout en laissant deviner aux mécontents que cette, abjuration n'était pas volontaire. Mais le problème relatif à la légitimité était insoluble : la reine fit proclamer par le Parlement l'illégalité du procès intenté à sa mère, Catherine d'Aragon; comment devait-on qualifier dès lors l'union de Henri VIII et d'Anne de Boleyn, dont Élisabeth était née? La duchesse de Suffolk, petite-fille de Henri VII par sa fille Mary, prit préséance à la cour sur Élisabeth. La situation de celle-ci, sans être absolument dangereuse, devint très fausse. On l'accusait d'entretenir des relations avec les réformés et avec l'ambassadeur de France. L'aventure de Courtenay la mit à deux doigts de sa perte.

Édouard Courtenay, de sang royal, qui avait passé toute sa jeunesse en prison, avait été mis en liberté à l'avènement de Marie. Un grand nombre d'historiens, Gregorio Leti, Burnel, D. Hume, Vertot, rapportent que Marie s'éprit de ce brillant cavalier, mais que lui, insensible à l'appât du trône, engagea son coeur à Élisabeth, plus jeune et plus jolie. C'est alors que Marie, blessée, aurait usé des pires sévérités envers sa soeur. C'est là, on l'a prouvé, une légende. Il est possible que Marie ait songé quelque temps à Courtenay avant de se décider pour Philippe d'Espagne, mais les scandales du jeune homme « superbe et luxurieux », qui ne se pouvait, après une longue captivité, «-saouler des délices de la liberté », la dégoûtèrent. De compétition amoureuse d'une soeur avec l'autre, il y en eut si peu que Marie n'était nullement éloignée de donner Élisabeth pour femme à Courtenay. Mais il est vrai que Courtenay eut l'idée, d'accord avec les Français et les réformés, d'épouser la fille d'Anne de Boleyn et de tenter une révolution. Quand la conspiration mal préparée de sir Thomas Wyatt éclata, Élisabeth se conduisit, heureusement pour elle, avec une prudence consommée. Elle ne bougea pas, et, suivant son habitude, se dit malade. Si l'insurrection échouait, elle ne se souciait pas d'être compromise; si elle réussissait, ses chefs ne pouvaient rien faire sans elle.
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Portrait d'Elisabeth I.
Elisabeth Ire.

L'insurrection échoua. Le soir même de la défaite de Wyatt, Renard, ambassadeur de Charles-Quint, conseilla à la reine, qui l'avait mandé, de délibérer sur l'arrestation de Courtenay et d'Élisabeth, et de faire rigoureuse justice de ces traîtres. Élisabeth fut amenée prisonnière du château d'Ashbridge à Whitehall. On espérait tirer, sinon d'elle, au moins de Wyatt et de ses complices, dont le procès allait commencer, des confessions compromettantes qui permissent de lui faire partager le sort de lady Jane Grey. On l'enferma même, par provision, à la Tour de Londres. Sa vie fut sauvée, en cette circonstance, par le chancelier Gardiner qui, ancien compagnon de captivité de Courtenay et lié d'amitié avec lui, mit tout en oeuvre pour lui épargner le dernier supplice; il l'épargna, en même temps, à Élisabeth, car la cause des deux inculpés était liée. Gardiner fit décider, en dépit des obsessions du ministre de Charles-Quint, qu'Élisabeth serait envoyée dans un château du Nord, au milieu de populations sûres, pacifiques, catholiques. La préférence fut donnée à Woodstock, résidence bâtie un peu au Nord d'Oxford. Le 19 mai 1554, la princesse sortit de la Tour; elle y avait séjourné deux mois.

A Woodstock, le gouverneur, sir Henry Bedingfield, le même qui avait surveillé la reine Catherine d'Aragon à Kimbolton, fit tout ce qu'il put pour adoucir une captivité assez dure; il n'en a pas moins été l'objet des railleries et des calomnies des apologistes protestants. Cependant la reine épousa Philippe d'Espagne (25 juillet 1554); celui-ci plaida, dit-on, pour la clémence, et Élisabeth fut amenée à Hampton-Court le 29 avril 1555. Là, encore, une légende ridicule a été popularisée par quelques historiens. On a dit que Philippe d'Espagne avait soutenu auprès de sa femme la cause de sa belle-soeur parce qu'il serait tombé amoureux d'elle; le fait est qu'il ne soutint les intérêts d'Élisabeth qu'en vue de se créer une popularité personnelle; et il était si loin de songer à la princesse pour lui-même que, pendant le séjour à Hampton-Court, il fit entamer des négociations en vue d'un mariage entre elle et son fils, don Carlos. Élisabeth fut enfin autorisée à retourner à Hatfield (18 octobre 1555), acquittée faute de preuves, et surtout grâce aux grandes apparences de zèle qu'elle manifestait pour le catholicisme. L'enthousiasme de la foule sur son passage fut immense, mais elle eut la prudence de s'y soustraire, et, réinstallée à Hatfield au milieu de ses gentilshommes et de ses serviteurs, elle reprit paisiblement, avec son cher maître Roger Ascham, la lecture d'Eschine et de Démosthène. La reine étant stérile, malade, mourante, elle n'avait qu'à attendre; le temps travaillait en sa faveur. Elle n'attendit que jusqu'au 17 novembre 1558.

À cette date, date de son avènement (car ses droits à la succession de Marie Tudor ne furent contestés par personne), Élisabeth était âgée de vingt-cinq ans, mais elle avait été mûrie par la vie.  Wiesener qui a écrit l'histoire de la Jeunesse d'Élisabeth (Paris, 1878, in-8) la juge en ces termes : 

« Les angoisses de ses jeunes années lui avaient fortifié et affilé l'entendement, mais le coeur s'y était étrangement resserré et endurci. Du règne de Marie, elle sortit offensée à jamais, affamée de représailles, sourde aux inspirations de générosité et de pardon. Sa nature de lionne, comme elle se plaisait à la nommer, était doublée d'un goût de dissimulation que les circonstances avaient développé. Ayant été rudement ballottée pendant de longues années entre la crainte et l'espoir, elle sera sujette à des hésitations qui l'arrêteront court et déconcerteront ses ministres au milieu des entreprises les plus savamment combinées. Ombrageuse à l'excès, elle aura la défiance prompte et le bras terrible. » 
Elle avait réfléchi longtemps d'avance à ce qu'elle ferait si elle était reine; elle arrivait avec une politique toute prête à caresser les communes, qui avaient été sa sauvegarde, courber les nobles sous une autorité aussi inflexible que celle de Henri VIII, assumer le rôle populaire de justicier, enfin glorifier sa patrie. 
« Je suis, disait-elle,  la femme la plus anglaise du royaume. » 
En religion, malgré sa conversion au catholicisme, elle avait gardé au fond du coeur les traditions protestantes (Anglicanisme) de sa famille; mais l'instinct du pouvoir et son rang lui avaient inspiré de l'antipathie contre les principes calvinistes, destructifs de l'omnipotence royale.
« Elle ne voulait d'Église réformée que celle qui s'avouerait de la couronne et contribuerait à en accroître l'éclat et la solidité, comme sous Henri VIII; »
Quant au dogme et à la liturgie, elle pencha plutôt du côté de Rome que du côté de Genève; elle retint toute sa vie certains usages et symboles de l'Église papiste, comme le crucifix, les cierges, les fêtes des saints, en dépit des objurgations de ses théologiens attitrés. Enfin, 
« la culture de l'esprit se rehaussait en elle des dons qui ennoblissent l'extérieur de la fonction souveraine; belle de haute taille, la dignité de son attitude imposait ». 
Il ne faut pas se fier à la boutade d'H. Walpole sur les portraits d'Élisabeth reine : 
« Nez aquilin, pâle, la tête tout en cheveux, chargée de couronnes et poudrée de diamants, vaste fraise, vertugadin plus vaste, perles au boisseau, voilà ce qui fait reconnaître à l'instant les portraits d'Élisabeth. » 
La figure était régulière, le nez arqué, les lèvres minces, les yeux clairs, le front haut sous un casque de cheveux roux. Figure belle, mais froide. 
« On est frappé de l'expression impérieuse et renfermée de quelqu'un qui à beaucoup observe, qui a rongé son frein à l'école de l'expérience. »
La reine Marie était morte le 17 novembre; la reine Élisabeth appointa le 20 sir William Cecil, son homme de confiance, chief secretary. Catholiques et protestants  étaient dans l'attente du parti qu'elle allait embrasser, elle exigea d'abord que les évêques lui prêtassent serment de la manière prévue par Henri VIII, en la reconnaissant comme « tête suprême de l'Église »; sauf Watson, de Lincoln, et Kitchin, de Llandaff, tous refusèrent et furent envoyés à la Tour de Londres. Dès le 17 décembre 1559, l'Église anglicane eut de nouveau un chef en la personne de Matthew Parker, archevêque de Canterbury. Pendant ce temps, les prétendants affluaient, bien qu'Élisabeth eût souvent donné à entendre qu'elle avait l'intention de vieillir dans le célibat. Elle refusa nettement l'alliance de Philippe II, mais elle s'amusa des autres en traînant sa réponse en longueur Éric de Suède, Adolphe de Holstein, l'archiduc Charles, l'Écossais Arran. Du premier coup, elle avait reconquis la situation de Henri VIII, la toute-puissance sans réserve, la popularité, la prospérité à l'intérieur et à l'extérieur. Malgré la paix de Cateau-Cambrésis (2 avril 1559), elle accorda son appui aux protestants d'Écosse et de France En 1561, la guerre civile fit rage en France; l'Espagne fut désolée par les persécutions; l'Écosse par l'anarchie; seule, l'Angleterre fut tranquille. Arbitre de la politique européenne, Élisabeth régnait sur le peuple le plus uni et sur la cour la plus brillante de l'Occident, sans laisser obscurcir la netteté de ses yeux clairs par la passion, plus littéraire que profonde, qu'elle éprouvait pour un jeune et beau courtisan, Robert Dudley.

Le Parlement de 1563 prit de très imposantes mesures relativement à la religion il imposa le serment de suprématie, à beaucoup de personnes qui en étaient exemptes jusque-là, punissant de mort le refus de le prêter comme haute trahison; en second lieu, il promulgua en trente-neuf articles le corps officiel des doctrines anglicanes. Sur ces entrefaites se produisirent en Écosse les tragédies dont on a dit quelques mots à la page consacrée à Marie Stuart. Marie Stuart se réfugia en Angleterre (1565) et Élisabeth résolut de l'y garder prisonnière. C'était s'exposer à de grands embarras qui ne tardèrent pas à se produire. Le duc de Norfolk, chef du parti catholique anglais, prétendit à la main de la reine d'Écosse, en feignant d'oublier l'existence de Bothwell, prisonnier de son côté en Danemark. En novembre 1569 éclata la grande rébellion des comtés catholiques du Nord qu'Élisabeth réprima avec une si sauvage cruauté. Le 25 février 1570, le pape Pie V lança la bulle Regnans in excelsis, qui contenait une excommunication nominative de la reine d'Angleterre et défiait ses sujets de tout serment de fidélité. Ce document n'eut d'autre effet que de faire pendre un certain John Felton qui l'avait affiché à la porte du palais de l'évêque de Londres. Le duc de Norfolk fut décapité à la suite de l'échec du complot de Ridolfi, dirigé contre la vie delà reine; Ce fut ensuite le tour de Northumberland, livré par les Écossais. Marie Stuart passait pour être au fond de toutes ces machinations et, à chaque session, les communes protestantes ne manquaient pas de requérir Élisabeth de se débarrasser d'elle par une prompte exécution.

Élisabeth, pendant ce temps, entretenait une correspondance amoureuse avec le duc d'Alençon, dernier fils de Catherine de Médicis, nabot hideux, le seul de ses prétendants auquel elle ait donné de sérieuses espérances. Elle l'appelait « ma petite grenouille ». Il vint trois fois en Angleterre durant les quatorze ans que dura la cour qu'il lui fit, et elle l'embrassa sur les lèvres devant toute la cour. Il est remarquable que le duc d'Alençon est le seul homme auquel elle ait jamais prêté de l'argent, surmontant ainsi ses habitudes naturelles de parcimonie. Cette parcimonie était telle qu'elle gêna plus d'une fois la politique extérieure des ministres. Burghley et ses collègues avaient des plans très nets : abaisser la France et l'Espagne catholiques; soutenir par les armes les Provinces-Unies protestantes et les Huguenots français, tel devait être, à leurs yeux, le rôle de I'Angleterre. Il n'est pas sûr qu'Élisabeth ait compris et approuvé ces vastes desseins. Elle n'avait pas d'ambition; toute guerre de conquête lui déplaisait elle n'aimait pas à se mêler des affaires des autres, et les larges horizons politiques n'étaient pas ceux qu'elle préférait. Reine de l'île d'Angleterre, elle ne traversa jamais la mer qui sépare cette île du continent. Bien plus, elle ne visita jamais le pays de Galles, l'Écosse ou l'lrlande; quand elle fit un voyage à Bristol en 1574, elle se recommanda à Dieu comme pour une expédition au long cours. 

Durant soixante-dix ans, elle battit, sans presque jamais en sortir, une aire de quelques lieues carrées autour de Londres, de château en château. Comment sa vue n'aurait-elle pas été limitée? Se dévouer à soutenir une grande cause, celle du protestantisme, par exemple, cela n'avait pas de sens pour elle; toutes les propositions qu'on lui faisait, elle examinait d'abord si elles n'étaient pas susceptibles de compromettre son trône ou sa tranquillité. Laissée à elle-même, elle aurait laissé les Flamands se débrouiller seuls contre l'Espagne, comme des rebelles ordinaires, d'autant qu'elle n'aimait pas Guillaume de Nassau, stathouder des Provinces-Unies depuis 1572. C'est la force de l'opinion publique, représentée par son ministère, qui lui arracha de maigres secours aux huguenots de France et de Hollande; encore ne donna-t-elle rien elle-même; elle ne fit que permettre à des corps de volontaires d'aller à l'aide des insurgés; sans paraître en personne (expédition de sir Humphrey Gilbert; 1572; de sir John Norris, 1578). Il fallut pour l'émouvoir, pour lui faire comprendre que les causes de tous les protestants de l'Europe étaient liées, qu'un revival du catholicisme en Angleterre vînt lui donner des inquiétudes sur la solidité de sa propre suprématie religieuse dans son île. 

Les catholiques, expulsés d'Angleterre au début du règne, avaient fondé, sur le continent, des séminaires (Louvain, Douai), afin d'y former des prêtres capables de prêcher « en missionnaires » la foi catholique dans leur pays d'origine, quand la génération des prêtres du temps de Marie Tudor aurait fondu au feu de la persécution. Treize de ces missionnaires ordonnés à Douai débarquèrent en Angleterre en 1578, sachant qu'ils s'exposaient à encourir des pénalités terribles (mort, forfaiture), édictées par l'acte fameux de 1571 contre les prêtres qui donneraient l'absolution ou «-réconcilieraient » les sujets de la reine à l'Église de Rome. Vingt et un autres traversèrent la Manche en 1579; vingt-neuf en 1580 avec les pères jésuites Parsons et Campion. Ils furent pourchassés, espionnés, accusés de haute trahison, suppliciés. Les tortures les plus atroces furent exercées pendant vingt ans, par l'ordre d'Élisabeth, sur les gens qui entendaient la messe en secret. C'est alors que, menacée chez elle, non pas d'une révolte, mais d'une protestation contre son autorité spirituelle, elle se décida (1585) à fournir quelques troupes aux Provinces-Unies, désemparées par la mort tragique de Guillaume d'Orange, non sans exiger de sérieuses garanties pour récupérer ses avances. Encore les troupes commandées par Leicester furent-elles laissées sans argent et sans encouragements par Élisabeth. Leicester était incapable et il commit un abus de pouvoir en assumant sans autorisation le titre de gouverneur général des provinces; néanmoins, son échec ne lui est pas exclusivement imputable; il l'est en grande partie à la mauvaise volonté de la reine. C'est sur ces entrefaites qu'eut lieu l'exécution de Marie Stuart. Les regards des catholiques persécutés s'étaient tournés vers la reine d'Ecosse, la plus proche héritière du trône; leurs espérances étaient attisées par les Guises, par l'Espagne. Volontairement ou non, la prisonnière était l'âme de toutes les conspirations catholiques contre Élisabeth.

Celle-ci résolut de débarrasser son chemin de cette rivale. Les complices de Babington furent jugés le 13 septembre 1586; le 8 octobre, Marie Stuart fut mise en accusation « pour avoir comploté l'assassinat de la reine et préparé une invasion étrangère ». La sentence de mort fut prononcée par les juges, et les deux Chambres du Parlement supplièrent que cette sentence eût son effet au plus tôt. C'était aussi l'avis de Burghley et du conseil des ministres. On vit alors Élisabeth hésiter, comme Henri VIII avait hésité jadis, pendant des journées, avant de se décider au divorce avec Catherine d'Aragon : ce n'était pas la pitié qui arrêta la fille comme le père au bord de l'acte irréparable; c'est très certainement la peur de l'opinion publique européenne. Élisabeth aurait voulu faire tuer Marie Stuart, mais elle redoutait la responsabilité du meurtre. Huit jours avant l'exécution, elle fit prier secrètement les gardiens de la reine d'Ecosse, sir Amyas Paulet et sir D. Drury, de faire disparaître la condamnée de la manière dont Édouard II avait jadis disparu. Quand, sur le refus de Paulet de la suppléer par un crime, l'exécution légale eut été faite, Élisabeth trouva encore moyen de s'en laver les mains et de l'attribuer à un excès de zèle de son entourage. Elle écrivit à Jacques d'Ecosse, fils de la victime, pour lui exprimer la douleur qu'elle ressentait du « misérable accident » qui était survenu à son insu. 

Le roi d'Espagne, Philippe II, voulut se poser en vengeur de Marie Stuart; aussi bien, la guerre était depuis longtemps inévitable entre l'Angleterre protestante, persécutrice, et l'Espagne catholique. Sir Francis Drake, dès 1585, avec vingt-cinq voiles, avait ravagé les côtes d'Espagne; le même marin gagna la bataille navale de Cadix; la reine avait des parts d'actionnaire dans la société financière qui avait équipé la flottille de sir Francis. Le plan de Philippe fut hardi (il est vrai que son incommensurable vanité n'en concevait pas toute la hardiesse) : attaquer l'Angleterre chez elle. Il prépara la formidable Armada pour l'invasion projetée. Il y eut en Angleterre une explosion de patriotisme à cette nouvelle; mais, chose curieuse, l'enthousiasme général ne semble pas avoir atteint Élisabeth. La reine fournit à ses frais à peine un tiers des vaisseaux réunis pour empêcher le débarquement de l'Armada; et ses vaisseaux furent les plus mauvais, les moins bien pourvus. Elle lésina sur les fournitures les plus nécessaires. Elle ne croyait pas au danger; elle refusait de le voir; elle multipliait les délais. Les côtes étaient fort mal défendues; les garnisons n'avaient pas de poudre. Bien que la tempête se soit chargée de détruire l'Armada de Philippe II presque sans combat, les volontaires qui s'étaient précipités à la défense du pays eurent fort à souffrir ; la flotte anglaise fut littéralement décimée par le manque de vivres. Un capitaine écrivait avec rage à Walsingham après les événements :

« Son avarice nous a frustrés de la plus belle victoire maritime que notre nation aurait jamais remportée. » 
Élisabeth ne passa la revue de l'armée de terre à Tilbury (8 août 1588) que lorsque l'Armada eut été dispersée par les vents. Elle avait donné le commandement suprême de cette armée à son favori Leicester, celui qu'elle appelait son « sweet Robin »; celui-ci mourut trois semaines après (4 septembre); la reine mit aussitôt la main sur les biens du défunt et les fit vendre aux enchères, sous prétexte de certaines sommes dont Leicester aurait été redevable au Trésor public. Telle était la fille de Henri VIII.

Le Parlement de 1589 vota en vain des sommes considérables pour la continuation de la guerre si heureusement commencée. Quand Norris et Drake firent voile sur l'Espagne en avril, ce ne fut pas avec une flotte royale; la reine se contenta de prendre pour 20 000 livres d'actions dans leur gigantesque entreprise de piraterie. Norris et Drake firent du mal à l'Espagne, mais ils perdirent beaucoup de monde et leur expédition ne rapporta rien aux actionnaires. Cela dégoûta Élisabeth de toutes représailles. L'expédition de 1595 dans les Antilles fut encore plus malheureuse : John Hawkins et Francis Drake y périrent; Frobisher était mort l'année précédente. Ces grands hommes de mer ne furent pas remplacés. Aussi bien, les marins d'Élisabeth ne réussirent jamais à accomplir le seul exploit qui lui eût plu : la capture en haute mer des galions d'Amérique. 

Du côté de la France et des Pays-Bas, Élisabeth s'arrangea, on le pense bien, pour débourser le moins possible. Lord Willoughby de Eresby mena, il est vrai, quatre mille hommes en Normandie (septembre 1590) au secours de Henri IV contre la ligue des Espagnols; de même, en 1591, le comte Robert d'Essex passa la mer avec des forces analogues, mais Essex et Willoughby ne firent rien. Aux Pays-Bas, on refusa de fournir des troupes; les Provinces-Unies furent autorisées seulement à faire des recrues parmi les sujets de la reine, à condition de les bien payer. 

L'Irlande catholique, pendant ce temps-là, était soumise à une oppression impitoyable. L'année même où la reine fonda (1593) l'université de Dublin, éclata dans le malheureux pays la grande rébellion de Tyrone, qui tint en échec pendant des années les troupes anglaises, soigneusement ménagées par l'étroite économie d'Élisabeth. Le 14 août 1598, la maréchal de l'armée royale, sir Henri Bagnell, fut battu par Tyrone devant Blackwatertown, près d'Armagh.

Dix jours avant le désastre de Blackwatertown était mort le grand ministre lord Burghley. Leicester, Hatton, Walsingham, avaient déjà disparu à cette date. La scène, vidée des anciens acteurs, fut livrée, pendant la fin du règne, à des personnages nouveaux : Essex, Walter Raleigh, jeunes, égoïstes, aussi impétueux que leurs anciens avaient été prudents et réfléchis, bien moins assouplis. Ils n'avaient pas passé sous la verge de fer des premiers Tudors. Il est même extraordinaire qu'Élisabeth vieillie ait supporté si longtemps l'insolence d'Essex. Un jour qu'elle lui avait tiré l'oreille, il mit la main sur la garde de son épée, et elle lui pardonna cela. En mars 1595; elle le nomma « lieutenant et gouverneur général d'Irlande »; il ne fut pas heureux, et il osa conclure une trêve avec Tyrone, sans autorisation; la reine en fut très fâchée et lui défendit de quitter son poste; il le quitta néanmoins et vint à Londres : désobéissance flagrante qui ne fut encore punie (5 juin 1600) que de sa dégradation de toutes ses charges et honneurs. II fallut une ridicule tentative d'insurrection de la part du favori disgracié pour décider la reine, jadis plus prompte, à le faire décapiter (25 février 1601). 

Élisabeth ne convoqua que treize Parlements en quarante-quatre ans de règne; c'est dire qu'elle n'en réunit qu'en cas de nécessité absolue. Elle ne les aimait pas, même silencieux et empressés à lui complaire. Elle ne leur permettait que de voter des subsides, et coupait court brutalement aux plus timides remontrances. Les communes protestantes auraient eu cependant matière à remontrances. Si les catholiques étaient, comme nous l'avons vu, cruellement pourchassés (vingt-quatre prêtres furent torturés de juillet à novembre 1588; on en pendit encore un à Tyburn cinq semaines avant la mort de la reine, les puritains et les calvinistes n'étaient pas non plus bien vus par l'héritière de Henri VIII, obstinée à maintenir la liturgie paternelle. En 1567, un «-Conventicule » de puritains réuni à Plumbers' Hall, à Londres, fut dispersé par la police; quelques auditeurs furent emprisonnés. Le statut de la vingt-troisième année d'Élisabeth contre les conformistes, qui fut une arme si terrible contre les catholiques, ne frappa guère moins rudement les protestants qui n admettaient ni surplis, ni cierges sur les autels, ni hiérarchie épiscopale. Toutefois, les non-conformistes catholiques furent jugés sous ce règne par les officiers de l'État comme coupables d'un crime politique (adhésion à un souverain étranger, le pape, au préjudice des droits de la couronne d'Angleterre), tandis que les non-conformistes puritains, coupables seulement d'hérésie, furent justiciables des cours ecclésiastiques. La reine, quoiqu'elle détestât les calvinistes intransigeants, n'était pas fâchée de déverser sur les cours ecclésiastiques l'impopularité que les poursuites pour cause d'hérésie ne pouvaient manquer d'exciter. Élisabeth n'exerça pas d'ailleurs sur les évêques la tyrannie doctrinale que Henri VIII avait revendiquée tant de fois. Elle s'en tint toujours aux Trente-neuf articles; elle ne destitua pas un seul prélat, bien qu'elle ait eu des difficultés avec l'archevêque de Canterbury, Grindal, trop porté à favoriser les meetings religieux populaires, souvent peu orthodoxes, et avec, l'évêque Cox d'Ely. Mais, quand un siège devenait vacant par la mort du titulaire, elle en gardait indéfiniment les revenus; on reconnaît là son avidité : le siège d'Ely resta ainsi vacant pendant dix-huit ans après la mort de Cox (1561); celui d'Oxford, pendant quarante et un ans.

Élisabeth mourut à soixante-dix ans. De très grandes choses ont été faites, en Angleterre, sous son règne; elle y a peu contribué. Elle n'a pas plus encouragé ou compris sir Francis Drake que Shakespeare, Spencer et Richard Hooker, qui moururent obscurs. William Camden est peut-être le seul homme de lettres de son temps pour lequel elle ait eu quelque estime. Elle était savante, mais sans goût. Belle, vigoureuse, avec des muscles et un cerveau infatigables, elle n'avait pas de pitié pour une faiblesse, pas de bonté, pas de réserve. Elle jurait «-comme une marchande de poissons »; elle crachait sur les habits des courtisans qui ne se présentaient pas devant elle vêtus à sa mode; elle battait ses dames d'honneur; elle embrassait ou giflait les gens en public sans se gêner; elle prenait le menton des jeunes gentilshommes qui lui étaient présentés, quand ils étaient jolis garçons; elle avait donné des surnoms de toutes sortes aux plus graves personnages de sa cour. Elle avait les colères sanguines, les rancunes inexplicables et l'orgueil des Tudor; de sa mère Anne de Boleyn, elle avait la coquetterie, les besoins amoureux, la passion de la splendeur et des plaisirs, la gaieté triviale.

« Cette femme, écrivait un ambassadeur de Philippe II, est possédée par cent mille diables. » 
Peu de souverains ont été, malgré tout, plus populaires en leur temps et, depuis, que la « belle vierge d'Occident. » C'est qu'elle fut vraiment Anglaise, en communion instinctive avec son peuple, et qu'elle fut bien servie. (Ch: V. L.).
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