.
-

Le Moyen Âge
L'empire latin de Constantinople
L'empire latin de Constantinople fut fondé par une armée d'environ 40 000 Croisés, qui, voyant l'anarchie dans laquelle était tombé l'empire d'Orient, s'emparèrent de Constantinople en 1204. Baudouin, comte de Flandre et de Hainaut, fut aussitôt élu empereur. Mais il y avait, entre les Latins et les Grecs, une trop grande antipathie pour que la fusion entre les deux peuples, nécessaire à l'établissement d'un État, pût s'opérer. Incessamment attaqué par les Bulgares à I'Ouest, et par les empereurs grecs de Nicée à l'Est, et ne recevant de secours de l'Occident que des papes seuls, l'empire latin de Constantinople succomba en 1261, après une durée d'un peu plus d'un demi-siècle.
-
Les empereurs latins de Constantinople
Beaudoin Ier de Flandre
Henri de Flandre
Pierre de Courtenay
Robert de Courtenay
Baudouin II et Jean de Brienne
1204
1206
1216
1221
1228
Le 24 juin 1203, une armée de près de quarante mille hommes, Français, Lombards, Vénitiens et Flamands, détournée du but primitif de son expédition (Croisade), parut devant Constantinople. Elle y venait pour rétablir sur le trône impérial Isaac II l'Ange, qu'un de ses frères, Alexis, avait dépossédé de la couronne, jeté en prison et privé de la vue (8 avril 1195). Le fils d'Isaac Il, Alexis, emprisonné avec lui, était parvenu à s'évader après une captivité de six années (juin 1201). Il avait gagné l'Occident et imploré, contre l'usurpateur du trône paternel, l'aide de Philippe de Souabe, son beau-frère (fin juin 1201), puis celle du pape Innocent III (juin-juillet 1202). N'obtenant ni de l'un ni de l'autre aucun secours effectif, il s'était adressé par voie d'ambassade aux croisés qui séjournaient alors à Venise (décembre 1202 - janvier 1203). En retour de l'appui qu'il leur demandait, il leur avait promis d'entretenir pendant un an leur flotte et leur armée, de leur payer comme frais de guerre 200 000 marcs, de les accompagner contre les musulmans une fois son père en possession du trône, ou, s'ils le préféraient, de fournir dix mille hommes à leur croisade; enfin, d'entretenir, sa vie durant, cinq cents chevaliers en Palestine et de faire cesser le schisme, en soumettant l'église grecque à celle de Rome. Les croisés s'étant rendus à ses sollicitations, il était venu lui-même au milieu d'eux et avait fait sur leurs vaisseaux le chemin de Zara à Constantinople (7 avril-24 juin 1203). 

L'attaque contre Constantinople.
La capitale de l'empire grec, protégée de trois côtés par la mer, du quatrième, à l'Occident, par une double enceinte de fortifications, n'était pas d'un abord facile. La flotte des croisés, poussée par le vent du Sud, longea les murs de la cité, pour s'en éloigner ensuite dans la direction de Chalcédoine, en face duquel elle jeta l'ancre (24 juin 1203). Trois jours après, elle remit à la voile et remonta le Bosphore jusqu'à la hauteur de Chrysopolis (Üsküdar), tandis que l'armée se rendait par terre aux environs de cette place. L'usurpateur du trône de Constantinople allait être pris au dépourvu. Prince sans courage et sans caractère, livré à la débauche et ne possédant aucune des qualités du souverain, il n'avait rien fait pour affermir l'État dont il était devenu le chef. Son armée, qu'il avait réduite pour employer à ses plaisirs l'argent qu'elle lui coûtait, était sans discipline et sans généraux. Sa marine n'existait plus, les ministres impériaux avant vendu les agrès et les cordages des vaisseaux. Il tenta néanmoins d'en imposer aux croisés et leur envoya un ambassadeur pour les inviter à sortir de son territoire.

L'empereur, dit en substance ce personnage, s'étonne que vous soyez venu chez lui sans le prévenir et sans lui demander son agrément. On lui rapporte que le principal objet de votre expédition est la délivrance de la Terre Sainte. S'il en est ainsi, soyez certain qu'il n'épargnera rien pour vous seconder dans l'exécution de votre entreprise. Mais il vous demande d'évacuer son empire, et si vous ne le faites pas de bonne volonté, il pourrait bien vous y contraindre par la force. (3 juillet). 
Les Latins répondirent à ces menaces en se préparant à la lutte. Le 6 juillet, ils traverseront le Bosphore et débarquèrent dans le voisinage de Péra, malgré la présence de l'empereur grec, accouru à la tête de soixante-dix mille hommes. Alexis n'osa pas engager le combat. Frappé de terreur, il se retira derrière les murs de Constantinople, en laissant son camp à la merci des assaillants. Ceux-ci, après s'en être emparés, passèrent la nuit dans le quartier de Stanor, habité par les Juifs. Le lendemain 7 juillet, ils s'emparèrent de la tour de Galata, tandis qu'un gros vaisseau vénitien coupait, avec d'énormes ciseaux attachés à sa proue, la chaîne tendue à travers la Corne d'Or. Maîtres du port et des faubourgs de Galata et de Péra, les croisés résolurent d'entreprendre immédiatement le siège de la ville. 

Le doge de Venise, Enrico Dandolo, conseillait de réunir toutes les forces pour une attaque du côté de la mer. Mais les chevaliers français, flamands et lombards voulurent absolument combattre sur la terre ferme. Il fut alors décidé que ces derniers chercheraient à pénétrer dans la place par la double enceinte occidentale, tandis que la flotte vénitienne battrait les murailles faisant face à la Corne d'Or. Ce fut entre la porte des Blaquernes et le monastère des Saints-Cômes-et-Damien que se, produisit l'effort des troupes de terre. Elles étaient divisées en six batailles, commandées par les principaux barons. Baudouin IX, comte de Flandre, Henri, son frère, Hugues de Saint-Pol, Louis, comte de Blois, Mathieu de Montmorency et Boniface, marquis de Montferrat. Dix jours se passèrent en combats continuels, sans que les assiégeants fissent presque aucun progrès. Enfin, le 17 juillet, un assaut général fut décidé. Les bandes de Baudouin de Flandre, de Louis de Blois et de Hugues de Saint-Pol s'avancèrent contre les murailles, tandis que les trois autres restaient à la garde du camp. Elles furent repoussées. Pendant ce temps, la flotte vénitienne attaquait de son côté. Elle s'approcha du rivage sur une double Ligne ; la première était formée des galères et portait Dandolo avec des troupes de débarquement; la seconde se composait des gros vaisseaux, sur lesquels on avait construit de hautes tours. Après que du haut de ces tours on eut criblé les murailles de projectiles afin d'en éloigner les défenseurs, ceux qui montaient les galères, Dandolo en tête; s'élancèrent à terre. Au même moment les gros vaisseaux venant se placer entre les galères abaissèrent centre les remparts les ponts-levis de leurs tours. Les Grecs opposèrent une vigoureuse résistance. Ils tentèrent d'incendier les navires avec le feu grégeois, firent pleuvoir sur les assaillants d'énormes quartiers de pierre et combattirent au haut des murs avec la lance et l'épée. Mais bientôt ils durent céder et laisser les Vénitiens pénétrer dans la ville.

L'empereur Alexis, qui jusqu'alors était resté immobile dans son palais, se résolut enfin à agir. Il envoya quelques troupes contre les Vénitiens et se porta lui-même avec trente mille hommes contre les croisés retranchés près de la porte de Blaquernes. A son approche, ceux-ci, quoique très inférieurs en nombre, se rangèrent en bataille. Dandolo, averti du danger qu'ils couraient, n'hésita pas à ramener ses troupes pour se porter à leur aide. Alexis, pour la seconde fois, n'osa pas engager le combat. Après être resté une heure en face des assiégeants, il battit en retraite, et rentra dans la ville, d'où, la nuit venue, il s'enfuit avec ses trésors, ses courtisans et sa fille Irène, jusque chez le roi de Valachie. Le lendemain, 18 juillet, les Grecs allèrent chercher Isaac II dans sa prison, le conduisirent au palais des Blaquernes et lui firent ceindre la couronne impériale. Ensuite un grand nombre d'entre eux se rendirent au camp des croisés. Ils leur apprirent la fuite de l'usurpateur et demandèrent au jeune Alexis de venir partager avec Isaac le pouvoir impérial. Mais les croisés déclarèrent qu'ils retiendraient le prince comme otage jusqu'à ce que le nouvel empereur eût ratifié le traité passé avec son fils. Ils envoyèrent à Constantinople quatre ambassadeurs, parmi lesquels était Villehardouin, pour demander la ratification. Quand lsaac connut les conditions stipulées par Alexis, il ne put s'empêcher d'exprimer sa surprise, mais il jugea prudent de ne point refuser d'y souscrire, et il remit immédiatement aux ambassadeurs des lettres munies de son sceau, confirmant les promesses faites en son nom. Alexis fut alors introduit en triomphe dans la ville, et, le 1er  août 1203, il fut couronné avec son père dans l'église de Sainte-Sophie. 

Quelques jours auparavant (19 juillet), sur la demande d'Isaac qui craignait de voir éclater des querelles entre les Grecs et les Latins, ces derniers allèrent s'établir de l'autre côté de la Corne d'Or, dans le faubourg de Galata. Alexis les ayant priés de ne point s'éloigner de Constantinople, afin de pouvoir le protéger contre l'inconstance de son peuple, ils s'engagèrent. à rester jusqu'à la Pâque 1204. Il est à croire qu'eux-mêmes ne tenaient pas à s'en aller avant d'avoir été intégralement payés. L'union ne dura pas longtemps entre les nouveaux souverains et leurs sujets. Le peuple de Constantinople ne vit pas sans une profonde amertume ses prêtres obligés de se soumettre à l'Église de Rome. Il dut payer de lourds impôts et laisser réduire en monnaie les images des saints et les vases sacrés, pour fournir aux croisés les sommes stipulées. Bientôt des murmures s'élevèrent soit contre les deux princes qui avaient consenti le traité, soit contre les auxiliaires qui le leur avaient imposé. Un jour, la multitude se précipita vers le palais des empereurs pour exiger d'eux qu'ils rétractassent leurs engagements et délivrassent l'empire de la présence de l'étranger. Parmi ceux qui l'excitaient se faisait remarquer un jeune prince de la maison impériale, Alexis Ducas, surnommé Murzufle, parce qu'il avait les sourcils joints l'un à l'autre. Sa popularité grandissant de jour en jour, il résolut de se saisir de la couronne impériale. Vers la fin de janvier, il s'introduisit nuitamment dans les appartements d'Alexis, le fit charger de chaînes et l'enferma dans un cachot. Le lendemain le peuple de Constantinople le proclama lui-même empereur. Aussitôt Murzufle se rend dans la prison d'Alexis, lui fait prendre un breuvage empoisonné, puis, la mort ne venant point, il l'étrangle de ses propres mains (1er février 1204). Le vieil Isaac, en apprenant le meurtre de son fils, tomba malade et mourut au bout de quelques jours.

L'empire de Romanie.
Le nouvel usurpateur n'avait aucune chance de se maintenir sur le trône, s'il ne donnait satisfaction aux volontés populaires. Il essaya cependant de traiter avec les Latins, et, dans une conférence avec Dandolo, il promit de leur payer sur-le-champ 5000 livres pesant d'or. Mais il refusa catégoriquement de soumettre l'Église grecque à l'Église romaine. Les pourparlers furent rompus, et des deux côtés on se prépara à la guerre. Six semaines plus tard (9 avril) les Croisés livraient assaut à Constantinople du côté du port et y pénétraient après trois jours d'une héroïque résistance (12 avril). Le lendemain Murzufle s'enfuit par la porte Dorée avec sa femme Eudocie, fille d'Alexis III, et une partie des habitants. La multitude éperdue nomma aussitôt un nouvel empereur dans la personne de Constantin Lascaris. Mais lorsque ce personnage, dont on vantait les talents militaires, voulut rétablir le combat, il ne trouva personne pour le soutenir. Entre temps les Latins s'établissaient à l'intérieur de la ville tout près des murailles, afin d'être à portée de leur flotte en cas de surprise nocturne, et pour plus de sûreté ils mirent le feu en divers endroits. L'incendie dura jusqu'au lendemain soir. Le matin du 14, les croisés se remirent en mouvement et occupèrent les principaux quartiers où des scènes de carnage se répétèrent pendant plusieurs jours. 

Boniface de Montferrat entra dans le palais de Boucoléon et Henri de Hainaut prit possession de celui de Blaquernes. Constantinople fut mise à sac malgré les efforts du clergé latin et des chefs militaires. En moins d'une semaine elle vit périr les trésors que neuf siècles avaient accumulés dans ses murs. Parmi les chefs-d'oeuvre de l'Antiquité et de l'art chrétien dont étaient décorés ses palais, ses places et ses édifices publics, tous ceux qui étaient de métal disparurent. On fondit des statues, des pièces d'orfèvrerie des ornements de toutes sortes pour les réduire en pièces de monnaie. Les reliques des saints et des personnages bibliques, plus nombreuses à Constantinople que dans toute autre ville, allèrent enrichir les églises et les couvents de l'Occident. Après la semaine sainte (18-24 avril) que les vainqueurs passèrent en actions de grâces, on procéda au partage du butin. Le quart en fut tout d'abord mis de côté pour le futur empereur. Ensuite, plus d'un demi-million de marcs revint aux croisés, Français, Flamands et Lombards, et autant aux Vénitiens, qui reçurent en outre 50 000 marcs que leur devaient les croisés. Le 9 mai 1204, Baudouin, comte de Flandre, fut choisi comme empereur et couronné le 16 mai suivant par le légat du pape dans l'église de Sainte-Sophie. Le nouvel État prit le nom d'empire de Romanie. 

On ne fera pas ici, à proprement parler, une histoire de l'empire de Romanie; on se contentera de mentionner les noms des souverains qui occupèrent le trône de Constantinople jusqu'en 1261 : Baudouin Ier (16 mai 1204 - 14 avril 1206); Henri de Flandre, son frère (fin août 1206 - 3 juin 1216); Pierre de Courtenay, mort avant d'arriver à Constantinople, et Yolande sa femme (juin 1216 - mai 1249); Robert, son fils cadet (mai 1219 - commencement de 1228); Jean de Brienne, empereur à titre viager pendant la minorité de Baudouin Il, (janvier 1229-1237); Baudouin II, frère de Robert (commencement de 1228-26 juillet 1261).
Le partage du magot.
Dès avant la prise de Constantinople, le 7 mars 1204, les Latins avaient décidé de répartir entre eux les provinces du nouvel empire. Le traité de partage, dont le texte se trouve dans les Gestes d'Innocent III, fut conclu au nom des Vénitiens par Enrico Dandolo, au nom des croisés par Baudouin, comte de Flandre; Boniface, marquis de Montferrat; Louis, comte de Blois, et Hugues, comte de Saint-Pol. Il portait entre autres choses : que les Vénitiens conserveraient les privilèges et prérogatives que leur avaient accordés les empereurs grecs; que l'empereur élu aurait la quatrième partie du territoire, avec les palais de Blaquernes et de Boucoléon; que les trois autres parts seraient divisées entre les Français, Flamands, Lombards et Vénitiens; que toute l'armée, aussi bien les Vénitiens que les croisés, resterait pendant une année au service de l'empereur; que le patriarche de Constantinople serait choisi parmi les Vénitiens si l'empereur était d'une autre nation; parmi les Français, Lombards ou Flamands, si l'empereur était Vénitien. 

Immédiatement après le couronnement de Baudouin, Boniface de Montferrat fut investi de l'Anatolie, de l'île de Candie  et de toutes les terres qu'il conquerrait en Asie. Il vendit l'île de Candie (Crète) pour 100 000 pepres d'or aux Vénitiens (12 août 1204). Puis, comme il s'était allié au roi de Hongrie en épousant la fille de ce prince, Marguerite, veuve de l'empereur Isaac II, il témoigna le désir d'échanger ses terres d'Asie contre la province de Thessalonique, voisine de la Hongrie. Après quelques contestations, il en obtint l'investiture, avec le titre de roi qui le rendait à peu près indépendant de l'empire. Le partage général des terres eut lieu vers la fin de septembre 1204. Il porta non seulement sur les régions conquises, mais sur des territoires où les Grecs avaient maintenu leur indépendance. Les Vénitiens, considérablement avantagés, reçurent la moitié de ce qui restait une fois la part faite à Baudouin et à Boniface de Montferrat. Ils eurent les Cyclades et les Sporades dans l'Archipel, les îles et la côte orientale de la mer Adriatique (Les îles grecques au Moyen âge), les côtes de la Thessalie, de la Propontide et du Pont-Euxin, les rives de l'Hèbre (Maritza) et du Vardas. 

Ils établirent dans ces nouvelles possessions deux sortes de souverainetés, les unes relevant directement de la république de Venise, sous la suzeraineté de l'empereur de Constantinople, les autres confiées à des seigneurs italiens ou grecs auxquels elle les concéda à titre de fiefs, également sous la suzeraineté de l'empire. Leur doge Henri Dandolo eut pour son domaine particulier la moitié de la ville de Constantinople. Seul, il fut exempté de rendre foi et hommage à l'empereur. Quand il mourut, le 14 juin 1205, son domaine fit retour à la république, qui en confia l'administration à des bails ou podestats. Quatre de ces fonctionnaires se succédèrent jusqu'en 1261 : Marin Zeno, Nicolas Tiepolo, Marin Michel et Marc Gradenigo. L'île de Candie (Crète), achetée du marquis de Montferrat, fut placée sous l'administration de Marc Sanudo et de Ravain Carcerio. Venise fit proclamer que tous ceux d'entre ses citoyens qui voudraient s'emparer de quelqu'une des îles de l'Archipel pourraient le faire et qu'ils tiendraient leurs acquisitions en fiefs de la république. Ce fut ainsi que se formèrent le duché de Naxos et les seigneuries de Nègrepont, de Stampalia et Amorgos, d'Andros, de Théonon, Sciros et Micone, de Céa, de Lemmos.

Le reste des provinces grecques, qui devait former le territoire même de l'empire, fut réparti entre les croisés français et flamands; les Lombards ayant obtenu leurs lots dans le royaume de Thessalonique. Chacun obtint un fief héréditaire suivant son rang, sa richesse ou les services rendus. L'empereur se chargea de défendre ou de conquérir les provinces voisines de Constantinople en deçà et au delà du Bosphore; son frère Henri, auquel avait été dévolue la côte d'Asie Mineure, s'empara en novembre 1204 des villes d'Abyde et de Nicomédie, et, en février 1205, d'Adramytte. Henri de Blois fut investi de la province non encore conquise de Bithynie et reçut le titre de duc de Nicée. Dès les premiers jours de novembre 1204, il envoya des troupes à Pèges ou Piga dans l'intention de s'emparer de Nicée. 

Avant défait à Pémanène, le 6 décembre, le prince grec Théodore Lascaris, il se rendit maître de toute la Bithynie, sauf de Pruse. Sept mois plus tard (juillet 1205), il en fut expulsé par Théodore Lascaris et ne conserva que la place de Pèges. Renier, seigneur de Trit (Utrecht) ou de Valenciennes, fut nommé duc de Philippopoli, dont il s'empara en novembre 1204et que le roi des Bulgares, Joanice, lui enleva en août 1205. Guillaume de Champlitte eut l'Achaïe. Un seigneur grec rallié aux Latins, Théodore Branas, époux d'Agnès de France, dernière fille du roi Louis VII et veuve d'Alexis II, reçut en fief la ville d'Apres. Dépouillé de son fief par les Bulgares, dans le courant de 1205, il s'en saisit de nouveau vers le mois d'août de la même année avec l'aide des croisés. Plusieurs princes ou despotes grecs réussirent à se constituer des États indépendants. En Achaïe, Léon Sgonros, gendre d'Alexis II, se maintint quelque temps contre Guillaume de Champlitte. En Asie Mineure, Théodore Lascaris, gendre d'Alexis III, s'était fait proclamer empereur à Nicée, aussitôt après la prise de Constantinople. On vient de voir que, chassé d'abord par Henri de Blois, il n'avait pas tardé à rentrer en possession de toute la Bithynie dont, en mars ou avril 1206, le patriarche grec, Michel Autorien, le proclama empereur. Il se trouvait en compétition pour cette dignité avec deux concurrents : David Comnène, qui avait obtenu l'aide des Latins, et Manuel Maurozome, gendre du sultan d'Iconium, qui, grâce à l'aide de son beau-père, s'empara, en août 1206, de région du Méandre. Il les défit tous deux en novembre ou décembre 1206. Alexis Comnène, petit-fils d'Andronic Ier, fonda à Trébizonde un État indépendant, auquel son second successeur, Jean Axouch, donna le nom d'empire et qui subsista jusqu'en 1462.  Enfin Michel l'Ange Comnène, parti de Constantinople en compagnie de Boniface de Montferrat, le quitta furtivement et s'établit dans l'Epire, dont il se fit une principauté.

Les menaces extérieures.
L'empire, à peine constitué, avait été attaqué par Joanice, roi des Bulgares. A la suite de la bataille d'Andrinople, il ne resta plus guère aux Latins que la ville et les environs immédiats de Constantinople, Rodosto et Selymbrie en Thrace, le château de Sténimaque, non loin de Philippopoli, où se retira Renier de Trit, Pèges près de la côte asiatique du Bosphore, le royaume de Thessalonique et la principauté d'Achaïe. Quant au royaume de Thessalonique, il se maintint pendant vingt ans seulement.

Les Latins, vaincus en avril 1205 à Andrinople, ne tardèrent pas à rentrer en campagne. Au mois d'août ils attaquèrent vainement Andrinople, mais occupèrent Rusium, Bizye, Arcadiopolis et Apres, où ils placèrent des garnisons. En avril 1206, Joanice leur reprit ces deux dernières villes et se saisit de Rodosto, de Selymbrie, de Panium, de Zouroule (Chiorli) et d'Athyras. Ces pertes furent compensées par le recouvrement d'Andrinople et de Didymotique, dont les habitants, après s'être soumis momentanément au roi des Bulgares, rentrèrent spontanément sous la domination des Latins et reçurent comme seigneur Théodore Branas. 

Pendant le règne de Henri de Flandre, successeur de Baudouin Ier, l'empire se releva. Il refoula les Bulgares, obligea Michel d'Epire à se reconnaître son vassal et Théodore Lascaris à traiter. Son beau-frère et successeur, Pierre de Courtenay, ne vit jamais Constantinople. S'étant rendu de Flandre à Rome et de là à Durazzo, qu'il voulait reprendre à Théodore l'Ange, il fut fait prisonnier par ce prince. On ne sait s'il fut tué tout de suite ou s'il mourut seulement en 1219. Sa femme Yolande se rendit alors par mer à Constantinople, où elle exerça la régence jusqu'en mai 1219, date où elle mourut. L'empire fut dévolu à Robert de Courtenay, fils cadet du Pierre, qui exerça le pouvoir sous la direction de Conon de Béthune. Vaincu par Vatace, il dut lui abandonner presque toutes ses possessions d'Asie.

Fermons la parenthèse.
Baudouin II, son frère, alors âgé de dix ans, lui succéda. La tutelle du jeune Baudouin fut donnée à Jean de Brienne, avec le titre d'empereur. A sa mort, le sceptre impérial passa entre les mains de Baudouin II. Celui-ci se trouvait alors en Occident, sollicitant le secours des puissances chrétiennes. An milieu de 1239, il reprit le chemin de la Romanie, qu'un chevalier picard, Anseau de Cahieu, avait administrée en qualité de baile depuis la mort de Jean de Brienne, et il se fit couronner à Sainte-Sophie au mois de décembre. L'empire de Constantinople connut encore bien d'autres vicissitudes. On se contentera de rappeler qu'en 1261, Constantinople avant été occupé par Mélissène, général de Paléologue, l'empire de Romanie prit fin. Seuls la principauté d'Achaïe et le duché d'Athènes survécurent à la ruine de l'empire latin.

Après la mort de Baudouin II le titre impérial passa successivement à Philippe Ier de Courtenay, son fils (1273-1285); Catherine de Courtenay, fille de Philippe (1285-1300), la même avec Charles, comte de Valois, son époux (1300-1307), Catherine de Valois, leur fille (1307-1313), la même avec Philippe de Sicile, prince de Tarente (1313-1332); la même de nouveau seule (1332-1346); Robert Il de Valois, son fils (1346-1364) ; Philippe III, prince de Tarente, frère de Robert II (1304-1374?); Marguerite de Tarente, soeur du précédent (1374?-1377); Jacques de Baux, duc d'Andrie, son fils, mort en 1383, léguant ses titres et terres à son cousin Louis d'Anjou, roi de Naples et de Sicile. Le testament de Jacques de Baux (du 15 juillet 1383) est aux Archives nationales. Il s'y qualifie « par la grâce de Dieu, empereur de Constantinople, despote de Romanie, prince d'Achaïe et de Tarente », comme « héritier de sa mère, l'impératrice Marguerite de Tarente ». (C. Kohler).

.


[Histoire politique][Biographies][Cartothèque]

[Pages pratiques][Aide][Recherche sur Internet]

© Serge Jodra, 2005. - Reproduction interdite.