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Les
origines
La grande plaine de l'Europe
orientale est entrée beaucoup plus tard dans l'histoire que les
régions de l'Ouest et surtout du Sud de l'Europe. Alors que les
pays méditerranéens avaient derrière eux de longs
siècles de civilisation, la Russie
d'aujourd'hui était encore la Scythie, en pays semi-hyperboréen,
connu seulement par des légendes fabuleuses. Seules, les côtes
du Sud, entre l'embouchure du Danube et le Caucase ,
avaient été parcourues par des navigateurs grecs,
probablement dès le IXeet
le VIIIe siècle
avant notre ère; un peu plus tard, nous y trouvons une série
de colonies milésiennes ,
phocéennes ,
etc., entre lesquelles, il faut citer Olbia, non loin de l'emplacement
actuel d'Odessa, Feodosia (Caffa ),
Chersonèse ,
sur la côte Sud de la Crimée ,
Panticapée ,
près du détroit de Kertch .
Riches, grâce surtout à l'exportation des grains, ces colonies
n'ont pourtant qu'une existence assez précaire. Elles sont constamment
menacées, en effet, par les populations de l'intérieur. Si
quelques-uns de ces Barbares, comme les Scythes
royaux d'Hérodote, paraissent avoir joui
d'une civilisation relativement avancée, les autres sont des nomades,
sans autre industrie que l'exploitation régulière des villes
grecques. Fondées et détruites à plusieurs reprises,
les colonies grecques
n'ont pas eu d'influence durable sur leurs farouches voisins.
Autant qu'on peut le conjecturer d'après
les oeuvres d'art
qui, retrouvées dans les ruines de ces villes, à Kertch,
par exemple, nous ont conservé l'image de ces peuples, ils appartenaient
au rameau commun des populations de langues
indo-européennes. Leur figure et leur costume seront ceux
des moujiks de la plaine russe : les quelques noms de princes que
nous ont conservés les historiens grecs s'expliquent à peu
près par des racines iraniennes.
Il ne faudrait pourtant pas en conclure que les occupants actuels de l'Europe
orientale soient les descendants directs des Scythes
d'autrefois : probablement, dès ce temps, parmi les tribus de descendance
indo-européenne, il y en avait d'autres d'origine finnoise
ou turque; il ne faut pas oublier; d'autre
part, que, dans ces immenses plaines où nul obstacle n'arrête
un envahisseur, les peuples se balayent et se remplacent avec une grande
facilité. Les Scythes de l'époque grecque sont remplacés
à l'époque romaine par les
Sarmates
: au IVe siècle,
les Goths ont soumis ceux-ci et fondé,
de la Baltique à la mer Noire, un grand empire qui succombe, au
siècle suivant, sous les coups des Huns,
dont la domination éphémère disparaît au Ve
siècle, laissant à elles-mêmes les tribus
éparses, qui, au Ier
et au IIe siècle,
avaient occupé la plaine de l'Oder à la Volga.
Si nous laissons de côté les
pays riverains de la Baltique et du Niémen, ceux des rivages de
la mer Noire et les pays caucasiques, lesquels ont eu leur histoire particulière
jusqu'à l'époque moderne, il paraît que les populations
de la grande plaine russe se répartissaient au Moyen âge
entre deux groupes Finnois et Slaves.
A l'Est, ce sont des Finnois qui, parfois
mélangés de populations turques,
s'agglomèrent en groupes guerriers, tels que les Avars,
les Bulgares, les Magyars,
mais qui, la plupart du temps, restent isolés et paisibles dans
les forêts du bassin supérieur et moyen de la Volga. Ils avaient
fondé, à une époque fort ancienne, le royaume de Biarmie ,
qui s'étendait de la haute Volga à l'Oural et à la
mer Blanche; sa capitale était Perm ;
il était riche et commerçant, échangeant contre les
produits de l'Inde
et de la Perse
ses fourrures et les denrées du Nord; les routes de la Volga et
de la mer Blanche étaient dès ce moment fréquentées,
et les Vikings ont souvent dirigé
leurs expéditions vers la Biarmie. En 870,
Ottar faisait un voyage vers la mer Blanche dont le roi Alfred
d'Angleterre
lui fit rédiger le récit; on cite encore l'expédition
de Karli, Gunstein et Therer Hund, lesquels rapportèrent du pillage
du temple de loumala, à l'embouchure de la Dvina, d'immenses richesses.
Les relations commerciales avec la Biarmie se se continuent jusqu'en 1222;
la tradition en fut conservée, et, au XVIe
siècle, les Anglais essayaient de rouvrir la navigation
par la mer Blanche. Le royaume de Biarmie succomba en 1236,
sous les coups des Mongols. Il a eu son
histoire à part, et c'est seulement aux temps modernes qu'il fut
incorporé à la Russie. Les
autres tribus finnoises ne sont pas parvenues
à ce degré d'organisation, et l'histoire politique de la
Russie est celle des Slaves.
Etablis à l'Ouest de la grande plaine,
les Slaves ou Vendes étaient plus avancés en civilisation,
déjà laboureurs, déjà groupés autour
de villes ou plutôt d'enclos fortifiés (gorodichtché),
dont l'archéologie a retrouvé d'innombrables vestiges dans
les bassins de la Vistule, de la Duna, du Dniepr, de la Volga. La région
qui possède les sources de ces trois fleuves, le plateau central
de l'isthme ponto-baltique, paraît avoir été le plateau
d'essaimement des Slaves, l'acropole dont
ils sont partis pour la conquête de l'Europe
orientale, conquête pacifique, du reste, faite par la charrue plus
que par les armes et dénuée d'événements historiques
qui puissent en marquer les étapes. Les Slaves, en effet, ne forment
ni un peuple, ni même une fédération de tribus : leurs
populations, que seul réunit lien linguistique ( les
langues balto-slaves) sont isolées les unes des autres, indépendantes
les unes des autres, anarchiques, comme le remarquent les historiens
byzantins .
C'est cet état d'incohérence qui a rendu possible, la formation
des empires goth ou hun, et, au XIe siècle,
celle de l'empire russe, grâce auquel les Slaves de l'Est entreront
enfin dans l'histoire de l'Europe.
Le
commencement de l'histoire russe
L'Empire russo-varègue.
Kiev.
La partie méridionale
et la partie orientale de ce qui allait être la Russie
étant occupées, le centre lui-même étant asservi,
c'est du Nord et de l'étranger que le salut est venu à la
Slavie de l'Est. Des Germains, arrivant
de Scandinavie ,
avaient pris pied au moins dès le VIIIe
siècle dans la région du
lac Ladoga et de l'Ilmen, et vers les sources de la Volga et du Dniepr.
La célèbre Chronique de Nestor ou Chronique des
temps passés (XIVe
siècle) les appelle Russes,
nom dont l'origine n'est pas connue, et aussi Varègues, dérivé
d'un mot scandinave qui désignait des mercenaires. Au moment même
où d'autres Scandinaves pillaient les côtes d'Angleterre et
de France ( Les
Vikings), les Varègues d'outre-mer selon Nestor, se firent paver
tribut en 859
par les Finnois
et par les Slaves du Nord. Ceux-ci, après
avoir chassé les Varègues, et ne pouvant s'entendre ni se
gouverner eux-mêmes, auraient demandé eux-mêmes aux
Varègues de venir leur assurer « l'ordre et la justice ».
Toujours est-il que,
vers 862,
sous la conduite de trois frères : Rurik,
Sineous et Trowor, les Varègues vinrent en nombre et fondèrent
des villes. Rurik fonda un État qui avait pour capitale Novgorod .
Son successeur, Oleg (879-912),
l'agrandit considérablement vers le sud, il prit Smolensk
et Kiev
où il s'établit comme prince et, selon la tradition, dit-:
«
Cette ville sera la mère des villes russes. »
Les Russo-varègues,
d'ailleurs rapidement assimilés, eurent la hardiesse, l'esprit d'aventure,
les moeurs de conquête et de pillage qui caractérisaient les
Vikings.
Les princes, pendant longtemps, gardèrent la physionomie de chefs
de bande, guerroyant contre les
tribus slaves,
contre les Finnois,
jusqu'à la Volga, au Caucase
et à la Caspienne. Surtout, ils subirent, comme tous les Barbares,
la fascination de Constantinople ,
de sa civilisation, de ses fabuleuses richesses. Dès 865,
Askold et Dir, avec 200 barques, descendent le Dniepr pour aller assiéger
Constantinople. En 907,
Oleg organise une nouvelle expédition, assiége Constantinople
et conclut avec Byzance
un avantageux traité de commerce.
A peine créée, la Russie
convoitait déjà cette ville que les Russes appelaient Tsarigrad
( = la Ville Impériale). A maintes reprises,
ils renouvelèrent cette attaque et obtinrent de l'argent. Ainsi,
Igor
(912-945)
s'associe aux Petchénègues ( Les
Turkmènes)
pour attaquer la capitale de l'Empire d'Orient. Sviatoslaw (945-972)
profite des luttes de Byzance
et de la Bulgarie
pour pénétrer jusqu'aux régions danubiennes et songe
même à transférer sa capitale dans les Balkans. Vers
cette époque, les princes varègues cessèrent
de recevoir des recrues suédoises et oublièrent leur origine.
Vers la fin du Xe siècle,
toute distinction s'effaça entre les descendants des Vikings
et leurs sujets. Mais les coutumes conservèrent l'empreinte scandinave.
La société, jadis démocratique,
tendait vers l'aristocratie : les boïars
(seigneurs) commençaient à reléguer dans la misère
et le servage les moujiks (paysans).
Une nouvelle évolution
eut lieu quand un des fils de Sviatoslaw, Vladimir
(980-1015),
épousa une princesse byzantine. Ce mariage de Vladimir, «
le Clovis de la Russie
», avec Anne, soeur de l'empereur Basile II,
eut pour conséquence le baptême de ce prince vers 990.
Sous son fils Iaroslav le Grand (1015-1054),
le christianisme devint pour les
Russes une religion vraiment populaire et nationale. Ce fut le christianisme
byzantin qu'ils adoptèrent. Les métropolites de Kiev
étaient grecs et dépendaient du patriarche de Constantinople .
Les « grands-princes» russes épousaient des princesses
grecques. La Russie emprunta l'art et
la littérature de Byzance .
Culturellement, elle devint une colonie byzantine.
Elle y gagna de faire
des progrès rapides. Sous Vladimir et
sous Iaroslav, la Russie
du Dniepr brille d'un vif éclat, et Kiev ,
devenue une des plus riches cités d'Europe
orientale, ambitionne aussi la gloire d'être une réplique
de Constantinople. Mais cette rapidité même fut néfaste.
La civilisation en Russie, comme en Bulgarie ,
fut semblable à une fleur transplantée, et qui ne tarda pas
à se flétrir. D'autre part, le triomphe de la culture
byzantine en Russie devait plus tard séparer la Russie de l'Europe.
Au XIe siècle,
les Russes, en empruntant la culture byzantine, adoptaient la forme la
plus avancée de la civilisation européenne. Mais quand Byzance
eut disparu, les Russes, restés fidèles à ses croyances,
à ses rites, à ses habitudes intellectuelles, se trouvèrent
séparés des Slaves de l'ouest,
des Polonais et par suite de l'Europe par
de profonds dissentiments. En revanche, la religion orthodoxe fut un lieu
puissant entre les Russes, la piété se confondit avec le
nationalisme, « la sainte Russie [prit] pour étendard la croix
grecque ».
Le morcellement
des pays russes. La Souzdalie.
Si la féerie
de la Russie kiévienne ne dura pas, c'est aussi que les cités
de cet État étaient essentiellement commerçantes.
Les intérêts du négoce constituaient entre elles le
lien le plus puissant. Une autorité militaire se superposait tant
bien que mal à l'autonomie urbaine. L'oeuvre d'unification était
demeurée très superficielle, non seulement dans les vastes
régions colonisées, mais dans le domaine primitif. Enfin,
le problème principal n'avait pas été résolu
par les princes de Kiev
: ils n'avaient pas dégagé les voies de la mer Noire, et
ils avaient usé vainement leurs forces contre les envahisseurs successifs,
Petchénègues, Turks Oghouz, Polovtses. « J'ai fait
dix-neuf traités de paix avec les Polovtses », écriraencore
l'un d'eux, Vladimir Monomaque, au commencement
du XIIe
siècle.
Par là s'explique
la transformation rapide et profonde qui s'opère après la
mort de Iaroslav le Grand (1054).
Iaroslav, selon la coutume, avait partagé l'État
entre ses fils, mais en établissant le principe du séniorat,
l'aîné devant être « grand prince » et résider
à Kiev .
Son testament eut les mêmes conséquences qu'en Pologne
celui de Boleslas Bouche-Torse. Les princes
rivaux engagèrent d'interminables et féroces luttes, auxquelles
ils mêlèrent l'étranger, païens et chrétiens,
Hongrois,
Polonais,
Petchénègues, Oghouz ( Les
Turkmènes),
Polovtses. Vadimir Monomaque (1113-1125)
fut le dernier grand-prince de Kiev qui ait été réellement
obéi de toute la Russie primitive.
Après lui, en quarante-quatre ans, Kiev eut dix-huit grands-princes.
Un historien a compté, pour une période d'un siècle
et demi, « 6 principautés, 273 princes et 83 guerres civiles.
L'anarchie princière de l'Est fut le digne pendant de l'anarchie
féodale de l'Ouest ». Du XIe
au XIIIe
siècle, on comptera jusqu'à
64 principautés.
Kiev ,
la ville sainte, cessa d'être capitale. Georges
Dolgorouki (1155-1157),
ancien grand prince de Kiev, transporta sa cours à Vladimir ,
en Souzdalie (pays de Souzdal ).
Son fils, André Bogolioubski (1157-1174)
, le premier prince qui ait eu la conception de l'absolutisme de type oriental,
essaiera de refaire l'unité, prend et pille Kiev (1169),
que dévastent à leur tour les Polovtses, appelés par
les princes de Tchernigov .
C'était la fin de la vieille Russie,
celle de Rurik et de Iaroslav.
La
formation politique de la Moscovie
Les Slaves,
s'éloignant de la mer Noire, refluent au delà de la Sula,
de la Ros et dans les Carpathes, et, pendant que les Russes du Sud, ceux
que l'on appellera plus tard Petits-Russiens ou Ukrainiens, tombaient dans
l'anarchie, grandissait l'importance des Grands-Russiens
du Nord. Plus tenaces que les Russes de Kiev ,
ils étaient destinés à construire la puissance russe.
Ils habitaient la région boisée où furent fondées
Moscou
en 1197
et Nijni-Novgorod
en 1220.
Le grand-prince de
Vladimir
ou de Souzdalie était maître absolu de cette Souzdalie, en
plein pays finnois, était une région de colonisation à
peine peuplée d'une moitié de Slaves.
Il n'y avait pas sur cette terre neuve d'assemblées, d'aristocratie,
de traditions pour limiter l'autorité du grand-prince de
Vladimir. Ainsi c'est dans une marche lointaine, perdue dans la grande
forêt, que se préparait, loin de tout contact européen,
bien à l'écart du foyer de la civilisation byzantine, la
future Moscovie.
Il y avait bien d'autres groupes russes
plus voisins de l'Europe et qui étaient, au début du XIIIe
siècle, plus importants que la Souzdalie : l'un en Galicie ,
l'autre à Novgorod-la-Grande .
Mais la Galicie se laissa envahir et annexer par les Polonais. Novgorod,
après avoir eu 100.000 habitants et
300.000 sujets, après avoir envoyé
ses pionniers audacieux jusqu'à la mer Blanche et en Sibérie ,
laissa les Allemands s'emparer des provinces
baltiques et couper aux Russes le chemin
de l'Occident. Ce fut une des causes de l'isolement funeste auquel les
Russes furent si longtemps condamnés.
Une autre cause explique
cet isolement : ce fut l'irruption d'une nouvelle et terrible vague d'envahisseurs
venant d'Asie ,
des abords même de la Chine .
«
En ce temps-là, disent les chroniques, pour nos péchés,
arrivèrent des nations inconnues; personne ne savait ni leur origine,
ni leur religion. »
Ces inconnus étaient
les Mongols, ou, comme on les appellera
improprement, les Tatars. Réunis par Gengis-Khan ,
entraînant avec eux des Turks et divers
peuples
finnois, ils s'étaient avancés jusquà la mer Noire.
Là, en 1224,
ils écrasaient les princes russes. Ils soumirent ainsi l'une après
l'autre les principautés russes et brûlèrent les villes.
En 1238,
ils réapparaissaient sur la Volga, anéantissaient Moscou ,
Souzdal ,
Riazan ,
toute la Grande-Russie. L'année suivante, ils faisaient subir le
même sort à Kiev ,
à Tchernigov ,
à la Volhynie .
Un brusque dégel sauva Novgorod ,
mais le grand-prince de Souzdalie fut battu et tué à la Sita
(1238).Après
avoir envahi la Hongrie ,
la Pologne ,
poussé jusqu'en Silésie et
menacé l'Allemagne ,
ils se fixèrent en Russie, où
l'Etat qu'ils fondèrent est connu sous le nom de Horde
d'Or.
La Horde d'Or.
Le chef de ces envahisseurs, Batou,
qui n'agissait que d'après les conseils du vieux général
Souboutaï, établit sa tente d'or à Saraï, sur la
Volga, là où se trouvera plus tard la ville de Tsarov. Les
Mongols
de la Horde d'or
avaient pour vassaux tous les princes du pays. Le prince de Novgorod ,
Alexandre
Nevski, après de brillantes victoires sur les Suédois
et les Allemands, dut se soumettre aux
Mongols et payer tribut. Sous la domination de la Horde, la Russie
fut complètement fermée à l'influence européenne.
Elle ignora la Réforme, la Renaissance .
L'Europe
oublia même son existence. Toute l'énergie des Russes était
consacrée à préserver leur foi, leur culture, leur
existence même. Dans cette triste et muette servitude allait se former
obscurément et fortement la nationalité russe.
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Le front
occidental
Les
immenses territoires occupés primitivement, en tout ou en partie,
par les Slaves de l'Est, se trouvèrent
abandonnés et exposés aux entreprises des voisins. Après
l'émiettement de la Russie kiévienne,
et surtout après l'invasion mongole, aucune construction politique
un peu solide n'apparut dans les bassins du Dniestr et du Dniepr occidental,
si ce n'est une principauté de Halicz, en Russie Rouge, principauté
qui, édifiée vers 1134, tomba sous le joug mongol
dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Ces conjonctures
favorisèrent les intérêts de deux États voisins,
la Pologne
et la Lituanie .
La
Pologne, abandonnant au XIVe siècle la lutte contre les Allemands,
s'était retournée vers l'Est pour se rendre maîtresse
de la Galicie
et de la Volhynie .
Quant à la Lituanie, jeune État encore païen, son développement
fut très rapide. Alors qu'au XIIIe siècle elle se
bornait encore à défendre péniblement son indépendance
contre les Chevaliers Teutoniques,
on la voit, au XIVe siècle, avec Gedymin
(1315-1341), conquérir Polotsk ,
Tchernigov ,
toute la Volhynie, Kiev ;
puis, sous Olgierd (1345-1377), s'emparer de Vitebsk ,
de Mohilev, et atteindre le littoral de la mer Noire.
Quand
le fils d'Olgierd, Jagellon, épousera en 1386 Hedwige,
reine de Pologne ,
l'unification de l'ancien domaine des Slaves
de l'Est se trouvera réalisée, pour plusieurs siècles,
en dehors de la Russie, et contre elle.
De longs efforts seront nécessaires aux tsars de Moscovie pour détruire. |
Tandis qu'une partie des populations russes,
conquise par les grands princes de Lituanie ,
passait sous la domination polonaise, les princes de Moscou
achevèrent de former autour de leur capitale la Grande Russie, noyau
du futur Empire. Les diverses principautés qu'avaient épargnées
la conquête lituanienne, celles de Riazan ,
de Vladimir ,
de Tver
et de Moscou, étaient restées, depuis le XIIIe
siècle, sous la domination des Mongols
de la Horde d'Or .
Celle de Moscou, étouffée entre les autres, n'ayant encore
pour capitale qu'une pauvre bourgade, avait cependant pour elle l'avenir.
Là
« acheva de se former, sous le joug mongol, un peuple résigné,
patient, énergique, entreprenant, fait pour endurer la mauvaise
fortune et profiter de la bonne, et qui à la longue, devait avoir
le dessus sur la Russie occidentale et sur
la Lituanie. Là grandit une dynastie de princes politiques et persévérants,
prudents et impitoyables, de triste et terrible mine. marqués au
front du sceau de la fatalité furent les fondateurs de l'Empire
russe, comme les Capétiens le
furent de la monarchie française. »
(A. Rambaud).
Ils employèrent a vrai dire les pires
moyens et ils furent les serviles vassaux des khans
de la Horde d'Or : mais leur complaisance même et leur bassesse,
qu'excusait la nécessité, furent une condition des progrès
futurs. Ils gagnèrent à ce rôle des domaines, des trésors,
des moyens d'influence; sans éclat, sans grandeur; ils ont préparé
la formation de la Russie moderne.
Alexandre
Nevski le grand prince de Novgorod ,
le vainqueur des Scandinaves et des
Chevaliers Porte-Glaives
( Les Chevaliers
Teutoniques), avait donné Moscou
à son plus jeune fils, Daniel (1263-1303);
sous lequel a commencé la fortune de l'État moscovite. Son
fils Georges Danilovitch (1303-1326)
réussit, au prix d'une lutte sauvage qui dura pendant tout son règne
et avec l'appui du khan des Mongols à
enlever à Michel de Tver
le titre de grand-prince, qui lui conférait une véritable
suprématie sur les autres grinces russes.
Son frère, Ivan
Kalita (1328-1341),
compléta sa victoire, saccagea Tver, rançonna il étendit
ses domaines, se maintint en rapports étroits avec le khan des Mongols,
Ouzbek, qui ouvrit son empire au commerce russe, donna à Moscou ,
sa capitale, la suprématie religieuse (qui avait jusque-là
appartenu à Vladimir )
et bâtit des églises dans le
Kremlin .
Ce fut un prince pieux et assez pacifique, mais qui recourut cependant
contre ses ennemis, comme tous ceux de sa dynastie, aux basses intrigues
et aux perfidies. Ses deux fils, Siméon le superbe (1341-1353)
et Ivan II (1353-1359)
lui succédèrent l'un après l'autre. Ce dernier, pacifique
et débonnaire, laissa l'autorité s'affaiblir entre ses mains
et ne sut pas maintenir la suprématie des principauté. Mais
déjà ses prédécesseur avaient créé
une tradition et un véritable esprit national, et les boïars
moscovites furent assez influents pour faire restituer par le Khan le titre
de grand-prince au fils d'Ivan, Dmitri un enfant de dix ans. Ainsi Moscou
garda son rang.
Dmitri IV (1363-1389),
fut un héroïque chevalier, qui lutta longtemps contre les princes
voisins de Tver
et de Rjazan .
Ceux-ci cherchèrent des appuis au dehors et ainsi la principauté
de Moscou entra en lutte contre la Lituanie
et même contre les Mongols de la
Horde d'Or ,
jusqu'alors ses protecteur. La Horde était alors en décadence,
déchirée par des rivalités, et Dmitri voulut en profiter,
mais ses premiers succès faillirent lui coûter cher. Le khan
Mamaï, qui avait rétabli l'ordre, prépara contre lui
une formidable armée. L'enthousiasme religieux des Russes permit
à Dmitri d'affronter péril : à Koulikovo, sur les
bords du Don, il écrasa les Mongols dans une meurtrière bataille
et salué du titre de Donskoï, vainqueur du Don (1380).
Les Russes se crurent délivrés. Mais l'heure l'Indépendance
n'était pas venue. Tamerlan venait de
restaurer en Asie l'Empire mongol; un de ses lieutenants, Tokhtamych ayant
vaincu Mamaï, amena contre la Russie
de nouvelles hordes, s'empara de Moscou ,
qui fut brûlée, et en massacra les habitants :
«
Nos pères, s'écriait douloureusement Dmitri, qui n'ont point
triomphé des Tatars, furent moins malheureux que nous. »
La déception était cruelle,
mais du moins les Russes savaient que les
grands-princes de Moscovie étaient désormais leurs véritables
chef nationaux et qu'ils pouvaient compter sur eux l'oeuvre de la libération
définitive.
Les progrès reprennent sous Vassili
Ier Dmitriévitch (1389-1425),
qui étend son État, le long de la Volga, jusqu'à Nijni-Novgorod ,
et met les territoires voisins sous sa dépendance. Il contient les
Lituaniens,
plus dangereux encore que les Mongols.
Sous Vassili l'Aveugle (1425-1462),
la Russie fut déchirée par
des compétitions de famille dévastée par des compagnies
de mercenaires, sauvagement ruinée. Mais Vassili, après bien
des vicissitudes, parvint à triompher de son compétiteur
Chémiaka, qui mourut en 1453,
au moment même où la disparition de l'Empire byzantin
faisait de la Russie la seule protectrice des orthodoxes. Aussi Vassili
ne se prêta nullement au rapprochement qui venait de s'opérer
en 1439, au Concile de Florence ,
entre orthodoxes et catholiques, La décadence
définitive des Mongols ouvrit des voies nouvelles à l'ambition
des grands-princes de Moscou. mais les destinées de leur État
étaient encore incertaines à la mort de Vassili, malgré
l'autorité absolue dont ils jouissaient. Moscou
s'était embellie, ornée d'églises, dépassant
sa vieille rivale, et prenait déjà figure de capitale.
L'oeuvre d'unification
du tsar moscovite Ivan III.
La Moscovie cependant était encore
bien loin de l'Europe ,
et n'avait pas encore achevé son unité ; elle avait toujours
des voisins bien redoutables, Suède
et Porte-Glaives,
Lituaniens
et Mongols, au moment où monta sur
le trône le prince qui allait être «
le grand assembleur de la terre russe », Ivan
III (1462-1505).
Celui-là ne fut pas un héros ni un chevalier, mais un politique
du type Louis XI, froid et retors, habile à
épuiser ses ennemis sans les attaquer directement,
terrible et cruel dans ses colères et dans ses vengeances.
Les grands princes
qui régnaient à Tver ,
Rjazan, Souzdal ,
laroslavl, les républiques marchandes
de Novgorod
et de Pskov
vénéraient en Moscou
leur capitale religieuse où résidait le patriarche orthodoxe.
Mais le monarque de Moscou n'avait d'abord aucune prééminence
sur les grands princes issus comme lui de l'ancienne dynastie des Varègues.
Ivan
III se proclama suzerain. Bien plus, il prit les seigneuries en supprimant
les titulaires, fussent-ils ses propres frères.
Son premier coup
de maître fut la soumission de Novgorod .
La grande République avant essayé de se soustraire à
la suzeraineté moscovite, Ivan III l'attaqua,
l'obligea à reconnaître son autorité, puis profita
d'une révolte pour supprimer les vieilles libertés de la
ville (1478);
Les supplices et les transplantations d'habitant achevèrent la soumission.
Il abolit la Vétché, assemblée du peuple souverain
à Novgorod; il emporta la cloche qui sonnait pour convoquer les
citoyens. Par cette conquête, la Moscovie s'étendait jusqu'à
la Finlande ,
à la mer Blanche, à l'océan Glacial et déjà
prenait pied en Asie. Ivan s'empara aussi de la grande principauté
de Tver, réussit à mettre la main sur les apanages de ses
frères et constitua ainsi un vaste État au centre et au nord
de la Russie.
Quand la Moscovie
tout entière fut sous sa main, Ivan III
entreprit de la libérer du joug des Mongols,
qui pesait sur la Russie depuis deux siècles. Il profita du démembrement
de l'empire de la Horde d'Or
et de l'amitié qu'il avait nouée avec le khan des Tatars
de Crimée
pour refuser le tribut et, avec une forte armée, il attendit sur
les bords de l'Oka l'attaque des Mongols (1460).
Les deux armées s'observèrent longtemps sans en venir aux
mains, Ivan semblant peu pressé de céder à l'enthousiasme
belliqueux de son peuple. Soudain, toutes deux furent prises de terreur
panique et s'enfuirent. Les Mongols ne revinrent jamais à la charge
et, c'est ainsi que leur suprématie prit fin. L'attaque d'une horde
rivale sur la capitale des dominateurs de la Russie
fit le reste : la forteresse ou tant de grands princes moscovites étaient
venus « ramper » devant le khan, souverain en lui
apportant le tribut, Saraï, fut détruite par les Tatars de
Crimée. Ivan soumit encore au tribut le khanat bulgaro-tatar de
Kazan .
La Moscovie, affranchie de l'empire des nomades asiatiques, devait conserver
longtemps l'empreinte de l'éducation servile que ses maîtres
mongols lui avaient infligée.
Ivan III voulut
aussi briser la puissance du grand Etat lituano-polonais, voisin redoutable,
qui retenait sous son joug de nombreuses populations russes et orthodoxes.
Deux guerres successives lui donnèrent tout le pays jusqu'à
la Soja, mais les Lituaniens appelèrent
à la rescousse les Porte-Glaives
de Livonie ,
et le grand maître Hermann de Plettenberg écrasa l'année
d'Ivan près d'Isborsk (1501),
En revanche, le khan de Crimée ,
allié d'Ivan, attaqua la Grande horde, qui avait; voulu faire une
diversion en faveur des lituaniens et acheva sa destruction. Sa capitale,
Saraï,
fut à tout jamais rasée. Entre la Russie
et Lituanie, une trêve fut conclue qui laissait à Ivan ses
conquêtes, mais l'accès de la Baltique restait encore fermé
aux Russes pour longtemps.
Depuis qu'il avait épousé,
par l'entremise du pape Paul II, une nièce du dernier empereur de
Byzance ,
Sophie Paléologue, et mis dans ses armes l'aigle à deux têtes
des Césars byzantins, Ivan III avait une
très haute idée de son pouvoir. Il fortifia l'autocratie
en créant une armée permanente, en promulguant un code très
rigoureux, destiné surtout à faire disparaître les
privilèges et les différences entre les provinces. Des Grecs,
venus à sa cour avec Sophie, furent les premiers diplomates qu'employa
la Russie. Ils lui fournirent encore des
ingénieurs, des artistes, et Ivan en fit venir aussi d'Italie .
En dépit de l'éloignement, quelques effluves de la Renaissance
pénétraient ainsi en Russie. Ivan s'efforçait d'entrer
en communication avec l'Europe, par-dessus toutes les barrières.
Il avait agrandi son État abattu tout ce qui s'opposait à
son essor; il avait en outre, préparant l'avenir, fait de la Russie
la protectrice et l'espoir des Slaves orthodoxes,
et déjà elle tendait la main vers l'Europe .
(Haumant
/ HGP / HUP). |
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