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L'histoire de la Gaule
La Gaule mérovingienne
Les Mérovingiens
Aperçu
La Gaule romaine
La Gaule mérovingienne L'Empire carolingien*
On désigne sous le nom de Mérovingiens la dynastie des rois francs de la tribu des Saliens qui régna en Gaule depuis la fin du Ve siècle jusqu'au milieu du VIIIe. L'origine des Francs, peuple germanique, est mal connue et leur histoire jusqu'à Clovis reste fort obscure. Comme les autres Barbares, ils servaient l'Empire romain  en qualité de fédérés et en gardaient la frontière du nord; il aidèrent Aétius et Aegidius à repousser ou à contenir les Huns, les Vandales, les Wisigoths. Mais les généraux romains eurent aussi à lutter contre eux. A mesure, que l'Empire s'affaiblissait, ils s'avançaient vers le sud.

A la fin du Ve siècle, ils étaient divisés en deux grands groupes : les Ripuaires, dans la vallée du Rhin; les Saliens, au nord de la Somme. Chacun de ces groupes comprenait plusieurs tribus, et chaque tribu avait son roi. Une de ces tribus, établie à Tournai, semble avoir été plus puissante que les autres. 

Longtemps les historiens ont nommé comme le premier roi de cette dynastie un prince du nom de Pharamond, qui n'est mentionné que par une chronique du VIIIe siècle. S'il n'est pas impossible qu'il y ait eu au début du Ve siècle un chef franc de ce nom, aucun témoignage ne le rattache à la famille mérovingienne dont le premier membre connu est Clodion, roi des Francs Saliens, de 428 à 448, établis alors au Nord de la Somme, auquel succéda un autre prince de la même famille, peut-être son fils, Mérovée (448-457) qui donna son nom à la dynastie. Vint ensuite Childéric Ier, qui régna de 457 à 481. On a retrouvé en 1653 le tombeau de Childéric à Tournai, et dans ce tombeau un anneau portant en latin le nom du roi, avec des monnaies à effigie impériale. En dehors de cela, à peu près tout ce que l'on raconte au sujet de ces rois est légendaire.

De la longue liste des souverains mérovingiens, deux noms se détachent : celui de Clovis Ier, fondateur du royaume franc, et celui  Dagobert Ier , souverain cruel et débauché, mais qui porte ce royaume à son apogée. 

• Avec Clovis (481-511), fils de Childéric, le peuple franc sort de l'ombre et sa véritable histoire commence. Il  fut le premier qui fit prévaloir le royaume des Francs Saliens à la fois sur les autres royaumes francs, sur la Gaule romaine et sur les autres royaumes barbares. Mais ce qui contribua surtout à sa fortune, ce fut sa conversion au catholicisme; l'Église fut dès lors l'alliée de la dynastie mérovingienne. 

• Dagobert, fils de Clotaire II, fut reconnu roi d'Austrasie en 622; quelques années plus tard, il réunissait sous son autorité toute la monarchie mérovingienne. C'est alors qu'il forma et exécuta un vaste plan de réaction contre la puissance toujours croissante de l'aristocratie laïque et ecclésiastique. Il fit faire un relevé des possessions des couvents, et il en inscrivit la moitié sur les registres du fisc royal. Il soumit les Saxons, les Gascons et les Bretons.

Après Dagobert Ier , les Mérovingiens, rapidement, ne constituent plus qu'une sorte de dynastie fantôme. Ses fils sont les derniers qui aient encore exercé réellement le pouvoir, leurs successeurs, connus dans l'histoire sous le nom de rois fainéants, en ont eu à peine les apparences. La plupart, montés enfants sur le trône, y sont morts jeunes; ils vivaient oisifs, retirés dans une de leurs résidences d'où les maires du palais les faisaient sortir aux jours d'assemblées pour les montrer au peuple. 

Des généalogistes ont voulu plus tard leur rattacher la dynastie des Capétiens, mais il est prouvé aujourd'hui que leurs allégations ne reposent que sur des inventions de faussaires.

Le royaume franc des Mérovingiens

Lorsque tomba l'Empire romain d'Occident, la Gaule presque tout entière était au pouvoir des Barbares : au sud de la Loire, les Wisigoths; dans les bassins du Rhône et de la Saône, les Burgondes ; dans le nord et dans l'est, sur la rive gauche du Rhin, les Francs. Au centre, Syagrius, fils d'Aegidius et chef des Gallo-Romains, résidant à Soissons, avait pris le titre de roi.

Les Francs occupaient alors un vaste territoire, coupé par la Meuse. Les Saliens, avec Tournai comme ville principale, étaient établis sur le territoire correspondant à ce qui sera la Flandre. Les autres Francs, dont Cologne était la capitale, s'échelonnaient des embouchures du Rhin à son confluent avec le Mein à droite, la Moselle à gauche, et, comme ils tenaient les deux rives du fleuve, ils prirent de là le nom de Ripuaires. Il y avait aussi des tribus franques à Thérouanne et à Cambrai. Les Francs allaient, sous le gouvernement des Mérovingiens, s'emparer peu à peu de la totalité de la Gaule et même déborder sur les parties de la Germanie les plus voisines.

Les premiers Mérovingiens.
Le premier Mérovingien connu est un chef franc, Clodion le Chevelu (428-448), qui fixa sa capitale à Tournai et s'avança jusqu'à la Somme. Il fut arrêté par Aetius, à la bataille d'Helena; mais le chef des Gallo-Romains fit la paix avec lui à l'approche des Huns. Sous Mérovée (448-458), dont la tradition fait le fils de Clodion, les Saliens se battirent, dans le camp d'Aetius, aux Champs Catalauniques. Les Ripuaires s'étaient partagés entre les Huns et les Gallo-Romains (451).

Dans sa lutte contre les Wisigoths, Aegidius, lieutenant d'Aetius, trouva un auxiliaire en Childéric ler, fils de Mérovée, mort en 481. On voit Childéric chercher dans l'investiture impériale (et ainsi feront ses successeurs) une sorte de légitimation de son pouvoir : il paraît avoir porté le titre de maître de la milice, de même que Clovis recevra de l'empereur Anastase la dignité de patrice, que ses fils et petits-fils, sollicitant de Byzance des subsides et des instructions, frapperont des monnaies à l'image des souverains d'Orient, et laisseront appliquer en Gaule la législation de Justinien. Les princes barbares, fort indépendants en fait, cherchaient à tenir de l'empereur un pouvoir qu'ils exerçaient suivant les règles romaines, tout en continuant d'observer vis-à-vis de leurs soldats la coutume germanique.

Clovis. La formation de l'Etat franc.
La vie du glorieux fondateur de la puissance franque est bien mal connue. Son nom s'écrivait au VIe siècle Chlodovech, Chlodowechus, Chlotowechus; au IXe, il devint Cludowicus et plus tard Ludovicus, Louis. Il signifiait, dit-on, « illustre dans les combats » et venait de Chlodo, brave, et Vech, chef de guerre. Nous ne savons rien de la personne même de Clovis, rien de son caractère, de sa vie privée. Ses actes eux-mêmes sont entourés de légendes. Nous ne les connaissons guère que par l'Histoire des Francs de l'évêque Grégoire de Tours, écrite à la fin du VIe siècle, près de cent ans après le règne de Clovis, en un temps d'ignorance et de crédulité superstitieuse où la vérité se déformait vite en passant de bouche en bouche.

Lorsque Clovis, âgé de quinze ans à peine, succéda à son père Childéric, il ne disposait guère que de six mille guerriers, S'étant assuré l'alliance de petits rois francs, ses parents, il partit de Tournai en 486 et battit près de Soissons le chef des Gallo-Romains. Syagrius se retira auprès d'Alaric, roi des Wisigoths; mais Clovis envoya réclamer le fugitif, qui lui fut livré et mis à mort.
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Le vase de Soissons

« Dans ce temps, l'armée de Clovis pilla un grand nombre d'églises, parce que ce prince était encore plongé dans les erreurs de l'idolâtrie. Des soldats avaient enlévé d'une église, avec d'autres ornements du saint ministère, un vase d'une grandeur et d'une beauté merveilleuses. L'évêque de cette église lui dépêcha des messagers pour demander que, s'il ne pouvait obtenir de recouvrer les autres vases, on rendît au moins celui-là. Le roi répondit au messager : 

« Suis-moi jusqu'à Soissons, parce que c'est là qu'on partagera le butin; et si le sort me donne ce vase, je ferai ce que désire le pontife. » 
Étant arrivés à Soissons, on réunit au milieu de la place tout le butin, et le roi dit en montrant le vase : 
« Braves guerriers, je vous prie de vouloir bien m'accorder, outre ma part, le vase que voici. » 
Les plus sensés répondirent à ces paroles :
« Glorieux roi, tout ce qui est ici est à toi, et nous-mêmes nous sommes soumis à ton pouvoir. Fais donc ce qui te plaît, car personne n'est assez fort pour te résister. » 
Lorsqu'ils eurent ainsi parlé, un guerrier présomptueux; jaloux et emporté, éleva sa francisque et en frappa le vase, s'écriant :
« Tu ne recevras ici que ce que le sort t'aura vraiment donné. »
Tous restèrent stupéfaits. Le roi dissimula le ressentiment de cet outrage sous un air de patience, et, après s'être fait donner le vase, il le remit au messager de l'évêque, gardant au fond du coeur une secrète colère. Un an s'étant écoulé, Clovis ordonna à tous ses guerriers de venir au champ de Mars revêtus de leurs armes, pour les montrer brillantes et en bon état. Tandis qu'il examinait tous les soldats en passant devant eux, il arriva à celui qui avait frappé le vase, et lui dit-
« Personne n'a des armes aussi mal soignées que les tiennes; ni ta lance, ni ton épée, ni ta hache, ne sont bien entretenues; » 
et lui arrachant sa hache, il la jeta à terre. Le soldat s'inclinant pour la ramasser, le roi leva sa francisque et la lui abattit sur la tête en disant :
« Voilà ce que tu as fait au vase à Soissons. »
L'ayant tué, il congédia les autres, après leur avoir de la sorte inspiré une grande crainte. »  (Grégoire de Tours, Histoire des Francs).

Le roi franc, comme le montre la célèbre anecdote du vase de Soissons, cherchait, dès ce moment, à s'appuyer sur l'influence des évêques. Ceux-ci, de leur côté, ménageaient un prince païen dont ils pouvaient espérer la conversion et, par la suite, l'appui contre l'arianisme envahissant des Wisigoths. Ils se réjouirent donc de voir Clovis s'emparer de Nantes, bloquer Paris et se trouver maître de la région située au nord de la Loire. Ils lui firent épouser Clotilde, nièce de Gondebaud, roi des Burgondes, et catholique (493). 

Entraîné par son parent, Sigebert, roi de Cologne, dans une guerre contre les Alamans, il les rencontra, non à Tolbiac, où Sigebert avait déjà livré bataille, mais sur un point indéterminé du cours supérieur du Rhin. La tradition veut que c'est après la victoire qu'il remporta alors que Clovis s'est converti au christianisme.  Instruit dans la foi chrétienne par saint Remi, évêque de Reims, il reçut le baptême la même année (496), dans la nuit de Noël, en même temps que trois mille guerriers. En réalité, les raisons de cette conversion relevaient d'un intérêt bien compris par les deux parties : d'un côté Clovis attirait à lui ce qui restait du prestige et de puissance de l'ancien Empire romain d'occident en obtenant le soutien de la dernière institution encore capable de le représenter : l'Église de Rome. Et celle-ci, de son côté, pouvait ainsi appuyer son pouvoir sur un bras armé. De fait, elle ne vit plus en Clovis qu'un allié : « Lorsque tu combats, c'est nous qui triomphons », lui disait saint Avit. 

On notera que, si Clovis conquit la Gaule, ce ne fut pas par un dessein politique arrêté, mais par une suite de luttes personnelles. Ainsi Clotilde avait à se venger de son oncle Gondebaud, qui avait fait périr ses parents :  il le vainquit à Dijon et l'obligea à payer tribut (500). Gondebaud, qui s'était enfui, recouvra sans doute son royaume, mais comme tributaire de Clovis, qu'il aida à combattre les Wisigoths lorsque le roi franc proposa à ses soldats d'enlever aux ariens les territoires qu'ils possédaient en Gaule. La bataille eut lieu près de Poitiers, à "Alaric.htm", où Clovis tua de sa main le roi Alaric II et faillit être tué lui-même (507). Cette victoire, religieuse autant que politique, fut suivie de la conquête de l'Auvergne par Thierry, fils de Clovis. Gondebaud défit ensuite les Wisigoths près de Narbonne, et Clovis, après s'être rendu maître de Bordeaux, marcha sur Toulouse (508). Il ne laissa aux Wisigoths, en faveur desquels Théodoric était intervenu, que la Septimanie.

Son autorité fut confirmée par l'empereur d'Orient, mais le fondateur du
royaume franc n'avait pas dépouillé, avec le paganisme, son caractère barbare. Pour parvenir à ses fins, il ne reculait devant aucune perfidie, devant aucun meurtre; la plupart des petits rois ses parents, furent ses victimes. Telle était cependant la rudesse des moeurs à cette époque que ni la pieuse Clotilde, ni l'Église n'y trouvaient à redire. On ne voyait en lui que l'instrument de la Providence; lui-même croyait racheter ses crimes en distribuant de grands biens aux églises, assez hypocrites pour les accepter.

Quand il mourut, en 511, l'Etat franc s'étendait sur toute la Gaule moins l'Armorique, la Gascogne et la vallée du Rhône. Les Burgondes étaient affaiblis, la puissance wisigothique et celle de l'arianisme avaient été brisées. L'Empire d'Orient acceptait la monarchie franque, que favorisait l'Église des Gaules, de plus en plus forte et influente, et qui était solidement établie sur une double base : la tradition romaine et le catholicisme.

L'héritage de Clovis.
A la mort de Clovis, ses États s'étendaient sur la plus grande partie de la Gaule et l'avenir de la dynastie était assuré, mais non pas l'unité du royaume auquel on appliqua les règles de partage de la propriété privée d'après la coutume des Francs Saliens. De fait, la conception d'un État véritable était contraire, à la tradition germanique : le royaume était, pour les Francs, une propriété privée; les héritiers devaient se la partager, et l'héritage de Clovis fut divisé entre ses quatre fils.

Chacun des fils de Clovis eut sa capitale et son royaume dans les régions réellement occupées par les Francs : l'aîné, Thierry (Théodoric Ier),  le royaume de Reims (511-534); le second, Clodomir, le royaume d'Orléans (511-524); le troisième, Childebert, celui de Paris (511-558); le dernier enfin, Clotaire Ier, le royaume de Soissons  (511-561). Au delà il n'y avait en quelque sorte que des territoires militaires; chacun des quatre rois en eut sa part. 

Ce mode de partage, tout arbitraire, devait favoriser les dissensions des princes mérovingiens et tendre peu à peu à l'affaiblissement de la dynastie.

Clodomir disparaît, tué à la bataille de Vezeronce, livrée contre les Burgondes (524); il laissait trois fils en bas âge qui furent recueillis par leur grand-mère la reine Clotilde, mais leurs oncles Childebert et Clotaire réussirent à se les faire livrer, en tuèrent deux, firent moine le troisième (ce fut saint Cloud) et se partagèrent les États de Clodomir.

Thierry, l'aîné des fils de Clovis, mourut dix ans plus tard (534), ses deux frères survivants voulurent se partager le royaume de Reims, comme ils avaient fait de celui d'Orléans, mais le fils de Thierry, Théodebert, réussit malgré eux à recueillir l'héritage paternel, l'agrandit encore d'une partie de la Provence et à sa mort (547) le transmit à son fils Théodebald qui mourut sans enfants en 555.

Après la mort de Théodebald, que suit en 558 celle de Childebert, mort sans enfants mâles, Clotaire reste un moment seul roi (561); il en est très orgueilleux et il ne comprend pas que sa gloire ne soit pas éternelle : 

« Quel est donc le roi du ciel, disait-il à son lit de mort, qui peut ainsi faire mourir les plus puissants monarques? »
Il avait épousé Radegonde, qui fonda près de Poitiers le monastère de Sainte-Croix et entretint un commerce intellectuel, resté célèbre, avec le poète Fortunatus, son aumonier et son conseiller.

Les Mérovingiens en Germanie.
En même temps qu'elle s'étendait sur la Gaule, la domination franque avait un moment paru déborder sur la Germanie; mais cet effort fut éphémère et ne laissa pas de traces profondes, aussi bien en Thuringe que dans le pays des Alamans et en Bavière. En Thuringe, Thierry Ier, roi de Reims, intervient à deux reprises, en 526 et en 531, contre le roi Hermanfried, dont il triomphe avec l'aide de son frère Clotaire et des Saxons. Après l'assassinat d'Hermanfried, les Francs sont installés sur le Mein, dans l'actuelle Franconie, où ils se maintiennent en face des Saxons. Sur les Alamans, déjà battus en 496, Théodebert, fils de Thierry, - qui paraît avoir été, après Clovis, le plus remarquable des Mérovingiens, - conquiert la Rhétie (534); puis il soumet les Bavarois, tout en leur laissant leurs ducs nationaux, descend vers l'Italie, et, après avoir défait successivement les Goths et les Romains, s'empare de la Cisalpine, que lui cède Vitigès. Mais il meurt en 548, et son fils Théodebald est impuissant à se maintenir au delà des Alpes. En 553, le général byzantin Narsès anéantit l'armée franque au Volturne. Théodebald meurt deux ans après, et Clotaire, devenu l'héritier unique de la monarchie, a trop à faire en Gaule pour défendre les conquêtes de la branche aînée mérovingienne en Germanie.

Les fils de Clotaire.
Le plus jeune des fils de Clovis, qui avait réunit donc toute la monarchie franque, avait laissé à sa mort (561) quatre fils. Un premier partage donna Paris à Caribert ou Charibert (561-567), Orléans et la Bourgogne à Gontran (561-592), Soissons et la Neustrie, entre la Loire et l'Escaut, à Chilpéric (561-584), Metz et l'Austrasie, qui s'étendait sur les deux rives du Rhin, à Sigebert (561-575). La ville même de Paris restait indivise et les frères s'engagèrent, par les serments les plus solennels, à n'y pénétrer chacun qu'avec la permission des autres.

Dès ce moment, mais surtout après la mort de Caribert (567), se manifeste un antagonisme qui ira croissant entre la Neustrie, plus riche, plus policée, héritière de la culture gallo-romaine, et l'Austrasie au sol ingrat, ayant plus fidèlement conservé le costume et les goûts guerriers des populations germaniques.

Les frères étaient fort différents. Chilpéric, frotté d'éducation latine, affectait d'aimer les lettres et de se connaître en théologie; il faisait même de mauvais vers latins, ce qui ne l'empêchait pas d'être le plus violent de tous. Caribert se posait en juriste. Gontran avait des manières douces, que troublaient de furieux accès de colère.

La mort de Caribert, en 567, entraîna, avec un nouveau partage, un inimaginable chaos géographique, et aux difficultés qui en résultèrent s'ajouta une rivalité sanglante : celle de Brunehaut et de Frédégonde. 

Brunehaut et Frédégonde.
Sigebert avait fait une alliance brillante en épousant Brunehaut, fille du roi des Wisigoths, Athanagild; Chilpéric, jaloux, demanda et obtint la main de Galeswinthe, soeur de Brunehaut, qui ne le prit pour mari qu'à son corps défendant. Une servante du palais, aussi belle que fourbe, dissolue et avide, Frédégonde, supplanta bientôt Galeswinthe dans le coeur du roi, dont elle avait été la concubine, et, ne connaissant plus que sa passion, elle fit étrangler la reine dans son lit (567).

Gontran intervint aussitôt et son frère fut condamné à donner à Brunehaut, soeur de Galeswinthe, les cinq cités d'Aquitaine que la malheureuse princesse avait reçues à titre de morgengabe. Chilpéric s'exécuta, mais déclara bientôt la guerre à Sigebert, qui, après divers incidents, se fit proclamer roi des Francs occidentaux à Vitry-sur-la-Scarpe et bloqua les troupes neustriennes à Tournai. Frédégonde, qui s'y trouvait avec son mari, le fit assassiner par deux sicaires (575).

Pendant que le fils de Sigebert, Childebert II, âgé de cinq ans, était enlevé par le duc Gondebaud qui le fit proclamer roi, à Metz, roi d'Austrasie, Brunehaut, sa mère, était exilée à Rouen. Là, un fils de Chilpéric et d'Audovère, Mérovée, s'éprit de sa tante et l'épousa. Enfermé dans un cloître par ordre de Chilpéric, il put s'évader, mais supplia ses compagnons de le tuer pour échapper à la vengeance de son père (577). L'évêque de Rouen, Prétextat, qui avait béni le mariage au mépris des lois canoniques, fut exilé, probablement à Jersey.

Il recouvra la liberté après la mort de Chilpéric, assassiné à Chelles, mais il tomba bientôt lui-même, poignardé au pied des autels. On imputa ce double crime à Frédégonde, dont le fils, Clotaire II, devint roi de Neustrie sous la tutelle de son oncle Gontran, roi des Burgondes et dernier fils survivant de Clotaire Ier. Gontran s'empressa de revendiquer tout l'héritage de Caribert dont Chilpéric s'était emparé. Frédégonde réussit cependant à assurer la domination de son fils sur les provinces de Rouen, de Rennes et d'Angers, ainsi que sur l'ancien royaume de Chilpéric. Brunehaut, de son coté, conservait à son fils Childebert Il le royaume de son père Sigebert. 

Le traité d'Andelot en 587 régla les relations de Childebert Il avec Gontran et fixa pour un temps les limites des royaumes d'Austrasie et de Bourgogne et fixa le statut des leudes. Gontran garda le rôle d'arbitre entre ses deux neveux jusqu'à sa mort survenue le 28 mars 593. Conformément aux dispositions du traité d'Andelot, Childebert Il recueillit sa succession. 
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Cercueils mérovingiens.
Cercueils mérovingiens découverts à Saint-Germain des Prés.

Frédégonde mourut en 597, ayant souillé son gouvernement de tous les crimes. Childebert ll mourut la même année. Il laissait deux fils Théodebert Il qui fut roi d'Austrasie et Thierry II qui fut roi de Bourgogne. Leur grand-mère, Brunehaut, débarrassée de sa terrible rivale, n'en demeura pas moins assoiffée de domination, et les poussa contre Clotaire II qu'ils battirent à plusieurs reprises, mais la discorde éclata entre eux. Théodebert, vaincu par Thierry, vit ses enfants massacrés à l'exception de Sigebert, et lui-même, relégué dans un monastère, ne tarda pas à être mis à mort (612). Thierry II s'empara de ses états, mais mourut l'année suivante (613), laissant quatre fils dont aucun ne régna. 

Brunehaut, âgée alors de plus de quatre-vingts ans, s'appuyant sur l'élément gallo-romain, prétendit gouverner à la fois l'Austrasie et la Bourgogne; mais, livrée à Clotaire II par la trahison des leudes, auxquels elle portait ombrage, elle subit trois jours de supplices atroces et périt enfin attachée à la queue d'un cheval indompté (613). 

Elle avait fait proclamer roi son arrière-petit-fils, le jeune Sigebert, mais les grands de l'Austrasie livrèrent le royaume à Clotaire II qui réunit alors sous sa main la totalité de l'Empire franc. En réalité, son pouvoir, y était fort diminué, et les royaumes d'Austrasie et de Bourgogne étaient livrés à l'autorité des grands. Si le traité d'Andelot n'a pas, à ce point de vue, l'importance qu'on lui a attribuée, du moins la Constitution perpétuelle, proclamée à la suite du concile de Paris, en 614, a-t-elle indirectement limité les droits du roi en matière administrative, judiciaire et fiscale, et réglé l'élection des évêques.

Les leudes de Bourgogne se choisirent eux-mêmes un maire du palais, Warnachaire, et ceux d'Austrasie voulurent un roi particulier; Clotaire II leur envoya son fils Dagobert (623). A la mort de son père (octobre 629), celui-ci recueillit sans difficulté sa succession, moins un royaume dont Toulouse fut la capitale qu'il abandonna à son frère Caribert II, mais celui-ci mourut dès 630 et presque en même temps son fils Childéric. 

Dagobert Ier.
L'unité de l'Empire franc fut alors rétablie sous le sceptre de Dagobert. Elle dura deux années. Les tendances particularistes des Austrasiens leur firent obtenir pour roi dès 634, le fils de Dagobert, Sigebert II, enfant de trois ans, qui régna sous la tutelle du maire austrasien, Pépin de Landen. A son second fils, qui fut plus tard Clovis II, né en 632, Dagobert attribua les royaumes de Neustrie et de Bourgogne. Dagobert Ier, actif et entreprenant, ayant le sentiment de la justice et de l'ordre, bien conseillé par son ministre saint Eloi, accrut encore l'Empire franc, et son règne marqua l'apogée de la dynastie mérovingienne. A sa mort, survenue le 19 janvier 639, l'ordre de succession ne fut pas troublé, mais la décadence était proche. 

En Austrasie, dominaient les puissantes familles d'Arnulf et de Pépin, qu'un mariage réunit, et dont les membres gouvernèrent le royaume sous le titre de maires du palais. L'un d'eux, Grimoald, à la mort de Sigebert II, en février 656, fit enlever le fils unique du roi, Dagobert, âgé de quatre ans ou environ, l'envoya en Écosse et mit sur le trône son propre fils Childebert. Mais la tentative était prématurée, les grands d'Austrasie n'étaient pas encore disposés à reconnaître cette suprématie de l'un d'eux; au bout de sept mois ils chassèrent l'usurpateur, arrêtèrent le maire Grimoald et le livrèrent au roi de Neustrie, Clovis Il. Celui-ci étant mort la même année (en 657) laissait trois fils.-

Trône de Dagobert.
Siège de roi mérovingien, dit Trône de Dagobert. Ce siège en bronze doré n'est autre qu'une chaise curule romaine à laquelle on a ajouté, au XIIIe siècle, un dossier et des bras. Il n'est donc pas dû à Saint-Eloi comme on l'a cru autrefois.

L'aîné, Clotaire III, âgé de quatre ans, succéda à son père en Neustrie et en Bourgogne, sous la tutelle de sa mère Bathilde, et bientôt après joignit à ses États le royaume d'Austrasie, vacant depuis la déchéance de Childebert. Mais en 660, Bathilde fit placer sur ce trône son second fils, Childéric II, âgé de sept ou huit ans, qui, treize ans plus tard, recueillit encore la succession de son frère Clotaire III, mort sans enfants au début de l'année 673, au préjudice de son frère Thierry, troisième fils de Clovis II, proclamé roi par le maire du palais Ebroïn, mais bientôt détrôné, rasé et relégué au monastère de Saint-Denis, tandis que ce maire du palais était envoyé lui-même à Luxeuil. Vers le même temps, le fils de Sigebert II, revenu d'Ecosse où il avait été déporté en 656, réussit à se faire proclamer roi en Austrasie, sous le nom de Dagobert II (674).

Childéric II étant mort assassiné à la fin de 675, son frère Thierry III fut tiré du monastère de Saint-Denis et proclamé roi en Neustrie où il subit la tyrannie d'Ebroïn, revenu de Luxeuil. Le roi d'Austrasie, Dagobert II, mourut assassiné à vingt-sept ans, le 23 décembre 679; Ebroïn tenta de s'emparer du royaume au nom de Thierry III et battit près de Soissons le maire d'Austrasie, Pépin, en 680; mais l'année suivante il périt assassiné, et Pépin, reprenant l'avantage, vainquit à Tertry, en 687, le maire neustrien Berthaire et le roi Thierry III. Depuis lors Pépin de Landen fut le véritable maître de l'empire franc, qu'il gouverna tout en laissant subsister encore des fantômes de rois. 

Au temps des rois fainéants.
Thierry III vécut jusqu'au printemps de 691; son fils Clovis III lui succéda sur le trône de Neustrie et de Bourgogne. Quant à l'Austrasie, Pépin dédaigna d'y placer un roi, et sans en prendre lui-même le titre, la gouverna comme un état héréditaire dans sa famille. Après la mort de Clovis III (mars 695), son frère Childebert III lui succéda; il mourut le 14 avril 711 et fut remplacé par son fils âgé de douze ans, Dagobert III. Pépin d'Héristal, après avoir gouverné le royaume franc pendant vingt-sept ans sous quatre rois, mourut le 16 décembre 714; le fils qu'il avait eu d'une première femme, Charles Martel, fut écarté par sa veuve, qui voulait réserver le pouvoir à l'enfant dont elle était enceinte. Mais les grands se soulevèrent et choisirent pour maire du palais de Neustrie Ragenfroi, qui, allié au duc des Frisons, délivra Charles-Martel. 

A la mort de Dagobert III (24 juin 715), Ragenfroi et les leudes reléguèrent son fils Thierry au monastère de Chelles, et élevèrent au trône sous le nom de Chilpéric II un fils de Childéric II qu'ils allèrent chercher dans le monastère où il vivait (717). Ce roi de quarante-cinq ans paraît avoir échappé à la décadence de la dynastie mérovingienne et combattit énergiquement Charles-Martel; mais, trois fois vaincu, il fut livré par le duc d'Aquitaine à son ennemi et mourut peu après à Attigny (janvier 722). Charles-Martel fit alors venir du monastère de Chelles, le fils de Dagobert III, Thierry IV, et le fit roi d'Austrasie, aussi bien que de Neustrie et de Bourgogne, et régna sous son nom. Sa puissance était si assure qu'à la mort de Thierry IV (avril 737), il ne se mit pas en peine de pourvoir à la vacance du trône et gouverna ainsi l'empire franc jusqu'à sa mort survenue à Quierzy, le 22 octobre 741.

Les deux fils de sa femme Rotrude, Carloman et Pépin se partagèrent ses états, mais obligés de lutter contre leur frère Griffon, fils d'une seconde femme, ils pensèrent sans doute affermir leur autorité en élevant un fils de Chilpéric II, Childéric III (742). Cette situation dura dix ans; Carloman s'étant retiré au monastère du Mont-Cassin, Pépin, demeuré seul maître de la monarchie, fit déposer Childéric III (752); se fit reconnaître roi par les grands et sacrer par le pape Etienne Il. Le dernier des Mérovingiens, fut rasé et enfermé au monastère de Saint-Bertin à Saint-Omer où il mourut en 755. Son fils, du nom de Thierry, aurait vécu obscurément au monastère de Saint-Wandrille.

Les institutions et la société

L'organisation politique et sociale des temps mérovingiens présente, comme il est naturel, un mélange intime et curieux de traditions germaniques et de survivances gallo-romaines. La civilisation des vaincus s'est rapidement imposée, au moins sous ses formes ordinaires aux envahisseurs  (Le droit franc).

La royauté.
La royaute était héréditaire. Les femmes ne pouvaient régner. Les rois étaient majeurs à douze ou quinze ans. Ils portaient et tous leurs parents portaient aussi de longs cheveux, signe visible de leur haute extraction. Couper le cheveux d'un prince, c'était lui enlever ses droits. Ainsi Clotaire et Childebert, avant d'assassiner leurs neveux, les fils de Clodomir, offrirent à leur aïeule Clotilde de choisir pour eux entre un poignard et des ciseaux. Il est vrai que le prince déchu reprenait sa condition première, dès que ses cheveux avaient atteint la longueur convenable. Si un roi succédait à son père, il prenait très simplement possession de la couronne : s'il était choisi par les grands à la place du roi légitime, il était proclamé roi dans une cérémonie toute militaire : debout sur un bouclier ou pavois que portaient quatre guerrier sur leurs épaules, il faisait le tour du camp.

Jusqu'au temps de Clovis les rois n'étaient que des chefs de bande, partageant le butin avec leur guerrier. A partir de Clotaire et jusqu'à Dagobert leur autorité fut absolue. Ils prirent pour modèle le gouvernement romarin, adoptèrent pour leurs actes publics la langue latine et s'affublèrent dans les cérémonies ces insignes impériaux : tunique de pourpre brodée d'or, couronne et sceptre. Le roi faisait et défaisait les lois à son gré, sans consulter son peuple. Il pouvait recueillir, codifier et au besoin corriger les coutumes. Il avait le droit de réunir l'armée et de décider la guerre. Les assemblées de guerriers au mois de mars étaient de simples revues, précédant l'entrée en campagne. Il était le juge suprême.

Le « palais ».
Les Mérovingiens voulurent avoir, comme les empereurs romains, un « palais » c'est dire un entourage de hauts dignitaires, de serviteur, d'employés et de gardes portant des titres romains. Les principaux officiers du palais ou « ministres » étaient le maire du palais. d'abord simple intendant de la fortune royale, qui devint peu à peu premier ministre, ou plutôt vice-roi, lieutenant général du royaume; les comtes du palais, qui rendaient la justice et commandaient les troupes : le référendaire ou chancelier, qui rédigeait les édits, les diplômes, tous les actes royaux, et les scellait du sceau royal. Il était à la tête du personnel des bureaux, des « notaires » , des « scribes ». Le gouvernement mérovingien imitait les habitudes paperassières des empereurs. Venaient ensuite les chefs de domestiques : le sénéchal, chef des valets de chambre; le maréchal. chef des écuries. Il y avait confusion complète entre le service de l'État et le service personnel du souverain.

Le roi groupait autour de lui des amis fidèles et dévoués, qui portaient le titre de palatins ou antrustions. C'était la survivance de la coutume germanique des « compagnons du prince », les principaux d'entre eux étaient appelés « convives du Roi ». C'était parmi eux que le Roi choisissait les « grands du palais ».

Le roi avait une capitale, mais il habitait presque toujours à la campagne, dans une villa, vaste groupe d'habitations au milieu d'un grand domaine. Ses ministres, ses employés, toute sa cour le suivaient de villa en villa. Le « palais » était un gouvernement nomade, qui ne quittait pas la personne du roi. Si le souverain était en bas âge, c'était le palais qui gouvernait. 

« On peut regarder le palais comme l'institution capitale, l'institution maîtresse de l'époque mérovingienne. » (Fustel de Coulanges).
Le roi dirigeait en personne le gouvernement. Il présidait les synodes d'évêques, les « plaids généraux », ou conseils extraordinaires de grands réunis à la veille des décisions importantes, le consistoire ou conseil des officiers du palais. Il recevait les ambassadeurs. Enfin, il rendait la justice et c'était une lourde occupation pour un roi consciencieux comme Dagobert : il y passait chaque jour plusieurs heures. Le reste de son temps était consacré à la guerre, à la chasse, aux banquets.

L'administration du royaume. 
On ne distinguait pas alors les diverses parties de l'administration publique. Les agents du roi exerçaient l'autorité sous toutes ses formes : ils faisaient la police, commandaient les troupes, levaient les impôts et rendaient la justice.

Les Mérovingiens n'établirent pas en Gaule de divisions nouvelles. A la tête de chaque « cité » ou «pays » ils placèrent un comte, qui se choisissait lui-même des lieutenants ou vicaires. Il ne recevait pas de traitement, mais le roi lui abandonnait le revenu de certains de ses domaines ou un tiers des amendes. Les comtes étaient nommés par le roi et révocables.

Les ducs avaient les mêmes pouvoirs que les comtes, mais, établis aux frontières, ils avaient surtout des fonctions militaires et leur titre avait plus de prestige. Les patrices de Burgondie et de Provence exerçaient les mêmes fonctions et ils étaient encore plus considérés. Quelques villes du Midi conservèrent leur organisation municipale. Mais, en général, les villes étaient gouvernées par leurs évêques.

 « Quiconque ne voudra pas obéir à son évêque, décréta Childebert, sera dépouillé de ses biens. »
Clotaire II donna même à l'évêque un droit de surveillance sur le comte.

L'armée. 
L'armée n'était pas permanente. Quand le roi voulait partir en guerre, il adressait à tous les hommes libres un appel nommé hériban. Les comtes, ducs et patrices prenaient le commandement des guerriers de leurs « pays ». Chaque guerrier devait s'équiper et se nourrir à ses frais: il pouvait se faire suivre d'esclaves pour porter les armes et soigner son cheval. C'était une lourde charge que le service militaire. Les guerriers avaient droit, il est vrai, à une part du butin. Mais ce n'était pas une compensation suffisante.

Les finances. 
Clovis n'avait d'autres revenus que le butin de guerre et les tributs payés par les vaincus. Ses successeurs rétablirent les impôts romains. Chilpéric et Frédégonde voulurent même les augmenter. Mais, épouvantée par la mort de ses deux fils, la reine supplia son mari de jeter au feu les registres préparés pour la taxe nouvelle. L'anarchie croissante ne permit pas de tenir le cadastre à jour et de lever régulièrement des impôts. Le roi tirait le plus clair de ses ressources du butin fait à la guerre, des cadeaux qu'il recevait des comtes et des évêques nommés par lui, de la frappe des monnaies, enfin et surtout du produit de ses vastes domaines. S'il allait de villa en villa, c'était pour consommer les provisions qui se trouvaient accumulées dans chacune d'elles. Les voyages ne lui coûtaient pas cher, car il vivait, chemin faisant, aux dépens de ses sujets.

La justice.
La justice était rendue par les comtes, assistés de jurés appelés rachimbourgs et même de tous les hommes libres du « pays » réunis en une assemblée nommée mall ou mallus. Le roi avait son propre tribunal, qui jugeait les gens du palais, les grands et même les simples particuliers, s'ils étaient accusés de certains crimes graves et dangereux, tels que complot, trahison, lèse-majesté. Il recevait aussi les appels contre les sentences rendues par les comtes. La loi n'était pas la même pour tous : les Gallo-Romains étaient jugés selon la loi romaine, les Germains selon la loi salique, la loi ripuaire, la loi Gombette ou celle des Wisigoths (Les Lois barbares).

Les procès criminels se bornaient le plus souvent à la détermination de l'indemnité qui devait être payée aux parents de la victime. Comme au temps de la Germanie primitive, le criminel était exposé à la haine, au désir de vengeance (faida) de celui qu'il avait offensé ou de sa famille. Il pouvait y échapper par un arrangement appelé composition en payant le faidus, somme calculée d'après le wergeld ou valeur de la victime. Les lois publiées par les rois germains, telles que la loi Gombette, la loi salique, la loi ripuaire, établissaient le tarif des indemnités d'après la gravité du dommage causé, le rang de la victime et aussi sa valeur sociale, pour ainsi dire. Une femme capable d'avoir des enfants était réputée valoir trois fois plus qu'un homme libre. Le roi et les comtes s'efforçaient de réagir contre la coutume de la composition, dangereuse pour l'ordre public. Ils frappaient souvent les malfaiteurs après une procédure expéditive. Un décret royal défendit aux parents d'un coupable de payer le faidus à sa place (596). On tendait à rendre la peine personnelle et à éviter qu'une querelle entre deux individus ne provoquât des haines de familles.

Si l'homme accusé d'un crime niait, on ne cherchait pas de témoins et de preuves, on s'en remettait au jugement de Dieu. On invitait l'accusé à plonger sa main dans une chaudière d'eau bouillante, à traverser un vaste brasier, à flotter chargé de chaînes à la surface d'une eau profonde. S'il était innocent, Dieu, pensait-on, le soutiendrait dans ces épreuves ou ordalies. L'avantage de ce procédé, c'est qu'il ne devait pas laisser échapper beaucoup de coupables. Le plus souvent il y avait en présence un accusateur et un accusé; ils se battaient en duel sous les yeux des juges qui donnaient raison au vainqueur. Ils estimaient en effet que Dieu avait donné la victoire à celui qui disait vrai, de même que jadis il avait assuré la défaite du géant Goliath par le chétif David. On appela plus tard cette épreuve « duel judiciaire ».
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Duel judiciaire.
Duel judiciaire.

Faiblesse réelle et décadence du pouvoir royal. 
Les institutions mérovingiennes ne fonctionnèrent jamais bien et tombèrent dans une rapide décadence. Les tentatives des Francs pour organiser un gouvernement à la romaine ne furent que de grossières et maladroites singeries. La royauté mérovingienne était une « royauté d'imitation, grossièrement plaquée d'or antique-».

D'abord le pouvoir royal conserva son caractère germanique. Les Francs étaient incapables de comprendre les idées abstraites sur lesquelles reposait l'Empire romain et reposent les États modernes : l'idée de l'État l'idée de la loi distinctes des individus qui les représentent. Pour eux, la royauté était une personne et le royaume un patrimoine, que les fils d'un roi se partageaient comme un héritage ordinaire. Ils tenaient à ce que leur roi fût un homme fort et brave. 

Ils « sont fiers de la beauté de Clovis et de sa chevelure répandue en torrent sur ses épaules. Un vieillard infirme n'est plus digne de régner; Clovis, pour exciter au parricide le fils du roi de Cologne, lui dit : 

« Ton père vieillit et boite de son pied malade. » 
Un roi mérovingien n'imagine pas que la paix puisse être assurée par des institutions régulières :
« Si Gontran demande aux Francs de le laisser vivre trois années, c'est que son successeur Childebert ne sera majeur que dans trois ans; il faut donc patienter jusque-là; autrement le peuple, privé de son protecteur, périrait. Il n'y a point de lois, point d'État; une personne tient lieu de tout » (E. Lavisse).
L'administration n'est qu'une caricature de l'administration impériale; le « palais », une pétaudière confuse. Les comtes ne sont pas de vrais fonctionnaires, dociles à l'autorité centrale; ce sont des chefs presque indépendants dans leurs « pays »; ils abusent de leur autorité pour piller et brutaliser ceux qui y sont soumis; il faut que le scandale soit bien grand pour que le roi fasse faire une enquête par des missi (envoyés). Il n'y a pas de système régulier d'impôts, il n'y a pas d'armée permanente.
« Le roi mérovingien est à proprement parler le chef d'une grande clientèle; il a des compagnons qui vivent sous son toit et mangent à sa table [...]. Riche et grand propriétaire, il donne des terres à l'Église, il en donne à tous ceux qu'il croit capables de le servir et qui sont, comme disent les écrivains du temps, des hommes utiles. » (Lavisse).
Or les grands et les évêques ont aussi leurs clients, leurs fidèles. 
La royauté est donc « une force en présence d'autres forces, non une magistrature au milieu de la société [...], [force] variable et déréglée, aujourd'hui immense, demain nulle selon que la guerre tourne contre elle ou en sa faveur » (Guizot).
La puissance du roi dépend du nombre des compagnons dévoués qui se sont liés à sa personne par un serment individuel. 
« Le sujet disparaît et fait place à ce nouveau personnage qui va jouer un si grand rôle et qu'on appelle l'homme du Roi le fidèle le leude.» (Lavisse).
Pour retenir à son service les leudes, le Roi leur donne des terres, de l'argent. Par une clause du traité d'Andelot (587) Gontran et Childebert déclarent qu'ils « confirment avec stabilité » les dons qu'ils ont faits à leurs fidèles. La Constitution perpétuelle de 614 confirme encore les donations faites par les prédécesseurs de Clotaire. Il. Ainsi ces dons, qui avaient été révocables, tendent à devenir définitifs. Les rois se dépouillaient peu à peu de leurs biens et tombaient dans une véritable misère. Abandonnés par les leudes, ils perdirent toute leur autorité.

Tout ce qui avait subsisté des institutions romaines disparaissait dans l'anarchie grandissante et au milieu des guerres sans fin. Au VIIe siècle le roi ne percevait plus d'impôts et on ne lui fournissait plus de service militaire. II n'osait plus surveiller et blâmer les comtes. Clotaire Il renonça en 614 à son droit de nommer les évêques et s'engagea à prendre pour comte dans chaque province un grand propriétaire du pays. Les fonctions de comtes devinrent à peu près héréditaires. Les rois permirent aux grands de choisir eux-mêmes le maire du palais et prirent l'habitude de ne rien faire sans les consulter. La royauté du VIIe siècle n'était plus qu'une apparence, un souvenir, un mot.

« Le roi mérovingien, à l'origine, est un parvenu qui dispose d'un riche trésor de biens et d'honneurs, ; il n'a pas trouvé d'autre politique que de dépenser ce trésor au jour le jour; il devait finir et il a fini par la banqueroute ». (Lavisse.)
La société.
Ce furent les grands qui profitèrent de l'affaiblissement de l'autorité royale. La société franque devint de plus en plus aristocratique et féodale. 

Les ducs, comtes, officiers du palais constituèrent vite une aristocratie de fonctionnaires. Les rois leur abandonnèrent des terres et accordèrent à quelques-uns d'entre eux, laïques ou ecclésiastiques, l'immunité, c'est-à-dire le droit de ne pas payer l'impôt et celui de rendre la justice au nom du souverain dans leurs domaines. D'abord l'officier du roi à qui a été conférée l'immunité sert d'intermédiaire entre ses hommes et les pouvoirs publics; ensuite il exercera lui-même les pouvoirs publics. Des contrées entières furent soustraites ainsi aux juges du roi et aux collecteurs de l'impôt. Par exemple, Dagobert accorda l'immunité à toutes les terres de l'église de Reims. Le roi, il est vrai, restait roi du seigneur immunitaire, mais celui-ci était bien près de devenir un souverain indépendant.

D'autre part, les hommes libres prirent l'habitude de demander la protection des grands. Cette coutume s'explique d'abord par la survivance du compagnonnage germanique, puis par l'impossibilité où étaient les petits propriétaires de suffire aux charges du service militaire. Ils se mettaient sous la protection d'un grand, qui les équipait, les nourrissait et les commandait. Plus tard, quand la royauté affaiblie ne fut plus capable de maintenir l'ordre, les hommes libres cherchèrent des protecteurs assez puissants pour les mettre à l'abri des violences. Ils se recommandèrent à un grand, qui devint leur seigneur (en latin senior), dont ils furent les vassaux (en latin vassus). Ils donnèrent leurs biens au seigneur, tout en en conservant la jouissance viagère. Ces terres étaient considérées comme généreusement prêtées par le seigneur à ses fidèles; on les appelait précaires (c'est-à-dire obtenues par prière) ou bénéfices (c'est-à-dire cadeaux, bienfaits, du latin beneficia). Les hommes libres aimaient mieux cesser d'être des propriétaires véritables et de véritables hommes libres que de rester isolés et sans défenseur. Ainsi s'établit une première esquisse du régime féodal qui devait triompher au Xe siècle.

L'Eglise. 
A côté des grands se plaçaient les prélats : évêques et chefs des grands monastères. « L'Église avait fait son chemin à petit bruit... » (Michelet). Déjà puissante et riche au temps des empereurs romains, elle avait reçu plus encore des chefs francs qu'elle avait aidés à conquérir la Gaule. On a calculé qu'elle devait posséder un tiers des terres au VIIe siècle. Son autorité spirituelle était immense en ces temps d'ignorance superstitieuse. Elle pouvait livrer un fidèle, fût-il prince, aux maléfices du démon en lui refusant les sacrements, en le chassant de la communauté des fidèles, en l'excommuniant en un mot. Elle pouvait ordonner la fermeture d'une église, ou même de toutes les églises d'une ville, et condamner ainsi tout un peuple à vivre dans l'angoisse, privé des secours spirituels. Les églises et les couvents étaient lieux d'asile, ouverts aux accusés, aux fugitifs, fermés à ceux qui les poursuivaient, fût-ce le roi lui-même.

L'Eglise formait une société à part, gouvernée, comme la société laïque, par des grands seigneurs : les évêques et les abbés des grands monastères. Elle avait ses tribunaux et ses lois. La Constitution perpétuelle de 614 stipulait que les prêtres et les moines ne seraient pas jugés par les tribunaux ordinaires.

Les évêques étaient chefs des cités. Leur autorité était à la fois spirituelle et temporelle. Ils se réunissaient fréquemment en concile, au VIe siècle; au VIIe cette coutume disparut. Chaque évêque était indépendant; le métropolitain (appelé plus tard archevêque) n'exerçait qu'une sorte de présidence sur les évêques de sa province. Le Pape était regardé comme le premier des évêques, mais il n'avait pas autorité sur les autres. Les évêques étaient élus par le clergé et le peuple de la cité. Tant que la royauté fut puissante, cette élection, il est vrai, ne fut qu'une formalité illusoire. C'était le roi qui désignait les évêques et souvent il donnait les évêchés à des laïques ou bien les mettait en vente. Les prélats se soumettaient à son intervention souvent brutale. Peu de temps avant sa mort, Clotaire nomma un évêque de Bordeaux. A la nouvelle de la mort du roi, le synode des évêques de la province destitua le nouveau prélat et fit élire à sa place Héraclius. Le roi Caribert fit jeter celui-ci sur un chariot plein d'épines qui l'emmena en exil, il rétablit l'évêque désigné par son père et punit les membres du synode. Mais en 614 les évêques forcèrent Clotaire II à rétablir la liberté des élections canoniques.

L'évêque seul avait le droit de conférer les sacrements et, théoriquement, il n'y avait qu'une église par « cité ». Cependant, quelques villages commençaient à s'organiser en paroisses (c'est-à-dire maisons à côté) avec une chapelle, qui était comme une succursale de l'église épiscopale, et un prêtre, qui recevait le droit de baptiser et de prêcher par délégation. Les prêtres ou clercs ne portaient pas encore un costume spécial. Ils ne se distinguaient des autres hommes que par la tonsure.

Les monastères étaient nombreux. Beaucoup de villes et villages d'aujourd'hui se sont formés autour d'eux. Il n'y avait pas alors de grandes congrégations groupant des milliers de moines sous l'autorité des mêmes chefs. II arrivait souvent qu'un ermite s'établit dans une masure, dans une grotte, et attirât autour de lui, par la renommée de ses vertus, de nombreux admirateurs. Un Irlandais, saint Colomban, fonda de grandes abbayes, entre autres celle de Luxeuil. Il avait établi une règle qui fut adoptée dans de nombreux monastères règle mystique, à la morale toute ecclésiastique, plus soucieuse de religion que de travail. Ainsi elle condamnait à un an de pénitence le moine coupable d'avoir perdu une hostie consacrée, à deux jours celui qui avait dormi dans une maison avec une femme. Plus humble, plus laborieuse plus utile était la vie que prescrivait aux moines la règle bénédictine, oeuvre de saint Benoît de Norcia, fondateur de l'abbaye du Mont-Cassin, en Italie. Elle leur imposait trois devoirs essentiels : pauvreté obéissance et travail. Les bénédictins rendirent de grands services par leurs travaux manuels. Leurs couvents établis au coeur des forêts, étaient de véritables colonies agricoles, des fermes modèles, autour desquelles la forêt faisait place aux cultures. De nombreux paysans venaient chercher asile autour du monastère, qui ramenait ainsi les hommes aux lieux abandonnés et laissés incultes.

Le peuple. 
Au-dessous des grands et des gens d'Église, la société franque comprenait de nombreuses catégories de personnes.

Au temps de Clovis on distinguait les Gallo-Romains et les Barbares, et, parmi ces derniers, ceux qui vivaient selon la loi salique et les autres. Ainsi le wergeld d'un propriétaire franc était de 200 sous d'or, celui d'un propriétaire romain de 100 sous. Mais cette distinction s'efface au VIe siècle.

Presque tous les hommes libres sont devenus vassaux, « serviteurs libres » d'un grand. Il reste très peu de petits propriétaires indépendants.

Au-dessous d'eux se placent les colons, qui sont encore regardés comme des hommes libres et qui peuvent témoigner en justice, porter les armes, léguer leurs biens par testament. Mais ils sont attachés au domaine ils sont forcés de demeurer près de la villa seigneuriale et d'en cultiver les terres. Ce sont des fermiers perpétuels.

 « Le sol les possède plus qu'ils ne possèdent le sol. »
Viennent enfin les esclaves. Eux aussi cultivent la terre, mais ils n'ont aucun droit, ils ne possèdent rien, ce sont des bêtes de somme, des choses. Celui qui tue un esclave doit verser au propriétaire une indemnité, de même que s'il tue un cheval; la même somme est due par celui qui enlève un esclave à son maître et par celui qui l'aide à s'enfuir; la loi ne considère que le préjudice subi par le propriétaire. Elle permet au maître de vendre, de maltraiter, de tuer ses esclaves.

L'Église fait mine de chercher à adoucir la condition de ces malheureux; elle affirme qu'ils ont une âme, que Dieu pourra les admettre au Paradis; elle bénit leurs mariages et recommande de ne pas vendre séparément le mari et la femme, les parents et les enfants. L'usage s'établit de laisser à l'esclave un lopin de terre, avec le droit de former un pécule et d'acquérir des biens. Les esclaves peuvent même avoir des esclaves. Ils peuvent acheter leur liberté. L'Église enseigne que l'affranchissement des esclaves est un acte agréable à Dieu. Mais l'affranchi reste étroitement soumis à son maître, et ses descendants ne deviennent que peu à peu de véritables hommes libres.

Les esclaves étaient ou bien les descendants des serfs gallo-romains et germains, ou bien des débiteurs qui n'avaient pu payer leurs dettes, ou enfin des prisonniers de guerre, des étrangers que les marchands vendaient sur les places publiques. Il faut ranger à part les personnes pieuses qui avaient fait don d'elles-mêmes à une église ou à un monastère. Il y avait une véritable traite d'êtres humains. Toute ville importante avait son marché aux esclaves. La plupart de ces étrangers étaient des Slaves. C'est pourquoi on adopta le nom de slave ou d'esclave pour désigner ceux que les Romains appelaient serfs (servus, pluriel : servi).

La manière de vivre.
Les invasions avaient détruit la civilisation romaine. Elles ne l'avaient pas détruite tout à coup, comme une inondation anéantit les récoltes. Les chefs barbares n'avaient aucun parti pris contre elle. Ils cherchaient même à la connaître, à s'en pénétrer. Mais les guerres continuelles entretenaient les habitudes de violence et de sauvagerie. Les Germains, les Francs surtout n'imitèrent vraiment que les vices des vaincus. Les Gallo-Romains devinrent aussi grossiers, aussi brutaux, aussi ignorants que leurs nouveaux maîtres : 

«Voilà comment, dans l'espace d'un siècle et demi. toute culture intellectuelle, toute élégance des moeurs disparut de la Gaule, par la seule force les choses, sans que ce déplorable changement fait d'une volonté malveillante et d'une hostilité systématique contre la civilisation romaine. »  (Augustin Thierry).
Les moeurs. 
Les récits de l'évêque Grégoire de Tours donnent une triste idée des moeurs des Mérovingiens. L'histoire des rois n'est qu'une suite monotone de crimes affreux. Ils faisaient la guerre comme des sauvages, massacrant les habitants, brûlant villes et villages, laissant derrière eux un sillage de feu et de sang. On a dit quelques-uns des crimes commis par Clovis, par le « sage Gontran » sans parler de brutes féroces comme Clotaire, Chilpéric ou d'une louve enragée, comme Frédégonde. Les grands ne valaient pas mieux. Ils passaient leur vie à chasser, à s'enivrer à se battre. S'ils avaient des ennemis personnels, ils cherchaient à les tuer et, fiers de leur victoire, ils exposaient le corps de leur victimes sur une route pieds et mains coupés. Prompts à s'irriter, surtout après avoir bu, ils frappaient et tuaient souvent leurs meilleurs amis. Naturellement, ils n'épargnaient pas leurs serviteurs, leurs esclaves. Grégoire de Tours parle d'un grand, nommé Rhauching, qui s'amusait à appliquer des torches allumées sur les membres nus de ses esclaves et les brûlait jusqu'à l'os.
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Châsse de l'époque mérovingienne.
Châsse de l'époque mérovingienne. 
(Trésor de Saint Maurice d'Agonne).

Ces êtres féroces étaient en même temps fort débauchés. Ingonde, femme de Clotaire, ayant prié le roi de chercher pour sa soeur Arégonde un mari digne d'elle, Clotaire fit venir près de lui cette jeune fille qu'il n'avait jamais vue. Il la trouva si belle qu'il l'épousa lui-même aussitôt.  Tu m'avais demandé, dit-il à Ingonde, de chercher pour ta soeur un mari puissant et riche. Je n'en ai pas trouvé qui valût mieux que moi. - Que ce qui paraît bon à mon seigneur soit fait, répondit-elle, mais que ta servante ne vive pas privée de ta faveur ! » Presque tous les rois mérovingiens et les grands, à leur exemple, étaient polygames. Dagobert vivait entouré « d'une grande tourbe de femmes-». 

L'Église n'était pas en reste, elle non plus, en matière de dépravations et d'abus de toutes sortes, quand ce n'était pas de crimes. Beaucoup d'évêques étaient choisis parmi les grands et n'étaient ordonnés prêtres que le jour même où ils prenaient possession de la dignité épiscopale. S'ils étaient mariés, ils gardaient leurs femmes. Naturellement, ils ne valaient pas mieux que les laïques. Léger, évêque d'Autun, le rival du maire du palais Ebroïn, Léger, dont l'Église a fait un saint, était un barbare féroce et prodigue de crimes. Grégoire de Tours raconte une foule d'anecdotes scandaleuses dont les héros sont des prélats : un abbé était l'amant d'une femme mariée; un jour il s'enivra avec sa maîtresse, le mari les trouva endormis et tua le moine : «Que cette mort, s'écrie Grégoire, serve de leçon aux clercs qui ont commerce avec la femme d'autrui! » L'évêque de Clermont, Coutinus, était un ivrogne endurci, « quatre personnes suffisaient à peine à l'emporter de table ». Salonius, évêque d'Embrun, et Sagittarius, évêque de Gap, étaient des voleurs, des assassins, d'effrontés adultères, qui passaient des nuits dans l'orgie, s'endormaient au lever du soleil et se remettaient à table dès leur réveil. Un jour ils envahirent avec une bande de brigands, la maison d'un autre évêque et la pillèrent. Bodegisèle, évêque du Mans, et sa femme étaient réputés pour leur méchanceté brutale; ce prélat « ne laissait point passer un jour ni même une heure sans commettre quelque brigandage ». Pappole, évêque de Langres avait commis des crimes si monstrueux que Grégoire de Tours déclare qu'il n'ose pas les raconter, lui qui raconte sans sourciller des choses énormes. Il arrive assez souvent que les clercs se révoltent contre leur évêque et le frappent : dans le couvent fondé à Poitiers par la pieuse sainte Radegonde, femme du roi Clotaire dans cette maison où elle avait donné l'exemple des plus austères vertus éclate quelques années après sa mort un terrible scandale : deux des religieuses, qui étaient filles de roi ,se révoltent contre l'abbesse et la chassent; plusieurs de leurs compagnes se marient. Une commission d'évêques vient faire une enquête; les rebelles recrutent une bande de malfaiteurs assiègent les évêques dans une église et les maltraitent; Poitiers est en proie à une vraie guerre civile; enfin interviennent deux rois, Childebert et Gontran, une armée qui prend d'assaut le monastère et un concile qui condamne les nonnes. Childebert obtient leur pardon.

La vie intellectuelle.
Les temps mérovingiens furent une époque de sombre ignorance. On oublia à peu près complètement ce que l'humanité avait appris durant les temps antiques. Les écoles laïques disparurent au VIe siècle. L'Eglise fonda, il est vrai, des écoles épiscopales et monastiques, mais on y apprenait seulement la lecture, l'écriture et quelques bribes des livres saints. Les hommes les plus instruits connaissaient quelques fragments des auteurs latins classiques, mais ils étaient rares. Les évêques, Grégoire de Tours par exemple, ignoraient l'histoire des dogmes et les ouvrages des Pères de l'Eglise. Il ne naissait plus d'hérésie, car personne ne cherchait à pénétrer dans les ténèbres théologiques. Les prêtres s'attachaient à la lettre des formules orthodoxes qu'ils ne comprenaient plus. Ils condamnaient sévèrement l'arianisme, sans même savoir en quoi il consistait.

La littérature se réduisait presque à des vies de saints, toutes calquées sur le même modèle et racontant les mêmes miracles en termes emphatiques et dans un style barbare. Les seules oeuvres littéraires que l'on puisse citer sont la chronique de Grégoire de Tours et les poésies de deux évêques : Avitus et Fortunat.
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Boucle de ceinturon de l'époque mérovingienne.
Boucle de ceinturon
damasquinée d'argent.

L'art était tombé lui aussi dans une lamentable décadence. Il ne subsiste presque rien (citons cependant la crypte de Jouarre et Saint-Laurent de Grenoble) des nombreuses églises qui furent élevées sous les rois mérovingiens et dont Grégoire de Tours et Fortunat décrivent avec enthousiasme les colonnes surmontées de chapiteaux, les murs couverts de riches tentures, les verrières où d'habiles artistes avaient « emprisonné la lumière ». Mais ces colonnes provenaient de ruines antiques et les tentures de soie venaient d'Orient. Nous avons conservé des sculptures de l'époque mérovingienne Ce sont de grossières combinaisons de lignes décoratives avec de rares figures d'animaux ou de plantes presque méconnaissables. Sans doute, sous l'influence des Germains, les artistes cessent complètement de représenter la figure humaine.

Le seul art qui présente quelque intérêt est l'orfèvrerie. On savait, à l'époque mérovingienne, enchâsser dans l'or des pierres fines non taillées ou de petits morceaux de verre (verroterie cloisonnée) recouvrir d'émail un fond d'or, soit qu'il fût divisé en compartiments par de petites lamelles d'or (émaux cloisonnés), soit qu'il fût creusé au burin (émaux champlevés). On travaillait le bronze et les métaux précieux. C'est surtout en Limousin que l'on pratiquait l'art des émaux. Le plus fameux des orfèvres fut saint Éloi (588-665), qui devint évêque de Noyon. On appelait, au Moyen-Age, « oeuvres de saint Éloi » toutes les pièces d'orfèvrerie ancienne. Les rois barbares appréciaient fort ces objets d'un luxe lourd et éclatant.

La vie matérielle. 
L'ignorance et la rudesse des moeurs avaient ruiné les populations et rendu très grossière leur manière de vivre. Les villes s'étaient dépeuplées au moment des invasions, les unes avaient disparu, les autres n'étaient plus que de misérables bourgades. Paris, qui, à l'époque romaine, avait débordé hors de l'île de la Cité et s'était étendu sur la rive gauche jusqu'à l'emplacement du Panthéon, n'occupait plus au VIe siècle qu'une petite partie de l'île de la Cité et cette île était bien moins grande qu'aujourd'hui. Les édifices avaient été détruits, les amphithéâtres de Nîmes, d'Arles transformés en citadelles.

Les grands vivaient dans des villas, avec leurs fidèles et leurs serviteurs. Une villa se composait d'ordinaire d'un vaste corps de logis, entouré de portiques, et de nombreux bâtiments destinés aux compagnons de guerre du seigneur ou à ses colons, à ses esclaves. Elle était construite en bois. Le mobilier ne comprenait que des lits, des tables et des bancs.

On confectionnait dans la villa tout ce qui était nécessaire et on y pratiquait tous les métiers. C'étaient des esclaves qui se livraient aux travaux industriels, à la fabrication des armes, des tissus, des harnais et des chaussures. Cette industrie domestique était naturellement très grossière et pourtant ses produits étaient fort coûteux. Une simple cuirasse coûtait aussi cher que douze vaches et un cheval n'avait pas plus de valeur que son mors. Le commerce était abandonné aux Syriens et aux Juifs. Les marchands se donnaient rendez-vous dans des foires comme la foire Saint-Denis, près de Paris.  (GE / Maxime Petit / J. Bouniol et E. Nouvel).

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