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Les
aventuriers de l'île Rodrigues
La première relation étendue
que nous possédions de l'île Rodrigues est celle qui parut
à Londres, en 1708, sous le titre
de Voyages et Aventures de François Leguat et de ses compagnons
en deux îles désertes des Indes orientales.
«
La lecture de ce livre, écrit avec simplicité, dit Eyriès
dans la Biographie universelle, ne manque pas d'intérêt;
il a été cité plusieurs fois, comme autorité,
par des auteurs graves (entre autres par Buffon),
et n'offre rien qui répugne à la croyance des esprits les
plus difficiles [...]. On ne conçoit donc pas ce qui a pu déterminer
Bruzen de la Martinière à ranger la relation de Leguat parmi
les « voyages fabuleux qui n'ont pas plus de réalité
que les songes d'un fébricitant » . Ce jugement est inexact
de tout point, car les observations de Leguat ont été confirmées
par les voyageurs qui l'ont suivi; le célèbre Haller, qui
l'avait connu personnellement, déclara que c'était un homme
franc et sincère [...]. Il ne sera peut-être pas superflu
de rapporter ici, à l'appui de la véracité de cet
auteur, un fait cité par Beckmann dans son Histoire littéraire
des voyages : Paul Bennelle, un des compagnons de Leguat, avait, à
ce qu'il paraît, eu quelques démêlés avec lui;
néanmoins il reconnaissait que sa relation était vraie pour
le fond : ce n'était que dans des choses peu importantes que ses
récits différaient de ceux de Leguat; il avait même
laissé un journal , qui n'a pas été imprimé,
et qui était entre les mains de son petit-fils, mort au commencement
de ce siècle. Beckmann tenait ces détails de madame de Mortens,
épouse d'un conseiller aulique de Hanovre et arrière-petite-fille
de Bennelle. »
Ajoutons à ces témoignages celui
de l'abbé Pingré :
«
L'ouvrage de Leguat, dit cet astronome, passe pour un tissu de fables;
j'en ai trouvé beaucoup moins que je ne m'y attendais. »
En effet, dans tout le cours de sa relation,
c'est à peine si Pingré relève chez notre auteur deux
ou trois exagérations; lorsqu'il ne retrouve pas à Rodrigues
certaines particularités rapportées par Leguat, il n'hésite
pas à attribuer leur disparition au temps et au séjour des
humains dans l'île, plutôt que d'accuser de mensonge
un auteur avec lequel il s'accorde parfaitement sur d'autres points.
Leguat (on trouve aussi l'orthographe:
Le Goat) était un gentilhomme bourguignon que les persécutions
suscitées par la révocation de l'édit
de Nantes forcèrent de fuir en Hollande, où il arriva
en 1689. Ayant appris que le marquis
Duquesne faisait des préparatifs pour un établissement dans
l'île de Mascareigne (La Réunion),
et recevait gratis, sur deux gros vaisseaux que l'on armait, tous les protestants
français réfugiés pour cause de religion, Leguat résolut
d'aller finir ses jours dans cette île, à laquelle on donnait
le nom d'Éden à cause de son excellence. Ce fut sur un bâtiment,
nommé l'Hirondelle, que Leguat s'embarqua. On partit du Texel
le 4 septembre 1690, et le 3 avril
on arriva en vue de l'île des Délices ou Mascareigne, dont
le seul aspect enchanta nos aventuriers; mais Duquesne, instruit qu'une
flotte française se dirigeait vers Mascareigne, suspendit l'exécution
de son projet, et envoya à la découverte une petite frégate
commandée par le sieur Valleau natif de l'île de Ré,
qui, au cas qu'il y eût des Français, devrait se diriger vers
l'île de Diego-Roys ou Rodrigue, dont on prendrait possession au
nom dudit marquis, dûment autorisé par les États-Généraux;
on y laisserait ceux qui voudraient y demeurer, en attendant l'arrivée
de la colonie destinée pour Mascareigne, dont on s'emparerait deux
ans après, avec des secours suffisants fournis par la Compagnie
des Indes.
«
L'isle nous parut extrêmement belle et de loin et de près,
dit Leguat. Le capitaine, qui avoit eu ses raisons pour ne nous mettre
ni à Tristan ni à Mascareigne, ne demandoit pas mieux que
de nous laisser à Rodrigues, et dans cette vue il en exalta beaucoup
toutes les beautés et tous les avantages. Effectivement, ce petit
monde nouveau y paroissoit tout rempli de charmes et de délices.
Nous ne pouvions nous lasser de regarder les petites montagnes dont elle
est presque toute composée, tant elles étoient richement
couvertes de grands et beaux arbres. Les ruisseaux que nous en voyions
découler tomboient dans les vallons, de la fertilité desquels
il nous étoit impossible de douter [...]. Quelqu'un de nous se souvint
du fameux Lignon et de ces divers endroits enchantez qui sont si agréablement
décrits dans le roman de M. d'Urfé [ l'Astrée ].
Mais notre esprit se porta incontinent à une tout autre pensée.
Nous admirâmes les secrets et divins ressorts de la Providence,
qui, après avoir permis que nous fussions ruinés d'une patrie,
nous en avoit ensuite arrachez par diverses merveilles, et voulut enfin
essuyer nos larmes dans le paradis terrestre
qu'elle nous montroit, et où il ne tiendroit qu'à nous d'être
riches, libres et heureux, si dans le mépris des vaines richesses
nous voulions employer notre tranquille vie à le glorifier et à
sauver nos âmes.-»
Le 1er mai
, Leguat descendit à terre avec sept compagnons, dont il ne sera
pas inutile de faire connaître le nom et l'âge; c'étaient
:
+ Paul Bennelle,
âgé de 20 ans, fils d'un marchand de Metz;
+ Jacques de la Case,
âgé de 30 ans, fils d'un marchand de Nérac ;
il avait été officier dans les troupes de Brandebourg;
+ JeanTestard, droguiste,
âgé de 26 ans, fils d'un marchand de Saint-Quentin;
+ Isaac Boyer,
marchand, âgé de près d'e 27 ans, fils d'un apothicaire
d'auprès de Nérac;
+ Jean de la Have,
orfèvre, âgé de 23 ans, de Rouen;
+ Robert Anselin,
âgé de 18 ans, fils d'un meunier de Picardie ;
+ Pierre Thomas,
l'un des pilotes de l'Hirondelle.
Après avoir visité toute l'île,
les colons choisirent, pour y élever leurs habitations, un vallon
qui s'ouvre au nord-nord-ouest, et que traverse un gros ruisseau dont l'eau
est bonne et belle. C'est l'endroit que l'on appelle aujourd'hui l'Enfoncemment
de François Leguat.
«
Pierre Thomas, dit l'auteur, voulut habiter la petite isle formée
par le ruisseau. Il fit là sa cabane, et son petit jardin, avec
un double pont. C'étoit un fort bon garçon; il étoit
le seul de la compagnie qui prît du tabac en fumée; aussi
étoitil matelot. Quand son tabac fut fini, il fuma des feuilles.
La
cabane la plus proche de l'isle étoit le logement de M. de la Haye;
il ètoit orfèvre et avait construit une forge, de sorte qu'il
fut obligé de faire sa maison un peu plus grande que les autres.
La
Haye chantoit des psaumes, soit en travaillant, soit en se promenant. Proche
de la cabane de la Haye étoit l'hôtel de ville, ou, si l'on
veut, le rendez-vous de la république, dans lequel les principales
délibérations concernoient la cuisine. Cet édifice
avoit environ la double grandeur des autres, et Robert Anselin y couchoit.
C'étoit là qu'on préparoit les sauces, mais on les
alloit manger sous un grand et gros arbre situé au bord du ruisseau.
Cet arbre répandoit sur nous un branchage épais, et nous
garantissoit des rayons ardents de ce pays-là. Ce fut dans le tronc
fort dur de ce même arbre que nous creusâmes une espèce
de niche pour y laisser les mémoriaux et les monuments dont je parlerai
dans la suite.
De
l'autre côté de l'eau, précisément à
l'opposite de l'hôtel général, étoit aussi le
jardin général. Il avoit 50 ou 60 pieds en carré,
et la palissade qui l'environnoit à hauteur d'homme étoit
fort serrée, de sorte que les plus petites tortues même n'y
pouvoient passer. C'étoit, comme on le peut penser, l'unique raison
qui nous obligeoit à fermer nos jardins.
Mais
repassons le pont. Vous voyez entre deux parterres, et appuyée contre
un grand arbre, la cabane de François Leguat, auteur de cette relation;
et, un peu plus bas, la loge de M. de la Case. Ce galant homme avoit été
officier dans les troupes de Brandebourg, et savoit déjà
ce que c'étoit que d'habiter sous des tentes. C'est un homme de
bonne il mine, un homme ingénieux, plein d'honneur, de courage et
d'esprit.
De
l'autre côté du ruisseau, entre l'îlot et le grand jardin,
le brave M. Testard avoit mis sa cabane. MM. Bennelle et Boyer sétoient
mis ensemble. On verra le portrait du bon Isaac Boyer, dans son épitaphe,
car je dirai par avance ici que ce cher compagnon de nos premières
aventures a laissé ses os à Rodrigues. Et j'ajouterai, touchant
M. Bennelle, que nous l'aimions tous beaucoup, à cause des bonnes
qualités dont il est orné. Je remarquois avec plaisir, dans
ce jeune homme, un esprit également droit, honnête, doux et
vif tout ensemble. Les études qu'il avoit faites lui donnoient des
lumières que tous n'avoient pas; et c'est principalement à
son génie inventif et à son adresse que nous devons la construction
du rare vaisseau dont il sera parlé dans la suite, ainsi que la
manufacture des chapeaux du Rocher, qui nous ont procuré de grandes
consolations dans nos grandes détresses.
Et,
au reste, je ne serai pas fâché de faire remarquer ici en
passant, qu'à l'exception de P. Thomas et de R. Anselin, gens de
petite fortune, tous les autres amis dont j'ai parlé n'avoient pas
été chassés d'Europe par la misère [...]. C'étoient
des gens de famille honorable, et qui avoient du bien. Mais comme cette
colonie de M. Duquesne faisoit du bruit et qu'ils étoient jeunes,
sains et gaillards, sans aucuns liens ni de famille ni d'affaires, l'envie
les prit de faire ce voyage.
[...
] Vous riez sans doute, lecteur, quand je vous parle de notre petite ville;
mais qu'étoit la fameuse Rome dans son commencement? Des femmes,
et, dans cent ans d'ici, on auroit compté sept paroisses où
vous remarquez nos sept huttes.
Quand
nous eûmes achevé de préparer ces petites habitations,
le capitaine, qui avoit demeuré quinze jours à la rade, leva
l'ancre, après nous avoir laissé la plus grande partie de
ce qui nous avoit été destiné, c'est-à-dire,
du biscuit, des armes, de la poudre et du plomb; des ustensiles d'agriculture,
de ménage et de pêche; des outils; de tout en un mot, excepté
des drogues , petit secours dont nous nous trouvâmes privés
par oubli. Outre cela , chacun avoit ses provisions particulières.
Le navire parti, nous défrichâmes notre jardin, et nous y
semâmes toutes nos graines ;
mais les melons, la moutarde et le pourpier seuls réussirent. Les
artichauts ne produisirent qu'un méchant petit fruit ;
les raves furent entièrement détruites par les vers, et la
chicorée conserva son amertume, quoi que nous fissions pour la lui
ôter. Des trois grains de froment qui levèrent, nous n'en
pûmes conserver qu'une plante : elle poussa plus de 200 tuyaux, et
nous remplit d'une grande espérance; mais la plante dégénéra,
et ne produisit enfin qu'une espèce d'ivraie; ce qui nous affligea,
comme on le peut penser, puisque nous nous vîmes privés du
plaisir de manger du pain. »
Leguat attribue la dégénération
du froment à la précipitation et au peu de soin que l'on
mit à semer tous les grains dans un même endroit et en même
temps.
«
Nos occupations, continue-t-il, pendant le séjour que nous avons
fait dans cette île, n'étoient pas fort importantes, comme
on peut bien se l'imaginer; mais encore falloit-il faire quelque chose.
L'entretien de nos cabanes et la culture de nos jardins occupoient une
partie de notre temps; la promenade en faisoit une autre. Il n'y a ni hautes
montagnes, ni coteaux denués de verdure, quoiqu'ils soient fort
remplis de rochers. Le fond, qui est de roc, est couvert de deux ou trois,
ou quatre pieds de terre; et entre les endroits où il ne paroît
point du tou de terre, il ne laisse pas de croître des arbres extrêmement
gros, grands et droits. De loin, cela donne une idée plus avantageuse
de l'isle qu'elle ne le mérite, parce qu'on la croit composée
universellement d'un terroir excellent.
On
peut aller partout aisément, puisqu'il n'y a point ou qu'il n'y
a que très peu d'endroits qui ne soient de facile accès,
et qu'on rencontre partout de quoi manier et boire. Le gibier est abondant;
des que nous frappions sur un arbre, ou que nous poussions de grands cris,
les oiseaux accouroient de toutes parts à l'entour de nous. Alors
la Providence nous disoit, Tue et mange, et nous n'avions qu'à
battre le fusil. et à faire du feu pour faire grand'chère.
On trouve aussi partout des tortues, et l'air est si doux, qu'on peut coucher
sans crainte à la belle étoile.
J'ajouterai,
sans pharisaïsme, que nous avions tous les jours nos exercices de
dévotion réglés; le dimanche ,
nous fesions à peu près ce qui se pratiquoit dans nos églises
de France, parce que nous avions la Bible
entière, nos saints cantiques, un ample commentaire sur tout le
Nouveau
Testament ,
et plusieurs sermons de la vieille roche, qui étoient des discours
raisonnables.
Outre
ces grandes promenades ou ces petits voyages dont j'ai parlé, nous
ne manquions guère de prendre, au soir, le plaisir de petites promenades
voisines. Nous en avions une, entre autres, sur le bord de la mer, à
la gauche de notre ruisseau, qui étoit parfaitement belle. C'étoit
une avenue naturelle, droite comme si elle avoit été plantée
au cordeau, parallèle à la mer, et longue d'environ 1 200
pas. D'un côté, nous avions, dans ce bel endroit, la vue de
la vaste étendue de la mer, dont le flux et le reflux, venant à
se rompre contre les brisants qui étoient à une lieue de
là, fesoient un murmure confus qui nous jetoit parfois dans une
rêverie à laquelle nous nous abandonnions d'autant plus volontiers,
que nous avions peu de choses à nous dire. De l'autre côté,
de charmantes collines bornoient agréablement la vue; et les vallées,
qui s'étendoient jusqu'à nous, étoient comme un beau
verger dans la plus douce et la plus riche saison de l'automne.
Nous
jouions quelquefois aux échecs, au trictrac, aux dames, à
la boule et aux quilles. La chasse et la pêche étoient un
peu trop aisées pour y prendre un fort grand plaisir. Nous en trouvions
quelquefois à instruire des perroquets ;
nous en portâmes un à l'île
Maurice, qui parloit français et flamand.
Et
si l'on veut savoir avec quel secret nous chassions les ténèbres
quand nous en avions envie, j'ajouterai que nous avions apporté
des lampes, et que nous en fesions bon usage avec de l'huile ou graisse
de tortues, laquelle ne se fige jamais. Nous nous servions de verres ardents
pour allumer le feu. Puisque nous avions chair et poisson à notre
choix et en abondance, du rôti, du bouilli, des soupes, des ragoûts,
des herbes, des racines, d'excellents melons avec d'autres fruits, de bon
vin de palme, et de l'eau douce et pure, le lecteur n'a pas eu peur, sans
doute, de voir mourir de faim les pauvres aventuriers de Rodrigues. Mais,
puisqu'il a assez de bonté pour s'intéresser un peu à
leur extraordinaire état, je lui dirai plus, et je l'assurerai qu'ils
fesoient une chère admirable, sans dégoût, sans indigestion,
sans aucune sorte de maladie, grâces au Seigneur, et sans pain. Le
capitaine leur avoit laissé deux grands barils de biscuit; mais
ils ne s'en servoient que rarement pour faire des potages, et souvent ils
n'y pensoient pas. »
Un peu plus d'un an
s'était écoulé lorsque les huit habitants de Rodrigues,
étonnés de ne voir paraître aucun navire, commencèrent
à s'ennuyer. Quelques-uns d'entre eux regrettèrent la perte
de leur jeunesse, et s'affligèrent à la pensée d'être
obligés de passer les plus beaux de leurs jours dans cette étrange
solitude, et dans une tuante fainéantise. Après plusieurs
délibérations, il fut donc presque unanimement conclu qu'après
avoir attendu deux ans entiers des nouvelles de Duquesne, on mettrait tout
en oeuvre pour tâcher d'aller à l'île Maurice, qui appartenait
alors aux Hollandais; qu'en conséquence, on travaillerait à
faire une barque du mieux qu'on pourrait. Quoique dépourvus des
outils et de la plus grande partie des matériaux nécessaires
à l'exécution de ce projet, nos aventuriers, qui faisaient
en outre leur apprentissage de constructeurs, parvinrent, à force
de patience et de zèle, à terminer une grande barque de 22
pieds de quille. Le jour du départ fut fixé au samedi 19
avril 1693.
Après avoir écrit en abrégé l'histoire de leur
arrivée et de leur séjour dans l'île, et l'avoir placée
dans une fiole au fond d'une niche creusée dans le tronc d'un gros
arbre, Leguat et ses compagnons montèrent dans leur barque, et la
dirigèrent avec si peu de précaution et d'habileté,
qu'elle toucha sur les brisants, et finit par se remplir d'eau. Après
avoir couru les plus grands dangers, nos aventuriers réussirent
à gagner la terre , non sans essuyer de très grandes fatigues.
«
Chacun perdit quelque chose dans ce naufrage, dit Leguat, et les hardes
furent généralement gâtées; mais nos vies ayant
été conservées comme par miracle ,
nous en rendîmes nos très-humbles actions de grâces
au bon et puissant Protecteur qui nous avoit accordé son secours.
»
Cependant Isaac Boyer ne résista pas
à la fatigue excessive qu'il avait éprouvée; dès
qu'il eut atteint le rivage, il se sentit incommodé, et son mal
empira en trois, ou quatre jours, au point que ses compagnons désespérèrent
de le conserver. Cependant ils s'efforcèrent de le saigner; et ce
fut en vain qu'ils lui incisèrent le bras en plusieurs endroits.
La fièvre augmenta, il tomba en délire, et y demeura pendant
quelques jours.
«
Notre unique recours, dit Leguat, fut donc au grand médecin du corps
et de l'âme. Avant la fin de ce rude combat, nous eûmes la
consolation de voir notre cher frère rentrer dans son bon sens ,
et nous donner toutes les plus certaines et les plus édifiantes
marques d'une repentance sincère, d'une sainte espérance,
et de son salut. Enfin, il rendit son âme à Dieu, le 8 mai,
après trois semaines de maladie, âgé d'environ 29 ans.
Et ainsi mourut Isaac Boyer, la huitième partie des rois et des
habitans de l'isle Rodrigues. »
L'épitaphe de Boyer, telle qu'elle
se trouve dans le livre que nous analysons, est évidemment une composition
littéraire faite après coup; elle est trop étrange
pour que nous n'en donnions pas ici un extrait :
«
A l'ombre des palmiers immortels, dans le sein fidèle d'une terre
vierge, Ont été pieusemeut déposés les os d'ISAAC
BOYER, Honneste et fidèle Gascon, descendu d'Adam ;
D'un sang aussi noble qu'aucun des humains ses frères, Qui tous
comptent à coup sûr parmi leurs ancêtres DES ÉVÊQUES
ET DES MEUNIERS. Si tous les hommes vivoient comme il a vécu, La
danse, la dentelle, les sergents, les serrures, Les canons, les prisons,
les maltotiers, les monarques, Seroient des choses inutiles au monde. Plus
philosophe que les philosophes, il étoit sage. Plus théologien
que les théologiens, il étoit chrétien .
Plus docte que les docteurs, il connoissoit son ignorance. Plus indépendant
que les souverains, Il n'avoit ni peste de flatteurs ni ivresse d'ambition.
Et, Plus riche que les potentats, il ne lui manquoit rien QU'UNE FEMME.
Il fut contraint d'abandonner sa chère patrie et tout avec elle,
pour se dérober aux MINISTRES FURIEUX DE LA GRANDE TRIBULATION.
Il traverse, en fuyant, les monts et les mers, Et venant échouer
dans cette isle, il y trouva le vrai port de salut. Lui et sept compagnons
de même fortune, en ont été pendant deux ans entiers
PEUPlE ET DOMINATEURS. Il aurait plus longtemps joui Des délices
de ce nouveau monde, si le secret désir de son coeur pour LE SEXE
TROP AIMABLE ne l'eût engagé dans une entreprise qui lui causa
la mort [...]. Il procura l'honneur à l'isle RODRIGUE de pouvoir
rendre au seigneur lui ressuscité bienheureux. Son âme alla
glorieuserient triompher DANS LE PALAIS DE L'IMMORTALITÉ [...].
»
«
Le deuil que nous eûmes de la privation d'un ami qui nous étoit
cher et nécessaire, non plus que le mauvais succès de la
première entreprise, n'empécha pas qu'on ne songeât
encore à sortir de l'isle. »
Leguat était grand amateur d'inscriplions.
Avant son départ de Rodrigues, il en composa plusieurs, qui contiennent,
comme l'épitaphe de Boyer, des traits satiriques mêlés
à des pensées hardies ou empreintes du puritanisme
protestant de l'époque. On les trouve à la fin du premier
volume de sa relation. Mais revenons-en à ce qui se tramait encore
à Rodrigue après la mort de Boyer. Cela tenait en une phrase
: les plus jeunes de la troupe étaient les plus résolus à
tenter de nouveau la fortune. Leguat s'efforça, par un long discours,
de les en dissuader :
«
Ils m'écoutèrent patiemment, continue-t-il; il me sembloit
que plusieurs étoient ébranlés, lorsque l'un d'entre
eux que le bât blessoit, comme on dit, en un endroit à quoi
je ne pensois pas, allégua brusquement une nouvelle raison pour
partir, laquelle se trouva si fort du goût de presque tous les autres,
que tout mon plaidoyer fut comme oublié. Est-ce que vous vous imaginez
, dit ce jeune homme, que nous voulions nous condamner nous-mêmes
à passer toute notre vie sans femmes? Pensez-vous que votre paradis
terrestre soit plus excellent que celui que Dieu avait préparé
et enrichi pour Adam, où il prononça de sa propre bouche
qu'il n'était pas bon que l'homme fût seul? - Mon cher ami,
répondit quelqu'un, la femme d'Adam fit une si belle besogne, qu'il
ne nous saurait arriver pis que d'avoir une pareille ouvrière ici!
On
se mit à rire, et le chapitre des dames devint, comme on dit, l'évangile
du jour : de l'abondance du coeur la bouche parla. Il ne me fut pas difficile
de voir où le lièvre gisoit (si je puis ajouter proverbe
à proverbe), et, sous le règne des quolibets, quelque bel
esprit auroit pu dire sûrement ici qu'il n'y avoit pas un de mes
aventuriers qui n'eût beaucoup mieux aimé Chimène qu'il
n'aimoit Rodrigue [...].
Le
résultat de l'entretien fut qu'on partiroit à la pleine lune
prochaine. On prépara donc les choses nécessaires au voyage;
et la chaloupe ayant été radoubée, on mit en mer le
21 mai 1693 ».
Après huit jours de traversée,
pendant lesquels nos marins inexpérimentés endurèrent
toutes sortes de misères, ils atteignirent l'île Maurice.
Là commencent, pour Leguat et ses compagnons, une suite de malheurs
qui ne se terminent que par la mort de plusieurs d'entre eux. Victimes
de la rapacité du gouverneur de l'île, exilés par son
ordre sur un rocher voisin, ils sont ensuite conduits à Batavia,
ou, jugés pour des crimes imaginaires, ils sont enfin acquittés
et libérés, mais sans pouvoir recouvrer tout ce qu'on leur
a volé à l'île Maurice. Des huit aventuriers de Rodrigues,
trois seulement revinrent en Europe : Leguat, La Case et Bennelle.
Les
autres essais de colonisation.
La publication de l'ouvrage que nous venons
d'analyser attira l'attention du ministre de la marine; des renseignements
furent demandés sur Rodrigues au gouverneur de l'île Bourbon,
et en 1714 Parat , qui commandait ce
poste, écrivit au comte de Pontchartrain :
«
que des officiers anglais qui avaient hiverné à l'île
de Diegue-Rodrigues en 1706
ou 1707,
lui avaient appris que le port, où les navires de trente canons
peuvent mouiller, a une entrée fort difficile; et que, malgré
la quantité de tortues qu'on trouve à Rodrigues, cette
île ne serait d'aucune utilité à la Compagnie des Indes.
»
Néanmoins, en 1725,
le conseil supérieur de Bourbon décida qu'on en prendrait
possession au nom du roi et de la Compagnie; un navire y fut envoyé
à cet effet, et les officiers levèrent géométriquement
le plan de l'île. Mais ce ne fut que vers 1760
qu'on y forma un petit établissement destiné à faire
des amas de tortues, lorsque l'abbé Pingré
vint à Rodrigues observer le premier passage
de Vénus sur le Soleil (6 juin 1761).
La petite colonie ne se composait que de trois ou quatre blancs sous les
ordres de M. de Puvigné, lieutenant dans les troupes de la Compagnie.
«
C'étoit, dit Pingré, l'oncle de mademoiselle de Puvigné
qui s'est fait admirer de tout Paris, dans un état auquel elle a
cru que l'honneur et la religion exigeoient qu'elle renonçât.
La sincérité et l'intégrité caractérisent
M. de Puvigné; sa famille habite avec lui à Rodrigues. »
L'établissement se composait de deux
baraques qui servaient en même temps de magasins et de logement au
commandant et au chirurgien. Notre auteur remarque que tous ceux qui demeuraient
à Rodrigues faisaient profession d'être chrétiens,
mais que chacun l'était à sa manière. Le culte se
réduisait à faire sonner tous les jours l'angélus
que personne ne disait de plus, le commandant faisait faire exactement
la prière à ses esclaves par un esclave qui n'avait point
encore été baptisé. Il n'y avait ni église,
ni chapelle, et il n'y en avait même jamais eu.
«
François Leguat et ses compagnons, dit Pingré, servoient
Dieu à leur manière avec plus d'exactitude que ne l'ont servi
les catholiques depuis qu'ils s'y sont établis. Il y a cependant
à Rodrigues un cimetière bénit par quelque aumônier
de navire, qui aura voulu laisser ce monument du passage d'un Ministre
de la véritable église par cette isle abandonnée.
»
Puvigné avait fait élever sur
le bord de la mer une batterie de six pièces
de canon de deux livres de balle; comme on ne conservait Rodrigues que
pour profiter de ses tortues, on ne croyait pas qu'il fût nécessaire
de la mettre en état de défense : on ne s'imaginait pas qu'il
entrerait dans l'esprit des Anglais d'en faire un entrepôt pour attaquer
l'île-de-France. C'est ce qui arriva pourtant : le 15 septembre 1761,
une escadre anglaise vint s'emparer de cette île; elle demeura dans
le port jusqu'au 25 décembre, attendant vainement un renfort d'Europe
destiné à l'attaque de l'Ile-de-France. La mortalité
qui se mit dans les équipages de cette flotte, et qui fut causée
par l'usage des poissons venimeux, dont les coraux de l'île abondent
durant certaine saison, accéléra son départ. Quelques
actes de violence éprouvés par les habitants de la part d'un
commandant brutal , et la perte d'un bâtiment de la Compagnie qui
fut incendié impitoyablement, malgré le passeport dont l'astronome
Pingré
était porteur et qui aurait dû sauvegarder ce navire, tels
furent les événements qui signalèrent le court séjour
des Anglais à Rodrigues.
Après leur départ, Pingré
et son compagnon Thuilier continuèrent , paisiblement leurs travaux
astronomiques, et levèrent un plan géométrique de
l'île, qui ne ressemble en rien à celui de Leguat. Outre ces
opérations, Pingré a consigné dans son manuscrit de
longues descriptions des animaux et des plantes de Rodrigues. Lors de la
rétrocession des colonies orientales au gouvernement royal. Rodrigues
devint, en 1768, le lieu d'exil d'un
membre du conseil supérieur de l'île-de-France, Rivalz de
Saint-Antoine, qui s'était prononcé avec le plus d'énergie
contre les usurpations de pouvoir du gouverneur militaire Dumas. La détention
de ce magistrat à Rodrigues ne dura qu'un an; sur un rapport envoyé
au roi par le conseil, le monarque ordonna la mise en liberté de
Rivalz, et, peu de temps après Dumas fut rappelé en France,
où il n'échappa aux suites fâcheuses de son excès
de pouvoir qu'en faisant amende honorable auprès de celui qu'il
avait persécuté.
Les dépenses occasionnées
par le poste établi à Rodrigues se montaient, à cette
époque, à environ 30 000 livres; les revenus étaient
alors de 50 000 livres. En 1770, ils se réduisirent à 12
000 livres, et comme le nombre de tortues diminuait rapidement, le ministre
ordonna de lever ce petit établissement. Durant la Révolution,
des concessions furent accordées à plusieurs personnes habitant
l'île-de-France (Maurice), l'une
desquelles reçut le titre d'agent du gouvernement. Mais en l'an
XIV, le général Decaen, ayant appris que les ennemis trouvaient
dans cette île, en temps de croisière, des vivres et des rafraîchissements
, résolut de la faire évacuer, et de n'y laisser qu'un nombre
d'hommes strictement nécessaire pour n'en point abandonner la propriété.
Les huit familles qui y demeuraient revinrent
donc à l'île Maurice, où on les dédommagea par
des concessions sur les terres réservées du gouvernement.
Cette précaution n'empêcha pas que Rodrigues de servir de
lieu de rendez-vous à l'escadre nombreuse qui se rendit maîtresse
de l'île Maurice en 1810. La
situation de cette petite île au vent et à cent lieues seulement
de son chef-lieu la désignait en effet comme la meilleure reconnaissance
que puisse faire une expédition navale destinée à
agir contre l'île Maurice, et l'on ne saurait assez s'étonner
que l'habile général Decaen ait négligé d'y
faire exécuter quelques travaux de défense qui eussent inquiété
l'ennemi et contrarié la jonction de ses forces.
A près la conquête de l'île
Maurice, Rodrigues reçut de nouveau quelques colons; en 1837,
cette île était habitée par environ 200 personnes,
dont les occupations se partageaient entre la culture (le sol, très
fertile, produit en abondance les fruits
et les légumes, et on y cultive, en outre; le maïs, la canne
à sucre; le café, le cotonnier; etc.) la pêche et la
salaison du poisson. Deux agglomérations y apparaissent vers cette
époque : Port-Mathurin; sur la Cote septentrionale, et Gabriel;
dans l'intérieur. Une espèce de police et de tribunal y est
organisée en 1843. L'île
Rodrigues restera une possession anglaise jusqu'en 1968,
date de l'indépendance de l''île
Maurice à laquelle elle reste aujourd'hui rattachée politiquement.
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